MADAME HOMMAIRE DE HELL
dans une sorte d'ivresse morale et de rêve, croyant vivre au temps des premiers Khalifes. La peste elle-même fut impuissante à la désillusionner; peut-être lui trouva-t-elle un air moyen âge qui complétait le tableau.
Après Constantinople, elle vit Odessa, la ville russe par excellence, coquette, cosmopolite, d'autant plus animée à ce moment-là, que la famille impériale y passa quelques jours et fut prétexte à des fêtes dont la couleur locale ravit l'étrangère; elle fut surtout frappée du caractère original et grandiose de la musique sacrée, du charme, de la grâce distinguée et de la futilité des dames russes, tout occupées de toilettes et de danse.
Les travaux de M. Hommaire le conduisirent d'abord dans les steppes de la mer Noire, arides, tristes et sévères partout ailleurs que sur le bord des rivières, où, grâce à l'initiative d'un Français, M. Rouvier, on les avait transformées en riches pâturages pour l'élevage du mouton.
Notre voyageuse est par-dessus tout paysagiste; la nature exerce sur elle des séductions irrésistibles, qui se traduisent par la description pittoresque des contrées qu'elle traverse. Elle ne s'intéresse pas moins à ceux qui les peuplent, à leurs mœurs, à leurs coutumes. On retrouve dans ses pages l'organisation sociale qui existait avant l'abolition de l'esclavage. Si la vieille noblesse devenait déjà impuissante devant la marée toujours montante de la petite noblesse, conférée pour toutes sortes de services et répartie entre quatorze classes, que doit-elle être aujourd'hui? Mme Hommaire de Hell nous montre dans la Petite-Russie une population inculte, uniformément vêtue, l'hiver, de peaux de mouton auxquelles les femmes substituent, l'été, une jupe courte et plate et une casaque eu cotonnade.
Là, le beau sexe est masculin ; les femmes, mariées à quinze ou seize ans, assujetties par la paresse des hommes aux travaux les plus durs, sont vieilles bien avant le temps, ont les membres virils, les traits hardis, le teint hâlé, la voix rude et ne dédaignent pas plus les liqueurs fortes que leurs seigneurs et maîtres. Les jours de fête, plus d'un couple roule dans un fossé et ne regagne le domicile conjugal qu'après un long délai. Or ces fêtes sont presque toutes religieuses, si l'on peut appeler ainsi l'adoration à peu près exclusive des images et le culte des plus grossières ou des plus enfantines superstitions. Insouciant et gai, travaillant par nécessité, sans jamais songer à l'avenir, le Petit-Russien subit l'influence d'un clergé paysan, ignorant, aimé, besogneux, rampant devant la noblesse, vendant l'absolution pour faire vivre sa famille. Le carême est pour lui une source d'abondance.
Les voyageurs assistèrent aux fêtes de Pâques, pendant lesquelles la noblc-se. assez pou large le reste de l'année, ouvrait toutes grandes ses portes et sa table ; ils prirent place à an déjeuner pantagruélique, à la
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distribution universelle des œufs peinte <•(, plaisir plus problématique, :mx embrassades générales, plus fraternelles qu'agréables, Cette peinture des
œufs fait vivre un grand nombre d'artistes spéciaux qu'on appelle pour la circonstance et dont l'imagination s'exerce ad libitum.
Le déjeuner en question fut béni par le pope, <lévoré avec gloutonnerie et suivi de jeux d'escarpolette, de danses aux accords de l'orgue de Barbarie et surtout d'ivresse. Mais il n'y eut ni cris, ni rixes; l'esclave restait esclave, même après boire.
Pendant le repas, des jeunes filles chantèrent des chœurs avec un art qui surprit les hôtes étrangers etleur parut mériter mieux que la distribution traditionnelle de noisettes.
Ces chapelles n'étaient pas rares alors; tout grand Beigneur transformait en musiciens un certain nombre d'esclaves des deux sexes, de même qu'il formait des médecins, des ingénieurs, des lecteurs, des comédiens, des négociants. Ceux-ci pouvaient s'enrichir; ils restaient dépendants du maître, s'il ne lui convenait pas de les affranchir.
Quant au paysan, il jouissait d'un bonheur négatif et matériel; la subsistance, la chaumière (l'isba), le chauffage, certains soins lui étaient assurés pour la vie. Celui des domaines impériaux, presque libre dans la pratique et bien pourvu, aurait fait envie à plus d'un de nos laboureurs.
