LE PLI DU MANTEAU
L'idée vint à M. le comte de la Guithardière que le veuvage ne dispense point de certaines obligations mondaines, et il résolut de rendre en une fois tous les dîners qui lui avaient été offerts durant la saison.
Lorsque cette idée lui fut venue, il se réjouit dans son cœur : non qu'il eût un goût bien vif pour l'hospitalité; mais il se promettait déjà un plaisir de dilettante à réunir autour de sa table des gens ne pouvant point réciproquement se sentir, et qu'il était seul à même de grouper, grâce à une prudente habitude de ménager toutes les chèvres et tous les choux. Il entreprit aussitôt la confection de sa liste, et il outra jusqu'au paradoxe le parti pris des rapproche-
ments, jouant, comme un virtuose, la difficulté.
Naturellement, il inscrivit M™" Jourd'heuil en tête. « Ahl songea-t-il, je lui demanderai de vouloir bien présider la table, vis-à-vis de moi. » Il ne redoutait point les hypothèses qu une telle proposition suggérerait, et il n'était point fâché de mettre pour un soir, comme à Fessai, M™* Jourd'heuil en la place de celle qui lui avait été ravie par l'un des premiers accidents d'automobile, avec une si ruineuse brusquerie.
Il inscrivit ensuite les Mennechet, par association d'idées. Il les connaissait peu, mais, si peu que ce fût, il les connaissait par M""' Jourd'heuil; et il ne doutait point de leur acceptation, ayant conscience d'être de ces gens que l'on n'a pas besoin de connaître à fond pour aller manger chez eux.
M""' Mennechet lui plaisait fort. Mennechet (le député réactionnaire, qui a l'air d'un toucheur de bœufs) lui inspirait de l'antipathie ; mais le sentiment de Tantipathie est, chez M. de la Guithardière, si voisin de la sympathie, que lui-même, la plupart du temps, ne sait pas à quoi s'en tenir.
Pour faire contrepoids à ce Mennechet, député réactionnaire, le comte jugea qu'il fallait inviter M. Bricquart, député radical-socialiste
et capitaliste. M. Bricquart entraînait sa femme et sa fille. Comme Ton ne pouvait présentement les avoir sans leur favorite Magdeleine Souvré, Pierre Souvré (un jeune confrère) s'imposait.
Craignant que son fils Alexandre ne fût trop en évidence s'il demeurait le seul de son âge, M. de la Guithardière invita Philippe Hennebault, qui ne se séparait point de sa mère, de son père M. Hennebault, et de M. Lancel- Courtois.
A l'intention de M™* Jourd'heuîl, il invita ]y£me Majorel et M. Majorel, gouverneur de la banque du Nord, qui ressemble à M. Thiers.
Ce dîner devenait excessivement nombreux : M. le comte de la Guithardière — qui a de la littérature — se rappela que, la borne une fois franchie, il n'est plus de limite; et il invita encore M. de la Touche, l'un des Quarante; le capitaine Chavroche, suspect d'avoir failli tremper dans le plus récent complot ; le baron d'Epervans, officier de marine en retraite, qui publie dans un excellent journal des comptes rendus remarqués de la guerre russo-japonaise. Enfin il s'avisa qu'il devait peut-être une politesse à ce jeune Richard Peaussier, qui l'avait si rudement attrapé l'autre jour, et généreusement il l'invita aussi.
Alors il se demanda s'il ne ferait pas mieux
de donner ce dîner-là au pavillon d'Armenonville. Le choix de ses convives lui paraissait amusant, et il souhaitait que Tout-Paris regardât manger ces gens-là ensemble, comme jadis on regardait manger le Roi au grand couvert — lui-même, La Guithardière, occupant la place du Roi.
