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L'ÉPIDÉMIE

Après vingt ans d'une liaison sans nuages, — sans non plus beaucoup de soleil, mais sans nuages, — M. Lancel-Courtois pensait bien n'avoir plus désormais à craindre que M"' Hennebault lui causât aucun chagrin, ni même aucune de ces menues contrariétés qui sont plus sensibles que les grandes douleurs à certaines personnes délicates.

Mais le poète a dit qu'il ne faut décerner à nul homme l'épithète d'heureux avant sa mort; et, sans doute, l'on doit réserver de même tout jugement sur la félicité d'une liaison jusqu'à l'heure où elle se trouve rompue. Pour la première fois depuis vingt années, M"*' Hennebault allait contrarier M. Lancel-Courtois, et de quelle façon extraordinaire, inattendue I Si l'on

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eût demandé à M. Lancel-Courtois ce qu'il n'aimerait point que fît M"^ Hennebault, il eût cité tout ce qu'il y a d'imaginable comme écarts de conduite, mais jamais il ne se fût avisé de ce qu'elle lui ménageait; et, à la minute même du péril, il était à cent lieues du soupçon.

C'était peu de jours avant le déplacement annuel qui, pour plusieurs semaines, allait réduire ces deux amis exemplaires à ne se plus voir que par intermittence, au lieu de se voir quotidiennement : et M. Lancel-Courtois faisait à M™** Hennebault l'une de ses dernières visites de la saison.

Ces dernières visites étaient toujours charmantes. M. Lancel-Courtois etM"*' Hennebault étaient enchantés de se quitter. Ils connaissaient parfaitement l'un et l'autre leur propre cœur et savaient l'excellent effet de ces entr'actes sur leurs sentiments un peu fatigués.

M""" Hennebault se souvenait du temps où les femmes séparaient leurs cheveux par une raie médiane et profitaient de leurs séjours à la campagne pour laisser « reposer leur raie ».

Elle faisait de celte expression un usage psychologique, et lorsqu'elle était sur le point de quitter M. Lancel-Courtois, elle se disait : « Quelle chance! Je vais enfin laisser reposer ma raiel »

Quant à M. Lancel-Courtois, il avait redouté toute sa vie de contracter une habitude : jamais.

d'ailleurs, il ne s'était aperçu qu'une liaison fidèle de vingt ans pourrait bien, à la rigueur, mériter ce nom; et il se félicitait de vérifier chaque année, en juillet, qu'il ne tenait pas à M"* Hennebault tant que cela.

Ils avaient à ces moments-là tous les deux un sentiment si vif de leur réciproque inutilité, qu'ils ne trouvaient même plus que se dire, ou bien ils échangeaient des répliques qui ne se répondaient pas, comme il arrive aux personnes un peu dures d'oreille.

— Qu'allez-vous faire à la campagne? demanda M. Lancel-Courtois sans prendre garde que c'était la troisième fois qu'il le demandait. Ne craignez-vous pas, Eugénie, de vous y ennuyer sans Gaston? (M. Hennebault allait suivre à Lausanne, pour son diabète, une cure de macaroni et de solitude.) Eugénie, qu'allezvous faire à la campagne?

M"® Hennebault, qui avait répondu évasivement aux deux premières interrogations de M. Lancel-Courtois, hésita, sourit, rougit, et repartit enfin :

— Travailler.

— Ahl fit-il : car ce mot, dont les acceptions sont diverses, ne lui offrait aucun sens précis.

Il laissa passer quelques secondes, puis il ajouta :

— Mais encore?

M"® Hennebault rougit plus franchement, et brusquement, laissant tomber le face-à-main que d'ordinaire elle promenait devant ses yeux, elle planta sur son nez un binocle, qui lui donna une physionomie inédite et effroyable.

L'effet en fut si frappant que M. Lancel- Courtois eut le sentiment d'avoir reçu par là une manière de réponse ; mais comme il ne démêlait point la signification de cette réponse muette, il interrogea encore M'"*' Hennebault, il l'interrogea d'un regard suppliant.

Elle enleva son binocle et, reprenant sa physionomie coutumière, elle dit avec grâce :

— Je ne puis avoir de secret pour vous.

Elle ouvrit un bonheur-du-jour et en tira

deux forts paquets de papier.