Ainsi que le dit judicieusement Mme Ilommaire de Hell, « pour bien juger ce qui touche aux peuples étrangers, il faut voir les choses avec les yeux que donnent à chacun l'éducation qu'il reçoit et les mœurs au milieu desquelles il vit ».
C'est ce qu'elle s'efforce de faire en enregistrant, sans trop s'étonner, des choses très opposées à toutes les idées de notre civilisation.
C'est ainsi qu'elle constate sur les rives du Dnieper, dans les maisons les plus riches, l'absence absolue du confort. A Doutchina, elle voit tout ' • monde, y compris la belle jeune fille du Maréchal-Gouverneur, dormir par terre, roulé dans un manteau! En revanche, on a des équipages superl à quatre chevaux, de grands salons meublés avec luxe, des billards, des pianos, des toilettes merveilleuses, des gouvernantes suisse-, qui ne donnent aucune instruction solide; on ne l'accepterait pas!
Plus elle se plongeait dans l'immensité Tartare-Mongole, plus la voyageuse en subissait l'étrange fascination, a Cette période de ma vie au milieu des steppes, a-t-elle dit, m'apparait sous un jour si calme, si doux, si serein, que son seul souvenir m'attendrit profondément... A mesure que je m'accoutumais à la grandeur tranquille du désert, je comprenais l'amour passionné du Kaluiouk pour cette immensité admirablement fleurie une partie de l'année. »
De temps à autre on rencontrait un village de nomades, composé de
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tentes faites de ce feutre si épais, si imperméable, m chaud, qu'île fabriquent eux-mêmes et qui délie toutes les intempéries. Nos voyageurs en faisaient forcement usage loin do villes. Le soir, assis à l'entrée de leur abri, ils pouvaient contempler, sur les rives du Don ou du Dnieper, couchers de soleil si nouveaux, si saisissants pour eux. « Aucun obstacle n'interceptait les rayons de l'astre à son déclin; il illuminait la terre entière, puis aussitôt qu'il touchait l'horizon, la nuit tombait avec la rapidité d'un changement à vue: c'était grave, solennel et fantastique. A l'autre extrémité de l'horizon, la lune rouge, large, éclatante, telle qu'on la voit surgir de la nui. montait majestueusement vers le zénith et remplissait déjà une partie du ciel d'une lueur douce et mystérieuse La plu- grande ni" de la steppe était encore dans l'ombre, tandis qu'une frange dur marquait les limites de l'espace et de la terre. »
Certain soir, après avoir traversé un haut plateau, la petite caravane aperçut tout à coup, en descendant le versant opposé, un grand campement de tziganes d'un aspect si sauvage, qu'on en fut effrayé; à la lueur des feux on distinguait de hideuses vieilles femmes à l'aspect de sorcières autour de leurs chaudrons, quelques beaux vieillards et des jeunes filles aux cheveux épars, aux yeux de flamme qui, voyant l'air effarouché des étrangers, se mirent à chanter des airs très doux, pour les rassurer.
Bientôt on atteignit Rostof, centre de tout le commerce de l'intérieur
de l'empire avec la mer d'Azof et une grande partie du littoral ru le
,1a mer Noire. Puis ce fut Nackhitschevan, la blanche ville arménienne, orientale avec ses bazars, son architecture et ses belles figures asiatiques, ses femmes voilées, ses marchands accroupis sur leur comptoir, vendant les bijoux d'argent qu'ils fabriquent si bien et leurs belles selles. Les Arméniens, cosmopolites, industrieux, intelligents, économes, commerçants, conservent partout les mêmes mœurs et les mômes usages.
Entre les villes, fort espacées, il n'y a que les steppes sans routes, et à cette époque on ne tirait pas encore parti de ces belles votes naturelles Dnieper et le Dniester; le bois était très rare; de loin en loin on cultivait les céréales; cà et là on élevait du bétail, et partout des chevaux.
Un trait distinctif des cosaques, c'est la piété; en approchant de Novo- Tscherkasb, leurcapitale, les voyageurs virent avec étonnement une longue file de petites voitures remplies de femmes, toutes vêtu.- pareillement; c'étaient des pèlerines allant visiter un sanctuaire célèbre. La population, peu en rapport avec l'étendue de la ville, était remarquable par sa beauté, et, pour des Français, par ses sympathies pour notre pays et SOU admiration inattendue pour Napoléon. Sous le plus humble toit ou voyait >"U portrait.