Mais il craignit de fournir à Sem une belle planche double, peut-être en couleurs! Puis il réfléchit qu'il n'avait pas besoin de donner à croire que sa marmite fût renversée, qu'au surplus il ne manquait de rien, que la défunte avait organisé sa maison admirablement, et que leur fils mineur continuait d'y pourvoir, 'et qu'enfin, par une sorte de vitesse acquise, on se nourrissait chez lui fort délicatement. Il résolut donc de recevoir à domicile ; mais la tâche qu'il assumait, réservée d'ordinaire à une maîtresse de maison, lui fit sentir cruellement son deuil et sa solitude. Il éprouva une mélancolie pareille à celle du voyageur qui ne voit s'agiter pour lui aucun mouchoir au bout de la jetée qu'il double.
Le jour de ce mémorable dîner, aucun accroc ne s'était encore produit à sept heures. Toutes les invitations avaient été acceptées, et même avec une espèce de contentement qui perçait sous la banalité des réponses. Il sem-
blait qu'en les rédigeant, chacun se fût dit : ((Tiens, mais oui, au faiti Pourquoi ne dînerait-on point chez M. le comte de la Guithardière, qui dîne toujours chez autrui ? »
Seule, la réponse du jeune Richard Peaussier exhalait un parfum d'insolence — d'ailleurs indéfinissable, car elle ne contenait que les mots les plus ordinaires et les plus corrects : ... aura le plaisir de se rendre à l'aimable invitation... etc. Mais le papier à lettres avait de grands airs, et l'écriture, qui, comme le ton, fait la chanson, était outrecuidante.
Bah ! M. le comte de la Guithardière était trop content de lui ce soir pour n'avoir pas d'indulgence. Il avait lui-même veillé en conscience à tout. Comment? il était descendu jusqu'à la cuisine, où le chef, heureux de se dérouiller enfin, lui avait promis des merveilles.
Alors il songea qu'il avait un bon quart d'heure à lui, et qu'il pouvait faire les cent pas dehors avant de revêtir son habit noir.
Presque devant sa porte, il rencontra M. Chapareiilan, député progressiste, et regretta de ne l'avoir pas invité : un progressiste n'eût point rompu l'équilibre de Mennechet réactionnaire et de Bricquart radical.
Mais il observa que M. Chapareillan avait le visage défait, et il eut d'abord la naïveté de s'expliquer cette mauvaise mine par la contra-
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riété qu'éprouvait sans doute ledit Chapareillan de n'être point du dîner La Guithardière. Puis il s'avoua que cette explication manquait de vraisemblance, et, prenant lui-même soudain une physionomie funèbre, il assura le député, d'une poignée de main vigoureuse, qu'il compatissait de tout son cœur à un chagrin — qu'il aimerait bien, d'ailleurs, à connaître.
Il n'eut pas lieu d'interroger plus explicitement le représentant du peuple, qui lui annonça, d'une voix étranglée, que nous aurions peut-être la guerre dans les vingt-quatre heures.
Puis, M. le député Chapareillan passa son chemin, laissant M. le comte de la Guithardière absolument stupéfait.
Cette stupeur se conçoit, M. le comte de la Guithardière, non plus que la plupart des simples mortels en France, n'ayant eu vent d^un événement pareil, et qu'il s'était peu à peu accoutumé, depuis trente ans, à tenir pour impossible. Mais il ne demeura stupide que peu d'instants, sachant d'autre part, ainsi que nous tous, qu'il faut bien s'attendre à tout.
La première pensée qui lui vint ensuite fut qu'il n'avait point pensé d'abord qu'il avait cinquante ans sonnés; et cet oubli de soi-même le rendit fier; d'autant qu'il ne se rappela son âge que pour regretter de n'appartenir plus même
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à la réserve de la territoriale. Il se jura de servir son pays quand même, et il sentit quelque chose comme de l'enthousiasme. Les voiles de sa conscience se déchirèrent. Se rendant à soimême pleine justice, il connut qu'il avait beaucoup de ridicules, de petitesses, de snobismes, voire d'ambitions viles, mais qu'il était un bien brave homme, décidé à faire, comme un autre, bon marché de sa peau, — quel d'ailleurs que fût le prix qu'il attachait à cette peau en temps ordinaire, et si tenté qu'il fût d'en augmenter encore la valeur par un mariage de convenance avec la riche M™' Jourd'heuil.
