‹ Les Grandes voyageusesChapitre 49 sur 52 · MADAME BURTON. 2G · texte numérisé non relu

MADAME BURTON. 2G

Ceci n'est qu'un exemple des mille détails dont ce livre fourmille ; les conversations avec les femmes des harems sont les plus curieuses et trahissent l'universelle, l'éternelle préoccupation du cœur féminin dans toutes les sociétés. « Dites-moi, Lila, demandait Mme Burton à une jeune épouse musulmane, quand vous voyez votre mari empressé auprès'd'une autre épouse, que faites-nous ?

— Hélas ! Si 1 1 i , que puis-je faire? Je m'éloigne et je pleure ! »

Quant aux excursions dans le désert, à Palmyre, à Balheck, dans l'Anti-Lihan, elles sont captivantes comme de petits drames, et quels décors !

Le pèlerinage aux Lieux Saints, décrit pas à pas, avec l'émotion d'une chrétienne convaincue, achève de donner une sérieuse valeur à l'œuvre de Mme Burton.

Mme Scott Stevenson est une des plus sympathiques de nos nombreuses voyageuses. Sa franchise et sa belle humeur sont délicieuses, son énergie et sa force de résistance admirables, sa loyauté dans l'expression de ses opinions, toujours très décidées, tout à fait charmante, et sa conviction ouvertement affirmée qu'André (son mari) peut couper tous les nœuds gordiens, au moral par son jugement et au physique par la force de son bras, inspire autant d'estime que d'amitié pour cette loyale inconnue. Le capitaine Scott Stevenson avait été nommé commissaire royal à Cyrène pardon. Kyrenia!), dans l'île de Chypre, après que l'Angleterre eut étendu son bras protecteur sur l'île de Vénus. Comme ce bras ne doit disparaître que si la Russie abandonne Kars, Batoum et l'Arménie, on peut supposer qu'il protégera indéfiniment. Bien entendu, Mme Scott Stevenson estime que c'est un heureux arrangement pour Chypre, mais cela ne l'empêche pas de dire aux autorités de son pays ce qu'elle pense de leurs erreurs, de leurs maladresses, de leurs exactions; jamais personne n'a appelé plus franchement les choses par leur nom! En somme, elle aime tendrement Chypre « la bénie, l'heureuse et la belle ». On croit en général l'avoir vue quand on est alléde Lanark à Nicosia et à Famagouste, lestroisplus grandes villes; mais elles sont situées sur les confins de la plaine Messarienne aride et désolée, tandis qu'en approchant des montagnes, au nord, on se trouve au milieu des myrtes, des pins, des lauriers-roses le long des torrents impétueux, et alors on reconnaît cette île que l'histoire et la géographie nous ont montrée si riche et si belle. C'est une transformation féerique, Une verdure de parc anglais, un tapis de fleurs si rares en Angleterre, qu'on n'oserait pas y toucher dans les serres, de peur d'encourir la colère du jardinier. La Méditer-

ranée bleue s'étend au loin, couverte de voiles blanches, et la neige du Taurûs brille au soleil sur les pics de l'Asie Mineure.

Rien n'égale en Europe certaines oasis de verdure et de fertilité que l'on rencontre dans l'île de Chypre. Le petit chien de notre touriste disparait sous les fleurs amoncelées d'oranger et d'amandier qui jonchent le sol. Le climat est exquis en toute saison; l'été on dort sur le toit, et par les ouvertures de la tente on échange des regards avec la lune et les étoiles; on est bercé par le murmure de la mer et le chant des oiseaux. Le bain, soir et matin, est délicieux; la brise, suffisante pour tempérer la chaleur d'été; l'hiver, c'est la perfection. Les pluies sont rafraîchissantes et parfumées, les fleurs du printemps enivrantes. Si les troupes anglaises ont souffert de la fièvre en arrivant, c'est parce que, cette année-là, une épidémie régnait sur toute la Méditerranée et parce qu'on n'a pas su prendre les mesures nécessaires pour la combattre.

Les sympathies de Mme Scott Stevenson[sont toutes pour les Turcs; elle n'aime pas les Grecs, mais elle rend justice à la courtoisie et à la douceur de la population.

En parcourant l'île, et surtout ce beau district de Kyrenia, la touriste constate combien les anciens poètes étaient exacts dans leurs descriptions de la nature et des hommes, et à quel point tout justifiait le choix de ces lieux pour en faire le séjour favori des dieux. On fait de bien charmantes promenades avec cet aimable guide, à travers les montagnes aux formes fantastiques, les forêts ombreuses, les prairies qui sont des océans de fleurs, les champs de maïs, de canne à sucre, d'herbe des pampas, des bouquets de palmiers et de bambous, des vergers de grenadiers, d'orangers, d'amandiers; l'élasticité de l'air transparent, l'éclat des couleurs tempéré par la verdure grise des oliviers, les festons de clématites, de chèvrefeuilles, de vignes courant d'arbre en arbre, tout en un mot concourt à produire un véritable enchantement. Et quand la fatigue exige le repos, on s'arrête à quelque antique monastère, d'une propreté douteuse il est vrai, mais bien hospitalier (ce sont les hôtelleries de l'île), où de bons religieux présentent l'eau parfumée de roses dans laquelle on plonge avec délices, quoique avec un certain embarras, le visage et les mains. Après quoi l'agneau ou le chevreau rôti, un délicieux fromage à la crème, des fruits et des confitures satisfont l'appétit excité par une longue chevauchée. En fait de pain, il faut se contenter de biscottes brûlantes. Un autre jour, c'est chez des paysans cypriotes bien polis, bien obligeants, mais bien sales, qu'on trouve un gîte. Il se peut qu'on arrive au moment d'une fête ou d'un mariage et qu'on soit de la sorte initié à une foule d'usages exotiques. Bref, quand on a, grâce à Mme Scott Stevenson, vécu parmi ce peuple, comme elle on s'intéresse à lui, on est charmé du pays; on a beaucoup vu et beaucoup appris, car en

général on sait vraiment bien peu ce qui est et ce qui se fait dans ces « perles de la Méditerranée ».

Nous avons dit que, de son home à Chypre, Mme Scott Stevenson voyait la chaîne du Taurus de l'autre côté du petit bras de mer (lo lieues) qui sépare l'île de l'Asie Mineure.

Peu à peu elle éprouva un désir, de plus en plus vif. d'aller voir ce qui existait au delà de cette barrière éternelle ; chaque jour elle voyait les petits calques décharger leurs marchandises eten prendre d'autres; elle admirait les Turcs pittoresques avec leurs longues barbes et leurs robes flottantes, les robustes montagnards vêtus de courts et larges pantalons de calicot éclatant, de chemises brodées, serrées à la taille par d'énormes ceinluresécharpes, les marchands en vêtement noir, coiffés du fez rouge, et le négociant primitif de l'intérieur en robe doublée de fourrure de loup, avec le turban blanc sur la tête. Souvent elle allait au rivage, causait avec tous ces gens, 'os tribus nomades, Turcomans, Kurdes, Yuricks, Zeybecks, Circassiens, des caravanes d'Orient, des chasses au sanglier, à l'ibex, au daim, au nuufflon, des forêts vierges, des vergers merveilleux, des rivières majestueuses et de leurs énormes poissons, des mines, des carrière-- de marbre, d'albâtre, de porphyre, des mosquées, des anciens tombeaux, de tant de choses enfin, que son imagination s'enflammait, et pour l'achever on lui affirmait que les populations détestaient la Russie; or, quand il s'agit de la Russie, Mme Scott Stevenson voit écarlate et ne l'envoie pas dire!

Donc, un beau jour, André se trouva engagé dans une expédition qui semblait devoir être assez accidentée. Il allait en Karamanie avec sa jeune femme et le docteur Johnstone, leur ami. On leur annonçait toute esp de fatigues et de privations; il n'y avait ni routes, ni hôtelleries, ni d'autre moyen de locomotion que le cheval. Les populations étaient fanatiques et barbares, n'avaient jamais vu une dame et ne la recevraient peut-être patres courtoisement. On serait volé et fait prisonnier, poursuivi par des chiens dressés à chasser le loup, et si l'on échappait d'un côté, on tomberait de l'autre dans les mains des Zeybecks ou des Circassiens qui infolaient les montagnes et n'accordaient jamais de quartier. D'autres, et heureusement parmi ces autres des consuls, rassuraient le capitaine sur les dispositions des habitants; toutefois la réalité fut très suffisante pour enlever Imite banalité à l'expédition. Quant à Mme Scott Stevenson, elle semble ne pouvoir rien craindre Lorsque » André » est là. et vraiment il lui a donné des preuves rassurantes de la force de son caractère et de son poignet; entre autres jour où il enleva tout seul, en le saisissant par la queue, un grand cheval qui était tombé sur sa femme, dans un trou de montagne !

Il faut cependant reconnaître qu'à la première épreuve un peu sérieuse ce fut la voyageuse qui remonta le moral de ses deux compagnons. Ou arn-

vait au premier khan sur la route, sans savoir en quoi consistait un khan; ce ne serait peut-être pas un très bon hôtel, mais enlin... On trouva quatre murs non blanchis! Alors Mme Scott Stevenson se rappela le s voyages qu'elle avait lus, improvisa des matelas avec des manteaux et des oreillers avec îles selles, se sentit très (1ère d'elle-même et s'amusa tant, qu'elle fini t par taire rire tout le monde. Cette gaîté persistante, au milieu des difficultés d'un pareil voyage, devient positivement une vertu et n'est en somme que le résultat d'un jugement sain et d'un réel courage.

Le jour vint où celui-ci fut mis à une sérieuse épreuve. On venait de franchir, non sans orgueil, ces Portes de Cilicie où avaient passé les armées de Cyrus et d'Alexandre; mais la célébrité historique était gâtée par celle des brigands, plus d'une fois annoncés aux voyageurs. Ils traversaient une plaine au sortir de Kara-IIissar; le docteur Johnstone avait pris les (levants, lorsque tout à coup le drogman, le plus sympathique des poltrons, s'écria : « Les voleurs, les voleurs! Sauvez-vous! » et donna l'exemple en entraînant le cheval qui portait les bagages. Le capitaine et sa femme, en se retournant, virent venir à eux deux hommes d'assez vilain aspect et armés jusqu'aux dents, qui prirent leur élan comme pour passer sur le corps des voyageurs. « Je m'arrêtai, dit Mme Scott Stevenson, car je voyais le péril imminent et je ne devais rien faire qui pût gêner mon mari. Je lui avais juré qu'en pareil cas je m'écarterais de son chemin et le laisserais agir...

« L'heure était venue; André prit un parti décisif : sans un instant d'hésitation, le pistolet au poing, il lança son cheval au grand galop à la rencontre des voleurs; ils hésitèrent une seconde, puis tournèrent bride; l'un d'eux déchargea son fusil, dont la balle se perdit. André lui répondit de manière à lui faire courber l'échiné et éperonner sa monture. Tous deux prirent la direction de la montagne, ce qui les obligerait bientôt à traverser la roule très près de l'endroit où je me tenais. Je sentis un picotement à mes joues. Oh! comme j'aurais aimé courir après eux! Mais j'avais donné ma parole! Cependant, quand ils passèrent, je ne pus m'empêcher de leur crier : Korkdk! (lâches!); le premier ne me foudroya que du regard, tandis que le second fit feu, en disant quelque chose que je ne pus entendre. André courait à fond de train, mais il sentit que son cheval en avait assez et, bien à contre-cœur, dut renoncer à la poursuite. »

L'interprète Nahli éprouvait un respect mêlé de terreur devant celte jeune héroïne si déterminée, si ferme avec ceux qui devaient la servir, si intrépide à cheval, et qui lui reprochait si sévèrement sa poltronnerie. 11 avait bien connu déjà une Anglaise de cette trempe, mai- elle portail des pantalons et faisait le coup de feu comme son mari; cela lui semblait pins logique.

L'impression produite par la riche et commerçante Césarée (Kaisarivvh)

ne fut rien moins qu'agréable; les Arméniens, qui la peuplent en grande majorité, ne vivent que pour faire de l'argent et thésauriser; ni probité, ni droiture, ni patriotisme et pour comble ils détestent les Anglais. Les tromper et les voler sont leurs plus chers plaisirs. Aussitôt qu'on sut que M. et Mme Scott Stevenson voulaient faire des emplettes, les prix montèrent de 900 pour 100. Une légende du pays raconte que le diable lui-même, venu à Gésarée, y fut volé de telle façon, qu'il déclara les Arméniens trop forts pour lui! Comment s'étonner que Mme Scott Stevenson les ait jugés sévèrement !

Cinq jours au milieu de cette population déshonnête et malveillante lui parurent suffisants; mais, à peine avait-elle quitté Césaréc, qu'une terrible aventure vint s'ajouter à ses impressions désagréables. Par l'imprudence du conducteur, le véhicule primitif (araba) qu'elle avait heureusement laissé partir devant elle fut précipité dans un ravin et le pauvre homme grièvement blessé. Aucun secours à espérer dans la vaste solitude où ils se trouvaient. Il fallut que le capitaine laissât sa femme seule près du blessé, armée de son pistolet d'arçon en cas d'attaque, et pendant cinq mortelles heures, sous le soleil dévorant, terrifiée à l'approche de deux ou trois inconnus, ne sachant même plus si elle pourrait, en cas de besoin, tirer un coup de son arme, aveuglée par la lumière crue, écrasée par la chaleur, torturée par la soif, impuissante à soulager le pauvre être dont les rares gémissements troublaient seuls'le silence du désert, elle attendit le retour de son mari, qui se demandait s'il la retrouverait vivante.

Enfin, du plus loin qu'il crut pouvoir se faire entendre, il cria : « Petite femme! petite femme.! me voici! » Alors elle fondit en larmes et jamais, dit-elle, n'éprouva semblable joie à revoir le visage rassurant de son époux. Le conducteur ne mourut pas (il n'est pas facile de tuer un Tartare), et le capitaine fut si content, qu'il l'en récompensa.

Ailleurs, ce fut une marche de vingt heures par monts et forêts, pendant laquelle l'escorte s'égrena peu à peu, tandis que la jeune femme, poussée comme par un ressort, en proie au délire, répétait incessamment : « Je vous hais, André! Je hais les arbres! Je hais toute chose! Je hais tout le monde ! Je me hais moi-même. »

Mais ce sont là des incidents probables pendant un voyage de ce genre et la Karamanie en réservait encore quelques-*ins à nos touristes. Les scènes idylliques dans le campement des Turcomans pasteurs, le séjour à Koniah, la ville turque par excellence, les atrocités des Circassiens, les troupeaux des Yuruks, les caractères et les mœurs divers de tant de races variées, les bergères d'Arcadie à côté des bandits de montagne, les fréquentes rencontres de braves gens que le capitaine avait peu ou prou condamnés à la prison dans son gouvernement, et qui L'accueillaient comme un bienfaiteur,

très fiers de sa connaissance, tout cela forme un ensemble qui fait dire à Mme Scott Stevenson : « Je termine un voyage qui, non seulement m'a paru délicieux, mais encore m'a fourni des sujets d'intérêt et de réflexion pour le reste de ma vie. Nous avons acquis une provision de connaissances que L'observation personnelle et l'expérience peu vent seules procurer.» Plus lin! elle ajoutait : « Si vous voulez trouver des sensations neuves et des pays enchanteurs, n'allez pas aux Indes, en Amérique ou en Afrique, allez en Karamanie! »

Deux ans après, en 1883, elle se remettait en route pour les Mers d'Orient » *fc c'est-à-dire pour la Grèce, l'Archipel et l'Adriatique, ei il en résultait un nouveau compte rendu, où l'on retrouvait le même attrait, la même faculté de bien décrire, l'énergie, la force de résistance, là décision et la franchise des opinions, des sympathies et des antipathies, la philosophie optimiste, l'humour divertissant, les conversations caractéristiques, en un mot l'ensemble des qualités qui avaient charmé dans les précédents récils.