— J'ai ceci, dit-elle, et ceci à revoir. Ce n'est pas rien.

— Non, dit M. Lancel-Courtois, qui continuait de ne pas comprendre.

Elle le visa de son face-à-main, pour bien voir s'il allait se permettre de sourciller, et elle dit:

— Ceci est mon roman ; ceci est ma pièce.

— Ahl dit M. Lancel-Courtois, magnifique d'impassibilité.

— Trois cent vingt pages, reprit-elle en soulevant le tas du roman; et, après un temps, fai-

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sant le même geste avec l'autre tas, elle dit : (( Cinq actes. »

— Fichtre I dit M. Lancel-Courtois.

— N'est-ce pas? dit-elle.

Et le silence, comme parlaient jadis les romanciers naturalistes, retomba.

M. Lancel-Courlois était consterné. Après quelques instants d'effondrement, il prit sur lui.

— Ne voulez-vous pas, dit-il galamment, me donner communication de ces deux manuscrits .^^

— C'est impossible, répondit péremptoirement M"*' Hennebault : j'attends Pierre Souvré, que j'ai prié de venir, et que je vais charger de remettre le roman à M. Brunetière, la pièce à M. Claretie.

— Ah! dit M. Lancel-Courtois sans marquer d'étonnement.

— Mais, poursuivit M"® Hennebault avec un air d'implacabililé, j'ai le temps de vous lire un chapitre ou deux avant que Pierre Souvré ne vienne.

— Ahl dit M. Lancel-Courtois avec une feinte allégresse, je les entendrai bien volontiers.

Mais, comme il n'était point du tout pressé de les entendre, il essaya de gagner du temps.

— J'ignorais, dit-il, que vous travaillassiez.

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Cet imparfait du subjonctif lui parut une des paroles les plus ridicules qu'il eût émises de sa vie ; mais jamais plus il n'eût osé faire une faute de grammaire en la présence de M™^ Hennebault, qui écrivait pour la Revue des Deux- Mondes et pour la Comédie-Française.

Il ajouta : « Comment cela vous est-il venu? » Et cette phrase le désola encore par son ridicule.

— Subitement, répondit M"*" Hennebault. Il y a cinq ou six mois, le hasard me rendit témoin d'un accident épouvantable, au croisement des rues de la Chaussée-d'Antin et Lafayette. Ce spectacle affreux ne me causa, chose bizarre, aucune émotion; mais il s'imprima en moi si fortement que je dus prendre la plume pour me délivrer d'une image qui devenait obsédante. J'écrivis comme sous la dictée...

— C'est, dit M. Lancel-Courtois, ce que Ton appelle l'inspiration.

— Peut-être, dit M"* Hennebault. Toujours est-il que, mon morceau achevé, je n'avais aucune idée moi-même de ce que j'avais bien pu écrire. Je le relus avec curiosité. Et je me dis : (( Tiens! Tiens! »

— (( Moi aussi, je suis peintre? »

— Précisément.

— Mettez-moi, je vous prie, à même d'en juger.

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— Je ne vous lirai rien de la pièce, dit M™" Hennebault, parce que je ne sais pas faire des voix différentes, et vous auriez mauvaise impression de mon dialogue, qui est pourtant naturel et vif.

— Je n'en doute pas, dit M. Lancel-Courtois.

— D'ailleurs, fit-elle, le roman vous intéressera davantage.

Comme elle prit, pour dire cela, un petit air malin, M. Lancel-Courtois eut un petit frisson.

— C'est intitulé? demanda-t-il d'une voix altérée.

— ((Ce qui sommeille. »

— Ah.î>

— Oui, vous comprenez... ce qui est, en nous, latent, potentiel...

— Diable I

— Ce qui sommeille dans le cœur de chacun... ou de chacune...

— Parfaitement, dit M. Lancel-Courtois, qui devint fort rouge ; car il venait de se rappeler le fameux vers :

Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille,

et il était honteux de ce ressouvenir secret et involontaire, comme s'il eût, tout haut, proféré une inconvenance.

Mais M"* Hennebault avait de nouveau planté son binocle sur son nez, et elle entamait la lecture du troisième chapitre, qui pouvait, ditelle, se comprendre indépendamment des deux premiers.

