‹ Les Grandes voyageusesChapitre 45 sur 52 · LAD Y ANNE BLUNT · texte numérisé non relu

LAD Y ANNE BLUNT

autour du foyer creusé dans le sol, tandis que circule le café brûlant : oisiveté à laquelle succèdent des heures de surexcitation où l'homme primitif cède au besoin de dépenser son activité dans des fantasias folles, ou mieux encore, dans ces ghazous qui sont, la plupart du temps, des guerres privées, sortes de tournois ou querelles du sang, vendettas rendues légales jusqu'à la deuxième génération, par la force de la coutume, qui chez ce peuple lient lieu de code et môme de culte; « le Coran, dit lady Anne, l'a enregistrée; il ne l'a pas créée ».

La première journée fut employée à éblouir lesFarangbis, les Nazaréens ou chrétiens. Ibn Rashid s'était levé au bout d'un quart d'heure de conversation dans son immense salle de réception blanche, nue, éclairée seulement par le haut et soutenue par cinq grosses colonnes qui lui donnaient un caractère de grandeur majestueuse; il ouvrit une porte et tout à coup les voyageurs se trouvèrent dans une large cour entourée de hauts murs blancs, le long desquels étaient rangés, sur deux lignes superposées, huit cents soldats en manteaux bruns, coiffés de kefyehs bleus ou rouges et portant des épées à poignées d'argent. L'émir venait tenir un lit de justice. Un siège élevé, à l'ombre du mur, lui était réservé; une cour magnifique l'entourait; près de lui se tenaient son esclave favori chargé de veiller spécialement sur sa vie et son cousin Hamiïd, vêtu comme lui, dans le but, disait-on, d'être assassiné à sa place, si l'occasion s'en présentait, ce qui eût été injuste, car c'était un très brave homme, droit, éclairé et généreux. L'émir fit asseoir ses hôtes à la turque, sur des bancs d'un pied de large, ce qui leur donna d'affreuses crampes, quoique la cérémonie ne durcît qu'une demi-heure.

Plus tard on alla dans les jardins caresser un troupeau de gazelles familières, puis enfin on passa dans les cours, où se tenaient environ quatre-vingts juments, étalons et poulains, ce haras fameux qui avait été l'un des principaux objectifs des voyageurs. Ils avaient vu des sujets plus beaux encore chez les Gomussa; néanmoins il y avait là de quoi ravir des amateurs comme eux. Ibn Rashid dit avec un geste superbe : « Les chevaux de mes esclaves ! » et conduisit ensuite ses nouveaux amis aux... cuisines ! Il en était naïvement fier. Il est vrai qu'on ne montre pas souvent sept chaudrons dans chacun desquels on peut faire cuire trois chameaux! Sept de ces pauvres animaux et quarante moutons formaient le menu quotidien, car l'émir nourrissait de deux à trois cents personnes par jour, sans compter sa maison. Tous les étrangers avaient leur couvei't mis à sa table. Quant à lui, il dînait toujours seul dans son harem.

Les visites de lady Anne à ce harem, à celui de Hamoud et à quelques autres forment des chapitres très intéressants de son journal. L'idéal pour les dames de ce pays, c'est de ne rien faire : se parer, s'asseoir, causer

(Allah sait do quoi!), montrer leurs bébés, leurs bijoux assez vulgaires et leurs quelques meubles ou bibelots, boire beaucoup) de thé et de café, manger beaucoup de dattes et de gros citrons, voilà toutes leurs occultations; plus élevé est leur rang, plus absolue est leur immobilité; elles n'ont pas de juments et celles qui ne suivent pas l'émir dans le désertj c'est-à-dire les plus haut placées, montent rarement à cheval. Malgré leur dépendance, lady Anne fut frappée de l'influence dont elles jouissent, de la modération dans l'usage de la polygamie et de la pureté des mœurs.

On ne fume pas à Haïl, le tabac n'ayant pas encore pénétré dans l'intérieur en quantité suffisante. Les soirées ne sont pas, comme on pense, très intéressante», mais un incident amusa fort les voyageurs certain soir. Ibn Rashid venait de recevoir d'Europe un nouveau jouet très curieux et qu'il fut tout fier de leur faire connaître; c'était un téléphone !

Si aimable que fût Ibn Rashid, ses hôtes, conscients de son pouvoir illimité sur eux, finirent par se sentir en quelque sorte prisonniers et par désirer recouvrer leur liberté. Un nombreux pèlerinage persan revenant de la Mecque se reposait sous les murs de Haïl; il devait payer un tribut à l'émir et, cette importante question réglée, suivre la même route que M. et lady Anne Blunt. L'occasion leur parut excellente et, malgré les instances d'Ibn Rashid pour les retenir, ils lui prouvèrent l'opportunité de leur départ à ce moment; ils trouvaient en réalité « que leur tête était restée assez longtemps dans les mâchoires du fauve ». Ils s'éloignèrent donc et le retour à Bagdad en la compagnie intermittente des pèlerins, les manières de ceux-ci, les chasses au lièvre et à l'hyène, les exploits de leurs faucons dans le désert, les grandes fatigues des derniers jours ont été décrits et contés d'une façon très graphique par lady Anne.

On fit une halte indispensable et mémorable à Ncdjef, au Meshed Mi (la châsse d'Ali), où se trouve le tombeau du saint et que la secte chiite vénère à l'égal de la Caaba de la Mecque. La mosquée, avec son dôme d'or bruni qui brille au soleil comme un autre soleil et ses quatre minarets à l'avenant, est, à l'extérieur et à l'intérieur, une masse d'or et de mosaïques, décorée comme un reliquaire et la plus riche que M. Blunt eût vue. Selon :es chiites, tout musulman enterré en vue de son dôme est sûr de son ■salut, de sorte que, non seulement beaucoup viennent mourir là, mais qu'on envoie un nombre immense de cadavres, surtout de la Perse, y recevoir la sépulture. Aussi les environs de Nedjef sont-ils un immense cimetière.

Enfin, après trois mois de vie errante et accidentée dans les régions les plus curieuses, les voyageurs se retrouvèrent à Bagdad et... dans des lits!

La petite cavarane se dispersa, non sans regrets, et même avec larmes du côté des Arabes. Quant au couple aventureux, il projetait déjà de nouvelles expéditions à travers la Perse, les Indes et autres lieux !

MADAME LEONOWÈNS

En général les grandes globe trotlers se distinguent par leur belle humeur et leur entrain.

