‹ Les Grandes voyageusesChapitre 47 sur 52 · MADAME BURTON · texte numérisé non relu

MADAME BURTON

Mme Isabel Burton, que nous avons déjà vue aux Indes, et que nous allons retrouver en Asie Mineure, s'est montrée digne du nom qu'elle porte; c'est faire son éloge en deux mots. Son mari, le capitaine Burton, est le célèbre explorateur qui découvrit le lac Nyassa, et plus tard, en 1857, avec Speke, le lac Tanganyika. Nommé en 1871 consul d'Angleterre à Damas, il fut accompagné en Asie par sa femme qui écrivit d'abord, en collaboration avec lui, la Syrie inexplorée, après une tournée dans les parties les moins connues du pays. Mme Burton publia ensuite1 La vie intime en Syrie, en Palestine et en Terre Sainte. Ce fut, selon son expression, « sa première publication indépendante ». « Ce livre, dit-elle, contient peu d'histoire et encore moins de science... J'ai suivi mon mari partout, recueillant tout ce qui pouvait intéresser les femmes. » La Syrie était devenue « la terre de mon cœur ».

Mme Burton est enthousiaste et gaie; l'Orient a exercé sur elle la même fascination que sur lady Anne Blunt, bien que dans des circonstances très différentes. Si on lui demande pourquoi elle l'aime tant, elle répond : « Parce que! » Et cet argument sommaire prend sous sa plume des développements qui le rendent péfemptoire. C'est qu'en effet ce charme subtil, qui peu à peu enveloppe comme un filet invisible, est bien plus affaire de sentiment, voire même de sensation, que de raisonnement. « Il n'agil tout à fait qu'avec le temps; le voyageur de passage ne peut le sentir. Ces! un composé d'horreur du banal, de l'uniformité dans la civilisation, de la corruption des grandes villes, des vulgarités de l'existence, en un mot, « c'est la haine de la vie que l'homme afaile et l'amour de celle que Dieu acre'

l. The inner Life of Syria, Palestine and the llohj Land, 1879. Kegan Paul and O, London.

Mais, pour éprouver tout cela, il faut franchir le Liban et trouver le désert. Mme Burton ne souhaite qu'une chose : y retourner pour y finir ses jours!

Dans cette idéale existence, on s'entend avec la nature, personne n'intervient entre vous et elle, et il y a juste assez de danger pour empêcher qu'on ne succombe au doux farniente.

Le farniente nous semble n'avoir eu que fort peu de place dans la vie de Mme Burton; son mari avait des devoirs multiples en ville et hors la ville et il lui permettait d'être sa compagne, son secrétaire intime et son aide de camp; de la sorte elle apprenait beaucoup et trouvait les jours trop courts. Un consulat, dans une ville fanatique comme Damas, n'est pas une sinécure. Damas est peut-être aujourd'hui la ville la plus purement orientale qui soit, depuis qu'on a dénaturé le Caire. « Quoique vieille comme l'histoire elle-même, tu es fraîche comme l'haleine du printemps, éclatante comme tes boutons de rose, parfumée comme les fleurs de tes orangers, ô Damas ! perle de l'Orient ! » s'écrie sa poétique admiratrice.

Pour vivre agréablement à Damas, il faut avoir une bonne santé et des nerfs solides, aimer la vie d'Orient, se soucier fort peu du monde, du luxe, du confort et s'absorber dans quelque occupation sérieuse. Un consul doit, autant que possible, être un officier habitué à commander d'une main ferme ; il faut qu'il fasse impression sur les gens du pays, qu'ils le sentent prêt à la lutte, qu'il soit très bon cavalier, capable de braver la vie dure dans le désert ou la montagne, afin de faire ses affaires lui-même et non par l'entremise d'un drogman ou d'un kawass, qui n'iraient pas ou se laisseraient corrompre. Il faut qu'il parle anglais, français, italien, arabe, turc, persan; qu'il comprenne les religions et les préjugés de toutes les races; qu'il ait des hommes de confiance partout et sache tout ce qui se passe; qu'il soit hospitalier, ferme, de sang-froid et incorruptible; qu'il fasse son devoir à ses risques et périls ! Car la diplomatie, ou plutôt l'intrigue orientale, est chose dangereuse ! Tel était le capitaine Burton; il inspirait le respect et l'obéissance tout naturellement; son titre y était pour peu de chose. On comprend que le secrétaire intime et l'aide de camp d'un tel homme devait être fort occupé. C'est pourquoi il est si amusant de suivre Mme Burton où il lui plaît de vous mener, et elle vous mène partout : dans les rues, les mosquées, les maisons, les bains, les bazars, les cimetières, les environs de Damas, au désert, à la montagne, à Palmyre, à Balbeck, aux Lieux Saints; elle vous initie à toutes les coutumes, aux chants, aux danses, vous fait assister aux mariages, aux obsèques, aux visites, aux conversations. Du reste, elle ne vous prend pas en traître et vous dit dès le début : « Lecteur, je vais vous demander de supposer que vous êtes venu à Damas me taire une visite, que je suis votre hôtesse et votre cicérone. » Après cela, on e-t libre de la suivre, et vraiment on aurait bien tort de s'en priver, même

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