D'abord, M. Lancel-Courtois n'entendit absolument rien. M"*' Hennebault lisait, comme presque tous les amateurs, avec une articulation déplorable, et avec un tel respect de sa prose qu'elle la psalmodiait comme une prose sacrée. Intimidée, furieuse de l'être, elle n'osait plus lever les yeux sur son auditeur, et elle parlait k son corsage. Sa voix tombait au bout de chaque phrase.

Cependant, après quelques minutes, M. Lancel-Courtois eut le sentiment qu'il recouvrait Touïe. Des syllabes, des mots, des périodes entières lui furent perceptibles, et lui parurent même présenter un sens. Et quand il comprit il fut épouvanté.

Les personnages de M™* Hennebault étaient élémentaires et photographiques. Et comme les trois principaux de ces personnages étaient, sous des noms transparents encore que supposés, M"™* Hennebault elle-même, M. Hennebault et M. Lancel-Gourtois, ce dernier songeait :

(( Nous voilà frais si jamais ceci est publié! Vingt ans de dissimulation, de prudence, de tact, perdus en un seul jour I Avec la meilleure

volonté du monde, Gaston sera obligé d'y voir clair et de se brouiller avec moi ! Nous serons la fable, la risée universelle I »

Mais M™* Ilennebault possédait, outre la faculté de copier littéralement les visages, une faculté non moindre, ni moins naïve, de les déformer. « Voilà donc ce que j'étais pour elle! » se disait M. Lancel-Courtois ; et il se rappelait la réalité de leurs amours, il s'étonnait de se voir soi-même métamorphosé en une sorte de modèle amateur, Antinous de salon, infatigable batteur de records ; il s'étonnait davantage de voir métamorphosée en Messaline M""* Hennebault, qui avait manqué toute sa vie de toute espèce de tempérament. Un style prodigieusement ingénu et apprêté soulignait l'indécence de ce dévergondage, où le comique alternait avec l'obscène.

Et M. Lancel-Courtois avait le visage en feu, il retenait de petits cris ; il regrettait de n'avoir pas sous la main une camisole de force pour mettre à la raison cette bacchante surannée ; et cependant M"^ Hennebault lisait comme elle aurait chanté la messe, M"*' Hennebault débitait pontificalement d'inimaginables malpropretés.

— Ah! quand elles s'y mettent, elles vont bien, songeait M. Lancel-Courtois.

Un mot innocent, mais énorme, faillit le faire éclater de rire. Et, malgré lui, il se répé-

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tait : (( Qu'est-ce qui sommeille dans le cœur de tout homme? Et dans le cœur de toute femme?

Un... Assez I... » Et il se gourmanda sévèrement. Mais, ne connaissant que son devoir, il interrompit M"^ Hennebault.

— Ma chère Eugénie, lui dil-il, je vous supplie...

Il n'eut point le loisir de poursuivre : Pierre Souvré entrait. M™* Hennebault, reprise de timidité, se défendit de continuer sa lecture devant le jeune homme de lettres.

— Je lis trop mal, dit-elle.

— Mais non, dit M. Lancel-Courtois, vous lisez... avec feu.

Du moins elle ne craignit pas de se montrer femme d'affaires à ce professionnel; et elle le requit formellement de porter son roman à M. Brunetière, sa pièce à M. Claretie.

— Je n'ai moi-même, dit Pierre Souvré, rien publié encore dans la Revue des Deux-Mondes, ni rien fait jouer à la Comédie-Française.

Le sourire de M"* Hennebault signifia :

c( Bon! voilà les jalousies qui commencent! » Elle n'insista point cependant, mais elle dit :

— Rendez-moi toujours le service de lire ça, et ne me cachez pas ce que vous en pensez.

Puis elle fit sentir à ses deux visiteurs qu'elle avait besoin d'être seule, sans doute pour méditer un autre scénario.

M. Lancel-Courlois et Pierre Souvré partirent ensemble. Souvré était de mauvaise humeur, parce qu'il n'aimait point porter des paquets et que les deux manuscrits de M""' Hennebault dépassaient le poids normal.

— Elle ne doute de rien, grommela-t-il.

— Surtout ne lisez pas sa prose, dit M. Lancel-Courtois, qui n'avait jamais parlé si librement de M"*' Hennebault à un étranger : c'est de la pure et simple pornographie.

— Bah? fit Pierre, égayé.