Pourquoi en serait-il autrement? La plupart courent le monde de leur plein gré, ou du moins dans des conditions fort acceptables. .Mais il s'en est trouvé quelques-unes qui n'ont guère expérimenté que le coté pénible des expéditions lointaines et Mme Leonowens, dont nous allons parler, est du nombre.

Elle était à Singaporeen 1802, lorsque Sa Majesté Phra-Maha-Mongkut, roi suprême de Siam, eut la fantaisie de donner une institutrice anglaise à ses enfants. Mme Leonowens lui fut recommandée par le consul de Siam à Singapore et reçut de lui la lettre suivante :

« Madame,

« Nous apprenons avec plaisir et satisfaction de cœur que vous consentez a entreprendre l'éducation de nos bien-aimés enfants royaux. Nous espérons qu'en donnant votre éducation à nous et à nos enfants (que les Anglais appellent les habitants d'une terre de ténèbres), vous ferez de votre mieux pour enseigner la langue anglaise, et non la conversion au christianisme, car les disciples de Bouddha comprennent en général la puissance de la vérité et de la vertu aussi bien que les disciples du Christ, et désirent apprendre à parler facilement votre langue et connaître votre littérature, plus qu'une nouvelle religion.

« Nous vous invitons donc à notre palais royal pour y- faire de votre mieux pour nous et nos royaux enfants. Nous vous attendrons ici par le retour du steamer siamois le Choiv Plnju.

2i2 LES GRANDES VOYAGEUSES.

« Nous avons écrit à M. William Adanison et à notre consul à Singapore pour les autoriser à faire les meilleurs arrangements pour vous et pour nous.

« Croyez-moi à vous sincèrement,

« S. I. P. P. Maha Mongkut. »

Que penserait Sa Majesté Louis XIV si elle entendait ce roi barbare, donl les ancêtres envoyaient des ambassadeurs à sa cour, inviter familièrement son institutrice à venir le trouver par le prochain paquebot et la prier de ne pas se croire plus éclairée que lui en religion? Il eût été avantageux, pour la nouvelle gouvernante, de prendre au pied de la lettre les injonctions de son maître et seigneur et d'imposer silence à sa fierté d'Européenne comme à son zèle de chrétienne. La tâche qu'elle entreprenait était bien difficile, dangereuse même; elle aurait demandé, pour être menéeà bien, des qualités de finesse, de tact, d'adresse etde patience qui semblentavoirfaitquelque peu défaut à Mme Leonowens, comme à Mme Lott. Avec moins de raideur, de détermination àbraverle lion dans son antre, avec plus de résignation à l'inévitable et surtout moins de zèle apostolique, elle aurait probablement mieux réussi et moins souffert. Certes, les procédés tyranniques et les colères terribles de grand enfant gâté, du roi de Siam, inspirent forcément indignation et dégoût; mais parfois on ne peut s'empêcher de sympathiser avec lui, quand il dit à sa réfractai re institutrice : « Madame, vous êtes une grande difficulté; vous me rendez des services, j'y trouve du plaisir, mais vous êtes trop obstinée. Pourquoi êtes-vous si difficile? Vous n'êtes qu'une femme. C'est très mal d'avoir la tète si dure! »

C'est que les traitements à subir étaient durs aussi, surtout pour une femme qui ne semblait pas comprendre qu'elle avait affaire à des pseudocivilisés, pires peut-être que de francs sauvages, car leurs lumières nouvelles et très incomplètes servent surtout à développer leurs vices et leur astuce.

Le début ne fut pas encourageant. Le Chow Phya venait de jeter l'ancre ; la nuit tombait. Une barque en forme de dragon, richement ornée, pavoisée, illuminée, stoppa près du steamer et un important personnage, vêtu d'une langoutee ou jupe rouge, monta à bord, suivi par une douzaine de serviteurs qui se jetèrent la face contre terre dès qu'il toucha le pont et ne l'approchèrent plus, comme les coulis du bateau, qu'à la façon d'énormes crapauds humains. Dans tous les pays où la plus basse servilité est imposée aux inférieurs, l'arrogance est le trait distinctif des supérieurs.

Le personnage à la jupe, l'auguste premier ministre du royaume, interrogea Mme Leonowens par l'entremise de l'un des crapauds interprètes.

« Ètes-vous la dame qui doit instruire la famille royale?

MADAME LEONOWENS. 243

— Oui.

— Avcz-vous des amis à Bangkok?

— Non.

— Qu'allez-vous faire? Où coucherez-vous ce soir?

— En vérité, je l'ignore. Je suis étrangère ici; j'avais compris, d'après la lettre de Sa Majesté, qu'une résidence serait préparée pour nous; Sa Majesté a été informée de notre arrivée aujourd'hui.

— Sa Majesté ne peut pas se rappeler tout. Vous pouvez aller où lion vous semblera. »

Et sur cet aimable accueil, maîtres et esclaves tournèrent le dos à la malheureuse dame.

Elle avait amené son plus jeune fils, « Boy », un gentil enfant pour qui le roi se montra toujours bon et qui aurait pu, si elle eût été plus diplomate, être un moyen d'influence très innocent sur le tyran qui adorait sa propre famille. Elle était en outre accompagnée de deux serviteurs : Moonshee, un Persan à la fois factotum et professeur de langues orientales, et sa femme, l'Indienne Beebe, douce et gaie gouvernante de l'enfant. Moonshee avait fait le pèlerinage de la Mecque, ce qui lui conférait un certain rang parmi ses coreligionnaires et le droit de porter le turban vert. Ce bon musulman méprisait profondément les disciples de Bouddha et sa façon un peu trop dramatique d'exprimer ses dédains et ses colères ajouta plus d'une fois aux difficultés de sa maîtresse.

Le capitaine du steamer ne pouvait, malgré ses regrets, offrir l'hospitalité à sa passagère, dans le désarroi du débarquement; elle fit donc, dans un coin du pont, une sorte de lit pour son bébé et se préparait à passer la nuit à la belle étoile, lorsqu'un capitaine anglais, venu pour serrer la main à son collègue, l'invita aussitôt à descendre dans sa maison.

Le lendemain, la nouvelle gouvernante eut sa première audience du ministre ou Kralahome; elle devait, en le connaissant mieux à la longue, et malgré le mélange de barbarie qui subsistait en lui, apprendre à l'estimer, à l'admirer môme pour avoir su mériter, sous un régime si oppressif, une réputation d'intégrité, de libéralité, de justice et d'humanité.

Elle fut conduite dans un palais spacieux, très orné, sculpté, doré, meublé richement à l'européenne, encombré de vases magnifiques remplis de fleurs et de bibelots coûteux, orientaux et occidentaux, anciens et modernes, mêlant la splendeur barbare au goût civilisé.