Etrange pays, absolument soumis à l'organisation militaire, OÙ l'on ne
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permettait pas qu'il y eût plus de 500 négociants, où l'on neutralisait, autant que possible, les ressources d'une nature qui eût été volontiers prodigue! La culture de la vigne réussit immédiatement et presque sans effort; lors du premier partage des terres, en 1841, on accorda 30 hectares à chaque homme libre, 15 à chaque esclave; ce fut le dernier coup porté aux vieilles institutions indigènes. Dès 1842, 4514 vignobles produisirent 82 500 hectolitres de vin; le raisin se vendait trois roubles les cent kilos.
Sur le cours du Don, les hameaux cosaques présentaient un aspect de bien-être et de propreté ; partout, dans les petites maisons, à côté de la grande salle où vivait la famille, se trouvait une pièce plus petite, tendue de papier peint, ornée d'images, et réservée aux voyageurs; nulle part l'hospitalité n'a de droits plus sacrés.
Les rives du Volga sont tristes; des dunes de sable, soulevées par un vent brûlant, font pressentir les déserts qui environnent la mer Caspienne ; pas de vie, des teintes uniformes, des villages misérables, où tous les hommes sont soldats, ce qui rend toute culture impossible.
Mais l'Empire Russe n'est que contrastes. Voici tout à coup Sarepta, la jolie petite ville allemande, avec ses pignons, ses arbres fruitiers, ses fontaines, ses promenades, sa propreté, son bien-être, son heureuse population, son industrie, son commerce, ses beaux-arts, sa sociabilité; c'est un lève! Une colonie morave y a importé le travail; on n'y connaît pas la misère ; chaque maison est une petite fabrique : tout le monde est à l'œuvre ; le soir on est gai ; on fait de la musique, on danse. Quarante sœurs moraves, vertueuses et laborieuses, enseignent toutes sortes d'ouvrages aux jeunes filles.
En 17G9, cinq frères de cette secte vinrent fonder la petite colonie qui depuis a prospéré, mais sans réussir à faire beaucoup de prosélytes dans le pays.
Là, M. et Mme Hommaire de Hell traversèrent le majestueux Volga qui a 600 lieues de parcours et aussitôt ils se trouvèrent plongés dans les immenses plaines Khirgises et Kalmoukes unies comme l'Océan.
La route vers Astrakan était pénible et dangereuse; le sol ondulait au moindre vent; tantôt les chevaux marchaient dans l'eau, tantôt les sables envahissaient de nouveau le chemin. Le sol salé s'abaissait en approchant d'Astrakan; partout on rencontrait de petits étangs où abondaient les pétrels et les oies sauvages.
Soudain un bruit insolite frappa les oreilles des voyageurs; ils crurent être les jouets d'une illusion; était-il possible que dans ces régions perdues, sur le sauvage Volga, la vapeur eût fait invasion? Oui, c'était bien un lourd steamer qui sillonnait le fleuve et transportait une foule en liesse au château d'un prince de la contrée. Bientôt parurent de jolies
i.ks i; K a nui: s voyagetses.
îles, puis Astrakan, ['Étoile du désert, fière et solitaire sur son magnifique Volga, avec ses forts, ses églises, ses flèches et ses coupoles, la ville asiatique où le |)lus charmant accueil attendait nos Français.
En 18î.rj, un prince indigène nommé Tumène, avait levé, à ses frais, un régiment qu'il avait conduit jusqu'à Paris. De retour dans son pays, ce sectateur du Grand Lama, pieux et ascétique, mais artiste ri magnifique, s'était fait construire, dans une île enchantée, unpalai- splendide de style chinois et là il exerçait une hospitalité grandiose. Le steamer entrevu portait clie/. lui une foule d'invités pour des fêtes renommées; les étrangers se désolaient déj à de les avoir manquée*, lorsque le vieux prince leur fit
Kibitka ou lento kaimoufce.
savoir qu'il recommencerait pour eux. Entré à Paris en ennemi et en conquérant, il en avait emporté un souvenir plein de séduction, qui le rendait particulièrement aimable pour les enfants do la France. Ses hôtes nouveaux furent donc transportés au palais magnifique don! les galeries à jour, les colonnettes élégantes, les toits recourbés les ravirent, maïs donl l'intérieur, trop européen dans son ameublement luxueux, les désappointa : ils n'étaient pas venus si loin pour cela. Four dépit ne dura pas Ion. la couleur locale allait abonder.
La belle-sœur du prince, qui l'aidait à faire les honneurs de *.i résidence, habitait, l'été, sa kibitka ou demeure indigène; les étrangers y furent introduits. Une portière soulevée, ils se trouvèrent dans une \ pièce circulaire, éclairée seulement par le haut cl toute tendue de -