La confiance qu'inspirait André était toujours illimitée. Une cousine accompagnait les deux époux et ce n'était pas une sinécure, pour André d'escorter des femmes qui se faisaient une fêle d'une rencontre possible avec les brigands. On avait tant parlé d'eux, qu'elles se trouver. lient ridicules au retour si elles n'avaient rien à raconter. D'ailleurs. André ne les laisserait pas prendre.

lia toutes les vertus, cet invincible protecteur, et justice lui est rendue; on reconnaît que lui et les autres gentlemen de l'expédition ont montré une patience exemplaire, pendant que ces dames faisaient leurs emplettes indéfiniment prolongées au bazar ; tout en fumant leurs cigarettes, ils ont écarté les guides juifs, les marchands rivaux qui voulaient les assiéger, les chameaux lourdement chargés qui auraient pu les écraser et les bâtons non moins dangereux de leurs conducteurs.

Pendant ce voyage, .Mme Scott Stevenson déclara la nature sublime et l'homme généralement détestable. Levantins, Grecs, Arménien-. Un Lares, tous les chrétiens d'Orient, les Hongrois, les Italiens, sont condamnés sans merci; elle réserve ses affections pour les Autrichiens et les Turcs ! Bien entendu, les Anglo-Saxons restent incomparables.

On perd certaines illusions en voyageant beaucoup; la beauté a ses degrés comme toute chose et, parmi ses aspects, il en est de >i transcendants, qu'ils blasent le goût sur les plus moyens. — Ainsi, aux yeux du voyageur en Orient, la Grèce a perdu l'auréole d'or et l'abondance luxuriante de ces pays privilégiés, sans avoir acquis l'ombre et la fraîcheur de l'Occident.

i. On Summer Seas, Chapnan and Hall, London.

En passant d'Italie en Styrie, l'irrésolution s'accentue. « Nous luttions, dit-elle, entre deux sentiments, sans pourvoir décider ce que nous préférions réellement, du soleil splendide et du pittoresque de l'Orient, ou de l'air calmant et fortifiant de l'Europe. Dans notre pays nous avons toutes les jouissances, la délicieuse vie de campagne, mais un certain degré de monotonie et de servitude, tandis qu'en Orient, où l'existence est certainement assez rude, il y a la liberté continuelle et une telle variété d'occupations que la vie passe avec une rapidité incroyable. Je crois avoir conclu que si j'avais épousé un fils aîné, je préférerais l'Europe et son luxe, car avec la richesse on peut avoir, dans toutes les parties du monde, la liberté que j'aime. Mais, en attendant, nous sommes, André et moi, parfaitement satisfaits de notre sort et si parfois le désir d'être des fils aînés nous traverse l'esprit, j'imagine qu'en réalité nous n'envions personne et que si l'on nous offrait un échange, nous refuserions!

Yictor Hugo n'a-t-il pas raison de dire que les voyages donnent la sagesse?

MISS NOIiTH

Le titre seul de l'ouvrage1 qui résume la vie et les travaux de mis- North. fait comprendre dans quel esprit il fut écrit et quel sentiment domina l'existence de cette femme exceptionnelle : Souvenirs d'une heureuse vi<j! Tirheureuse, en effet, car la nature l'avait douée d'une àme si haute, d'un cœur si aimant, d'une intelligence si ouverte à tout ce qui est beau et hon. qu'elle trouvait en tout et partout des raisons d'aimer, d'admirer, de rendre grâce au Créateur d'avoir préparé tant de jouisances pour ses yeux et pour sa tendresse.

La beauté se révélait à elle si constamment et sous tant de formes, qu'elle n'avait pas le temps de s'arrêter devant la laideur. El puis la laideur existait moins pour elle que pour bien d'autres, parce qu'elle découvrait spontanément, et presque malgré elle, le beau côté des choses ijni souvent lui cachait l'autre. C'est ainsi que certains animaux ou insectes qui d'ordinaire font frissonner d'horreur, les monstrueuses araignées et chenilles des tropiques par exemple, l'intéressaient et lui semblaient merveilleuses à cause de leur adresse, de leur industrie, de leurs nid- extraordinaires ou de leurs belles couleurs. Les qualités morales, si l'on peut se servir de cette expression en pareil cas, la frappaient autant chez le plus infime des êtres créés que l'aspect extérieur et la rendaient indulgente pi >ur celui-ci.

Lue fois de plus, miss Marianne North prouva que les sources de notre bonheur sont surtout en nous. Nous ne saurions mieux définir son charme particulier que ne l'a fait le critique du journal littéraire anglais l'Athenxum : « Les Souvenirs (Tune heureuse vie, a-t-il dit, sont les souvenirs

i. Rccollections of a happy life, 2 vol., Macmillaa ami C», Loadoa.

d'une femme noble et supérieure, dont le génie et l'enthousiasme embellirent l'expérience de chaque jour et firent pour elle du monde un monde glorieux, illuminé de la lumière fournie par ses propres yeux. Dans tous les pays où elle voyagea, la nature se révéla à elle comme la nature ne se révèle qu'aux âmes élevées, douées de douceur, de courage, de vénération et d'amour. »

Non qu'elle soit aveugle et manque de discernement ; elle saisit au contraire admirablement le trait défectueux d'un caractère, le mobile blâmable ou simplement ridicule d'un acte, et d'un mot tin, spirituel, quoique toujours sans méchanceté, elle laisse voir qu'elle n'est pas dupe. In exemple entre mille.

Elle arrive un dimanche à Naples, n'ayant plus dans son porte-monnaie qu'une pièce de 20 francs et deux petites banknotes de Ceylan. Désirant aller à Rome pour le carnaval, et sachant que les banques seraient formées ce jour-là, elle prie les stewards du navire de lui changer un de ses billets.

« Pardon, madame, mais nous ne prenons pas ces billets ici. »

Alors elle leur demande très humblement s'ils voudraient bien accepter un de ses pauvres billets comme « bonne-main ».

« Oui, madame, avec beaucoup de remerciements.

— Ce qui démontre, dit-elle, la différence qu'il y a entre prendre et donner. »

Miss Marianne Nortb,néc àllastings un peu avant 1830, était la fille de M. Frederik North,.qui représenta pendant beaucoup d'années cette ville au Parlement. Elle appartenait à une noble et ancienne famille, dont les vieux portraits éveillèrent dans ses yeux d'enfant leurs premières impressions de respect craintif. Elle semble avoir hérité, par un lent procédé d'alavisnie, des talents artistiques et littéraires d'un ancêtre qui a laissé sa trace dans les annales anglaises, domine ce Roger North, attornej général sous Jacques II, elle était admirablement douée pour la musique et la peinture. Sa magnifique voix de contralto, que trop tôt elle perdit partiellement, faisait l'admiration des artistes autant que des simples amateurs. Quant à son

Miss North.

crayon et à sa palette, ils ne se lassaient jamais dé reproduire les objets et les tableaux qui la frappaient par leur beauté : or elle en trouvai! à chaque pas! Chez son père qu'elle adorait, tout le sentiment artistique Bemblail s'être concentré sur les fleurs, et, en cela comme en tout, il sympathisait admirablement avec sa fille. Leur jardin de Ilastings devint une occupation délicieuse, « quoiqu'ils y travaillassent comme des esclaves, et que le passage continuel des serres froides et tempérées aux serres chaudes amenai une éruption cutanée assez douloureuse ».

Partagée entre Hastings, Londres, une terre de famille et les voyages, l'existence 4e la famille Norlh était agréable et variée. Parmi se- ami-, nous retrouvons plusieurs des nôtres : lady Brassey, mi>> Gordon Cumming,lady Duff Gordon, sa fille Mme Ross; lady Duff Gordon surtout (alors miss Lucie Austin), un peu plus âgée qu'elle, parait avoir profondément impressionné miss Marianne; ses yeux magnifiques, sa voix profonde, vu ignorance de toute crainte, la manière dont elle lisait et déclamait Shakespeare, à Fheure, la fascinaient et la charmaient. Et puis elle portait, enroulé à son bras ou dans ses beaux cheveux, un joli serpent apprivoisé, et il fallait être plus qu'une femme pour avoir apprivoisé un serpent ! Celui-là sortait sa petite tête de la manche de sa maîtresse et venait boire du lait dans le creux de sa main.

Il aimait comme elle tout ce qui brillait et quand elle dispersait ses nombreuses bagues sur une table, le petit reptile se glissait partout pour les ramasser, les enfilait sur son corps et se repliait sur lui-même en un nœud serré de telle sorte, qu'on ne pouvait reprendre les bagues avant qu'il lui plût de se dérouler.

Miss North voyagea dès sa plus tendre jeunesse avec sa famille, en France, en Allemagne, en Autriche, en Italie. En 1855, elle perdit sa mère, qui lui fit promettre de ne jamais quitter son père, et en effet, jusqu'à la mort de celui-ci, en 1869, la vie de ces deux êtres se confondit -i étroitement que miss Marianne, malgré ses talents et sa beauté, ne songea pas au mariage. Son frère et ses sœurs n'avaient pas été de cet avis; elle restai! donc seule avec ce père bien-aimé, « l'idole et l'ami de -a \ ie, en dehor> de qui elle n'avait pas de plaisirs, pour qui elle n'avait pas de secrets ». Chaqu ! année, après la saison de Londres, ils partaient pour le continent et s'en allaient où les poussait leur fantaisie; ils visitèrent ainsi plusieurs fois la Suisse, l'Italie, le Tyrol, puis la Hongrie, les rives du Danube. Constantinople, Smyrne. la Grèce, l'Asie Mineure. l'Egypte. l°s côtes de l'Adriatique, rencontrantun peu pai tout les amis d'élite qui les entouraient en Angleterre. Ce fut ainsi qu'en 1864, à IVnlre-ina. le célèbre professeur et alpiniste Tyndall invita un jour M. North à se joindre à lui et à un certain nombre de « grimpeurs » ou « zigzagueUM • qui s'en allaient à la recherche de 38

montre échappée de sa poche pendant une course insensée sur une avalanche. Après bien des heures on trouva la montre sur le glacier, protégée contre le soleil par une grosse pierre, et toute prête à remarcher comme si c'était la chose la plus ordinaire pour une montre de cavalcader sur une avalanche !

Cette existence de douce et tendre intimité fut brisée plus tôt qu'on ne s'y attendait. Le 4 août, le père et la fille partirent pour Gastein. En quinze jours, M. North avait repris tant de force qu'il faisait les plus beaux projets d'ascension, quand tout à coup la maladie de cœur dont il avait déjà souffert revint avec des symptômes alarmants. Sa fille se hâta de le ramener en Angleterre. Le 29 octobre, il dit à miss Marianne: « Venez m'embrasser, je vais dormir. » Une s'éveilla pas de ce sommeil.

Dans sa première douleur, miss North voulut être seule, ne pouvant supporter de parler de lui. Elle partit pour Menton, suivit la « rivière de Gènes », descendit jusqu'en Sicile et ne rentra en Angleterre que dans l'été de 1870.

Bientôt commença pour elle une vie nouvelle, le monde entier s'ouvrit devant son imagination et elle se mit à le parcourir en tous sens avec le calme majestueux d'une souveraine (fort simple du reste) qui se rend compte de son empire, avec l'enthousiasme d'une artiste dont les joies intimes et exquises se multiplient à l'infini et en même temps avec l'amour d'un propriétaire qui prend possession de son bien, en s'émerveillant des trésors qu'il possède.

Sa tendresse pour la nature est absolument émouvante dans sa naïveté ; elle l'aime comme une personne très chère, très admirée surtout et, comme le dit sa sœur Mme Addington Symonds qui a publié ses Souvenirs, les plantes dans leur belle individualité vivante lui inspirent les sentiments qu'on a pour des amis humains. C'est ce mélange de sentiments divers qui donne tant de ebarme à son récit. Les pages abondent tellement en incidents curieux, en anecdotes amusantes, en observations fines ou profondes, en descriptions saisissantes, qu'on ne peut guère citer ; l'embarras du choix est trop grand.

En 1871 elle partit à la découverte, avec une amie qui retournait aux Etats-Unis. Depuis longtemps elle rêvait d'aller dans quelque pays des tropiques et d'en peindre la végétation sur les lieux, dans sa magnifique abondance. En se rendant d'abord aux États-Unis, elle se mettrait en mesure de comparer les deux Amériques. Elle partit donc munie de lettres de recommandation pour le Nord et le Sud. A dater de ce jour, le monde devint son domaine, et pendant quinze ans elle le parcourut, l'aima, l'admira, le li\;i en détail dans sa mémoire et pour ses yeux, au moyen dé sa plume, de son crayon et de son pinceau, étonnant tous ceux qui la voyaient sans cesse à l'œuvre et dont beaucoup s'imaginaient qu'elle se créai) ainsi des

ressources pour vivre. De braves gardiens de ponts ou de barrières refusaient de recevoir son péage « parce qu'elle travaillait trop dur pour qu'on lui prit quelque chose ». Un mot, un conseil, une invitation la faisaient repartir pour les Antipodes comme pour un comté d'Angleterre. .Mine I; lui demandait : « Avez-vous assisté aux vendanges en Italie ? — Non. — Venez donc les voir chez moi. — Parfaitement » ; et elle partait aussitôt. Charles Darwin lui disait: « Vous ne pouvez représenter le inonde végétal si vous n'avez vu celui d'Australie ; il est si particulier. » C'était pour elle un ordre royal, et elle s'embarquait sans délai.

Après les Etats-Unis et le Canada, la Jamaïque. « Les Antilles, enfin »! s'écrie-t-elle,"au début de ce chapitre. La tlore merveilleuse de cette terre privilégiée fut pour elle une révélation, une vision de beauté dépassant tous ses rêves et donna un nouveau but à sa vie: elle irait partout, elle visiterait toute la terre en détail, elle étudierai! et peindrait toutes les plantes qui fleurissent et elle formerait une galerie unique en son genre. Autant et môme plus qu'on n'aurait cru possible à une seule volonté de mener à bien une si gigantesque entreprise, miss North le fit avec une persévérance et une énergie indomptables. Pour elle la dislance n'existait plus et elle n'avait jamais connu la crainte. « J'ai souvent pensé, a écrit sa sœur, que sa majesté naturelle, sa dignité si grande quoique si simple, l'aidèrent dans ses rapports avec des gens de toutes sortes et de toutes conditions. » Elle possédait au suprême degré les qualités qu'elle admirait en miss Gordon Cumming. Elle inspirait le respect partout où elle paraissait et les hommes étaient toujours empressés à l'aider, à la servir.