Partout, dans les antichambres et les corridors, des frères, neveux, cousins et des serviteurs accroupis et rampants; partout, derrière les innombrables draperies, les yeux curieux et le chuchotement des fei -.

« Bonjour, Monsieur, dit tout à coup une voix. Le prince Kroun Lhuang

LES GRANDES V0\ AM'.i SES.

Wongse venait d'entrer et saluait sa visiteuse de cette appellation masculine. Il portait le m'mc costume que la veille, ce qui choquait fort son

Le roi de Siam et la reino.

interlocutrice et il se mit à lui poser une foule de questions personnelles, qu'elle eut la maladresse d'accueillir par un refus d'y répondre, tandis que Boy, effrayé par ce personnage noir, se mettait à pleurer en criant ; « Allons-nous-en, maman! Allons-nous-en, je n'aime pas cet homme !

MADAME LEONOWENS. 215

— Vous pas pouvoir vous en aller », lui répondit le prince; sur ce il disparut et la mère et le fils furent conduits dans un élégant appartement. Aussitôt tous les yeux qui les épiaient derrière les rideaux firent irruption autour d'eux, et ce ne fut pas sans peine qu'une vieille surintendante parvint à faire rentrer à peu près dans l'ordre la troupe de jeunes curieuses que l'étrangère étonnait profondément.

A peine l'infortunée, accablée de fatigue et d'émotions diverses, venaitelle de s'endormir sur un divan, que des cris perçants la réveillèrent.

Beebe, tète nue, son voile déchiré, le visage bouleversé, se précipitait dans l'appartement : le pauvre Moonshee, se trompant de chemin, avait pénétré chez l'épouse favorite ! Les vieilles sorcières préposées à la garde de ce sanctuaire l'avaient saisi, garrotté, traîné dans une salle, où Mme Leonowens le trouva dépouillé de son turban, sa belle barbe blanche en désordre, mais du reste résigné à son kismut (sort) en vrai fils du Prophète. Il était condamné à être dépouillé de son vêtement et à recevoir vingt coups de fouet sur le dos. Comme on se préparait à exécuter la sentence, Mme Leonowens se précipita vers le juge et l'adjura de réfléchir à ce qui pourrait lui arriver, car elle allait de suite se plaindre au. consul anglais.

Ces deux derniers mots furent peut-être tout ce que l'on comprit de son discours, mais ils suffirent, et Moonshee, avec son turban, fut rendu à Beebe éplorée, en présence du ministre qui venait d'entrer.

On voit que les débuts ne manquèrent pas de dramatique.

Le second acte fut la présentation au roi suprême ; il y en a un second, un subordonné, dont le pouvoir et le privilège se réduisent à saluer son supérieur sans se prosterner; quant au rôle qu'il joue ou ne joue pas, il dépend absolument de la volonté du maître.

Nous sommes maintenant au grand palais, dans un vaste hall tout en marbre, dont le tapis est jonché de formes prosternées.

Sa Majesté aperçoit l'étrangère et son petit garçon, s'avance à grands pas et crie :

« Qui? qui '? qui ? »

Le brave capitaine déjà cité fait la présentation; le roi serre la main des nouveaux venus et bien vite les questions indiscrètes commencent :

« Quel âge avez-vous ?

— Cent cinquante ans, Majesté. »

11 s'arrête surpris d'abord, puis reprend assez finement : « En quelle année ètes-vous née?

— En 1718.

— Combien d'années mariée?

— Plusieurs. »

Il réfléchit et s'écrie triomphant :

« Combien de petits-enfants ? Ah ! ah ! combien? combien ? »

Et saisissant à l'improviste la main de la gouvernante, il l'entraîne (le

petit Louis pendu à sa jupe) à travers plusieurs sombres corridors remplis

de femmes accroupies, qui se couvrent les yeux, comme éblouies à la vue

de la Majesté errante. Enfin l'on s'arrête devant un dos nombreux rideaux

Portail Ue lu salle d'audieuuo au palais ruvul de Siam.

fermant de petits réduits, et l'on aperçoit une charmante enfant qui se couvre les yeux comme les autres.

Le roi se baisse, prend sa main, la met dans celle de Mme Leonowens et lui dit :

« C'est ma femme, la princesse Tàlàp ; elle désire apprendre l'anglais. Elle est aussi charmante par ses talents que par sa beauté, et c'est notre bon plaisir qu'elle sache bien l'anglais ; vous l'instruirez pour moi. »

L'exigeant souverain ajouta en ramenant l'étrangère :

MADAME LEONOWENS. 247

« J'ai soixante-sept enfants; vous ferez leur éducation et celle d'autant de mes femmes qui voudront apprendre l'anglais. J'ai beaucoup de correspondance ; vous m'aiderez. De plus, je lis et je traduis très difficilement le français, car les Français aiment à se servir de mots obscurément trompeurs (?).

« Vous entreprendrez de me rendre claires leurs paroles ténébreuses et leurs propositions décevantes (on voit que Sa Majesté ne nous ménage guère !) De plus encore, j'ai, par chaque courrier, des lettres étrangères dont je ne lis pas facilement l'écriture. Vous les copierez en bonne écriture ronde, que je puisse lire à mon aise.»

Ceci devenait effrayant et la pauvre victime ne put que s'incliner et sortir.

Il n'était pas commode de s'opposer à la volonté tyrannique de ce despote habitué à l'obéissance de ses esclaves grands et petits. Rien n'est étouffant au physique et au moral, pour une âme et des poumons européens, comme l'atmosphère de ces palais orientaux, serres chaudes d'intrigues, de complots ourdis par tous contre tous, de haines, d'envies, de rivalités, de basses ambitions, où la voix de la vérité, de la justice est aussi étouffée que le souffle vivifiant de l'air libre et les rayons du soleil. Tout se passe dans une pénombre douteuse, à laquelle l'œil est obligé de s'accoutumer, comme à un tableau en partie effacé, dont il ne distingue qu'à la longue les détails, le plan et la signification.

