MADAME SOMMAIRE DE HELL
feux allumés où des Kalmouks préparaient le repas, de l'espace infini éclairé par une énorme lune éclatante, du silence solennel, d'une nature en appaience pétrifiée, Mme Hommaire de Hell se croyait plongée dans un songe.
On passait plusieurs journées sans rencontrer un être vivant. L'eau douce, très rare en été, menaçait de manquer; le jeune prince, parti en reconnaissance, jeta son bonnet en l'air, signe de commandement; un homme monté sur un chameau parut à l'horizon; d'où et comment avait-il vu? Mystère! Le voyage était connu et surveillé au loin. L'arrivée du Kalmouk causa une grande joie et fut célébrée par une double ration d'eaude-vie, des chants et des récits faits gravement autour du feu de bivouac.
La santé des voyageurs était excellente, leur sommeil profond : une joie douce les réconfortait. Peu à peu la steppe devenait moins brûlée. On rencontrait des troupeaux de chameaux où parfois on en comptait jusqu'à cinq cents ; puis des bandes de Turcomans qui escortaient d'énormes files de petites voitures chargées de sel et traînées par des bœufs. Un jour les chameaux de l'escorte effrayaient les bœufs, les voitures étaient ren versées, brisées, le sel répandu, on redoutait une bagarre. Une autre fois la consternation était encore plus grande à l'apparition d'un corps de cavaliers circassiens, connus pour être de grands pillards et détrousseurs de caravanes. Enfin on échappait à ces dangers, on se rapprochait de la Kouma, le sol onduleux se couvrait d'une végétation abondante, de chevaux, de bœufs, de chameaux, de bestiaux qui sont l'unique richesse du Kalmouk. Seul le prince Tumène s'occupait d'agriculture, cultivait les céréales, la vigne, les fruits.
La population, très frugale, boit du lait, du thé, des spiritueux, quand elle en trouve, mais les cabarets sont défendus dans son pays. Petits et alertes, les hommes sont toujours armés, les femmes laborieuses et viriles, tous braves gens, hospitaliers, sociables. Boudhistes, ou plutôt lamaïstes, ils restent sous l'influence d'un clergé très nombreux qui entretient leurs superstitions et leur fournit ces cylindres à prières où il suffit de tirer une ficelle pour faire sortir une oraison nouvelle, qui compte comme si elle était prononcée du fond de l'âme.
A Wladimirof, où les voyageurs reçurent une somptueuse hospitalité, ils se séparèrent à grand regret de leurs bons cosaques, du jeune et ardent prince Tumène et du non moins ardent faucon dont les services leur a\ aient été si précieux. On quittait la steppe pour les montagnes du Caucase, cet océan de pics, de cônes, de mamelons, de pyramides gigan- If-ques, ce désordre sublime où les neiges éternelles jettent leur blancheur éclatante au-dessus des vallées profondes, couvertes d'une sombiv Mutation, arrosées d'eaux bouillonnantes. I le distance en distance, des postes et
LES GRANDES VOYAi.KI -I -
des sentinelles cosaques gardaient cette ligne de défense Bi importante; des bergers, portant des fusils en t'ait de houlettes, surveillaient !• troupeaux, au-dessus desquels passaient, en jetant leur eri strident,
aigles aux ailes immenses.
Ce fui pour Mme Sommaire de Hell un enchantement nouveau; la beauté de la population répondait à celle du paysage; elle trouve hommes beaucoup plus beaux que ces blanches circassiennes, •< à face de lune», si appréciées en Turquie et fort conlenD- d'y aller. Etre vendu - i Constantinople est une joie pour leur famille et pour elles; tous savent que ces esclaves font partie de la famille et trouvent du-/ leurs maître- toutes
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ou temple lamaTsto.
les jouissances, toutes les satisfactions que prise une femme d'Orient : les voyageurs l'ont généralement constaté; les touchantes histoires de douleur et de larmes ne sont que des fables. Une Anglaise qui certes n'aimait pas l'esclavage, mais qui connaissait bien les pays musulmans, lady Duff Gordon, écrivait plus tard d'Egypte : « Abolir la vente des Circassiennes el permettre celle des noirs d'Afrique, c'est aussi absurde qu'inique.
Les 300 verstes qui séparent Tangarok d'Odessa furent assez, pénibles à traverser; l'hiver était venu; partout de la neige et pas de roule?; la voyageuse pensait, le cœur serré, à la retraite de Russie en I S 12. Elle alla chercher avec son mari le climat plus clément delà Crimée, donl elle fut charmée.
C'était la Crimée d'autrefois, avant que la guerre n'eut anéanti ou traus-