Son intrépidité constitutionnelle, en lui facilitant bien des choses, inspirait une sorte de culte inconscient aux natures primitives et exerçait un pouvoir magnétique sur les animaux.

Rien ne l'arrêtait, ni les rivières débordées, ni les prairies ou les forêts en feu, ni les ponts branlants, ni le voisinage des fauves, ou de certainhommes plus redoutables peut-être, sauvages abrutis ou rebut de la civilisation. Elle raconte qu'aux Indes un de ses plus laids « coolies », un géant à physionomie des plus mauvaises, se glissa dans sa chambre, un aprèsmidi, et lui donna un bouquet de fleurs attachées avec des herbes. Quelque fois en route, il se baissait, cueillait quelques fleurettes et les jetait sur ses genoux en souriant comme Caliban.

A ceux qui tentaient d'abuser de son ignorance ou de son isolement, « elle riait au nez » et souvent les faisait rire eux-mêmes d'avoir eu la prétention de l'intimider. Un jour, à la Jamaïque, « neuf des plus éeervelejeunes fous » remmenèrent pour un « galop merveilleux » à travers douze milles de foret, de prairies, de routes, de ruisseaux, et de rivières rapides qu'on traversait à gué ; ils essayèrent de l'effrayer, elle, une des plus intré-

pitiés amazones du monde ! Mais on lui avait donné un brave, fort et sagace cheval de chasse, qu'elle laissa choisir son chemin et agir à sa guise et elle s'amusa autant pour le moins que ses malicieux compagnons! » Elle en vit bien d'autres dans les Pampas de l'Amérique du Sud et à Java !

Elle restait seule dans les endroits les moins rassurants. A Diri, patexemple, une de ces vieilles cités en ruines dans les plaines des Indes, si bien décrites par miss Gordon Cumming, « c'était quelquefois bien désert et d'une solennité un peu terrible parmi ces tombeaux de l'antique cité, en compagnie des chiens errants, des vautours et des ossements. Un matin l'aspect des gens qui s'approchèrent me parut déplaisant. D'abord un enfant vint mendier, puis une femme et enfin un homme menaçant qui m'ordonna de lui donner de l'argent. Je prétendais toujours, en pareil cas, ne pas comprendre, et je n'avais jamais d'argent à donner ». Et c'était tout! Elle continuait son travail.

Et dans quelles conditions parfois ! Quand un site l'avait séduite, « il fallait » qu'elle s'y arrêtât. Dans une circonstance, elle se fit arranger au bord d'un précipice un siège composé de pierres dont une seule, en glissant, pouvait faire crouler « son nid d'aigle » et la jeter dans l'abîme ! Pendant des heures elle resta là, travaillant dans le plus grand calme !

Venait-elle à manquer un train, elle ne s'arrêtait pas pour si peu ; elle montait dans un train de marchandises ou même sur une machine, comme il lui arriva en Californie, pendant une expédition aux « grands arbres ». Un train de bois allait partir; le mécanicien la recueillit: « Ma machine avait pour conducteur un très intelligent jeune homme, qui avait beaucoup vu et beaucoup à raconter. Je passai le temps très agréablement sur le « monstre mangeur de feu ». Quand j'essayai de glisser deux dollars dans la main du mécanicien, il ouvrit tranquillement mon sac pour les y remettre : « Gardez ces choses-là pour quand vous en aurez besoin, » dit-il. Ma conversation « lui avait fait vraiment du bien », et il ne voulait pas être payé.

Un jour au Canada, elle apprend que d'anciens serviteurs à elle sont à Pontiac, sur la rivière Vermillon et la voilà qui entreprend un voyage aussi fatigant qu'accidenté, pour aller les voir; elle jettera un coup d'œil sur le pays des Prairies par la même occasion. Elle est forcée de faire une partie de la route en compagnie aussi peu civilisée que possible, qui semble cependant comprendre qu'elle est « une dame » et qui ne l'ennuie pas. On traverse toute une nuit des forêts en feu, puis des marais sans lin. A Joliet, plus loin que le lac Michigan, elle arrive juste à temps pour voir partir son train; elle monte dans la seule voiture d'un train de marchandises, celle des conducteurs, qui la traitent fort bien. A Pontiac, lieu très primitif, l'un de ces braves gens la dépose sur le pavé (des planches) dans la houe et

sous la pluie, et lui dit de suivre ce monsieur (un terrassier) qui la conduira à L'hôtel. « Ce monsieur » est très obligeant; à l'hôtel on lui donne un bon souper et une chambre avec un lit de paille, un papier en lambeaux et une porte sans loquet, mais munie de trois verrous. Elle se sent en parfaite sûreté et dort à merveille. Le lendemain matin, à sept heures, la cuisinière noire lui apporte un plateau couvert de neuf soucoupes; jamais elle n'a vu tant de choses sur un seul plateau, et après ce déjeuner-là elle se sut de force à tout entreprendre. Heureusement, car il n'est pas facile de découvrir « le grand John », sa montre et son bonnet de fourrure (ces objets font partie de «on signalement). Tout le monde le connaît, mais personne ne sait où il est; il travaille quelque part, sur la nouvelle ligne de chemin de fer. C'est vague! Il pleut à verse et la boue est profonde! Mais enfin la persévérance est récompensée. Voici « le grand John » et son bonnet de fourrure, lequel bonnet il jette aussitôt par terre (espérons que ce n'est pas dans la boue) en s'écriant : «Seigneur! Si ça n'est pas miss Maryhandl » Et il court à son « patron » pour lui déclarer qu'il lui faut un congé!

Il a bien changé le grand John, depuis l'époque où il était cocher dans la famille North! Les « expériences » l'ont fatigué; les fièvres le tiennent. Mais il est plein de courage, d'espoir et de projets. Il a un bon patron, il gagne deux dollars par jour, Betsy est adroite et industrieuse, ses lill<-s sont courageuses, le sol magnifique; tout y pousse à la moindre invite. Le charbon est bon et pas cher. Il est vrai que l'humidité est permanent'', même sans pluie, quoiqu'il n'y ait pas d'eau potable, que le bois manque, que tout homme « qui se respecte, » porte un revolver dans la pochette ad hoc et que John ne voudrait pas confier à ses voisins qu'il n'y a pas de fusil chez lui, mais ce sont là des détails insignifiants. John donne une année à la fièvre pour l'ennuyer et le laisser tranquille ensuite (c'est le mal des nouveaux venus, dit-il), et après cela il fera fortune!

Naturellement on fête miss « Maryhand », on tue un poulet qui appartient peut-être au voisin, mais c'est à charge de revanche, chose convenue. Betsy confie à son ex-maîtresse, qu'en lavant son linge dans sa cave elle a entendu souvent un singulier bruit de crécelle et qu'enfin un jour elle a vu apparaître et fuir aussitôt un énorme serpent à sonnette-. Sur le conseil des voisins « de ne pas le mettre en colère, car il n'était certainement pas seul de son espèce», elle s'est contentée de ne plus aller laver dans telle cave.

Dans la nuit, miss North fut réveillée par un grand bruit et vit. en se levant, qu'un incendie faisait rage au milieu des maisons, toutes en bois! On put l'éteindre, après qu'il eut dévoré quatre habitations seulement. Personne ne douta que le feu n'eût été mis par quelques-uns des mécréants qui arrivaient sans cesse de Chicago et se livraient à toute? sortes de lacé-

i rands arbres » do Califi rnu

280 LES GRANDES VO YAfiEUSES.

tics; entre autres celle-ci, qui nous paraît fort ingénieuse : ils lançaient |>ar les trous de serrure du chloroforme dans les maisons et, quand ils jugeaient leurs victimes stupéfiées, ils entraient et volaient tout! « Si on les prend, on les pendra, » dit tranquillement Betsy. Le lendemain miss North quittait cet aimable séjour.

Nous avons reproduit ce récit parce qu'il nous a paru donner une très juste idée de la bonté, du sang-froid et de « l'humour tranquille » de la conteuse, en même temps que des charmes d'une station primitive. Combien d'autres passages nous voudrions citer, mais auxquels il nous faut renvoyer le lecteur! Car miss North, bien qu'errant par le monde, à la recherche de toutes les flores, n'a nullement écrit un traité de botannique; elle a observé l'humanité autant que le règne végétal et donné bien plus de tableaux de mœurs, de portraits, de scènes publiques ou familiales que d'études scientifiques, et c'est pourquoi, ajoutons-nous, son livre est charmant.

Elle n'en a pas moins rendu de sérieux services à la science, mais le résultat scientifique de ses recherches, les étudiants et les savants doivent les aller chercher dans le « monument » qu'elle a élevé et légué à son pays.

Avant de dire en quoi il consiste, esquissons à grandes lignes ses pérégrinations. Nous l'avons vue partir pour les Etats-Unis. Que de fines observations sur ce grand pays, qui l'étonné peut-être plus qu'il ne la charme!

Parmi ceux qui l'accueillent avec empressement, il faut citer le général président Grant. Nous recommandons le tableau qu'elle fait de la famille Grant, avec un délicieux mélange de reconnaissance et de douce malice. En voici le dernier trait. Fort étonnée des honneurs qu'on lui rendait dans ce patriarcal intérieur qui ne donnait jamais à dîner, elle se demandait ce qui avait pu lui valoir ces faveurs exceptionnelles; enfin elle le découvrit. Mme Grant parla d'elle comme de la fille de lord North, ministre (pour la première fois) du roi Georges III, en l'an 1768! «Je savais que je n'étais plus jeune, dit la spirituelle conteuse, mais je ne m'attendais pas à ce d< s d'antiquité! »

Le jour où elle dîna à la Maison Blanche, miss Nelly Grant fut grondée parce qu'elle ne voulut pas jouer du piano. Miss Nelly était élevée sévèrement; on ne lui permettait pas de fréquenter les jeunes Biles dans le mouvement » qui sont la presque totalité dans son pays. Ces demoiselles ont leurs clubs et donnent tous les deux jours, l'hiver, des soirées "ii chacune amène un cavalier. La maman ne jouit que du privilège Je paraître au souper et de se retirer ensuite; papa n'a que celui de payer le dit souper,, mais sans s'y montrer. Ces mêmes demoiselle-; vont dans le monde es tées par un ami de leur choix. La vie n'es! pas gaie pour papas el mamans! Quand un gentleman vient en visite, il ne demande jamais

MISS XOUTH. 287

Madame, mais seulement ses filles, et si Madame se montrait, on lui ferait vite sentir qu'elle n'est pas à sa place! Il n'est pas étonnant que les Américaines aiment à se marier en France; l'avenir leur y réserve des plaisirs inconnus chez elles.

A la Jamaïque succéda le Brésil, un enchantement pour cette passionnée des beautés naturelles, depuis la baie de Rio, plus belle que celles de Naples et de Païenne, jusqu'à ces admirables hauts plateaux où l'on arrive (non sans peine il est vrai) en traversant forêts, montagnes et fleuves qui rivalisent de charme et de splendeur grandiose. Quels arbres ! Quelles tleurs ! Quels oiseaux! Quels papillons! Et dans les haciendas, fermes, châteaux et forteresses tout ensemble, qui exercent l'hospitalité à défaut d'hôtels dans ces espaces immenses où les villes sont rares, que de types curieux et de scènes de mœurs, de coutumes et de costumes qui sont un divertissement continu ! Les joyeux campements « genre gypsy » dans des maisons abandonnées ! Les amusants esclaves (il y en avait encore), dont la principale occupation est de ne rien faire et de regarder leurs maîtres s'acquitter de leur besogne en riant jusqu'aux oreilles! Et le bon, l'aimable couple impérial, « qui vaudrait la peine qu'on fit beaucoup de chemin pour le connaître, même s'il était le plus pauvre du monde » !

Et comme elle étonnait bien des gens, « cette dame » qui voyageait seule, qui avait l'air de ne rien craindre, qui toujours travaillait et toujours paraissait ravie » ! Est-ce que le gouvernement paie vos dépenses ? lui demandait un de ces bons curieux. Bien sûr vous ne voyagez pas à vos frais? Vous n'êtes pas assez bien habillée ! Et elle de répondre : « Je vais peindre un grand tableau de vos montagnes et j'en tirerai assez d'argent pour couvrir tous mes frais. — A la bonne heure ! — Il comprenait maintenant pourquoi je voyageais ! L'argent n'est-il pas la fin de tout? »

Grelotter un hiver à Londres, après en avoir passé deux sous les tropiques, c'était bien dur! Aussi, pour ses étrennes de 1875, miss North pritelle le chemin de Madère et de Ténériffe. Elle « vécut avec le Pic » dans les termes les plus enthousiastes, « ne pouvant sortir sans rencontrer de nouvelles merveilles, ayant trouvé la paix et le bonheur parfaits! Ce qui ne l'empêcha pas de rentrer à Londres en mai et de jouir largement de la saison, « grâce à de bons amis, aux expositions d'art et aux beaux concerts ». En vérité, elle était créée pour le bonheur.

Partie vers la lin de la saison chez des amis à la campagne, elle y rencontre un aimable couple inconnu, qui s'informe de ses projets : « Où allezvous maintenant ? » Elle répond vaguement : « Au Japon, je crois. — Venez donc avec nous, nous partons lco' août! — Volontiers! » Et en effet, le 8 août elle s'embarque pour les Etats-Unis, les traverse de l'est à l'ouest et s'arlôte en Californie pour aller admirer les vallées du Yo-Semite et du Sacra-

mcnto. Elle y conquit la sympathie de tous les guides et conducteurs et Mark Twain n'aurait pu rendre plus drôlement leurs amicales conversations. «Elle est de la bonne sorte, disait l'un d'eux; elle n'a peur ni des ours, ni des machines ! » Et il refusait d'accepter ses dollars, tout comme le jeune mécanicien. (Jet homme à figure de bandit était un excellent garçon qui lui donnait de très bons conseils pour économiser son argent : « il vous

La Maison Blanche.

en faut pour un long voyage, disait-il; faut pas les jeter à des brutes. » La saison de villégiature finissait; miss North trouvait dans quelquesuns des plus beaux sites une solitude où elle jouissait « de la vie la plus enviable, en présence de magnificences à lui tourner la tête .A Calavcros, son seul compagnon était un grand cerf aux bois superbes, portant une clochette au cou et aimant la société des hommes. Quand elle paraissait avec son bagage d'artiste, il se levait, la conduisait gravement à l'endroit où elle voulait travailler, restait près d'elle jusqu'à ce qu'elle fût bien ins-

tallée, puis s'en allait courir, revenait de temps en temps et se rendait compte de l'odeur des couleurs.