Dans cette « cité du bel ange invincible » (c'était le nom du palais royal, une ville dans la ville), Mme Leonowcns ne sentait plus son cœur battre, tout en ayant conscience de vivre; il lui semblait être à une distance incommensurable du vrai mende, de la vraie vie, avec sa franche lumière, son air vif, ses êtres aux mouvements spontanés, ses bruits, ses chants, ses rires sonores, l'immensité bleue du ciel et de l'Océan. Dans ces galeries et ces corridors sans fin, à peine éclairés d'un demi-jour, des ombres glissent ou rampent derrière les tentures, des yeux vous épient, des rires s'éteignent, des trahisons s'élaborent. Là, mille craintes s'agitent, car il faut plaire au maître, et quel maître! sinon tout est perdu ; la mère est cruellement séparée de son enfant et l'enfant privé de ses droits, menacé dans sa vie. Oh! l'esclavage de l'enfance! l'horrible chose! La mère est inflexible par prudence; il faut surveiller le rire, les pleurs, la naïveté, la franchise; les remplacer par le silence, la soumission, la contrainte, le soupçon, l'astuce, l'habileté, la crainte. On frissonne d'horreur en lisant quelques-uns des faits rapportés par Mme Leonowcns; et pourtant Maha- Mcingkut n'était pas des plus mauvais : il aimait ses enfants, il en adorait quelques-uns; mais ses colères étaient celles d'un sauvage, et «.Lui- ses colères il était capable de tout.

i.ks ciiANDKs vf»YAi;r.rsns.

Mme Leonowens s'y heurta dès le début; il avait été stipulé qu'elle aurait une résidence près du palais, et non à l'intérieur; elle connaissait assez les mœurs de ce pays pour savoir qu'elle ne pourrait vivre dans l'atmosphère empoisonnée de la demeure royale.

Le roi refusa de remplir son engagement :

« C'est notre plaisir que vous résidiez dans le palais avec notre famille. »

Elle protesta; elle ne pouvait vivre derrière des grilles fermées, comme une prisonnière.

« Où donc voulezvous aller?

— Nulle part, Majesté, je ne connais personne. Mais Votre Majesté a promis ; j'ai sa lettre.

— Je ne sais pas ce que j'ai promis, hurlat-il, pourpre de rage ; je ne sais rien de ces sonditions. Je sais seulement que vous êtes notre servante et que c'est notre hou plaisir que vous demeuriez dans ce palais et... Vous obéirez. »

Jeune i rinco roval.

Malgré une ppur terrible, elle insista; il répétait sans cesse : « Vous demeurerez ici. Je vous donnerai des esclaves, mais vous demeurerez ici? » Néanmoins elle salua et sortit sans avoir cédé, et le roi, redevenu calme, lit droit à sa

requête.

MADAME LEONOWENS. 219

Malheureusement cette équitable conduite n'était pas imitée par tous ses sujets, et l'institutrice anglaise n'échappa pas toujours aux effets des basses haines qu'elle excitait sans le vouloir. Parmi les nombreux demifrères du Kralahome, il en était un qui servait d'interprète. Remis vertement à sa place un jour par Mme Leonowens à qui il manquait de respect, il se jeta à ses genoux, la suppliant de ne pas le dénoncer à son tout-puissant frère, mais, en même temps, il lui voua une haine implacable. Le pauvre Monsheeen fut la première victime; cruellement battu par ordre de l'interprète, sans l'ombre d'une provocation, l'infortuné vieillard, blessé dans son corps et dans sa fierté, insista pour que sa maîtresse le renvoyât à Singapore. La bonne Beebe voulut d'abord le suivre, mais au dernier moment elle ne put se résoudre à délaisser son cher chuta Baba sahib (petit maître).

Mme Leonowens indignée se plaignit au Kralahome, qui ne voulut pas prendre la chose au sérieux. lien résulta que le soir même, pendant qu'elle travaillait près de sa lampe, la fenêtre ouverte, une grosse pierre la frappa au front et la jeta par terre, évanouie. La blessure était moins grave qu'on ne le crut d'abord, mais cette fois les coupables furent punis et une proclamation avertit les habitants d'avoir ji la respecter, elle et les siens, sous peine de châtiments sévères.

Ce n'était pas, on le voit, une vie douce, que celle de la gouvernante anglaise. Elle trouvait néanmoins quelques compensations dans l'affection de certaines de ses élèves. Nous avons dit combien était développée dans le cœur du roi la tendresse paternelle; le plus cher et le plus gracieux objet de cette tendresse était sa fillette Fà-Ying, gentille et intelligente enfant de sept ans. Sa mère, la reine légitime, était morte en 1861, la recommandant aux bontés du père, à qui elle avait donné trois fils. La recommandation était superflue, car le roi avait toujours prodigué à l'enfant l'affection et li'- soins, non seulement d'une mère, mais d'une nourrice, ne se séparant jamais d'elle dans ses voyages, la faisant manger d'abord sur ses genoux et plus tard près de lui, à table.

La charmante nature de Fâ-Ying n'avait pas souffert de ces gâteries continuelles et elle avait séduit son institutrice anglaise comme tout le monde.

Le 11 mai 1863, le choléra se déclara au palais; trois esclaves succi un lurent, puis un des frères delà poli le princesse, et son père eut L'imprudence de l'einmeneià la cérémonie des obsèques, qui dura trois jours!

2'jO LES-GRANDES VOYAGEUSES.

Le troisième soir, en rentrant au palais, l'enfant fut saisie à son tour.

MmeLeonowens admirait le panorama si animé de la rivière, quand une barque royale accosta et des esclaves s'en élancèrent pour lui remettre cette lettre du roi :

'< Ma chère Madame,

« Notre bien-aimée fille, votre élève favorite, est attaquée du choléra cl exprime un vif désir de vous voir; votre nom est sans cesse sur ses lèvres. Je vous supplie d'exaucer son vœu. Je crains que sa maladie ne soit mortelle, car nous avons eu trois décès depuis ce matin. Elle est la plus aimée de mes enfants.

« Votre ami affligé, « S. S. P. P. Maha Mongkut. »

A cette lettre naïvement égoïste, Mme Leonowens, n'écoutant que son dévouement, répondit en sautant dans la barque et courant près de sa chère élève. Trop tard! Celle qui lui disait: « Madame chère, j'aime votre Saint Jésus », était allée vers lui!

On conduisit son amie près du roi ; il lut la sentence dans ses yeux, dans son silence et éclata en sanglots déchirants.

Un homme qui sait aimer ainsi ne peut être foncièrement mauvais; et en effet Maha Mongkut, mort en 1869, a été, en dépit de ses défauts développés par l'exercice du pouvoir absolu, le meilleur, le plus éclairé, le plus ■progressiste des souverains siamois au xix° siècle.