Au lieu donc d'être démoralisé par l'effroyable nouvelle qu'il venait d'entendre, M. le comte de la Guithardière rentra chez lui d'un pas alerte, presque joyeux, flairant la poudre, — seulement un peu inquiet pour son dîner.
Il ne pouvait point espérer que ses convives demeurassent dans le même état d'ignorance où il était lui-même tout à l'heure, puisque deux députés se trouveraient parmi eux. — A propos de députés, il se rappela la figure de l'autre monde que faisait ce Chapareillan, et il en fut extrêmement choqué, personnellement honteux, comme un témoin dont le client ne se tiendrait pas comme il feut.
(( A la bonne heure I » murmura-t-il quand il vit paraître M. de la Touche souriant et rose.
Le bon vieillard était cependant au courant de tout : car sa phrase d'entrée fut un rappel de l'histoire romaine et de Fabius qui portait la guerre et la paix dans le pli de son manteau. M. le comte de la Guithardière se félicita qu'un académicien eût plus de grandeur d'âme qu'un député ; et il oublia de sourire en vérifiant une fois de plus que M. de la Touche, qui dîne en ville depuis un demi-siècle, ne réussira jamais à ne pas arriver le premier.
M"' Jourd'heuil arriva la seconde, et cet empressement parut de bon augure à M. de la Guithardière, non moins que la robe à falbalas de la dame, et un décolleté second empire révélant des épaules du même siècle. M™^ Jourd'heuil ne savait rien encore; mais M. de la Guithardière, voulant n'avoir pour elle aucun secret, lui confia mystérieusement la nouvelle.
L'entrée des quatre Hennebault empêcha tout commentaire — nous voulons dire : l'entrée des trois Hennebault et de M. Lancel- Courlois. Mais, comme ils étaient informés de la chose, ils en parlèrent presque aussitôt, avec une légitime émotion, toutefois décemment et très à la française.
MM. Hennebault et Lancel-Courtoîs vantèrent le temps passé et le système du remplacement. M™' Hennebault avait toute la liberté d'esprit d'une mère dont le fils n'atteindra que
dans un an l'âge de la conscription. Philippe, que deux années de service militaire épouvantaient, venait, par contre, de s'apercevoir qu'il n'aurait point de répugnance insurmontable à donner et à recevoir des coups ; et il était flatté de cette découverte.
Les Bricquart et les Mennechet firent presque simultanément irruption. Le député réactionnaire ne paraissait pas moins défait que, tout à l'heure, M. Chapareillan; et son teint, rouge d'ordinaire jusqu'au violet, approchait de la lividité. Il jetait des regards furieux au député radical, qui avait Tair provocant des gens dont la cause n'est pas bonne. M"' Bricquart et M"' Hélène Bricquart avaient, sans doute pour le même motif, la même expression de physionomie. Chacun sentit qu'il ne fallait point aborder le fatal sujet; mais, comme l'on ne pouvait parler d'autre chose, l'on se mit à causer tout bas, par petits groupes sympathiques.
Les invités, un à un, entraient, passaient devant le maître de la maison, allaient aussitôt s'agréger à celui de ces groupes qui les attirait le plus; et le salon de M. le comte de la Guithardière ne ressemblait pas mal à une maison mortuaire un quart d'heure avant le départ pour l'église.
Le pauvre comte se désespérait, quand il vit enfin venir M. le baron d'Epervans auquel il ne
pensait plus du tout. C'était le salut I Le baron d*Epervans fournissait un autre sujet de conversation générale : la guerre russo-japonaise; et il y avait assez de rapports, en même temps que de différences, entre ce sujet-ci et celui qu'on ne voulait point toucher, pour intéresser tout le monde sans effaroucher personne.
M. le comte de la Guithardière prit un air riant et demanda au baron sa pensée sur le président Roosevelt. Mais M. le baron d'Epervans prit l'air d'un homme qui n'aime point qu'on se moque de lui. Il ne trouvait pas qu'il y eût de quoi rire.