Les animaux, ainsi que nous l'avons dit, semblaient comprendre qu'elle les aimait; les singes surtout lui témoignaient une étrange confiance. A. Galle, dans l'île de Ceylan, un grand vieux singe avait pris en grippe les Anglo-Indiens et jouait des tours pendables aux voyageurs arrivant par la diligence. Il fit de suite une exception en faveur de miss North, lui serra affectueusement la main et parut toujours heureux de la voir. A Java elle peignait un jour les ruines d'un vieux temple ; au bout de quelques heures de travail, elle eut faim, prit un biscuit dans son sac et tout en le mangeant, se remit à l'œuvre. Bientôt elle sentit qu'on la tirait par la manche ; un grand singe était assis près d'elle et ses yeux pleins de reproche lui disaient clairement : Comment pouvez-vous être si gourmande? Pourquoi ne m'en donnez-vous pas un morceau? Bien entendu il eut son morceau et s'en alla le grignoter sur une branche.

Avec un troisième, aux Indes, c'était à qui, d'elle ou de lui, serait le plus adroit pour prendre ou garder les pinceaux et, comme elle était d'ordinaire la plus vive, elle était punie par d'affreuses grimaces mêlées de reproches sans doute fort éloquents, mais sans méchanceté.

San Francisco, « alias Frisco », mélange de nouvelles rues de Paris, de buttes irlandaises et de quartiers chinois, séduisit médiocrement notre voyageuse ; elle s'y embarqua pour le Japon et s'éveilla un beau matin, en face du cône idéal de Fousiyama, rougi par le soleil se levant de la mer. Débarquée à Yokohama, devant les petites maisons, les petits hommes, les petites femmes, les petites Jinrickchas, les petits objets de toute sorte, elle se fit aussitôt l'effet d'une habitante de Brobdingnag égarée chez les Lilliputiens. Elle eut grand' peine à tenir son sérieux quand certain personnage officiel, haut de quatre pieds et demi, promit à l'ambassadeur d'Angleterre, sir llarry Parkes, d'être pour elle un protecteur et « un laissez-passer! » Il tint parole néanmoins et, pour plaire à Sir Harry, miss North obtint la grande faveur de séjourner trois mois à Kioto et d'y peindre tant qu'elle voudrait, à la double condition, qu'elle accepta facilement, « de ne rien inscrire sur les monuments publics et de ne pas essayer de convertir les habitants ! » Voici l'impression que ceux-ci lui produisent : « Les Japonais sont comme de petits enfants, très gais et gracieux dans leurs manières, très prompts à saisir de nouvelles idées, mais ils ne pensent, ni ne raisonnent guère et n'ont presque aucune affection naturelle les uns pour les autres. Tous ceux qui ont vécu longtemps au milieu d'eux paraissent repoussés par leur fausseté et leur nature superficielle. On ne voit jamais une mère caresser ou embrasser son bébé; s'il pleure et qu'on le plaigne, on se moque de vous. » Ceci ne doit pas pouvoir s'appliquer au pays tout entier, car miss

Bird fut au contraire frappée, en voyageant dans l'intérieur, de l'affection prodiguée par les parents aux enfants, ce qui n'empêche pas ceux-ci d'être incroyablement graves.

Tout à coup la belle santé de missNorth, qu'on avait crue invulnérable, lui prouva qu'on ne s'exposait pas sans cesse impunément à L'humidité, à la fatigue, à la mauvaise nourriture. Prise de fièvre rhumatismale, elle rentra bien vite à Yokohama et pendant dix jours fut hors d'état de taire usage de ses mains. Elle renvoya maître Timgake, petit individu de seize ans, qui s'était offert pour la servir et être son interprète, mais dont toute la préoccupation était de ne rien faire et de commander hautainemeut à

Femmes japonaises.

ceux qu'il considérait comme ses inférieurs. Miss North prit une petite garde haute de quatre pieds, affreux tyran minuscule, qui courait toute la nuit avec une horrible lanterne dont elle soufflait la chandelle tout prés de la malade; après quoi elle se roulait dans le tapis du foyer et plaçait un oreiller de bois sous l'angle de sa mâchoire, afin de ne pas déranger le beau chignon qu'elle ne coiffait qu'une ou deux fois par semaine. Sous pi 6texte de faire durer le feu, elle jetait de l'eau sur le charbon ; elle dérobait la majeure partie des bonnes choses que l'obligeante hôtesse commandait pour miss North et celle-ci jeûnait, réduite à une mauviette!

Avec quelle joie elle quitta le Japon et sa froidure et trouva bientôt . à Singapore, la chaleur, les fleurs et lesïruits admirables, une population aux attitudes gracieuses, aux costumes pleins de couleur et d'originalité ! Sans

parler de ses amis les singes, dont 1 un, le petit Jacko, la taquinait de son mieux et lui demandait si gentiment pardon, en lui tendant sa mignonne patte.

Une seule chose l'indigna : ses compatriotes se montraient beaucoup plus sensibles aux beautés du croquet et du lawn-tennis qu'aux splendeurs de la nature !

A son tour, elle fut choyée par notre vieille connaissance le Sultan de Johore, l'ami de lady Brassey et de plusieurs autres de nos voyageuses. Puis elle partit pour Bornéo et Java. Dans cette dernière île, elle faillit être tuée par un cheval qu'elle avait monté, quoiqu'il fallût trois hommes pour lui tenir la tête et deux pour le conduire pendant le premier mille. Après quoi il se débarrassa d'elle et essaya, de la macadamiser, son pied étant pris dans l'étrier. « J'étais persuadée que la mort venait, dit-elle; je n'éprouvais aucune crainte et trouvais seulement que l'animal y mettait trop de temps ; il me tardait que ce fût fini ! Heureusement l'étrivière se brisa et la brute s'éloigna. » Très tranquillement miss North se mit à rassurer le pauvre homme qui avait tenu le cheval et semblait à moitié fou de terreur, puis elle raccommoda de son mieux l'étrier et « remonta » . Après ce haut fait, le cheval fut très calme !

Il nous faut laisser aux lecteurs le plaisir de suivre notre intrépide voyageuse dans ses autres courses, qui toutes rivalisent d'intérêt, à Ceylan, aux Indes, une seconde fois à Bornéo, dans toutes les provinces d'Australie, en Tasmanie, en Nouvelle-Zélande, dans l'Afrique méridionale, aux Seychelles et enfin au Chili (1884). Depuis longtemps le monde lui appartenait; elle était connue partout, et dans certains pays, comme l'Australie, l'Afrique, le Chili, on ne voulait pas accepter son argent; on lui offrait un billet de parcours.

En 1885, miss North jugea qu'il était temps de s'arrêter. Plusieurs fois aux Indes, en Nouvelle-Zélande, aux Seychelles, elle avait été très malade; les médecins lui disaient que son système nerveux ne pouvait plus résister à ses fatigues, à son travail incessant, à une nourriture irrégulière et insuffisante. Elle voulait achever le monument, unique en son genre, qu'elle a légué à son pays. Tous ceux qui ont séjourné à Londres ont visité avec ravissement les merveilleux jardins botaniques de Kew. Là miss North fit construire une magnifique galerie, dans laquelle elle réunit toutes ses études de plantes et de fleurs, en dressa le catalogue aidée par 1rs premiers botanistes du monde et donna ainsi à sa collection une grande valeur ^ientifique. Celte hclle tache accomplie, elle chercha à la campagne « un home parfait, une vieille maison toute faite et un jardin qu'elle créerait à sa façon, loin de la foule, des visites et du lawn-tennis ». Elle trouva son idéal à Ahlerley, dans le Glocestershire. Sous ses yeux et en grande partio

par ses mains, elle se créa un paradis terrestre. Elle acclimata des plantes de toutes les contrées du monde et son éden devint celui des oiseaux. En 18SG elle écrivait: « J'ai trouvé précisément l'endroit que je désirais et déjà mon jardin devient fameux parmi les gens qui aiment les plantes. J'espère qu'il contribuera à calmer mes ennemis, les soi-disant nerf», pendant les quelques années qui me restent à vivre. Les souvenirs de mon heureuse vie seront aussi une ressource pour ma vieillesse. Rien n'est si charmant que la vie de campagne en Angleterre et nulles fleurs ne sont plus délicieuses que les primevères, les coucous, les jacinthes et les violettes qui abondent autour de moi. »

Quelle heureuse et paisible existence! s'écriait sa sœur Mme Symonds; si seulement elle avait pu durer ! Hélas ! elle ne dura que cinq ans et la moitié de ce temps fut attristée par la souffrance ! Il est certain que ses fatigues excessives abrégèrent ses jours et que son labeur aurait suffi à remplir quatre vies ordinaires. C'était une rare nature, noble et courageuse, bonne autant que forte et dont les femmes peuvent être fières.

Notre siècle est, dit-on, la proie du scepticisme, du matérialisme, de l'égoïsme ; jamais le culte du moi et la recherche des jouissances indispensables à ce précieux, à ce bien-aimé personnage, n'ont trouvé de si nombreux zélateurs, d'apôtres plus convaincus. C'est possible; mais néanmoins les misanthropes et les pessimistes peuvent se consoler en constatant que la cause du bien est encore admirablement servie, que la croisade contre la misère et la souffrance est plus zélée que jamais.

Dans cette chevalerie de la charité, les femmes, pour première conquête, se sont l'ait une place désormais indiscutée, car elles ont accompli des miracles et prouvé, comme autrefois les jeunes martyres, que leur faiblesse physique disparaissait sous le triple airain de leur foi, de leur amour pour les victimes du mal et de leur espoir en un soutien surhumain.

C'est d'une de ces femmes héroïques, une des dernières recrues de l'armée sainte, que nous allons parler. Avec la plus parfaite simplicité, la plus entière humilité, elle a fait le récit de sa fabuleuse expédition en Sibérie, dans le seul espoir d'être utile à son œuvre.

« Je ne cherche ni sympathie pour les épreuves volontairement subies, ni louange pour l'œuvre en partie accomplie : que tout soit donné à ceux que j'ai voulu servir; c'est mon vœu le plus cher. »

Ainsi s'exprime miss KateMarsden, membre de l'association des gardemalades de la Grande-Bretagne, membre médaillé de la société russe de la Croix-Rouge, membre de la Société royale de Géographie, etc., etc.

Tels sont les titres de miss Kate Marsden, jeune Anglaise, « délicatement élevée, comme elle le dit quelque part, frêle de santé, peu riche cl

1. On Sled'/eand horseback lo outcast Siberian Lepers (A cheval et en traîneau a la rechercha des Lépreux Sibériens), The Record Press, 1S'J2, LonJon.

sans grandes relations. Tout cela c'était pas pour l'efTrayer. Dieu lui donnerait la force, elle trouverait l'argent et les protecteurs pour ses protégés. Et qui seraient ces protégés? Les plus repoussants, les plus abandonnés des êtres, les parias de l'humanité, les lépreux !

Qui de nous n'a frémi dans sa jeunesse à la lecture du livre si touchant de Xavier de Maistre, au récit des souffrances mystérieuses du reclus de la cité d'Aoste? Et pourtant ses douleurs étaient faillies comparées à celles que miss Marsden allait rechercher; sa tour pouvait passer pour un paradis à côté des forêts glacées, de la géhenne "épouvantable où la frayeur de leurs compatriotes jette les lépreux en Sibérie , en proie au froid, à la faim, aux bêtes féroces, au dénûment absolu.

La mort serait une délivrance et l'instinct de la conservation est si fort, que dans ce cercle d'enfer les malheureux luttent pour disputer au néant leur horrible existence ! Miss Marsden entendit exprimer très franchement en Russie l'opinion que le meilleur, le seul parti à prendre, serait de tuer ces infortunés incurables; mais comme elle ne pouvait se résigner à adopter cette manière de voir, elle résolut de chercher autre chose, par exemple les moyens de leur rendre le passage sur cette terre de douleur à peu près supportable. Et puis sont-ils vraiment incurables ? A Constantinople et à Titlis, elle avait entendu parler d'une herbe existant dans le lointain district de Yakoutsk [Sibérie orientale), où il y a beaucoup de lépreux. Cette herbe était réputée soulager grandement les souffrances des malades, et même quelquefois les guérir. Les habitants gardaient jalousement leur secret, et si l'on était soupçonné de vouloir en faire une source de gain, on n'obtiendrait pas le moindre renseignement Consentiraient-ils à éclairer une philanthrope désireuse seulement de secourir les lépreux en Russie et ailleurs, au nom du Christ et pour l'amour des hommes? Les médecins ne se souciaient pas de risquer leur sauté, peutêtre leur vie, assurément leurs intérêts, pour se consacrer à cette recherche d'un trésor problématique au profit des malheureux qui pourraient en

Miss Kaie Marsden, d'après la photographie de Reaaro

de Moscou.

bénéficier et expérimenter systématiquement les vertus de la plante. Miss Marsden avait voué son existence aux déshérités ; la folie du sacrifice la saisit en présence de deux victimes du fléau, deux soldats qu'elle soigna pendant la guerre turco-russe, en 1878, et l'idée de cette mission imposée par sa seule volonté ne la quitta plus.

Ce que le Père Damien avait fait à Molokaï, ce que miss Rose Gertrude avait voulu continuer après lui, elle le ferait, non pas avec plus d'héroïsme, mais dans des conditions infiniment plus difficiles et pour des victimes encore plus à plaindre.

La première protection qu'elle chercha en 1890 fut celle de la reine Victoria, qui l'accorda aussitôt avec empressement, voulut s'entretenir avec Miss Marsden, l'aider et lui donner une lettre de chaude recommandation. La princesse de Galles appela aussi la voyageuse auprès d'elle et lui promit d'écrire en sa faveur à sa sœur, l'impératrice de Russie. Fut-ce l'effet de cette promesse, ou de la seule bonté de la souveraine? il est certain que son appui ne manqua jamais à miss Marsden et lui fut des plus utiles. Une lettre qu'elle lui remit, devint le talisman qui lui ouvrit toutes les portes de prisons, hôpitaux et autres lieux.

En outre, sa dame d'honneur, la comtesse Alexandrine Tolstoï, cousine du grand écrivain, et autrefois gouvernante de la duchesse d'Edimbourg, fut, avec et avant bien d'autres, une fidèle et puissante amie de la dévouée missionnaire.

Avant de partir pour le Nord, celle-ci voulut se rendre compte de l'état des lépreux en Orient. « A Jérusalem, bien qu'ils y reçoivent tous les secours possibles, elle vit assez de misère pour s'affermir dans son projet. A Gonstantinople, ce fut une scène d'horreur qui l'épouvanta.

Elle traversa ensuite la mer Noire, le Caucase et se rendit à Moscou, en novembre 1890. Le gouverneur, prince Dolgoroukow, se montra plein de sympathie; mais miss Marsden, d'abord admirablement accueillie par la meilleure société, fut tout à coup victime des plus absurdes rumeurs; prise par un certain nombre de gens pour un espion politique, elle vit le vide se faire autour d'elle ! Heureusement l'appui du gouverneur, de la princesse Gagarine et de quelques autres fidèles amis, ramenant l'opinion favorable, lui permit de se livrerlibrement à ses préparatifs. Au cœur de l'hiver, on ne pouvait voyager qu'en traîneau couvert et il fallait songer à se munir de vivres et autres objets nécessaires dans un pays fort mal pourvu de tout. La question des vêtements prenait une importance vitale, mais gênante ! Quand miss Marsden et l'amie qui l'accompagnait, miss Ada Field, se furent métamorphosées en paquets informes, sous un amas de flanelle, de lainages, de peaux de mouton et autres fourrures, de pelisses doublées d'édredon, de bas, chaussettes et bottes (sans compter les couver-

turcs, châles, bonnets fourrés et le grand sac de fourrure dans lequel on s'introduirait au besoin), il n'y avait plus moyen de bouger, d'entrer dans le traîneau ni d'en sortir! El pourtant tout cela fut reconnu nécessaire par la suite! Il fallut que cinq agents de police s'y reprissent à deux fois pour faire monter et asseoir les voyageuses et la petite foule qui venait de s'incliner respectueusement devant la protégée de l'Impératrice, ne put s'empêcher d'accompagner son départ d'un éclat de rire, contenu sans doute, mais incontestable.