Peu après la mort de la pauvre petite Fà-Ying, Mme Leonowens fut solennellement anoblie par Sa Majesté, en récompense du courage et de la belle conduite dont elle avait fait preuve près du lit mortuaire de la jeune princesse. Malheureusement le domaineserattachantau titre était situé dans l'intérieur du pays ; il fallait, pour y arriver, faire un long trajet à dos d'éléphant, à travers la jungle peuplée de tigres, rhinocéros, éléphants sauvai . sangliers, singes et autres vassaux plus ou moins redoutables, qu«' la nouvelle propriétaire préféra laisser jouir en paix de ses vastes possessions.

Le fils aîné du roi, qui lui a succédé de par l'usage, mais non de par la loi, Chowfa Chulaloukorn, a été l'élève de Mme Leonowens. C'était, à dix ans, un assez bel enfant pour un Siamois, modeste, affectueux, généreux, avide d'apprendre et facilement influencé. Ce que cette dernière tendance a pu produire, nous l'ignorons; après six mois de réclusion dans le monastère royal, il n'était déjà plus l'enfant aident et impressionnable qui y était entré après « la coupe des cheveux ».

MADAME LEONOWENS. 231

Cette cérémonie est la consécration de la majorité de l'héritier présomptif. C'est une magnifique solennité, qui dure plusieurs jours et met en évidence toute la splendeur barbare du pays. Prêtres, nobles, députations des différentes races malaises, chinoises, japonaises, hindoustaniennes, siamoises qui peuplent le royaume, et surtout un nombre énorme de femmes font chatoyer les étoffes brillantes, étinceler l'or, l'argent et les pierreries pendant les processions et la représentation du drame monstre tiré de la légende sacrée, le Ramayana. Neuf mille jeunes filles et jeunes femmes y figurèrent en cette circonstance; le Roi, le Kralahome, le ministre des affaires étrangères se chargèrent des principaux rôles ; au milieu d'eux, l'éléphant blanc, surchargé de velours , de soie et de joyaux , portait les foudres qui devaient anéantir les monstres rebelles embusqués sur la Montagne Sainte.

Le troisième jour, le jeune prince, vêtu de blanc, fut conduit au roi par deux dames de la cour. Sa Majesté tendit des ciseaux et un rasoir à manche d'or au bienheureux fïgaro chargé de faire tomber les tresses du prince; après quoi celui-ci reçut au pied de la Montagne Sainte une sorte de baptême, dont l'eau fut lancée sur lui par les quatre animaux sacrés, l'éléphant, le bœuf, le cheval et le lion ; puis des présents, dont on estima la valeur à 600 000 francs, furent déposés à ses pieds et bientôt après, pour ramener ses esprits aux choses du Ciel en opposition à toute cette pompe de la terre, on lui enleva ses vêtements royaux, on l'habilla de grosse toile, on le remit aux mains des prêtres de Bouddha, dans ce temple superbe où, l'on ne sait comment, une statue de Cérès et une autre de saint Pierre ont trouvé accès, si bien qu'un jour le roi, sur les explications de Mme Leonowens, fit rendre hommage au saint par ses enfants qui le suivaient !

Au sortir du temple, le jeune prince pénétra dans le monastère royal, jurant de renoncer au monde et à ses tentations. Il y laissa son heureuse insouciance d'enfant.

Comment se passaient les journées de la foule royale qui peuplait l'immense palais? Mme Leonowens donne à ce sujet d'intéressants détails.

A tout seigneur, tout honneur! Le roi, comme presque toute sa maison, se levait à cinq heures et prenait un léger repas servi par une escouade de son harem; puis, escorté par elle, par ses sœurs et les aînés de ses enfants, il allait prendre place sur des nattes qui s'étendaient le long de toutes les avenues du jardin; devant chaque personne on déposait un pla-

252 LES GRANDES VOY.WiKI SES.

tcau d'argent chargé de riz bouilli, de fruits, de gâteaux et même parfois de cigares. La porte du Mérite s'ouvrait, les amazones de la garde se rangeaient de chaque côté et 199 prêtres, protégés par dos hommes armés d'epées et de massues, s'avançaient en psalmodiant, les yeux baissés, l'air humble, sous la conduite de leur chef, présentaient à chaque membre de la maison royale un bol caché sous leur robe jaune et dans lequel tombaient les offrandes prises sur les plateaux respectifs; elles étaient acceptées sans un mot ni un regard de remerciaient.

Les prêlres partis, le roi et sa suite se rendaient à son temple particulier, dédié à la mémoire de sa mère; il allumait lui-même les cierges de l'autel, offrait des feuilles de lotus, priait et lisait dans les livres saints pendant une heure et rentrait chez lui pour une courte sieste.

Tout le reste de la matinée était consacré à l'étude, à la correspondance et aux dépèches.

Le déjeuner aurait pu faire douter de la sobriété très réelle du roi, car douze femmes à genoux lui présentaient douze grands plateaux encombrés de douze mets variés, auxquels la princesse principale faisait semblant de goûter.

Pendant ce repas, il s'entretenait sur quelques-uns de ses sujets d'étude avec Mme Leonowens. « Il était peut-être, dit-elle, plus systématiquement instruit et avait dévoré plus de livres que tout autre homme de son rang; mais cet amas de connaissances l'avait rendu moralement fou et absolument sceptique quant à tous les systèmes religieux. Il ne croyait nullement à l'intégrité native, ni aux principes arrêtés; il n'y avait 1 ion, selon lui, que des intérêts. L'argent, l'argent, l'argent, voilà ce qui pouvait procurer n'importe quoi et surtout ce qu'il était convenu d'appeler d< •< consciences ! »

Cependant ses actes valaient mieux que ses paroles, à moins que ses pas- . sions ne fussent en jeu.

A deux heures, Sa Majesté entrait au bain et se faisait parfumer; ceci terminé il s'entretenait avec les personnes de sa famille qu'il préférait el jouait avec ses enfants ; à aucun moment ce despote ne se montrait sous un jour aussi aimable. Passant ensuite dans la grande salle d'audience, il s'occupait des affaires de l'Etat. Deux fois par semaine, il paraissait à l'uni' des grilles du palais pour écouter les doléances et recevoir les pétitions de ses sujets; mais la plupart des pauvres êtres prosternés tremblaient trop à sa vue pour oser présenter leurs requêtes.

Deux fois aussi, mais à minuit, le roi présidait les séances du redoutable tribunal, le San-Luang, sorte d'inquisition secrète, invisible, agissant à l'improviste, sans avertissements, ni témoins, enlevant un sujet, ou l'arrêtant, l'enchaînant, le torturant pour lui arracher un aveu ou une

dénonciation. Ses espions pénètrent partout et, s'il veut jouir tranquillement de son bien, tout homme de quelque importance doit s'assurer un prolecteur à la cour, depuis les ministres et les grands fonctionnaires jusqu'au roi lui-même. Plus d'une fois, quand Mme Leonowens se laissait entraîner à exprimer un peu librement son opinion, elle entendit frapper d'une certaine façon discrète autour d'elle: c'était quelque membre du San-Luang qui, la croyant affiliée, lui adressait un avertissement ou un signal.

