‹ Les Grandes voyageusesChapitre 44 sur 52 · LADY ANNE BLUNT · texte numérisé non relu

LADY ANNE BLUNT

Lady Anne Blunt n'est pas pour rien la petite-fille de Byron, la fille de cette Ada (lady Lovelace) que le grand poète aima si tendrement. Son imagination, comme celle de son illustre aïeul, n'a pu se contenter de la vie conventionnelle et factice du grand monde sous le ciel morne de l'Angleterre; comme lui, elle a eu besoin de chercher le soleil, la vie libre et active; comme lui aussi, elle a pris en aversion l'excès de civilisation, les mille chaînes qu'impose ce qu'on appelle le progrès; elle a souffert de ce qu'elle nomme « le mal de la pensée » et, pour s"en guérir, elle s'est lancée dans la vie du désert, elle est devenue la sœur de l'Arabe, non de l'Arabe dégénéré des villes qui a pour idéal de gagner six pence dans sa journée, mais du nomade des grands espaces, type de la race, père et supérieur de l'autre, même aux yeux de celui-ci, le seul asil noble et de sang pur, duquel émanent tout émir et tout cheik, homme de conseil et homme de guerre tout ensemble, dont les besoins matériels sont satisfaits par la chair et la laine de ses moutons et de ses chameaux, mais dont les ressources morales sont supérieures, quoique simples. Fier, ayant horreur du collier, fut-il d'or, hospitalier par nature autant que par tradition, facilement inspiré et prophétique, il redoute cependant la pensée profonde comme une cause de douleur et de cuisants soucis. Il appartient à cette dure race sémitique qui assimile, mais qu'on n'assimile pas; les juifs l'ont prouvé.

Comme un autre grand poète, notre Lamartine, lady Anne et son mari M. Wilfrid Blunt ont rêvé de voir de près la vie pastorale, « de promener leur tente depuis les rivages d'Egypte jusqu'à ceux du golfe Persique, de n'avoir pour but,le soir, que le soir même, de parcourir du pied, de l'oeil ei du cœur, toutes ces terres inconnues, d'étudier toutes ces races d'hommes si différentes de la leur », et ils out réalisé le rêve. Ils avaient la vocation

sans doute. Ils ont comparé avec sérénité, sans parti pris, sans préoccupations de science ou de profit, l'existence cérébrale, agitée, surmenée de « la concurrence vitale », comme dirait Darwin, avec l'existence calme, simplifiée, indépendante, du nomade, et celle-ci leur a ptru si préférable, qu'ils ont toujours eu depuis une tente au désert, comme on a une maison à la campagne. Le cœur a suivi l'imagination. Le charme de l'Asie a saisi lady Anne, elle l'a subi avec enthousiasme, elle y a trouvé une seconde patrie. Une chose la ravit : c'est de penser que la chaleur et la stérilité de son cher Nedjed sont des garanties suffisantes contre les chemins de fer et la civilisation industrielle ou agricole. Quant à la Mésopotamie, envahie symboliquement par l'absinthe, lady Anne ne pense pas qu'on puisse lui rendre son antique irrigation, qui était l'œuvre d'immenses troupeaux d'esclaves non salariés, et elle déconseille fort la tentative proposée d'une ligne ferrée dans la vallée de l'Euphrate. Si, selon l'expression de Byron, « Nabuchodonosor se remet à paître un jour d'été, » ce ne sera pas leur faute.

M. Wilfrid Blunt partage les goûts de sa femme et peut les satisfaire en connaissance de cause, car il a été pendant vingt ans agent diplomatique de l'Angleterre à Bagdad. Ensemble ils ont visité l'Inde, la Perse, le nord de l'Afrique; ils ont comparé les nomades du Sahara à ceux du Nedjed et de la Mésopotamie. Après un ouvrage de M. Blunt sur les Tribus nomades de l'Euphrate, parut le Pèlerinage au Nedjed, rédigé par lady Anne, en 1879, et qui est plutôt un récit d'aventures qu'un exposé technique des mœurs et des coutumes nomades; mais les unes|expliquent les autres. Cet exposé plus spécial se trouve dans l'ouvrage de M. Blunt qui fut écrit après qu'il eut passé l'hiver de 1877-1878 parmi lesShammar et les Anazeh de la Mésopotamie et du désert de Syrie; toutefois ce qui est vrai des uns, l'est également des autres.

Pour tout voir et être considérés au désert, en courant le moins do dangers possible, M. Blunt et lady Anne possèdent ce qu'ils appellent la science indispensable des moyens arabes; il faut, pour l'acquérir, une longue patience et un séjour prolongé chez les nomades, l'adoption de leur régime, l'amour des choses du désert, la possession de ce qui représente la richesse, chevaux, chameaux, tentes, vêtements luxueux, belles armes, serviteurs nombreux, l'absence évidente de tout objectif autre que le plaisir de parcourir l'espace, car le Bédouin est très méfiant, et, malgré toutes ses précautions, le couple aventureux fut exposé à plus d'un péril.

Ils voulaient voir des régions à peu près inconnues, en comprendre l'état politique et la coutume, saisir sur le vif les traits distinctifs du nomade des plaines et des villes, et, sans prétendre professer, rendre un compte sincère de ses impressions. Tous deux l'ont fait sans chercher à imposer leur enthousiasme ou leurs préférences. Les premiers, parmi les Européens,

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ils ont pu traverser sans déguisement, sans subterfuge, ces pays dangereux et révéler bien des choses ignorées, dont l'intérêt se fait sentir à chaque page. Si le désert a pour eux des charmes qui les fascinent, s'ils détestent le Turc, n'aiment guère le Persan et donnent le premier rang au nomade, c'est, déclare lady Anne Blunt, affaire de goût, de tempérament et aussi d'observation; ils n'imposent pas leurs idées; on peut y aller voir. Voilà précisément ce qui ne paraît pas très facile.