Une course en traîneau mangue de charme au bout de quelques heures,

Route daua une lorêt de la Sibérie.

surtout si l'on est de haute taille, comme miss Marsden, et si le chemin n'est qu'une succession de fondrières. Oh! que ne paierait-on pas pour quelques instants de repos! Mais il fait nuit; on est dans une forêt. On en appelle à la compassion du cocher, qui conduit toujours comme un fou.

« Cocher! Ne pourrait-on pas s'arrêter à ces petites cabanes dont nous voyons les lumières, là-bas?

— Des lumières ! Ce sont des loups ! »

Et l'on pousse les chevaux avec entrain!

Enfin voici le relais de poste! Le conducteur hurle en appelant ses cour-

siers : « petites sœurs ! petites colombes ! » On rêve du samovar, delà chambre chaude, du lit de plume, on roule du traîneau dans un état comateux et l'on trouve... une bouffée d'air fétide qui vous fait presque reculer, une chaleur étouffante qui vous fait regretter l'air glacé du dehors, un plancher sur lequel on entasse vos couvertures et vos fourrures et que vous allez partager pour la nuit avec tous les hôtes présents! Bénie soit la fatigue inouïe qui vous fait dormir quand même. Mais au matin quelle atmosphère!

A Ekaterimbourg, joie exquise! Un excellent hôtel américain, et de plus le chef de la police, le baron Taube, place auprès de miss Marsden, un brave soldat qui devient la plus attentive des femmes de chambre et le plus précieux des bâtons de voyage! « En arrivant aux stations, dit-elle, nous tombions dans ses bras, mes enveloppes et moi, et il disposait de nous à son gré. Quelques aventures de cochers ivres, d'arrêt la nuit, au fond des bois, de traîneaux renversés, de chevaux blessés, furent les seuls incidents plus ou moins désagréables jusqu'à Tobolsk. Miss Marsden fit ses premières expériences dans les prisons, les unes bien tenues, aérées, humaines, les autres encombrées, sales, malsaines, véritables pandémoniums où le cliquetis des chaînes, les figures hâves, les vêtements insuffisants, la nourriture détestable, causèrent à la visiteuse des impressions terribles et ineffaçables.

Partout les portes lui furent ouvertes, partout il lui fut permis de distribuer du thé, du sucre et des évangiles; partout elle fut suivie de bénédictions et chargée de suppliques.

A Omsk, un coup très dur la frappa. Sa compagne, miss Field, ne put supporter plus longtemps les fatigues de ce terrible voyage dans la neige et la glace. Après un repos de quinze jours, les médecins exigèrent qu'elle retournât en Europe. Outre le soutien moral de son amitié, elle apportait le secours de sa connaissance du russe, que son amie ne parlait pas. Celleci resta donc seule, dans ces régions perdues, à la merci des interprètes. Dans ces conditions, le gouverneur jugea qu'il lui fallait une aide plus efficace que celle de son bon soldat et écrivit à son collègue de Tomsk de lui envoyer un de ses attachés qui continuerait la route avec sa protégée. Comme le nouveau venu parlait très bien le français et un peu l'anglais, miss Marsden cessa de se sentir isolée du monde entier. Avant d'atteindre le pays des lépreux, elle eut la consolation desavoir que ses visites aux prisons et aux hospices et ses représentations aux autorités porteraient leurs fruits.

La saison approchait où de nouveaux dangers allaient surgir. La glace commençait à faire entendre des craquements menaçants sur les lacs et les larges rivières. Il fallut abandonner le traîneau et voyager en tarantass, instrument de torture haut perché sur ses roues, ignorant les ressorts e-t

dan? lequel il faut se résigner à se laisser secouer, sans essayer la moindre résistance. Lorsqu'on a subi ce régime pendant un millier de milles, sur un terrain qui ressemble à un champ labouré, traversé par de profondes ornières, on est tombé peu à peu dans un état d'inditlérence absolue quant à ce qui peut bien se passer dans le monde, à l'oubli de ce qui a été votre existence, à l'impossibilité de se tenir debout; et lorsque enfin on vous a porté jusqu'à un lit, on n'a plus qu'un seul désir : y rester pendant un mois!

Miss Marsden ne s'accorda que deux jours. A Irkoutsk elle forma, sous la présidence du gouverneur et de l'évèque, son premier comité chargé d'éveiller la sympathie et d'obtenir l'aide des négociants de la ville. Il se trouva que la réunion avait lieu le jour anniversaire de sa naissance. « un des plus heureux jours de ma vie, dit-elle, car mes projets allaient être connus et secondés officiellement ».

On lui remit un rapport, traduit on français, exposant la situation des lépreux depuis soixante-quatre ans et les efforts infructueux tentés en leur faveur. Un petit hôpital construit pour eux avait été abandonné au bout de trois ans, faute de ressources, et les malheureux étaient retombés dans les horreurs indicibles de leur supplice. Le passage que nous allons citer en donne l'épouvantable idée :

« Yakoutsk est le lieu le plus froid du monde.

« Pendant huitmoisde l'année la température moyenne est de 4o degrés au-dessous de zéro! Le sol est gelé à une profondeur de trente pieds et les forêts immenses présentent un spectacle de désolation.

« En été la chaleur est si grande, que des myriades de mouches et de moustiques infestent l'air, torturent hommes et animaux et s'attaquent spécialement aux plaies des lépreux, qui souvent sont trop faibles pour les chasser!

«Quand une fois on sait qu'un homme est atteint de lalèpre, il est rejeté de parmi les siens et chassé, comme un animal dangereux, vers quelque solitude de la forêt ou dans les marais, et là il est condamné à une mort vivante. Il sait que sa maladie est incurable et que le retour est impossible. Quelle que soit la victime, père, mère, fils ou fille, pleine de vie et d'énergie, elle est expulsée aussitôt que se montrent les symptômes de la fatalité. Plus d'espoir! Plus d'espoir! Ce cri retentit sans cesse aux oreilles du condamné et, en quittant les lieux où il a vécu, il sait que jamais plus peut-être un visage ami ne l'accueillera, des mains charitables ne pourvoiront à ses besoins, la voix d'un être aimé ne se fera entendre. Il sait qu'il peut vivre ainsi quinze, vingt ans, exilé, repoussé par l'humanité. Le seul abri qu'il puisse trouver est celui d'une yourta (hutte) dégoûtante, ou a déjà séjourné un autre paria enterré près du seuil. Son premier devoir est de planter une

croix devant son réduit, afin d'avertir tout passant qu'il faut l'éviter. Ainsi commence une existence si affreuse et si misérable, qu'un de ses semblables peut seul en apprécier toute l'horreur. »

Les moins à plaindre sont peut-être ceux qui tombent sous la dent des ours, dont les forêts abondent.

Le but de miss Marsden était de rechercher les infortunés dispersés dans les bois et de les réunir en une colonie où ils recevraient quelques secours médicaux et seraient traités comme des êtres humains. La région qu'elle choisit pour commencer sa campagne philanthropique, fut la grande forêt qui s'étend de Yakoutsk à Villuisk.

A Yakoutsk, miss Marsden fut parfaitement accueillie par les autorités, et surtout par l'évêque, qui « la traita comme sa propre fille et la bénit solennellement ».

Elle eut la joyeuse surprise de recevoir de ses mains quelques brins de l'herbe précieuse qu'elle cherchait. Il s'agissait maintenant de faire les préparatifs nécessaires pour la longue chevauchée d'environ sept cents lieues (2 000 milles) à travers les forêts. Depuis un an déjà on était en route. Juin commençait; on allait souffrir de la chaleur autant qu'on avait souffert du froid. On ne pouvait songer à voyager autrement qu'à cheval, car il n'existait pas de chemins, et pour les premières 1 500 verstes seulement les hommes de l'escorte, voulant prouver leur dévouement, taillèrent à coups de hache, dans la forêt vierge, une espèce de voie après laquelle il n'y eut plus rien que le dédale à travers les arbres. Ceci aurait rendu les jupes de femme aussi dangereuses qu'incommodes, sans compter que les petits chevaux sauvages du pays en auraient été effrayés. Force fut donc à l'intrépide amazone de se vêtir et de monter comme un homme pendant cette course, la plus longue sans doute et la plus dure que femme ait affrontée ; or ellen' avait monté un cheval qu'une seule fois dans sa vie! Son costume se composait d'une jaquette à très longues manches portant la croix rouge sur le bras gauche, de larges pantalons rentrant aux genoux dans de grandes bottes et d'un large chapeau avec voile-moustiquaire; elle était munie en outre d'un revolver, d'un fouet et d'un petit sac soutenu par une courroie.

La caravane comprenait vingt-neuf personnes : guides, escorte, interprètes, etc., et seule parmi tous ces hommes, miss Marsden partait sous la garde de Dieu.

Il fallait tout ce monde, car on emportait pour trois mois de vivres (dont la plupart se perdirent eu route), des tentes, des objets de campement, et de plus il fallait pouvoir se défendre contre les ours.

Oh ! ces ours ! Ils ne firent pas grand mal, car ils se bornèrent à dévorer une vache destinée à une autre table que la leur, mais ils fureut une con-

stante préoccupation; les chevaux les sentaient et se jetaient épouvantés à travers les arbres, au risque d'éborgner ou d'écraser leurs cavaliers; les hommes n'avaient guère moins peur et, pour éloigner les monstres, faisaient un vacarme infernal dont les nerfs ébranlés de la pauvre voyageuse souffraient à tel point, qu'elle se demandait s'il ne vaudrait pas mieux être dévorée et délivrée tout de suite !

Les lépreux ont des défenseurs plus efficaces et bien admirables contre le lourd seigneur des forêts. Ce sont leurs chiens. Les bonnes et intelligentes bêtes, qui s'attachent à leurs malheureux maîtres comme s'ils étaient

\ .i.a. ■ sibérien.

sains et beaux, agacent l'ours, l'attirent, lui font faire mille détours pour l'éloigner de la hutte où se blottissent les pauvres êtres tremblants, et quand elles se sentent presque à bout de force, elles s'enfuient de toute leur vitesse, par un chemin nouveau et regagnent leur gîte, où elles arrivent souvent sans souffle et sans voix !

On trouve de loin en loin, sur le long parcours suivi par la caravane, des huttes soi-disant de repos, dont la description fait frissonner de dégoût. Les murs tapissés de punaises, les planchers couverts de vermine innommable, l'air noir de moustiques contre lesquels on ne se défendait un peu qu'à l'aide d'un feu de bouse de vache, toutes ouvertures soigneusement calfeutrées pour conserver la fumée à l'intérieur, par conséquent une atmo-

sphère qu'on peut se figurer, tels étaient les réduits où notre héroïne arrivait épuisée, souffrant dans tout son corps, ayant aspiré plus d'une fois sur la route, en passant devant des tombes isolées, au repos sauveur; « car, ditelle, il est un degré d'épuisement qui ne laisse plus subsister qu'un désir : celui de l'insensibilité complète! » Et le matin, elle repartait écœurée, dans l'impossibilité de se nourrir suffisamment, hissée sur son cheval dont parfois elle ne pouvait saisir les rênes elle se les faisait attacher aux poignets, confiant à sa monture le soin d'éviter les fondrières, ou de s'en tirer si elle y tombait. Le jour vint où sa volonté fut enfin trahie par ses forces, où ses iidèles compagnons la portèrent de son cheval à sa tente et crurent qu'ils ne l'en retireraient pas vivante.

Néanmoins elle avait confiance, elle surmontait ces crises d'abattement, se répétant que ces dangers, ces obstacles qu'elle pouvait vaincre sans accidents sérieux, prouvaient clairement que le bras de Dieu la protégeait et la ferait arriver à son but! D'ailleurs les lépreux ne souffraient-ils pas plus qu'elle? Cette pensée ajoutait à la force de résistance que Dieu lui envoyait !

Elle avançait donc dans la forêt, plongeant dans les marais, campant la nuit soit sous la tente, soit dans les fétides yourtas, enlevée de son cheval et portée à l'intérieur souvent mouillée jusqu'aux os, sans possibilité de changer ses vêtements, et d'étape en étape sur cette voie douloureuse, elle atteignit Villuisk.

Elle était enfin dans la région des damnés ! Elle allait errer désormais par étapes de 60 à 70 milles par jour, ou plutôt par nuit, car on fuyait autant que possible l'ardeur du soleil, à la recherche des refuges misérables où se cachaient les victimes d'un mal qui dépasse en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Que sont les épidémies de choléra au milieu de toutes les ressources du monde civilisé et qui, du moins, décident promptement du sort des malheureux frappés? Que sont-elles comparées à ce supplice qui peut durer vingt ans, avec toutes les aggravations de la misère, du dénûmont absolu, d'une existence d'animal traqué, pendant laquelle l'être courbé sous cette atroce fatalité, se voit disparaître peu à peu, lambeau par lambeau? Rien de ce que miss Marsden avait entendu raconter n'avait été exagéré; l'horreur de la réalité allait encore au delà de ce qu'elle avait supposé. Quant aux obstacles qu'elle surmonta sur son chemin, il en est qui semblent vraiment appartenir à la légende, plutôt qu'à un incident du xix" siècle.