Les femmes de Siam sont, comme toutes leurs sœurs d'Orient, exclues de toutes les réunions où sont invités des étrangers; si elles paraissent aux quatre repas de famille, elles sont absentes des banquets officiels, ou du moins leurs agapes ont lieu loin des hommes, dans les appartements interdits au sexe fort. N'était la différence de taille, on pourrait se tromper au costume, car il est le même pour tous. Hommes et femmes portent le pu'sho, sorte de jupon court et une tunique courte aussi, par-dessus laquelle les femmes jettent souvent une large écharpe de soie, enroulée autour de la poitrine et descendant en longs plis flottants jusqu'aux pieds. L'uniforme des amazones du harem est vert et or.

Le divertissement favori de la Cour est le théâtre. Les aventures des dieux, des rois, des héros, des génies, des dénions et d'une foule de personnages fabuleux fournissent les sujets. Souvent le drame est représenté en pantomime, avec accompagnement de chœurs et d'orchestre. Ou multiplie les représentations de marionnettes pour les enfants.

Les dames de la maison royale s'amusent le matin à cueillir des fleura dans les jardins, à soigner leurs oiseaux et leurs poissons rouges, à tresser des guirlandes pour parer la tète de leurs enfants, à faire des bouquet-, à chanter des chansons d'amour ou de gloire, à danser au son de la guitare. à se faire faire la lecture par leurs esclaves, à se promener avec leurs bébés et surtout à se baigner et à nager dans les jolis lacs du pare.

Les échecs, les dames, les dés, les jeux de caries chinois aident les courtisans des deux sexes à passer le temps; il y a aussi une petite loterie importée par les Chinois, ainsi que le cerf-volant, qui a pris une importance toute particulière dans le pays et donne lieu à des paris très animé-. Les instruments de musique sont nombreux et les concerts très en vogue; quanta la qualité de la musique, elle étonnerait probablement les oreilles européennes.

MADAME LEONOWENS. 25b

Les hommes se réservent naturellement les courses à pied, en char et à cheval, les combats de taureaux et d'éléphants, les jeux athlétiques et gymnastiques où ils sont fort adroits.

Nous avons décrit les amusements du cloître royal, car on ne peut guère appeler autrement la demeure des princesses et de leurs enfants; voyons-les maintenant dans la classe de leur institutrice anglaise, ouverte solennellement un jeudi (le jour propice) par le roi en personne ; la réunion de tout ce monde indiscipliné, en dehors de sa servilité devant le maître, fut d'abord assez tumultueuse; mais on y mit vite bon ordre.

Qu'on se représente une longue table couverte de livres et de cahiers, Mme Leonowens assise à un bout et à l'autre, en face d'elle, le petit Louis, qui commence seulement à pénétrer tous les mystères de son premier livre, lui servant gravement de répétiteur, suivant les lignes de son petit doigt et disant avec le plus grand sérieux à de jeunes femmes : « C'est bien; vous pouvez vous retirer. A une autre ! »

C'eût été charmant si le rôle de l'institutrice se fût borné là ; mais chaque jour il devint plus compliqué, plus fatigant, plus douloureux, grâce aux exigences inouïes, aux procédés inqualifiables de ce demi-civilisé, chez qui le sauvage reparaissait à la moindre opposition. Aux devoirs du professeur il ajoutabientùt les fonctions de scribe, de traducteur, de copiste, de correspondant, de lectrice; elle n'avait plus un moment à elle, et souvent, après une journée de dix ou douze heures, on prétendait encore empiéter sur son sommeil.

Elle trouvait en outre dans son intimité chaque jour plus étroite avec les femmes du palais, à mesure qu'elle comprenait mieux leur langage, des causes de souffrances morales très profondes: elle était blessée jusqu'au fond de l'âme, plus qu'elles sans doute, de leur abaissement, de leur dur esclavage. Les pauvres créatures, les meilleures du moins, étonnées de cette sympathie nouvelle, inaccoutumée, lui attribuant une influence plus grande que celle dont elle jouissait réellement, venaient à elle quand un acte d'oppression dépassant les limites ordinaires leur semblait intolérable ; elles la suppliaient d'intercéder en leur faveur; et qu'arrivait-il? C'est que Le despote, et bien d'autres avec lui, étaient persuadés qu'elle vendait son intercession el amassait une fortune. 11 advint donc, trois an-- après son arrivée, qu'elle jugea opportun de rappeler au roi son engagement formel d'augmenter ses honoraires au bout de la première année et que Sa Majesté

256 LES GHANDES VOYAGEUSES.

lui répondit furieuse, insultante : << Vous êtes difficile, ingouvernable; vous vous occupez plus de ce qui est bien et de ce qui est mal, que d'obéir et d'être soumise. Et pourquoi seriez-vous pauvre? Vous venez tous les jours en ma présence, avec quelque pétition à propos d'injustices et de duretés, et je vous accorde ce que vous demandez, parce que vous m'êtes importante pour traduire et pour d'autres choses. Et maintenant vous déclarez qu'il faut que j'augmente votre salaire ? Eaut-il donc que vous ayez tout en ce monde? Pourquoi ne vous faites-vous pas payer par ces gens? Si je vous accorde toutes vos pétitions, vous devriez être riche, ou bien vous n'avez pas de sagesse ! » N'est-ce pas de l'orientalisme pur, cette naïveté de corruption qui fait du contraire une niaiserie, une absurdité?

La pauvre femme retournait à la chaîne, car elle s'était sincèrement attachée à ce troupeau humain si cruellement opprimé, qui la considérait comme une sorte de providence et, sans l'avoir cherché, elle se trouvait transformée en intermédiaire entre l'oppresseur et ses victimes. Maie on n'ignorait pas les colères du roi. Le Kralahome suivait l'exemple du maître : on conspirait contre elle, on l'espionnait; ses amis lui conseillaient de toucher avec précaution à ses aliments. Si elle refusait de rendre certains services, comme par exemple d'écrire une lettre mensongère à lord Clarendon, le souverain entrait dans des fureurs vraiment menaçantes. Enlin le surmenage, les émotions répétées et les inquiétudes minèrent sa santé de telle sorte, qu'en 1867 Mme Leonowens fut contrainte de se déclarer vaincue. Pendant six mois elle demanda vainement sa retraite, mais la maladie eut raison du despotisme.