D'abord c'est fort coûteux ; la caravane qu'il faut former avec mille précautions, les nécessités qu'il faut prévoir en s'embarquant sur la mer de sable, ne sont pas à la portée de tout le monde. Voilà nos nomades amateurs en route» Leur principal compagnon est un ancien ami. un certain iMohammed, qui est devenu le frère de M. Blunt par l'échange du sang (une piqûre au bras); vient ensuite Hanna, le plus brave des poltrons et excellent cuisinier, puis les chameliers, etc., etc.

« J'espère, dit lady Blunt au sortir du Haurân, pour s'engager dans le Ilarra, désert de pierres volcaniques, que nous ne reverrons pas une maison de longtemps. » Et en effet elle n'en revit que 200 lieues plus loin, à l'oasis du Djof. Dans ce désert du Ilarra, au bord d'un puits, eut lieu leur première et fort désagréable aventure. Surpris par un ghazou, troupe armée, partie en maraude et composée de douze hommes, à un moment où ils étaient un peu séparés de leur suite, ils furent saisis et faits prisonniers; lady Anne reçut un coup de lance, qui heureusement ne traversa pas ses épais vêtements; retenue par une entorse, elle n'avait pu sauter sur son cheval et son mari, qui était resté pour la défendre, eut son fusil brisé sur sa tête; il ne fut sauvé que par la grosse corde enroulée autour de son front et, comme sa femme, par l'épaisseur de ses vêtements. Et après tout •ce n'était qu'une légère erreur! Quand ils eurent décliné leur qualité d'amis d'un certain puissant chef, il se trouva qu'ils étaient tombés dans des mains fraternelles ! Seulement ces mains avaient commencé par vouloir les assommer avant de demander aucune explication; leurs juments étaient si belles! Avec quels soupirs ces honnêtes bandits les leur restituèrent!

Au Djof, oasis d'environ G00 maisons, réception enthousiaste, hospitalité empressée, car on est au milieu des Ibn Aruk, les parents de Mohammed, et dans ce pays « le sang n'est pas de l'eau » ; les cousins, fussent-ils au vingtième degré, considèrent comme leur droit d'héberger, de combler d'égards le parent qui arrive, ainsi que ses amis; or M. Blunt est le frère de Mohammed, de sorte que lui et les siens se trouvent en terre de Chanaan.

Scène de mœurs assez amusante et qui se passe tout comme du temps d'Abraham : Mohammed désire se marier, ou tout au moins se Bancer et prie lady Anne de lui choisir une femme parmi ses nombreuses petites cousines; il est si sûr qu'elle ne pourra se tromper dans son choix,

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qu'il est fou par avance de sa fiancée inconnue et dévoré d'impatience.

Le choix tombe sur une gentille petite Muttra, âgée de quinze ans; mais les choses ne marchent pas toutes seules : il y a une sœur aînée d'un détestable caractère, qui n'entend pas qu'on marie sa cadette avant elle; les conciliabules, les scènes de famille se succèdent, pendant que le marchandage se poursuit sans vergogne; enfin tout s'arrange, d'autant mieux que M. Blunt se charge de payer la dot, 33 livres turques. Quand à Mohammed, il attendra un an et déclare qu'il viendra ou enverra chercher sa belle par une armée s'il le faut.

Une autre négociation plus difficile succède à celte première. Le gouverneur du Djof, quoique nègre et esclave, exerce un pouvoir absolu et d'autant plus tyrannique, qu'il le venge de son esclavage. Permettra-t-il aux voyageurs de continuer leur route vers Ilaïl, la capitale du grand émir Ibn Rashid, but principal de leur expédition avant de gagner Bagdad? Moyennant de beaux habits et quelques pièces d'or, le seigneur Johar devient tout miel, accorde la permission désirée et de plus un guide pour traverser le Nefoud, c'est-à-dire 200 milles de désert par excellence, où pendant dix jours on ne rencontrera que deux puits.

Quel phénomène extraordinaire que ce désert de sable rouge qui, sous certaines influences de lumière ou d'humidité, devient cramoisi! Et quel contraste étonnant que celui de cette couleur avec la végétation, buis-.>n-. et pâturages, dont il est égayé en hiver ! Son grand et dangereux défaut, c'est de manquer d'eau. La caravane faillit y rester avant d'arriver à l'oasis de Jobba et ne fut sauvée que par une pluie opportune; hommes et bètes se traînaient mourants dans les sables.

Enfin on aperçut la chaîne du Djebel Shammar, on entra dans le Medjed proprement dit, on quitta le sable pour la terre ferme et l'on atteignit la ville-forteresse de Haïl ; c'était se jeter dans l'antre d'un lion : mais on espérait que le lion serait en humeur généreuse, et puis, en vérité, à force de braver des dangers si variés, on en arrive à n'avoir plus grand peur de rien. Ibn Rashid, parvenu au pouvoir par le crime, depuis longtemps se déclarait satisfait et décidé à éviter de nouvelles violences.

Il était magnifique dans ses draperies de pourpre, d'or et de soieries éclatantes, avec ses armes enrichies de pierreries et son maintien royal. Son visage de faucon blême et creusé n'était pas absolument rassurant, non plus que son regard perçant et inquiet.

Toutefois il reçut ses bûtes avec amabilité. Ce qu'ils trouvèrent à Ilaïl, c'était la vie telle que l'avaient vue les croisés, son mélange de grandeur et de simplicité, sa noblesse féodale, son cérémonial courtois et compliqué, qu'ils introduisirent en Europe sous le nom d'étiquette, l'existence désœuvrée, propre aux longues conversations, aux récits en vers et en pi

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