Il ajouta :

— Ça ne me surprend pas : les femmes qui écrivent — et même les autres — n'ont aucune pudeur.

M. Lancel-Courtois mit un peu trop d'insistance à dégoûter Pierre des proses de M"*' Hennebault; le jeune romancier flaira l'autobiographie et se promit de lire entre les lignes.

— De quel côté vous dirigez-vous? demanda-t-il à Lancel-Courtois. Moi, je vais chez M'"*' Jourd'heuil.

— Ma foi, j'irai aussi.

En traversant la galerie d'Apollon de M"* Jourd'heuil, ils entendirent le fracas d'une salve d'applaudissements, et furent, en conséquence, surpris, quand ils pénétrèrent dans l'immense petit salon, de n'y trouver, outre M"" Jour-

d'heuil elle-même, que deux hommes : M. le comte de la Guithardière, M. de la Touche (des Quarante). Leur entrée n*empêcha pas ces deux messieurs de continuer d'applaudir à tout rompre, cependant que M"" Jourd'heuil faisait les saluls et les mines d'une danseuse qui vient d'achever sa variation. Quand elle vit Lancel et Souvré, elle feignit la confusion, mais la confusion d'une Galathée qui ne fuit vers les saules que pour se faire davantage remarquer.

M. le comte de la Guithardière daigna enfin donner aux nouveaux venus l'explication de son enthousiasme.

— Elle vient, dit-il, de nous lire une petite merveille.

— Oui, dit M. de la Touche.

— Ah? fit M. Lancel-Courtois, qui échangea un regard avec Pierre Souvré.

— Vous avez le sens de l'antique, dit à M"** Jourd'heuil M. de la Guithardière, qui parlait de l'antique bien à son aise.

— Vous l'avez! répéta M. de la Touche.

— Le sens de l'antique? interrogea Souvré.

M. de la Guithardière compléta ses explications : la petite merveille de M"* Jour.d'heuil était une nouvelle antique, inspirée par le commerce quotidien de ses objets d'art et intitulée Polyphile, Le comte entreprit de résumer l'histoire de ce Polyphile, qui, pour ne pas mentir

à un tel nom, aima en ce bas monde beaucoup de choses, et même beaucoup plus qu'il n'est d'usage d'en aimer simultanément. L'aventure était si scabreuse que La Guithardière dut s'arrêter court dès le premier pas.

— Comme vous voyez, dit-il, c'est raide.

— C'est tout bonnement une étude de nu, dit M"*' Jourd'heuil avec modestie.

M. le comte de la Guithardière fit sonner son grand rire qui le tirait de tous les embarras. Mais déjà M"*' Jourd'heuil avait attaqué Pierre Souvré : elle lui demandait conseil, elle réclamait Taide du confrère professionnel pour se faire éditer. Ses ambitions étaient assez positives, elle ne s'en cachait point. Elle ne se targuait pas d'écrire comme Loti et se contentait d^une bonne gloire moyenne : ce qu'elle désirait avant tout, c'était de « faire de l'argent » ; et elle voulait sur-le-champ savoir si, en cas de ruine, elle serait à même de gagner sa vie avec sa plume.

Pierre Souvré vit rouge quand cette femme, qui regorgeait d'or, lui avoua qu'elle prétendait encore gagner quelques sous de plus.

— Alors, lui dit-il rudement, vous voulez nous ôter le pain de la bouche ?

M"*' Jourd'heuil prit cette boutade pour un compliment.

— Ohl dit-elle, je n'en demande pas tant.

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Et elle sourit avec une horrible gentillesse. Je pensais voir votre femme, ajouta-t-elle. Je lui aurais remis cette copie pour vous la faire tenir. Puisque c'est vous qui êtes venu...

Et elle glissa le manuscrit entre les doigts du jeune confrère.

— Au fait, pensa Pierre Souvré, comment se fait-il que Magdeleine, qui est ici tous les soirs, n*y soit pas aujourd'hui?

Bien que la présence de sa iemme lui fût d'ordinaire indifférente, ou même importune, celte anomalie lui déplut, et il eut hâte de partir. Il se trouvait, par surcroît, gêné, parce que, machinalement, il avait jeté les yeux sur la copie que venait de lui remettre M"* Jourd'heuil, et il n'osait plus relever le nez ni paraître s'en désintéresser trop vite; enfin il était tombé sur un passage tellement hardi qu'il éprouvait de la confusion à lire de telles horreurs en présence d'une femme, et même de la femme qui les avait écrites.