Ne croirait-on pas chevaucher à la suite de Siegfried allant délivrer la Walkyrîe endormie dans son palais de flammes, quand on lit des pages comme celle-ci. « Nous traversions des forêts où des centaines d'arbres s'étaient abattus. C'était, selon la superstition du pays, le résultat d'une querelle entre les sorcières Yakoutes et les esprits des bois, mais en réalité

302 LES (iUANDES VOYAGEUSES.

c'était l'effet Je la combustion qui commence en hiver, sous la croûte extérieure du sol, sans que le dégel et les pluies torrentielles puissent l'éteindre. Vienne un violent ouragan, et les arbres, brûlés à la base, s'écroulent comme des régiments fauchés par l'artillerie... Une nuit, nous étions dans une immense forêt; je remarquai que les pieds des chevaux résonnaient singulièrement, comme s'ils eussent trotté sur un sol creux. On me dil que le nôtre devait être en combustion. Une demi-heure après, je vis, à une courte distance, des flammes, les unes petites, les autres grandes. En approchant, nous aperçûmes un spectacle si terrible, qu'il en était presque infernal. EL.il fallait nous y lancer en plein. Tout autour de nous, aussi loin que nous pouvions voir, surgissaient les flammes et la fumée. Le Yakoute qui me précédait, marquait la route et je le suivais pas à pas, mais souvent nos chevaux tombaient dans un trou plein de feu au fond. Alors, dans leur frayeur, ils se jetaient à droite et à gauche. Il était d'autant plus difficile de les maîtriser, que la fumée et les efforts pour chercher la route étaient très pénibles aux yeux. Tout à coup nous entendîmes un grand bruit derrière nous, puis il se rapprocha et affola nos montures. Avant qu'on pût se rendre compte de rien, un des chevaux portant les bagages se précipita au milieu de nous. Une des deux caisses qu'il portait, s'était en partie détachée et frappait l'autre avec un grand fracas. Un homme qui me suivait, eut juste le temps de le détourner par un coup de fouet; une seconde de plus, il galopait sur moi et me tuait. Le pauvre cheval, de plus en plus effrayé, plongea dans les flammes sans qu'on pût l'arrêter. Tout ce que nous pouvions faire, c'était de guider nos montures le mieux possible; enfin l'on entra dans une autre immense forêt très épaisse et tonte uoire Après tant de feu et de fumée, je ne voyais plus rien, et mon cheval était devenu si nerveux, qu'il butait sans cesse contre les racines des arbres. Je crois que ce fut le passage le plus dur et que le Seigneur seul nous sauva. » Dans ces terribles solitudes, miss Marsden découvrit treize petites colonies de lépreux et quelques rares victimes isolées. Tous étaient dans un état plus ou moins avancé de décomposition, privés, les uns des pieds, les autres des mains, ou seulement de quelques doigts. A peine couverts de quelques hardes et peaux de bêtes en lambeaux, que les habitants des villages déposaient à certains endroits désignés, avec la nourriture très insuffisante et souvent à moitié pourrie qu'ils allaient chercher en se traînant sur la neige, ils se réunissaient pour avoir moins froid dan- les misérables yourtas étroites, basses, sales, sans air, envahies par la vermine noircies par la fumée, partagées par les rares vaches qu'ils possédaient encore. Dans ces huttes sordides, faites de troncs d'arbres et de bouse de vache, pas un meuble, pas un lit, pas un morceau de linge; rien que la terre nue et quelques planches.

Parfois la petite-vérole ou le typhus venaient ajouter leurs horreurs à toutes les autres. En cas de mort, le cadavre restait souvent trois jours sans sépulture, puis était enterré à quelques mètres de l'entrée. Une fois par an, le prêtre venait bénir les tombes nouvelles.

Un inspecteur du district disait dans un rapport : « Je ne peux guère parler de l'intérieur des yourtas, car l'odeur y est si intolérable, qu'il me fut impossible d'y rester. »

MissMarsden, malgré tout son courage, fut plus d'une fois obligée de se retirer devant les menaces de l'évanouissement ! L'héroïque jeune femme ne reculait pas devant ces malheureux, devant leurs horribles plaies, et devenait elle-même un objet de crainte pour son escorte, qui redoutait la contagion. La défense d'approcher, ou de laisser approcher les lépreux, est si sévère, qu'un chef de tribu ordonna en plein hiver d'enlever ses vêtements à une pauvre femme qui venait la nuit chercher quelques débris de nourriture dans les rues d'un village! L'ordre fut exécuté et l'infortunée mourut de froid. Des êtres en parfaite santé sont souvent condamnés à partager le supplice des contaminés avec qui ils ont été en rapport de famille. Miss Marsden eut la joie d'arracher une jeune fille de dix-huit ans à ce sort épouvantable. Une pauvre enfant de six ans, née dans la forêt, fut aussi sauvée, après avoir été baptisée à la prière de la sainte voyageuse.

Nous pourrions multiplier les récits affreux et les tableaux repoussants, mais nous croyons en avoir dit assez pour faire comprendre l'horreur de ce cercle d'enfer et la sublimité du dévouement qui veut y soustraire des condamnés innocents.

Qu'on se figure la joie de ces créatures maudites, habituées à faire fuir les humains, ne songeant pas même à s'approcher d'eux, quand ils virent cette jeune femme délicate venir, au nom du Christ, annoncer la miséricorde et le secours. Etre abrités, vêtus, nourris, chauffés, soignés, quel rêve ! Leur stupeur fut d'abord mêlée de crainte ; un enfant de quatorze ans, bien portant, mais accusé d'être lépreux, recula quand miss Marsden voulut le toucher, persuadé qu'elle allait lui faire du mal. A grand'peine elle obtint qu'il fût rendu à sa mère, mais la crainte n'était pas encore tout à fait vaincue lorsque la protectrice partit.

D'autres, plus vite rendus à l'espoir, se prosternaient devant cet ange de la bienfaisance. Elle en souffrait beaucoup et ne se résigna qu'en apprenant que c'était là un usage du pays.

Un saint prêtre de Viluisk, dont le cœur saignait depuis bien des années de son impuissance à soulager de si affreuses misères, fut si pénétré de reconnaissance pour les efforts tentés en leur faveur, qu'un juin- il tomba à genoux devant la missionnaire volontaire et, les joues couvertes de larmes, s'écria qu'elle était une envoyée de Dieu.

Ce fut aussi le cri des premiers parias que miss Marsden aperçut dans la forêt, au Lord d'un lac, avec un frémissement de joie et de reconnaissance envers Celui qui lui avait confié cette tache. Près de deux yourtas, une petite assemblée d'infirmes paraissait attendre. La bonne nouvelle avait-elle été annoncée par quelque agence mystérieuse? Les uns étaient debout, d'autres à genoux; d'autres accroupis sur le sol; quelques-uns s'approchèrent en boitant, appuyés sur des bâtons ; l'un d'eux se traînait sur une sorte de tabouret. Membres et visages étaient déformés par la maladie; tous avaient dans les yeux la même expression d'absolue désespérance. Ramener dans ces yeux une lueur de joie et de confiance, quelle récompense pour ce cœur brûlant de charité! Quel enthousiasme nouveau pour sa tache '.

Bien vite elle fit étaler sur l'herbe les vêtements et les secours qu'elle apportait; le prêtre qui l'accompagnait dit une première prière d'actions de grâces, puis une seconde pour l'Impératrice. « En vérité, s'écïie la jeune enthousiaste, une pareille scène valait bien un long voyage, beaucoup d'épreuves et de dangers ! »

Après avoir laissé dans ces forêts sinistres le rayon lumineux de son passage, un peu de soulagement pour le présent et beaucoup d'espoir pour l'avenir, miss Marsden, dévorée du désir de voir commencer son œuvre, se hâta de prendre la longue route du retour.

Il fallait se presser; ses forces s'usaient; le manque de sommeil, de bonne nourriture, d'eau saine, et la fatigue de chaque jour eurent enfin raison de son énergie; il fallut l'enlever de son cheval sur lequel elle s'était fait lier, l'étendre dans une charrette, sur une épaisse couche de paille, et elle rentra, dit-elle, à Yakoutsk « comme un soldat blessé après la bataille ». Son corps, noirci et bleui par les contusions, de la taille aux pieds, n'était plus qu'une douleur; ses membres raidis refusaient tout service. Le repos et les bons soins de l'évêque la mirent en état de repartir bientôt pour Irkoutsk, après s'être séparée, non sans chagrin, de sa fidèle escorte ; la navigation de la Lena, sur une barque marchande encombrée de mineurs avec leurs familles', le vacarme, la mauvaise nourriture, l'horrible atnmsphère n'étaient pas de nature à lui rendre des forces.

A Irkoutsk cependant, l'énergique missionnaire réunit son comité, rendit compte de son voyage et obtint 2b 000 francs, au moyen desquels le gouverneur s'engagea à faire assurer aux lépreux des secours immédiats. Ensuite elle reprit la route de Toinsk, où elle n'arriva qu'après avoir couru de grands dangers en tarantass et en traîneau, car novembre et la glace étaient revenus. Là une grande satisfaction lui était réservée : l'abbesse du couvent promit d'envoyer des gardes-malades volontaires à l'hospice dèa qu'il serait ouvert, et un médecin s'offrit avec deux aides pour aller donner ses soins aux victimes.

A Tjoumen, la voyageuse eut la joie de retrouver son amîè miss Field, dont les soins, dit-elle, contribuèrent à lui conserver le peu de vie qui lui restait. Malgré son état lamentable, elle regagna le plus tôt possible Zlakoust et Moscou. Lorsqu'elle aperçut de loin la vapeur des locomotives, une étrange émotion s'empara d'elle : ce fut comme une joie d'enfant; plus de chevaux rétifs, de barques marchandes, de tarentass, de traîneaux, de secousses, de contusions, de crampes, mais le luxe d'une voiture de chemin de fer! Elle n'y croyait qu'avec peine!

Force lui fut néanmoins de faire en plusieurs étapes les 90 verstes qui la séparaient de Moscou! Mais croirait-on qu'elle ne s'y accorda pas plus de trois jours de repos ! La fièvre de l'action la brûlait. Elle voulait retourner à Saint-Pétersbourg, y établir son quartier général, revoir S. M. l'Impératrice et ses autres protecteurs, intéresser les Russes, grands et petits, à son entreprise, chercher le nerf de la guerre. Tout cela fut accompli.

Pendant quatre mois miss Marsden fit la navette entre Saint-Pétersbourg et Moscou, revit l'Impératrice dont le nom figura en tète de la liste des donateurs, puis la comtesse Alexandrine Tolstoï, qui mit à son service l'immense influence dont elle dispose avec tant de tact et de sagesse ; elle fut très bien accueillie par le « chef procurator du Synode »,qui, non content de faire circuler dans le principal journal religieux de l'empire le compte rendu officiel du voyage, le fit imprimer et répandre à 40000 exemplaires au profit de l'œuvre et, faveur plus exceptionnelle encore, permit que dans toutes les églises orthodoxes on fît une quête le jour où serait lu l'Évangile des lépreux. Le procurator figurait personnellement sur la liste de souscription pour 7 500 fr. Le tzarewitch s'inscrivit pour 15 000 fr., en acceptant d'être président d'honneur; beaucoup d'autres dons affluèrent et miss Marsden put déposer une somme considérable dans des mains sûres. Elle était nécessaire, car pour les constructions seules il fallait "225 000 fr. Très logiquement, la fondatrice voulait qu'on n'employât que les meilleurs matériaux, qu'on ne donnât que des objets de première qualité, non seulement par noble charité, mais par économie bien comprise. Pour sa part, et malgré l'état précaire de sa santé, elle entreprit d'abord la publication de son livre et ensuite une tournée de conférences en Amérique. Elle est connue et aimée dans ce pays. des vastes conceptions et l'Association des Filles du Roi (en cette grande république le Roi ne peut être que Dieu!) est la seule à laquelle appartienne la chrétienne dont nous venons d'esquisser l'héroïque ligure. Elle ne fait partie d'aucun ordre religieux'.

La presse, le corps médical russe répondirent à son appel et lui rendi-

1. Miss Marsden a l'intention de passer par le Kamtchatka en quittant les États-Unis, car

d'antres lépreux y appellent sa sollicitude. Elle entreprendra ensuite une seconde l'ois le terrible

voyage de Yakoutsk.

rent publiquement des actions de grâces. Les cœurs se sont ouverts devant elle, aussi bien que les bourses. Nous avons vu qu'en Sibérie elle avait trouvé des collaborations volontaires. Il en fut de même en Russie. A Moscou, une communauté de sœurs de charité, dont la princesse Shachovskoy est la supérieure, s'émut profondémentau récit des épouvantables souffrances endurées par des êtres humains. Cinq sœurs supplièrent aussitôt la princesse de leur permettre d'aller se dévouer à ces abandonnés, même avant l'organisation de la colonie projetée. Elles partirent dès le mois de mai 1802 et la princesse l'apprit à l'inspiratrice de tous ces dévouements, dans les termes qui suivent : « Hier, 17 (29) mai, ayant annoncé aux journaux le départ de mes chères voyageuses, je reçus, en arrivant à la station, les dons de plusieurs inconnus. De touchantes prières furent dites par un vénérable pasteur, devant de nombreux témoins qui entouraient nos sœurs et, avec larmes, leur souhaitaient un heureux voyage. Ce fut vraiment une heure solennelle. Pourquoi notre bon ange, notre bien-aimée Kate Marsden, n'était-elle pas présente à cette belle cérémonie religieuse, qui aurait rempli son cœur de joie? »

Une société philanthropique de dames russes, appelée la Société des Fourmis et présidée par Mme Strekoloff, se chargea de fournir des vêtements pour cent lépreux, l'ameublement et le linge de toute sorte pour la colonie.

Terminons en disant de quoi doit se composer cette colonie.

On construira dix maisons, dont chacune recevra dix occupants, deux hôpitaux, un pour les hommes, un pour les femmes, où seront placés les plus malades, une maison pour le médecin et ses deux aides, une maison pour les sœurs, une église, un presbytère, des magasins, une maison mortuaire. Hommes et femmes seront séparés, excepté en cas de famille; chaque maison aura un jardin, deux vaches et une étable. De plus, on cultivera un grand jardin potager pour les besoins de la colonie.

« Je veux, dit miss Marsden, fonder une colonie modèle, et avec l'aide de Dieu j'y parviendrai ! »

Comment en douter après les miracles accomplis déjà?

De tous les souvenirs rappelés ici, ceux de lady Mary Wortley Montagu peuvent seuls se comparer à ceux de la marquise de Dufl'erin et Ava, mais avec la différence dans la manière de sentir du xvine et du xixe siècles, l'une restant toujours la grande dame de cour, la diplomate et l'écrivain de race; l'autre, plus femme et plus simplement humaine. Et pourtant toutes deux vivront par une grande œuvre humanitaire. Lady M. W. Montagu a doté l'Europe de la vaccine; la marquise de Dufferin a créé aux Indes une institution médicale qui sauvegarde la vie de cent millions de femmes! Toutes deux sont de grandes bienfaitrices.

La vie d'un vice-roi et d'une vice-reine des Indes est une existence des Mille et une Nuits, dont les éblonissements font oublier au spectateur les responsabilités très lourdes et les fatigues trop réelles. Il y arrive d'autant plus facilement, que l'aimable nature morale de lady Dufferin lui fait accepter avec une douce philosophie les difficultés, les incommodités, les souffrances mêmes ; elle sait dompter courageusement ses nerfs dans des luttes parfois pénibles, comme, par exemple, lorsqu'il lui faut dissimuler sa crainte insurmontable des chevaux inconnus; or l'épreuve se reproduit à tout instant et sur toutes sortes de routes.

Malgré quelques ombres au tableau, quel joli tourbillon que sa vie et quelle charmante vice-reine! Rien de blasé chez cette grande dame qui joue à la souveraine; pas la moindre hauteur, ni vanité puérile, pas l'apparence d'un parti pris; un tact toujours en éveil, un désir sincère d'aplanir les difficultés, de faire un bien durable; une fraîcheur d'impressions, une faculté de jouir, de tirer le meilleur parti des choses et des gens, au cercle de famille comme sur la scène mondaine, qu'il s'agisse de préparer un arbre de Noël, ou les splendeurs d'un durbar. Si elle a été favorisée, elle le proclame avec gratitude. Le jour où ses amis fêtent, àSimla, ses noces d'argent,

elle écrit à sa mère : « Nous étions tous deux très émus, car nous avons vraiment passé ensemble vingt-cinq Lien heureuses années. Un quart de siècle tout rempli de bénédictions et de joies, sans que de grands chagrins viennent troubler ce bonheur, n'est-ce pas un sort peu commun, <■! ne devons-nous pas en être profondément reconnaissants? » Et puis, en vraie femme, elle ajoute à cet élan du cœur, la description de -a t < >i lotie de fée : tout gris argent et diamants, un long voile de tulle d'argent sur les cheveux poudrés, retenu par la couronne de marquise en brillants, et pour que rien n'y manque, la baguette sous forme de longue canne Louis XV, avec nœuds et chiffres XXV en argent.

