MADEMOISELLE D'ANGEVILLE
La patronne des Alpinistes françaises, Mlle d'Angeville, étonna la France sous la monarchie de Juillet, et ses exploits furent célébrés par la spirituelle Mme de Girardin; on n'était pas aussi blasé qu'aujourd'hui -ur la concurrence faite par les femmes aux entreprises du sexe fort.
Le 30 décembre 1839, le vicomte de Launay disait dans la Presse : « Le Aon du monde fashionable et intelligent est Mlle d'Angeville, cette voyageuse intrépide qui, l'année dernière, a gravi le Mont-Blanc, la première et la seule femme qui ait accompli ce dangereux pèlerinage. Chacun vent la voir et l'interroger... Los privilégiés ont eu le plaisir d'admirer un fort bel album rapporté par Mlle d'Angeville et qui contient le récil pittoresque de sou voyage. C'est une collection des dessins faits à Genève, d'après les croquis pris sur nature, si toutefois on peut appeler nature une Buite de phénomènes plus étranges les uns que les autres : ponts de neige dont on ne peut s'expliquer la formation, glaciers bleu de ciel, précipices lilas, rocl vert pomme, neige rouge comme le feu... »
« On part de Cbainouuix; les habitants disent :« La folle! quelle idée !... » L'ascension commence; on gravit successivement les pics, les dents, les aiguilles, les dômes, les cols; on franchit les crevasses; on gèle de froid, on étouffe de chaud. Les yeux sont tout enflammés, les regards ne savent où se poser; le soleil les brûle, la neige les éblouit. Voici la terrible muraille de glace qu'il faut franchir [mur atteindre le sommet du Mont-Blanc, 350 marches taillées dans la glace ! et il faut grimper à cette affreuse échelle après de longues journées de fatigues, après de froides traits sans Bommeil, quand l'air est mortel, quand l'assoupissement léthargique vous gagiif. quand vos guides si intrépides s'évanouissent, quand votre chien lui-môme se décourage et refuse de vous suivre ! gravir cette échelle glacée... Oh! ■
impossible, la volonté manque, une femme ne peul obtenir d'elle un tel
efl'ort : « Laissez-moi dormir, je suis lasse, je n'y vois plus, je n'entends rien; de l'air, de l'air! je ne peux plus respirer, je meurs... » Et La vi geuse s'endort... Elle est au milieu de la gigantesque muraille, elle a d<'j;'t gravi 175 marches; il en reste encore autant à monter.
« Il faut choisir maintenant entre le ciel el L'abîme; on La réveille, elle lutte péniblement, elle ne se souvient plus de son entreprise, elle fait l"/n marché de son héroïsme, elle ne sait plus qu'une chose, c'est qu'elle est sans abri et qu'il fait bien froid... Mais, soudain, une pensée d'orgueil la ranime : elle se rappelle qu'on la regarde à Chamounix, que cent lunettes d'approche sont braquées sur le Mont-Blanc pour y guetter son arrivée; alors toutes ses forces reviennent. Elle repart avec courage, et bientôt les habitants de la vallée aperçoivent au sommet du Caucase Bavoyard Le grand ebapeau de paille et la pèlerine triomphante. Mlle d'Ângeville, revenant à Chamounix, fut reçue avec transport; tout le village courut à sa rencontre; on lui offrit des bouquets, on chanta ses louanges. « Ah! Mlle d'Angeville le dit elle-ménic. le -mers change tout : on me nommait folle au départ, on m'appelait héroïne au retour. »
Le spirituel chroniqueur ne rendait pas pleine justice au sentiment auquel obéissait la courageuse ascensionniste. Outre son fanatisme très sincère pour cette nature grandiose, elle était dévorée de l'ambition patriotique d'aller planter, là-haut, le drapeau tricolore avant qu'aucune femmey parvint avant elle. Les Anglaises surtout et leur hardiesse proverbial"' L'empêchaient de dormir ! Cette pensée lui était venue la première fois qu'elle avait contemplé « l'incendie des Alpes » au coucher du soleil. Son extase fut si intense qu'elle en devint presque douloureuse. Qui n'a senti dans sa vie des larmes d'angoisse monter aux yeux sous l'impression d'une admiration trop vive ? Dès ce moment l'idée fixe de franchir la muraille glacée pour la plus grande gloire des Françaises ne quitta plus Mlle d'Angeville. Née en 1T!U dans Le département de L'Ain, elle avait été habituée, dès sa première jeunesse, aux courses dans les montagnes et elle les aimait passionnément. Si près de la Suisse, elle y fut naturellement attirée, la parcourut en tout sens et célébra la naissance du comte de Paris en réalisanl son grand projet de faire flotter les trois couleurs au sommet du Mont-Blanc. Elle n'y réussi! pas sans avoir souffert terriblement du froid, de la raréfaction de L'air, de la lumière impitoyable et surtout de la lutte contre la léthargie, combat de vie ou de mort, dans lequel s'annihile jusqu'au sentiment de la conservation et qui parfois abat jusqu'aux plus robustes guides,
Intelligente et spirituelle, Mlle d'Angeville voulut faire servir à la science ses vingt-cinq ascensions, classées en quatorze grandes et onze moyennes.
Retirée à Lausanne, elle y forma un intéressant musée minéralogique