Il tourna la difficulté : il déclara d'un ton bourru et flatteur qu'il en avait lu trop pour s'interrompre et qu'il ne pouvait plus être à la conversation. M"' Jourd'heuil le remercia d'un regard à rendre M. le comte de la Guithardière jaloux, et lui pardonna aisément une si courte visite.

Elle fut plus surprise de voir se lever, en

même temps que Pierre, M. Lancel-Courtois, qui avait la réputation de prendre volontiers racine. Mais aujourd'hui M. Lancel-Courtois avait besoin de communiquer ses impressions, et il ne voulait point lâcher le compagnon que le hasard lui avait fourni.

Dans Tantichambre, il sourit en voyant s'augmenter le paquet des paperasses que Pierre Souvré transportait. Souvré haussa les épaules et dit (ayant le langage parfois brutal) :

— Est-ce que toutes ces grues-là vont se mêler d'écrire? .

Il regretta aussitôt le mot « grues », qui, s'appliquant à M"' Hennebault entre autres, pouvait froisser M. Lancel-Courtois. Mais M. Lancel-Courlois était trop monté contre son amie pour relever une expression d'ailleurs juste.

— Hélas I dit-il.

— De quel côté allez-vous ? demanda encore Pierre Souvré, manifestement pour se débarrasser du vieux monsieur.

Il ajouta :

— Moi, j'ai envie d'aller chez les Bricquart, retrouver ma femme qui doit y être.

Puis il s'étonna d'avoir prononcé ces paroles : car depuis environ le troisième mois de son mariage, quand la présence de sa femme lui était quelque part signalée, cela n'était point

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î pour l'attirer, maïs pour le faire fuir. Il persista

î néanmoins à se rendre chez les Bricquart, et

M. Lancel-Courtois se découvrit alors je ne sais quelle obligation de visiter Tépouse du riche député radical-socialiste.

— Est-ce que cet homme discret va devenir collant? se demanda Pierre Souvré, qui, pour rebuter M. Lancel-Gourlois, annonça Tintention d'aller à pied jusqu'à la rue du Général Appert.

Mais M. Lancel-Gourlois ne se rebuta point.

Lorsqu'ils arrivèrent à l'hôtel Bricquart, les deux hommes se regardèrent avec stupeur. On percevait jusque dans le vestibule les éclats d'une voix formidable comme celle de Stentor, dont le timbre était cependant féminin. Nulle autre voix ne répondant à celle-ci, ce tintamarre n'était pas, apparemment, un bruit de dispute, et l'on ne le pouvait, en somme, expliquer d'aucune façon plausible.

Gette étrangeté devenait plus étrange encore par l'air qu'avait le valet de pied de la trouver toute naturelle. Il prit en pitié l'ahurissement, l'effroi des visiteurs, et il leur dit en souriant :

— G'est Madame.

— Ah I fit M. Lancel-Gourlois.

Bien que (( ce fût Madame » qui hurlât de la

sorte, on les introduisit chez elle tout de go. Ils

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la trouvèrent vêtue d'une robe de moine, ceinte d'une ceinture d'or où étaient suspendues toutes les clefs de la maison et même de la cave, enfin, dans une tenue assez ressemblante à celle que combina jadis Honoré de Balzac.

— Bonjour, dit-elle, vous ne me dérangez pas. Je suis en train de relire mon roman. J'use du même procédé que Flaubert : pour juger l'efiet de mes phrases, je les fais passer par mon gueuloir.

— Je ne vous dis bonjour qu'en passant, répliqua Pierre Souvré. Je monte chez M"* Hélène, où je pense trouver ma femme.

— Je ne crois pas que votre femme y soit, dit M"* Bricquart. Allez chez Hélène, mais revenez vite ici, j'ai à vous parler... Vous devez connaître tout le monde à la Revue de Paris ?

Souvré fit une réponse évasive, promit de revenir, se promit de ne revenir point, et s'éclipsa, ravi d'avoir semé du moins M. Lancel- Courtois. Il observa, en grimpant chez Hélène, qu'il éprouvait un étrange sentiment d'inquiétude et d'impatience.