Sa situation, déjà pénible lorsque l'on demeurait des mois sans nouvelles de l'une comme de l'autre escadre, critique depuis que l'une des deux flottes était anéantie, devenait tout bonnement grotesque si la paix était signée. Il ne pouvait s'expliquer l'initiative du président Roosevelt que par une hostilité particulière à l'égard de lui, baron d'Epervans ; il fit de la continuation de la guerre une question personnelle, et il produisit des arguments si manifestement insensés qu'une discussion fort aigre s'engagea.
Ce début était regrettable, et M. de la Guithardière, en sueur, se demandait pourquoi diable on n'annonçait point le dîner, quand il prit garde que, passé huit heures vingt-cinq, le
y- petit monsîeur Richard Peaussier n'était pas
;-; encore là. Ce jeune homme n'avait pu, à vingt
f V ans, prendre l'habitude de n'arriver pas le der-
[ ■ nier, non plus que M. de la Touche, à soixante-
f: dix, celle de n'arriver pas le premier. .
^.^- M. de la Guithardière se fâcha, et Alexandre
>:■ ' fut, de sa part, donner au maître d'hôtel l'ordre
i^ . de servir sur-le-champ. Cela fît diversion.
:• Malheureusement, M. Peaussier entra par
j\ ' une porte, à l'instant même où le maître d'hôtel
^{i ouvrait l'autre à deux battants; il omit de
I' . s'excuser; et, pour se donner une contenance,
if il entreprit de tourner M. le baron d'Epervans
en ridicule. Peaussier ne se contentait pas
n d'être intelligent : il désirait encore se faire une
J^ \. réputation d'esprit. Il avait observé que l'on y
atteint facilement, même si l'on n'est pas à cet
égard très doué, à condition de toujours dire
explicitement et avec tranquillité ce que les
règles de la civilité puérile et honnête recom-
•; mandent de taire, ou, au moins, d'envelopper.
■ Il ne répugnait pas à l'emploi de ce procédé
trop commode, parce qu'il était, en général,
pour le plus grand succès et pour le moindre
effort. Il n'éprouvait non plus aucune gêne à
V prendre pour cible des gens ayant le double de
son âge ou le triple, parce qu'il ne respectait
personne au monde pour quelque motif que ce
; fût. 11 se flattait d'être le champion d'une jeu-
nesse nouvelle, qui a battu tous les records de la mauvaise éducation.
Les attaques du petit jeune homme au triste baron d'Epervans n'eurent pas même l'avantage de lancer la conversation : car il parlait avec une telle volubilité que nul autre ne pouvait placer un mot. Il ne permettait pas au baron lui-même la moindre réplique, et il le boutonnait de tous les côtés sans lui laisser le temps de crier : a Touche ! »
Cet assaut aurait bien continué jusqu'au dessert si le jeune Peaussier n'eût été, par chance, effroyablement gourmand. Il s'aperçut tout d'un coup qu'il ne savait pas le goût de ce qu'il mangeait, ou plutôt qu'il ne mangeait guère, tandis que les autres, réduits au mutisme, se rattrapaient sur le dîner. Il se fût, rien que par principe et pour maintenir sa primauté, jeté sur n'importe quoi; mais il s'avisa, quand il y daigna prendre garde, que la cuisine de ce La Guithardière était excellente. Une certaine mousse de jambon le ravit. Le Pommery Greno brut n'était pas non plus pour l'effrayer. Il se mit à boire autant qu'à manger. Et enfin il eut la bouche pleine.
M. de la Guithardière en profita pour amener la conversation à un point convenable de généralité.
— M. de la Touche, dit-il, vient de me rap-
peler Fabius, qui portait la guerre et la paix dans le pli de son manteau. De même, le président Roosevelt...
— Ce n'est pas, interrompit M. de la Touche, au président Roosevelt que je faisais allusion.
— Hélas I dit M. Mennechet, qui, dès le potage, avait repris la belle couleur rouge des apoplectiques, et qui retourna au vert subitement.