Avec un tact parfait et une généreuse largeur de cœur, lady Dufferin garde le silence sur les questions politiques. « Le gouverneur général et sa femme n'appartiennent à aucun parti, dit-elle, et nous avons rencontré partout tant de bonté, que je ne désirais jamais me rappeler que les gens différaient entre eux dans leurs vues politiques; j'ai été trop heureuse de laisser ces questions à ceux qui ne pouvaient y échapper. »

Ceux-là, c'était surtout son mari et l'agitation de l'élément français au Canada, la résistance plus ou moins ouverte des princes indigènes aux Indes exercèrent à son honneur et au profit de l'Angleterre ses talents de diplomate et de chef d'un gouvernement.

Laiiy Dufferin.

D'après la photographia de Bouroo et Shephcrd.

Iï

Deux fois lordet lady Dufferin ont eu l'honneur de représenter leur souveraine : au Canada, de juin 1872 à juin 1878, et aux Indes, de décembre 1884 à décembre 1888. Pendant toutes ces années, la vice-reine envoya régulièrement, par chaque courrier, à sa mère, le comote rendu de leurs

faits et gestes, le tableau des lieux qu'ils habitaient ou traversaient, des populations, des us et coutumes qui se présentaient à leur observation. Ce sont ces lettres condensées, réunies en journal, qui charment aujourd'hui le lecteur curieux et intelligent. Récits et tableaux sont si vivants dans leur simplicité spirituelle, qu'on participe, grâce à eux, à la vie qu'ils reflètent.

« Le Journal Au Canada est nécessairement moins brillant que celui des Indes, mais il a un charme plus intime et, pour nous autres Français, un intérêt quelque peu douloureux parles souvenirs et les regrets qu'il évoque. De toutes les belles colonies que nous avons perdues, il n'en est pas, excepté l'île Maurice, où le sentiment de la mère-patrie française soit resté aussi vivace, aussi enraciné qu'au Canada.

La première impression de la résidence officielle à Ottawa, Rideau Hall (le 27 juin 1872), ne fut pas très favorable. Les magnificences du Saint-Laurent venaient d'exciter un enthousiasme dangereux. Après avoir subi neuf discours, on se rendit à la nouvelle demeure. « Le chemin est mauvais et laid, écrit lady Dufferin, la maison me paraît être au bout du monde et n'a aucune vue, bien qu'elle soit près de la rivière.... Et puis je n'ai jamais vécu dans une « Governnient-House » et les tables forcément nues, les chambres sans ornements produisent un effet attristant; pour la première fois je me rends bien compte que j'ai quitté mon home pour plusieurs années et qu'en voilà le remplaçant ! »

Mais le lendemain lady Dufferin se reprend et dit : « Je vous en prie, excusez lamaussaderie ci-dessus ; le matin m'apporte de plus gaies réflexions. Nous ne devons pas vivre ici pendant l'été et j'imagine que pendant l'hiver l'endroit doit paraître charmant. On dit la maison très chaude et confortable, et le Parlement, qu'après tout je vois de mes fenêtres, est très beau. Je peux recouvrir les tables et introduire l'aspect familial qui manque à présent; alors pourquoi ai-je maugréé? »

Voilà qui est caractéristique et qui explique pourquoi lady Dufferin réussit partout. C'est une optimiste obstinée, comme lady Barker, et lord Dufferin étant doué, au suprême degré, des mêmes dons sympathiques et séduisants, il est naturel que leur popularité ait été grande.

« La société est maintenant mon affaire dans la vie, écrit lady Dufferin, peu après son arrivée, et voici comment j'ai réglé ma semaine : lundi, je reste chez moi pour recevoir des visites; mardi, mercredi, jeudi, grands dîners; vendredi, réservé pour voir le pays; samedi; petits, dîners. »

Dès sa première réception à Montréal, la vice-reine déclare « qu'elle trouve très facile de s'entendre avec la société canadienne ; les gens parlent, sont simples, naturels, disposés à être satisfaits, de sorte que la réception de quatre-vingts personnes tout à fait étrangères devient une tâche agréable et non ardue, comme elle pourrait l'être ». Et comment n'aimerait-on pas

un gouverneur général qui adore la danse? Qu'on en juge! Ceci se passe encore à Montréal, pendant le premier hiver. On donnait un bal costumé sur la glace, dans le Skating-Ring. « Lord Duflerin endossa un domino et se joignit aux patineurs; on dansa toutes sortes de choses, lanciers, sir Roger de Coverley, etc. » « Je suis sûre, dit la marquise, que si l'on n'avait pas mis le gouverneur général dehors en lui jouant le God save the Queen, je n'aurais jamais pu l'emmener, tant il s'amusait! » Quand on sait que cet entrain juvénile ne nuit nullement aux devoirs sérieux et que l'aimable mondain est en même temps un homme habile, tous les cœurs vont à lui. ,

Ce qu'on donne de bals partout au Canada est absolument prodigieux : salons privés, citadelles, Parlements, Hôtels de Ville, salles de théâtre, Sénats, clubs, navires de guerre, Skating-Rings, allument tour à tour leurs lustres et font tournoyer les habitants du Dominion à tous les points cardinaux. A ce plaisir il faut en ajouter bien d'autres : dîners, pique-niques, comédies d'amateurs, tableaux vivants, concerts, fêtes d'enfants, courses, chasses, rallye-papers, et ce que nous appellerons les amusements de terroir, dont la glace est l'inspiratrice et la fée, les courses en traîneaux, les montagnes russes, le patinage et enfin la pêche du saumon.

Il ne s'agit plus de quelques rares degrés de froid, de pauvres petits lacs artificiels et de ruisseaux minuscules, mais d'immenses espaces, de nappes d'eau qui ressemblent à des mers intérieures et de larges fleuves envahis, immobilisés pendant des mois par la neige glacée, sous un ciel de saphir, et d'un froid de dix à trente-cinq degrés ! C'est une sorte d'ivresse qui saisit la population et la lance dans des courses folles, souvent dangereuses (l'un des aides de camp du gouverneur général y trouva la mort), dans toutes sortes d'aventures éclairées parle soleil ou la lune.

La pêche du saumon, une des passions de lord Duflerin, nécessitait des expéditions lointaines, sur les rivières, au fond des bois, dans des endroits déserts où le campement sous la tente exposait à des épreuves assez dures pour une femme habituée au confortable le plus raffiné. Au lieu de se plaindre, elle les racontait gaiement et révélait ainsi, sans le vouloir, son aimable nature. En voici un épisode entre bien d'autres : On était sur la rivière Dartmouth, un affluent du grandiose Saint-Laurent, et, quoiqu'on fût en juillet, les nuits étaient plus que fraîches : « Dîner, coin du feu, lit. Hélas! le lit n'est pas la fin! Il a gelé cette nuit et la provision insuffisante de couvertures a été terrible! Je me suis éveillée à une heure, me suis habillée complètement et me suis recouchée, mais non pour dormir. J'ai grelotté jusqu'à quatre heures et à cette heure matinale, ce dimanche matin, on aurait pu me voir assise dehors, près d'un grand feu; sur ma droite une tente où dort mon amie lady Harriet Fletcher; derrière moi une cabane en

bois où sommeillent mon mari, mon frère et le colonel Fletcher ; à gauche une section de tente d'où émergent les pieds d'hommes endormis; un homme éveillé soigne mon feu; un chien est couché auprès; la rivière coule à l'arrière-plan. Au milieu de ce tableau, l'on peut me représenter lisant un roman ; la forêt vierge s'étend de tous côtés autour de moi. »

Ces « campagnes de pèche » donnent lieu à de jolis récits et à de pittoresques tableaux. Après une longue lutte avec un antagoniste aussi volumineux qu'obstiné, lady Dufferin, debout dans son canot, soutenue par deux hommes et les genoux pressés contre une barre transversale, déclarait qu'elle ne recommencerait pas volontiers cette petite partie! Son ennemi pesait 26 livres (le plus gros saumon pris cette année-là!); elle était néanmoins très fière et ses compagnons donnaient aussitôt au champ de bataille sans nom celui « d'Etang de la Comtesse ». (Lord Dufferin n'avait pas encore reçu le titre de marquis.)

Ce n'est pas sans cause que lady Dufferin parle des travaux cC Hercule qu'elle et son mari sont tenus d'accomplir! Le Dominion est immense, de nouvelles provinces y sont annexées dans l'Ouest et dans le Nord; il est du devoir des représentants de la Reine d'aller partout, de tout voir et de se montrer sans cesse. Les heures sont tellement comptées sur la route, que souvent on s'habille en wagon ou à bord, avant de descendre à terre. Les émotions de la première femme de chambre, Mme Dent,sont vraiment divertissantes. « Chaque journée sur le yacht diminue de je ne sais combien de livres (sterling) la valeur de la garde-robe de milady, » dit-elle. Elle n'est pas commode Mme Dent; elle dit très carrément son fait à Milady, qviand les belles toilettes sont trop maltraitées; elle tient la dragée haute aux officiers qui mettent du désordre dans la maison. Milady a peur d'elle, mais l'apprécie à toute sa valeur, et quand Mme Dent exaspérée finit par lui donner congé, elle se fait très humble pour l'apaiser!

Les tournées officielles du couple vice-royal dans les provinces de l'Ouest, de la côte et du Nord ont un grand intérêt, au point de vue du développement rapide de cette vaste colonie; il s'est bien accentué depuis et lady Dufferin trouverait des changements extraordinaires sur les bords de la Rivière-Rouge, des lacs Winnipeg et Maniloba, bien des villes nouvelles et des terrains transformés. La ville de Winnipeg, qui n'avait alors que quelques années d'existence, témoignait déjà de l'esprit d'entreprise qui allait en faire un centre important; aujourd'hui c'est une sorte de capitale, où l'on arrive en chemin de fer, qui contient 50 000 habitants et jouit de tous les raffinements modernes. « Jamais, disait lord Dufferin pendant une de ses tournées, le chef d'un gouvernement n'a traversé un pays si satisfait du présent, si plein de promesses pour l'avenir. » Toutes ces promesses sont en voie de réalisation, depuis les forêts du Nord, les mines de

l'île du Prince Edward, les beautés sauvages de la Nouvelle-Ecosse, jusqu'aux fermes plantureuses des Lacs ; depuis les vergers de Niagara jusqu'au terres des chasseurs de Nipigon !

Que de types variés défilent devant le lecteurdc lady Dufferin ! L'Indien aux longs cheveux noirs dans un filet couronné de plumes d'aigle, vêtu, pardessus les pantalons à l'européenne, d'une tunique de drap rouge brodée de verroteries et ornée de queues d'hermine, drapé artistement dans une longue couverture bleue et portant au cou un collier de griffes d'ours ! Le trappeur de la baie d'Hudson, le colon moderne et Go a head qui frappe familièrement dans la rue sur l'épaule de lord Dufferin se promenanl avec sa femme et lui dit : « J'aime a vous voir comme ça, sans cérémonie au milieu de nous ». Le descendant des conquérants français, si fidèle à toutes ses traditions, parlant la belle langue du xvue siècle, chantant les chansons d'autrefois, catholique fervent, ne se mêlant pas à la race anglosaxonne protestante, aimant son clergé, ses nombreux couvents auxquels la vice-reine témoigne toujours beaucoup de bienveillance et où le gouverneur général peut pénétrer, même s'ils sont cloîtrés, car on lui a conservé ce privilège des anciens rois de France; enfin le Yankee secet affairé, et sa compatriote qui se présente sous tant d'aspects divers, les uns charmants, les autres que l'on croirait empruntés à « Punch ». En voici une dont la description prouve que la bonté de lady Dufferin n'atténue pas chez elle l'esprit et le sens du ridicule. Elle la rencontra un jour à New- York, dans un dîner. « Elle était juste comme une Yankee de comédie, » nous dit-elle. Elle annonça d'abord qu'elle avait dit à son mari qu'elle ne porterait pas son deuil, attendu qu'elle avait l'intention, si elle le perdait, de se remarier aussi vite que possible après sa mort. Ensuite elle m'informa, d'un air gai et léger, qu'elle avait eu des convulsions tous les dimanches depuis janvier, excepté aujourd'hui pour la première fois. Puis elle me conta ses ennuis domestiques et comme quoi elle avait dû appeler un « policeman » pour faire sortir sa cuisinière de chez elle. Elle en était là, quand une personne plus fashionable s'approcha et insista pour me parler « opéra ». Avec cet « humour » facile et sans méchanceté, lady Dufferin conte à merveille les incidents drôles.

Comment, au milieu de ces « travaux d'Hercule », elle réussit à s'occuper beaucoup de sa famille, de ses enfants (elle en a même deux ou trois nouveaux pendant son séjour agité au Canada !), de leurs plaisirs, de leurs fêtes, c'est un mystère inexplicable. Elle leur fait apprendre des comédies, elle a des fêtes de Noël idéale*, elle surveille leur santé, leur éducation, leur toilette, leurs diverses installations, bref on peut lui appliquer en toute vérité cette expression consacrée : il y a des grâces d'état ! c'est même la seule explication qui se présente.

Si la vie de lady Dufferin au Canada était un tourbillon, aux Indes c'était un cyclone; on se fatigue à la suivre rien qu'en imagination. Mais elle semble avoir le génie de l'organisation dans l'emploi du temps, comme dans les arrangements de l'intérieur. Sa première pensée, en arrivant, est toujours de donner le plus possible à sa résidence ce qu'elle appelle « l'air du home » ; elle démeuble, remeuble, change la destination des appartements, le tout à la satisfaction générale et à la sienne en particulier. Habillée ù 8 h. 1/2, elle déjeune à 9 heures, s'occupe de sa maison pendant la matinée, sort à 3 h. 1/2 après le lunch, dîne à 8 et reçoit le soir de vingt à dix-huit cents personnes, selon les circonstances. Les exigences de sa situation ressemblent à celles d'une souveraine : levers, revues, inaugurations, cérémonies et réceptions de toutes sortes lui imposent des devoirs sans cesse renaissants, dont elle ne paraît pas accablée. Elle jouit de tout avec une franchise et un entrain charmants. Sa villa de campagne à Barrackpore, près de Calcutta, la ravit par la beauté de ses pelouses, de ses roses, de ses volubilis bleus, de son gigantesque banyan et de ses adorables orangers, dont l'un couvre tout le balcon où elle écrit. « Souvenez-vous, dit-elle, que nous sommes au cœur de l'hiver. Il me semble pourtant qu'il fut un temps où je patinais en janvier et où une jaquette et un bonnet de fourrure étaient indispensables à mon bien-être; aujourd'hui il me faut prendre des précautions contre le soleil, porter un chapeau de feutre doublé et ne jamais quitter mon ombrelle blanche. Je peux dire, en toute franchise, que ces deux températures extrêmes m'ont également plu. J'ai aimé le Canada avec ses hivers rigoureux, comme j'aime l'Inde avec ses hivers ensoleillés. »

Quel heureux caractère !... Dans ce lieu de délices qui est son délassement, où elle monte à cheval et à éléphant, où elle prend de l'exercice et joue avec ses bêtes et au lawn-tennis, elle n'a qu'un regret : ne pas en faire jouir tous ceux qu'elle aime. Puis elle rentre à Calcutta pour recevoir des prince» de tous pays, donner des diners de cent couverts, visiter des hôpitaux, présider des distributions de prix à des petites filles indigènes qui l' intéressent passionnément ! Elle trouve ces petites Indiennes extrêmement séduisantes; elles ont l'air de petites miniatures de femmes avec leurs cheveux relevés, les mousselines de toutes nuances qui les enveloppent, leurs petites têtes couvertes de bijoux, leurs colliers, leurs bracelets aux poignets et aux chevilles, leurs boucles d'oreilles et leurs anneaux dans le

nez ! Quelquefois la tête tout entière et les oreilles sont cachées sous des ornements d'or... Il y a quelque chose de triste à donner une poupée aune pauvre petite créature qui peut, à toute heure, tomber entre les mains d'une belle-mère acariâtre ou d'un vieux mari ; ou encore être condamnée, après un précoce veuvage, à une existence de paria pour le reste de sa vie !