Hélène élait seule avec l'aimable petit M. Richard Peaussier. Elle lui lisait un essai qu'elle venait de terminer sur le sexe du surhomme, qui devait, suivant elle, être féminin. Pierre Souvré jugea ce thème absurde et fut indigné

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qu'Hélène, qui avait un Souvré à portée de la main, soumît ses essais littéraires à un Peaussier. Il s'excusa sommairement d'avoir foncé chez la jeune fille, et dit :

— Ma femme n'est pas là ?

— Vous voyez bien.

— C'est extraordinaire!

— C'est extraordinaire en effet, car je lui avais donné rendez-vous, et nous l'avons at tendue trois quarts d'heure avant de nous décider à lire sans elle.

Hélène marqua ensuite par un silence qu'elle ne voulait point engager une conversation avec Pierre, ni poursuivre sa lecture devant lui.

— Je vais, dit-il, aller voir à la maison si elle n'y est pas.

— C'est ça, et envoyez -la-moî.

Pierre descendit l'escalier quatre à quatre, oublia son ballot de manuscrits dans l'antichambre, et, aussitôt dehors, héla un fiacre à taximètre, bien qu'il demeurât à deux pas.

L'idée lui était soudain venue que Magdeleine le trompait et qu'il allait la surprendre dans les bras d'un amant.

Son imagination de littérateur lui représentait la chose avec une admirable précision. Il éprouvait simultanément la rage classique du mâle lésé, capable de meurtre, et une grande

espérance, une indicible joie. Enfin, il allait pouvoir se débarrasser de Magdeleine I

Mais qui diable pouvait être l'amant de Magdeleine ? Pierre Souvré cherchait et ne trouvait point. Cette recherche vaine augmenta sa fureur. Il oublia de payer son fiacre. En arrivant à son étage, il suffoquait. Sa main tremblait si fort qu'il ne put introduire la clef dans la serrure. La bonne à tout faire, qui Tentendit, lui ouvrit la porte. Il avait si mauvaise figure qu'elle prit elle-même, en le regardant, un air ahuri et suspect.

— Madame est là? demanda-t-il brièvement.

— Oui, monsieur.

— Elle n'est pas sortie de la journée?

— Non, monsieur.

— Est-ce qu'elle est malade?

— Mais non, monsieur.

Il repoussa la bonne et se précipita dans la chambre de Magdeleine, oii d'abord il ne vit que le lit conjugal. Le lit conjugal était bien tranquille I Magdeleine était assise devant son petit bureau Louis XVI à cylindre. Elle parut troublée à la vue de son mari, et dissimula — fort maladroitement — ce qu'elle écrivait.

(( Voilà, pensa Pierre, une lettre que je vais prendre tout à l'heure. »

— Tu n'es donc pas allée chez M"* Jourd'heuil? dit-il d'un ton menaçant.

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;; ^ — Non.

* — Ni chez Hélène?

t Sans lui laisser le temps de répondre, il cria :

> — J'en viens !

l -Ahl

— Qu'est-ce que tu as fait toute la journée?

■; — Mais tu m'ennuies !

h — Je te demande ce que tu as fait.

— Je ne te réponds pas. Tu m'assommes.

Ce que je fais ne te regarde pas.

— Tiens I . . .

Il prit un temps. Puis, de nouveau, il cria : i — Tu écrivais. A qui?

[ Elle ne desserra point les dents. Il bondit

^ sur elle.

— Donne-moi cette lettre I

l — Non ! Laisse-moi tranquille I Fiche-moi la

paix I Tu me fais mal I

« Cristil songea Pierre, voilà que nous ' jouons la grande scène du Demi-Monde, c'est

idiot I » Et il lâcha les poignets de Magdeleine

qu'il avait commencé de meurtrir, comme au

théâtre.

Mais, en s'écartant du bureau, sans le vouloir

il accrocha le sous-main, qui dégringola en

même temps que l'encrier, et deux ou trois

centaines de feuillets noircis.

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il.

Magdeleine s'était prestement mise à quatre

pattes et sauvait de Finondation les précieuses I.

feuilles. Machinalement il Taidait. 1

Il ramassa une chemise de papier bulle, oîi il lut: LA HAINE CONJUGALE, roman.

Il ne put se tenir de jurer, et, levant les bras au ciel, il s'enfuit dans son cabinet.

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