Mais cet (( hélas I » resta sans écho. On ne voulait point toucher aux récents événements extérieurs, et Ton se tint à quelque chose d'académique sur la paix et la guerre, de quoi M. Richard Peaussier voulut bien se désintéresser quelques minutes.
Presque tous les convives tombèrent d'accord qu'il ne saurait être question, pour le moment, de supprimer ou d'amoindrir les charges militaires ; et les uns se félicitèrent de cette impossibilité, tandis que les autres en gémissaient. M. Hennebault regretta les armées professionnelles et le régime de l'exemption. M. Lancel- Courtois, plus moderne, allait jusqu'au volontariat d'un an. Philippe fut obligé de dire comme M. Lancel-Courlois, bien qu'il préférât d'ordinaire le contredire, surtout quand M. Hennebault, son père, était présent.
Tout cela n'était pas bien méchant, mais pas bien réchauffant non plus. M"® Jourd'heuil ne
soufflait mot, ni les Majorel. La Guithardière posa au directeur de la Banque du Nord une question sur la bourse du jour. Mais la réponse du petit homme qui ne se déshabitue point de ressembler à M. Thiers fut longue et assommante. Il expliqua comme quoi les variations de la bourse ne signifient politiquement rien, à moins toutefois que Ton n'en prenne à peu près le contrepied; et il faillit, pour donner un exemple, parler de ce que tous voulaient taire.
« Et Chavroche! » pensa M. de la Guithardière soudain. Il pensa en même temps que Chavroche était militaire, et il regretta, vu les circonstances, de l'avoir mis trop au bout de la table. Pour réparer, il le combla de prévenances; et, en lui recommandant un certain Mouton-Rothschild 87, il l'appela (( son » capitaine, bien que n'ayant jamais eu de capitaine proprement à soi.
Il prononça ce (( mon capitaine » d'une voix si martiale que tous les courages en furent relevés ; et l'on se demanda si on allait continuer éternellement a tourner autour du pot. Pourquoi, en fin de compte, éviter la question brûlante? Et, par exemple, pourquoi n'interroger point Chavroche sur l'entraînement de nos réserves ou l'état de notre armement?
Mais Chavroche ne parut point sérieux : sa notoriété ne datait que du complot; et l'on eût
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encore pris la tangente si M™** Bricquart ne se fût alors livrée à une manifestation aussi singulière qu'inattendue.
Elle éleva ses deux mains, comme pour donner sa bénédiction urbi et orbi : de la part d'une anticléricale si éprouvée, ce geste sacerdotal parut surprenant. Elle s'écria, d'une voix inspirée : (( La paix! la paixl d
On la crut folle, mais il en faut davantage pour l'émouvoir : elle estime que tout lui est permis, vu sa fortune; et elle se mit à débiter sans aucune vergogne toutes les banalités pacifistes ayant cours, depuis six mille ans qu'il y a des hommes et qui se battent. Ce discours provoqua, par contagion, une crise générale de lieu commun. Les opinions étaient divergentes, mais les esprits de même valeur ; en sorte que ce qui a traîné partout sur le sujet de la paix et de la guerre fut impudemment resservi.
M. Lancel-Courtois, rarement si animé, développa en termes choisis, mais sans toutefois la rajeunir, la thèse de la paix armée. Courant même sur les brisées de M. de la Touche, il cita l'adage latin : Si vis pacem, para bellum. M. Hennebault reprit son parallèle des armées permanentes et de la nation armée ; mais il radota un peu. Il avait fait à son régime quelques infractions, et, tourmenté de scrupules, il ne possédait plus sa lucidité. M. Majorel expliqua
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que la guerre se fait maintenant à coups de milliards, et déclara qu'il avait des raisons personnelles de croire que, provisoirement, personne en Europe ne la souhaitait.
Heureusement, ils parlaient tous à la fois ; on n'avait pas l'ennui d'entendre plus particulièrement l'un ou l'autre; et l'unique effet de ces vains discours était de rendre enfin bruyant ce dîner dont le début avait été si morne.