Il n'est pas en effet de pays prétendant à un certain degré de civilisation où la femme soit plus odieusement traitée qu'aux Indes. Autrefois on forçait la veuve à se brûler; depuis que la loi anglaise l'a défendu, on se contente de la martyriser par le mépris.

L'amélioration du sort de la femme a été la pensée constante et l'œuvre maîtresse de lady Dufferin pendant la vice-royauté de son mari; c'est par les résultats accomplis déjà et par la préparation de l'avenir que son nom vivra. Ses efforts ont eu un double but : développer l'éducation, apporter un secours efficace aux souffrances inouïes infligées depuis des siècles à cent millions et plus de créatures humaines. Quand on considère que la population des Indes est de 250 millions d'êtres répartis entre 117 Etats, parlant 106 langues ou dialectes et différant de race, de religion, de coutumes et même de costumes, on comprend combien il est difficile d'exercer une influence quelque peu générale Pour répandre l'instruction, lady Dufferin trouva les premières difficultés vaincues par l'œuvre des Zenanas ; elle s'appliqua de tout son pouvoir à en seconder les efforts.

Mais ce qui fut sa création, ce qu'elle a le droit d'appeler comme elle le fait : son œuvre ou plutôt l'Œuvre, c'est celle dont elle présentait au début le projet dans les termes suivants : « Former une association nationale, avec un comité central, une caisse centrale aussi, ayant des branches dans tout l'IIindoustan et des comités locaux pour donner une éducation médicale aux femmes de bonne volonté, procurer des soins médicaux et des remèdes, et fonder des hôpitaux de femmes dans tous le pays. » On conçoit à quoi point l'entreprise était gigantesque, lorsqu'on se rappelle q\îe jamais un médecin n'était entré dans un Zenana et qu'aucune femme n'avait pu en sortir pour se faire soigner. Les malheureuses en étaient réduites à leurs propres ressources, ou pis encore, à la soi-disant science de femmes ignorantes et superstitieuses.

Il y avait bien déjà aux Indes quelques doctoresses étrangères, mais le but de « la caisse de lady Dufferin» était d'en former un aussi grand nombre que possible parmi les indigènes, afin de procurer les secours médicaux à toutes les femmes.

La souscription ouverte réussit rapidement; on comprend vite, comme le disait lord Randolpli Churchill, que « ce serait une des plus importantes réformes sociales parmi toutes celles qui marqueront le règne des Dufferin ». Et en effet, comment la culture intellectuelle nécessaire pour

atteindre le but pourrait-elle manquer d'agir sur le moral en môme temps que sur le physique?

La Reine prit l'œuvre sous son patronage; elle fut déclarée d'utilité publique; tous lesRajahs éclairés, toutes les Maliaranees ou princesses indiennes capables d'apprécier le bienfait qu'on offrait à leur sexe, s'empressèrent d'envoyer des sommes considérables et aussi de fonder des hôpitaux, des dispensaires et des écoles de médecine pour les femmes, dans les diverses parties de l'Empire. La réussite de l'Œuvre devint désormais l'intérêt dominant dans la vie officielle de lady Dufferin. Pour elle, ainsi qu'elle l'écrivait à sa mère, elle se fit homme d'affaires; elle eut, à côté de son joli salon rose, un cabinet spécial où elle tint les comptes, reçut les renseignements, dépouilla la correspondance, rédigea les rapports. Partout où elle passait, son premier soin était de réunir les comités locaux, de visiter les écoles des missions du Zenana et les collèges de doctoresses, les hospices pour les femmes et les dispensaires. Plusieurs portèrent son nom.

Quant à la bonne volonté des étudiantes indigènes, elle dépassa toutes les espérances, de même que la vivacité de leur intelligence. Le jubilé de la Reine fut une excellente occasion, pour tous les princes ralliés ou soumis, de témoigner leur zèle. Chaque année, une assemblée générale, présidée par lord Dufferin, recevait le compte rendu de toutes les opérations et lorsqu'elle partit, lady Dufferin laissait 1 250 000 francs en caisse, un nombre considérable d'institutions en pleine activité, l'idée nouvelle entrée dans les cœurs et dans les esprits, et la sollicitude de ses successeurs, forcée, en quelque sorte, de continuer ce qu'elle avait s', bien commencé. La sienne s'était étendue aux enfants autant qu'aux femmes. 11 y a tant à faire pour eux dans cette immense population ! L'école l'attirait autant que l'hospice. Elle aimait à présider les distributions de prix, à donner des fêtes aux petits déshérités. Lors du jubilé de la Reine, elle réunit sept cents enfants des écoles à sa résidence de Rarrackpore, et certains détails peuvent donner une idée des difficultés que rencontre le gouvernement dans ce pays habité par tant de races et de castes. « Il y en avait de toutes les religions, raconte lady Dufferin, ce qui avait nécessité des organisations très variées. Il y avait des petits chrétiens auxquels il était permis de manger de tout; il y avait d'autres chrétiens qui ne pouvaient manger du gâteau qu'à la condition qu'il leur fût permis de le couper eux-mêmes ; il y avait des Indiens et des musulmans qui ne pouvaient s'asseoir à la même table, mais qui, dans des coins différents du parc, mangeaient les mêmes mets, servis de la même manière. Ceux-ci avaient chacun une natte pour s'asseoir, une feuille de bananier qui leur tenait lieu d'assiette et buvaient de l'eau que leur versait un Rrahmin de haute naissance.

«■ On nous avait priés de ne regarder le pique-nique hindou qu'à une distance respectueuse, qui avait été déterminée par une chaise préparée pour moi, à environ douze mètres de l'endroit où se tenaient les enfants. »

A la place des enfants, qu'on suppose des hommes, et les mêmes nuances appliquées à une foule de détails, l'on comprendra combien sont nombreux les étueils auxquels peuvent se heurter les Européens.

Lady Dufferin, préoccupée du dénûment de tant de pauvres petits êtres, fonda aussi, pendant l'avant-dernière année de sa résidence à Simla, un ouvroir à l'instar de ceux d'Angleterre, et lors de la dernière distribution, elle se réjouissait des résultats obtenus; « nous avons eu, disait-elle, plus de mille vêtements neufs à partager entre les quatre établissements pour lesquels nous travaillons ».

Nous nous sommes étendus sur ce chapitre de la bienfaisance, parce qu'il nous a paru instructif au point de vue de l'heureuse et considérable influence que peut exercer la compagne d'un vice-roi, dans des questions autres que celles de simple apparat.

En ce qui touche la représentation et les devoirs de son rang, lady Dufferin fit preuve d'autant de conscience et d'activité que dans son rôle de providence officielle, et c'est par ses courses en tous sens, dans l'Empire confié au gouvernement de son mari, qu'elle prend sa place, et une place toute spéciale parmi les voyageuses. Gourant sans cesse, de l'est à l'ouest et du nord au sud, elle voit beaucoup, malgré les entraves que lui impose sa situation, elle observe finement, sent avec délicatesse, jouit avec gaîté et raconte avec charme.

Quelle vie fatigante, en dépit des merveilles accomplies par ce précieux lord William Beresford, le premier écuyer, qui a le génie de l' organisation, fixe, pour chaque journée de voyage, le parcours, les cérémonies, les entrevues, réceptions, fêtes, excursions, dîners, déjeuners, thés, ne laisse rien au hasard, prévoit toutes les éventualités, et présente, chaque matin, aux augustes voyageurs le programme de leur journée! Ces déménagements perpétuels, avec une nombreuse famille et une suite de cent serviteurs au minimum, n'en sont pas moins très énervants; on se découragerait volontiers en se demandant : A quoi bon faire de jolies iuslallations, dont on doit jouir si peu! Cela pourrait s'appeler la tribulation des grandeurs! « Bien des gens, dit lady Dufferin, ne font de gran.l- déplacements que deux ou trois fois dans leur vie; nous, c'est quatre fois par an ! »

Et elle ne compte pas les voyages en dehors des déplacements réguliers. Et les choses, les papiers, lettres, notes, photographies s'accumulent si vite! Des caisses, et encore des caisses! Et, dans deux ou trois mois, il faudra les remplir et les vider de nouveau! Lors de son départ des Indes, lady Dufferin ne trouva qu'uo moyen de sortir du chaos : elle décréta que les quatre coins de sa chambre, et ensuite de son salon, représenteraient Rome (où elle allait), Londres, Clandehoye (son château en Irlande), et Calcutta ; on y entassait les objets destinés à chaque endroit, et on les emballait ensuite.

Chaque année, la saison des grandes chaleurs approchant, on partait pour Simla, le plus fameux, le plus « selcct » sanatorium du monde britannique, conquis à grand'peine sur les rochers de l'Himalaya. « C'est le plus drôle d'endroit qu'on puisse rêver, disait la vice-reine, en exprimant sa première impression au sujet de sa demeure : derrière la maison, un mètre de terrain plane, terminé brusquement par un précipice; devant, juste la place d'un jeu de tennis et un autre précipice. Les aides de camp, dans leurs bungalows, sont perchés sur les pentes les plus escarpées, au risque de glisser, maisons, gens, etc.; chaque jour, en venant dîner, ils courent les plus grands dangers. Marcher, monter à cheval, aller en voiture (il n'y a qu'une route carrossable) me paraissent des exercices auxquels on ne peut se livrer ici qu'au péril de sa vie. » On n'arrive à l'église qu'en chaise à porteur ou à cheval et c'est fort étrange de voir des femmes bottées, éperonnées, gagner leur place en relevant leur jupe d'amazone.

Quant au calme de ces soi-disant périodes de repos, voici un résumé qui peut en donner la mesure : douze grands dîners et vingt-neuf petits, en tout six cent quarante-quatre convives reçus; un grand bal, deux bals costumés, dont un pour enfants (des amours ! s'écrie l'aimable amphitryonne), six sauteries, deux garden-parties, deux soirées; total : cinquante-quatre réunions en cinq mois et, pour la moindre réception officielle, visite de rajah ou autre, l'étiquette dans toute sa splendeur; on avait même hissé à grand'peine jusqu'à Simla les deux lourds trônes d'argent, dont les bras reposent sur des lions en or et sur lesquels lord et lady Dufferin devaient s'asseoir dans les grandes occasions. A tout cela il faut, bien entendu, ajouter les invitations acceptées.

Il y avait néanmoins des journées dans la montagne, des plaisirs presque champêtres dont lady Dufferin jouissait franchement. A un certain moment, la mode à Simla fut d'installer de petits rochers sur ses fenêtres; c'était à qui aurait les plus artistiques avec les plus jolies plantes. « J'adore ces plaisirs campagnards, écrivait la vice-reine; j'adore me bien salir les mains en déracinant une plante, l'emporter dans un panier et l'installer sur mon rocher : les fougères, en ce moment, sont admirables et il y en a

des variétés infinies. » Une autre distraction, c'était d'aller inspecter les travaux de la nouvelle résidence que l'on construisait pour la cour et dont

Simla, vue prise du mont Djalio.

lady DufTerin ne jouit que deux ou trois mois avant son départ; celle qu'elle habitait était vraiment insuffisante et sans autre vue qu'un enchevêtrement de montagnes qui devenait oppressif à la longue, exaspérant,

selon l'expression de la marquise. Lord Lytton, avant de quitter les Indes, avait choisi un site charmant, d'où l'on voyait plus d'espace et qui permettait« de rêver de liberté ». Tout est si resserré à Simla et Les résidences sont si haut perchées au-dessus les unes des autres, qu'aux détours des chemins les hahitants des villas placent de petits poteaux indicateurs qui préviennent les visiteurs de leur sortie et leur épargnent la montée mutile!

Lady Duflerin et ses filles montaient donc à leur future demeure et, pour se rendre compte de tout, exécutaient de véritables tours de force, les escalades les plus dangereuses, franchissaient des abîmes béants sur de simples planches, gravissaient des escaliers sans rampe et s'amusaient à voir travailler les ouvriers, mais surtout les ouvrières, des jeunes tilles couvertes de colliers, de bracelets, de boucles d'oreilles, en pantalon de toile, en longs voiles flottant sur le dos, qui transportaient sur leur tôte de grands vases de terre remplis de mortier! Elles circulaient avec des attitudes d'impératrices et semblaient aussi à l'aise sur le toit que sur le sol; c'étaient, en vérité, de pittoresques maçons.

Un moment assez dur à passer à Simla est celui de la mousson, qui dure plusieurs semaines et pendant laquelle la pluie est diluvienne. « Je ne peux comparer Simla qu'à l'arche de Noé, disait alors lady Duflerin, et j'éprouve la plus grande sympathie pour M. et Mme Noé et leurs aides de camp, lorsque je songe qu'ils sont restés enfermés dans leur boite pendant cinquante jours et même plus! Comme ils devaient haïr cet éternel bruit de la pluie sur leur toit et contre leurs murs! Comme ils devaient être fatigués de parler de leurs animaux! » Lady Dufferin avait d'autres distractions : elle apprenait l'hindoustani !

En suivant la vice-reine dans ses voyages officiels, c'est vraiment le pays de Shahabaham qu'on visite. Il y aurait de quoi aveugler des yeux qui ne connaîtraient que l'atmosphère opaque et le luxe plus raffiné peutêtre, mais relativement incolore, de l'Occident. Pour ces princes et ces populations habitués aux orgies de couleur, aux ruissellements d'or et de pierreries, il faut que l'entourage du pouvoir étranger se mette au diapason et que ses représentants affectent les apparences d'êtres supérieurs à toutes les menues besognes de la commune humanité; on ne doit pas supposer qu'ils puissent ramasser leur mouchoir eux-mêmes. Aussi quelle domesticité! Quelle complication de l'existence ! Bien entendu, on ne sort qu'avec

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