MADAME I10MMAIRE DE HELL
rouge qui jetait sur choses et gens sa teinte chaude. Sur une sorte de trône, parée comme une idole, la princesse était assise. Sa taille était belle, ses dents blanches, sa peau brune et fine, mais ses yeux obliques et ses pommettes saillantes révélaient la Tartare. Elle portait une robe de riche étoffe persane, toute galonnée d'argent et recouverte d'une tunique en soie légère descendant jusqu'aux genoux et ouverte sur le devant ; le corsage, plat et montant, était entièrement brodé d'argent et de perles fines ; une cravate en batiste blanche était retenue par une épingle en diamant. Deux magnifiques tresses de cheveux noirs tombaient sur sa poitrine; elle était coiffée d'une toque jaune, carrée comme celle de nos juges et bordée* de fourrure noire. C'est du reste la coiffure universelle. Une chaîne d'or, enlacée à ses tresses, passait sur la poitrine pour se rattacher aux anneaux des oreilles. Des mitaines noires et un mouchoir de batiste brodée, garni de dentelle, gâtaient un peu cet ensemble exotique.
Après s'être laissé contempler quelques instants, la princesse descendit de son trône et, de la meilleure grâce du monde, vint au-devant dos étrangers, les fit asseoir près d'elle et lia conversation avec eux.
Des femmes, assises sur leurs talons, l'entouraient; elle désigna une jeune fille et lui donna l'ordre de danser. Gomme dans tout l'Orient, c'était plutôt une pantomime qu'une danse, accompagnée d'une musique douce, lente et assez monotone à la longue. La danse des hommes fut au contraire animée, impétueuse, avec des gestes de maîtres impérieux.
Quand on eut passé des gâteaux, des confitures et des rafraîchissements sur de riches plateaux, on conduisit les hôtes aux haras, où ils furent fortement émotionnés et en même temps émerveillés. Au moyen d'un lasso on captura un jeune étalon; une lutte épique s'engagea entre lui et un Kalmouk et la hardiesse, la souplesse, le courage de l'homme dépassèrent tout ce que des Européens auraient pu imaginer. C'étaient des bonds, des enroulements, des cris sauvages à donner le vertige; mais quelle fut leur stupeur lorsqu'ils virent la même lutte engagée par un enfant de dix ans et ne cesser que lorsqu'on le jugea suffisamment fatigué; il n'avait pas faibli un instant. La scène aurait pu être chantée par un Homère !
Le dîner qui succéda à* ces réjouissances fut splcndide, moitié russe, moitié français, servi dans de la vaisselle plate, arrosé des meilleurs vins de France et d'Espagne, de Champagne surtout. On porta des toasts à l'empereur de Russie et au roi Louis-Philippe.
Le lendemain, nouvelle scène caractéristique. Une calèche, arrêtée au bas des degrés de marbre, enleva les étrangers pour les conduire à la pagode du prince, desservie par trois cents prêtres; on y fut accueilli par le plu-; assourdissant, le plus épouvantable charivari tiré d'instruments formidables; ni mesure, ni accord, ni mélhode; rien qu'un tintamarre sauvage
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accompagnant des rites incompréhensibles, célébrés par des prêtres en
costumes baronnes, où le jaune dominait. Une promenade dans l'île charmante calma les nerfs des malheureux auditeurs.
Un autre joui ce fui une visite àla belle fauconnerie, semblable à celles de nos pays au moyen âge (qui elles-mêmes avaient éf •'• rapportées d'Asie parles croisés); puis la chasse très mouvementée d'un faucon jeune e* ardent contre un gros héron grisetdes oies sauvages. Les fêtes succédaient aux fêtes, mais il fallut enfin songer à quitter ce lieu de délices, renoncer à cette hospitalité si pleine d'empressement et d'imprévu, offerte par un amphytrion qui veillait à tout sans se mêler à rien, car sa vie d'ascète s'écoulait dans un pavillon isolé, où personne n'étail admis sans une autorisation spéciale et fort rare. Le repas des adieux fut triste. Une calèche, doublée de satin blanc et attelée de quatre chevaux superbes, emporta les invités jusqu'au fleuve, où le coup de l'étricr leur fut offert.
« C'était un beau spectacle, dit Mme Hommairede Hell : cette foule bariolée, ce beau et majestueux vieux prince, ces brillants officiers, l'escorte de quinze cavaliers admirablement montés. A leur tète se tenait un jeune prince Tumène, neveu du vieillard, que celui-ci avait chargé de guider ses hôtes dans le désert dangereux où ils allaient rentrer. En même temps il leur avait offert un faucon merveilleux, en leur disant : « Maintenant ma conscience est tranquille; je vous donne mon meilleur soldat pour vous défendre et un pourvoyeur qui ne vous laissera pas mourir de faim. » Tous deux s'acquittèrent admirablement de leur mission; les prouesses équestres du jeune prince et les exploits aussi jolis qu'utiles de l'oiseau tirent la joie du voyage, aussi longtemps qu'ils restèrent auprès de leurs protégés, c'està-dire pendant les six semaines que dura la traversée du désert kalmouk. Des préparatifs avaient été faits comme pour un voyage en mer; des chameaux portaient les tentes et les provisions; des cosaques armés protégeaient la caravane ; des ordres avaient été envoyés sur toute la route pour fournir des chevaux. On traversait des champs d'absinthe, des collines, des ravins, des vallées étroites, le tout formé de sable et changé sans cesse par une puissance invisible.
Après une halte à Houidik, à l'embouchure de la Kouma, on se rapprocha de la mer Caspienne. Le ciel était gris, blafard, chargé de nu noirs, la plage déserte, l'atmosphère terne, lourde, sinistre, le climat malsain, très chaud en été, très froid en hiver, l'eau saumàtre, la pluie mélangée i'insecles noirs. Sur la rive sombre, des Turcomans et des Kalmouks chargeaient de sel des chameaux dont les eris rauques s'harmonisaient avec l'affreux paysage. On se hâta de regagner Houidik, puis de rentrer dan* la plaine immense où, sous la tente de feutre, vêtue de larges pantalons turcs et d'une tunique serrée à la taille par une ceinture de cuir,