Ce fut une véritable et touchante désolation lorsque les femme- du palais apprirent qu'elles allaient perdre leur amie, colle qui seule leur avait révélé leur àme, éveillé en elles des sentiments exquis et tendres, qui seule pouvait dompter les fureurs de leur tyran. Les plus riches lui envoyèrent des présents pour l'aider pendant le voyage ; les plus pauvres esclaves lui apportèrent, malgré ses protestations, du riz, du sucre, des gâteaux.

Le roi lui-même oublia sa mauvaise humeur et lui dit : u Madame, vous êtes très aimée de nos peuples, de tous les habitants du palais et des enfants royaux. Tout le monde est affligé de votre départ; c'est donc que vous êtes une bonne et loyale dame. Je suis souvent fâché contre vous el je me laisse emporter, quoique j'aie un grand respect pour vous. Mais néanmoins vous devez savoir que vous êtes diflicile, plus difficile que la généralité des femmes. Mais vous oublierez et vous reviendrez à mon service, car j'ai chaque jour plus de confiance en vous. »

Après ce gentil discours. Sa Majesté embrassa « Boy et lui remit une bourse contenant cent dollars [800 traites « pour acheter des bonbons ».

Quand il se fut retiré, les baisers, les caresses mêlés à des reproches

MADAME LEONOWENS. 257

étouffèrent à moitié la gouvernante; à grand'peine elle franchit la grille, pendant que les enfants criaient : « Ne partez pas », et les femmes : « Revenez. » Une dernière entrevue avec le jeune prince héritier mit le comble à son émotion; il prit les deux mains de Mme Leonowims, y appuya son front et dit avec peine : « Madame chère, revenez, je vous en prie! — Que Dieu soit avec vous! » répondit-elle.

Le 5 juillet 1867, le steamer Chow Phya reconduisait à Singapore les deux passagers qu'il avait amenés le lo mars 1802 à Bangkok.

LADY FLORENCE DIXIE

Lady Florence Dixie est une de ces imaginations ardentes et inquiètes auxquelles la banalité delà vie ordinaire, tournant toujours dans le même cercle, ne peut suffire longtemps. Grande dame et comblée de tout ce que la civilisation peut donner de jouissances, elle a besoin, par moments, d'oublier tout cela et d'aller retremper sa vitalité dans une atmosphère plus primitive, moralement et matériellement parlant. C'est pourquoi, après avoir voyagé « où tout le monde va », elle annonça un jour qu'elle partait... pour la Patagonie! Parents et amis furent stupéfaits! La Patagonie! Le détroit de Magellan! Les géants sauvages et abrutis! Les gorg des Cordillères! Qu'est-ce qui pouvait la tenter dans ce pays perdu, où personne n'allait? Précisément parce qu'il était très loin, très inconnu, très désert, très sauvage, il l'attirait. Elle était dans une crise de mécontentement d'elle-même et des autres, de la civilisation monotone, artificielle et creuse, de la foule et de ses grimaces. Elle éprouvait le besoin de quitter ses jupes, d'enfourcher un cheval, de galoper à travers des espaces immenses, dans un climat sain, à l'abri de:- fièvres, des amis et connaissances, des animaux malfaisants, des télégrammes, des lettres et autres persécutions. Là elle pénétrerait peut-être dans de vastes contrées \ ierg des paysages d'une beauté, d'une grandeur infinies pouvaient se cacher dans les solitudes silencieuses des montagnes qui entourent les plaines arides des Pampas, solitudes où personne ne s'était encore aventuré. El elle serait la première à les contempler! Quelle joie!

Il fut donc convenu qu'avec son mari, ses deux frères, le marquis de Queensbury et lord James Douglas, et un ami, M. Beerbolm, qui venait de publier un livre sur la Patagonie, lady Florence Dixie s'embarquerait le 11 décembre 1878 pour ces" rives lointaines.

LADY FLORENCE DIXIE.

Pornambouc, Bahia, Rio, Sandy Point, le cap Negro et enfin départ pour les Pampas, avec douze chevaux, trois mules, quatre guides dont deux

Indiennes do la pampa.

Français, deux tentes d'abri, deux haches, un seau, une marmite on fer, une poêle, une casserole, des biscuits, du café, du thé, du sucre, de la farine de froment et d'orge, du lait conservé, du beurre idem, du whisky, des vête-

ments, des fourrures de guanaco, spécialité du pays, des couvertures, un couteau de chasse et un revolver pour chacun, plus les fusils et carabines et une belle provision de cartouches.

Un seul serviteur anglais accompagnait les maîtres et la grande dame était aise de varier ses occupations entre la cuisine, le ménage et la chasse.

Les sensations et même les émotions ne lui manquèrent pas : rencontres plus ou moins rassurantes avec les Indiens, course à travers une prairie en feu, chasses d'un puissant intérêt, car le dîner dépend du succès, tremblements de terre, combat terrible des chiens contre un chat sauvage, poursuite de l'autruche, du guanaco et d'une variété innombrable d'oiseaux et de volatiles, orages, moustiques, chaque jour apportait son contingent de nouveautés, de surprises, d'imprévu, d'inquiétudes et de satisfactions.

Enfin, on quitta les plaines pour pénétrer au cœur des Cordillères, dans des solitudes gigantesques, solennelles, silencieuses, que le pied de l'homme n'avait jamais foulées, où sa voix n'avait jamais retenti. C'était un monde enchanté; un mélange de gazon vert, de groupes d'arbres formant des parcs naturels où broutaient des guanacos ignorant la crainte et le danger; et audessus des collines boisées, où des myriades d'oiseaux festoyaient au milieu des fruits sauvages, les Cordillères s'élevaient immenses, écrasantes avec leurs glaciers et trois pics rougeàtres rappelant la fameuse aiguille de Cléopâtre. C'était splendide! Lady Florence a su donner une idée de ces beautés grandioses et gracieuses à la fois, dont les mystérieuses retraites sont peuplées, par l'imagination des indigènes, de tribus extraordinaires, de cités enchantées, d'animaux fabuleux.

De ces derniers, les plus intéressants furent les chevaux sauvages. La rencontre fut palpitante; le combat singulier qui s'en suivit, épique.

La petite caravane campait dans un vallon idyllique et trouvait de grands charmes à son existence primitive, aux excursions dans les profondeurs des Cordillères, à l'idéale pureté de l'air, quand un jour parut une masse sombre qui se rapprochait des étrangers. « C'est un troupeau de chevaux sauvages, s'écria Gregorio, le plus expérimenté des guides indigènes : attention aux nôtres! » En effet, la plus grande agitation régnait parmi lemontures des voyageurs, laissées en liberté pour tondre l'herbe fraîche : tantôt elles se rassemblaient en un seul groupe, tantôt elles galopaient furieusement avec des hennissements aigus et plaintifs. Tout à coup un des nouveaux venus se détacha de sa troupe et fondit sur les autre- Vite! vite! cria Gregorio! Aux fusils! Ou nous perdrons nos montures! L'étalon sauvage les emmènera, si nous ne l'arrêtons pas! » On courut aux armes, puis au-devant de l'ennemi, làdy Florence comme les autres. Le danger était terrible; que deviendrait-on sans chevaux dans ce désert, à cent lieues du point de départ?

LADY FLORENCE DIXIE. 261

L'ennemi courait comme le vent, vers les « civilisés », serrés les uns contre les autres dans un coin du vallon. Soudain il tomba dans un petit marais; on put se rapprocher assez pour tirer; Pan! pan! pan! Manqué! Il n'était plus qu'à vingt mètres du groupe terrifié et loin en avant des chasseurs. « Nous sommes perdus! » s'écrièrent les guides. A ce moment même, le cheval de Gregorio se jeta au-devant de l'ennemi, quoique beaucoup moins grand et moins fort que lui ; mais il avait son harem à défendre et n'entendait pas le laisser emmener en captivité sans protester. Arrivés en face l'un de l'autre, les champions s'arrêtèrent, frappèrent le sol de leurs pieds, et le combat commença; les dents y jouaient un grand rôle; puis de temps à autre les adversaires se dressaient sur leurs jambes de derrière et celles de devant échangeaient de formidables coups. Les chevaux des voyageurs n'osaient faire un mouvement et les « étrangers » qui s'étaient rapprochés, semblaient juger les coups avec un profond intérêt. Pendant ce temps les chasseurs accouraient aussi vite que le leur permettaient les hautes herbes et leurs armes qui s'embarrassaient dans les buissons.

On arrivait au traître marais; un des frères de Iady Florence y tomba; il fallut faire un détour. Le champion des assaillis faiblissait; encore quelques instants et il fuyait, et son antagoniste, se précipitant sur les vaincus, se mit à les pousser au grand galop vers les siens, mordant et frappant les réfractaires. La situation devenait critique. Heureusement le brave défenseur revint à la charge et le combat recommença plus acharné que jamais; les chasseurs, qui manquaient de munitions, purent enfin rejoindre leurs chevaux et les pousser vers le campement; mais de nouveau l'étalon sauvage triomphait et fondait sur eux, en hennissant fièrement. A quarante mètres environ il s'arrêta, on tira un coup de fusil; aussitôt le vainqueur s'enfuit vers sa troupe et tous, gravissant au galop une rampe escarpée, disparurent en un clin d'œil! L'alarme avait été chaude. Deux fois encore pendant leurs excursions à la découverte, les voyageurs rencontrèrent des troupes de chevaux sauvages qui firent mine de répéter la scène décrite plus haut, mais réfléchirent au dernier moment et s'enfuirent, ou plutôt s'envolèrent avec la légèreté de vrais chamois, au milieu de rochers qui semblaient inaccessibles.

Oue d'adorables retraites, dignes d'Obéron, de Titania, d'Aricl, de la reine Mab et de toute sa cour, les voyageurs découvrirent, en se rapprochant des Trois Aiguilles, qu'ils purent reconnaître pour des parties d'un volcan éteint! Un jour ils arrivèrent sur les bords d'un lac enchanté, large de deux ou trois milles, entouré de collines dont la riche végétation descendait jusqu'au bord de l'eau. Au-dessus des collines s'élevaient les trois pics et la grande chaîne des Andes. Les glaciers et les nuages blancs se

reflétaient, avec une perfection merveilleuse, dans le lac immobile, dont les ondes cristallines étaient du bleu le plus brillant que lady Florence eût jamais vu. Autour du lac courait une étroite grève de sable blanc et juste au milieu surgissait une petite île verte, ombragée par de beaux hêtres; les couleurs étaient si vives, le tableau si exceptionnel, le silence et la solitude si impressionnants, que pendant longtemps les touristes restèrent sous le charme, sans pouvoir prononcer une parole. »

Mais, hélas ! l'homme ne vit pas seulement de poésie ! Les provisions baissaient d'une manière alarmante, le menu devenait déplus en plus restreint et monotone et l'effet de cet état de choses était désastreux pour la bonne humeur générale. Lady Florence avoue franchement que les discussions, bannies jusque-là, reparurent tout à coup. On quitta donc à temps le paradis qui aurait pu tourner au purgatoire; on trouva celui-ci sur la route du retour! Lesguanacos et les autruches étaient devenus si rares, les incidents fâcheux si fréquents, que les voyageurs atteignirent péniblement le cap Nègre, mourant littéralement de faim! La civilisation leur parut bonne; mais en somme cette expédition aventureuse a laissé à notre hardie voyageuse un souvenir heureux et charmant dont elle aime à se remémorer les détails, fi ère d'avoir foulé des terres si belles, où personne ne l'avait précédée.

En 18S1 nous retrouvons lady Florence Dixie dans ce qu'elle appelle « La Terre de Malheur »', autrement dit dans l'Afrique méridionale, vers la fin de la guerre désastreuse du Transvaal. Elle allait partir pour les glaces de l'Amérique septentrionale, elle rêvait de traverser le détroit de Bering cl de passer l'hiver sur les rives arctiques, d'y étudier les us et coutumes de la tribu asiatique de Luski et de retrouver dans des conditions bien différentes, la solitude patagonienne, quand tout à coup elle résolut d'aller braver le soleil d'Afrique, les plaines ou velds du Transvaal et du Zouloulancl, en la double qualité d'ambulancière et... de correspondante du Morning Post!

Le voyage fut très pénible à son ardent patriotisme.

La première nouvelle, en arrivant au Cap, fut celle de la défaite sanglante des Anglais àMajuba Hill et de la mort du général Colley. Puis vinrent la paix avec les Boers et l'abandon des Zoulous par l'Angleterre, et lady Florence ne ménagea pas le blâme virulent au gouvernement de M. Gladslune.

Elle assista, honteuse et indignée, à plusieurs séances de la Cour présidée par sir Hercule Bobinson et sir Evelyn Wood et chargée de terminer cette douloureuse affaire du Transvaal; elle entendit l'appel émouvant des chefs

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