Aussi M. le comte de la Guithardière était-il maintenant rasséréné. Non, ce n'est pas assez dire : M. le comte de la Guithardière était radieux. Un petit nuage cependant offusquait cette joie : M °* Jourd'heuil demeurait obstinément silencieuse. Jamais de sa vie M"' Jourd'heuil n'était restée si longtemps sans proférer au moins une sottise. « Elle s'embête, se disait à lui-même — familièrement — M. le comte de là Guithardière. Gristil que c'est embêtant qu'elle s'embête à ce point-là I »
Soudain, des cris inarticulés, sauvages, retentirent à l'un des bouts de la table où était reléguée la jeunesse, à savoir Alexandre de la Guithardière et PhiHppe Hennebault, Hélène Bricquart, Magdeleine et Pierre Souvré, et l'aimable Richard Peaussier.
Ils avaient commencé par n'être pas très bavards dans leur coin. Philippe, avec douceur et timidité, avait exprimé son désir nouveau
de revêtir un uniforme et de se signaler par quelques actions d'éclat. Alexandre de la Guithardière, qui sentait de même, et qui d'ailleurs avait hérité de son père la faculté d'abonder toujours dans le sens de ses interlocuteurs, lui avait donné d'abord la réplique sur le même ton, avec une sincérité et une modestie charmantes, sans que les personnes les plus proches y prêtassent aucune attention.
Mais Richard Peaussier, qui s'était, cependant, empiffré inconsidérément, sentit l'urgence de passer à un autre exercice et reprit la parole. Dédaignant de se mêler à la conversation générale, qu'il jugeait vraiment trop stupide, il s'adressa de façon particulière à M"* Hélène Bricquart, et lui fit connaître comme quoi il se fichait d'être Français plutôt qu'Allemand, Espagnol ou Turc.
Pierre Souvré haussa d'abord les épaules, mais, voyant que cette doctrine séduisait Hélène Bricquart, et qu'il se déconsidérerait lui-même aux yeux de cette jeune personne s'il soutenait une thèse contraire, il fut subitement hors de lui. Par surcroît, Magdeleine Souvré, son épouse, qui affichait ordinairement le chauvinisme le plus étroit et le plus agressif, faisait chorus avec le Peaussier pour plaire à Hélène. C'est alors que Pierre se mit à pousser des cris inarticulés.
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Lorsqu'il redevint capable de prononciation à peu près intelligible, on l'entendit qui hurlait — c'est le mot :
— Eh bien I moi. . . moi qui ne suis pas militariste nipatriotard, fichtre non!... depuis que j'entends dire ces bêtises-là, je salue le drapeau, oui, je salue le drapeau, chapeau bas!
Magdeleine Souvré, qui ne ratait nulle occasion de témoigner en public qu'elle méprisait son mari, poussa un petit gloussement dérisoire, tandis que M*"* Jourd'heuil, tirée enfin de sa torpeur, clamait un énergique bravo.
— Et si nous ne pouvions nous en tirer qu'au prix d'une insupportable humiliation? dit une voix si altérée qu'on n'en reconnut pas le titulaire.
— On ne m'humilie pas si je ne me sens pas humilié, déclara Peaussier.
Cette formule ne parut point claire. Alors, furieux, il cria :
— Je m'en fiche, moi, du Maroc.
— Pas moi, dit M""* Jourd'heuil, que l'on n'aurait point soupçonnée de porter le moindre intérêt à cette région lointaine.
— Le Maroc, dit M. de la Guithardière pour concilier, n'est qu'un prétexte, ou une occasion.
Pierre Souvré reprit, toujours avec violence :
— Ce qui me dégoûte, c'est que nous faisons
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mauvaise mine, et, si la guerre éclatait demain, nous marcherions tous, avec entrain, on se battrait...
— Gomme des lions, dit Tironique Richard Peaussier.
— Parfaitement I Comme des lions 1
Un nouvel applaudissement de M™* Jourd'heuil encouragea le jeune littérateur. Il regarda fixement Mennechet et déclara que la fâcheuse attitude des députés était encore ce qui le dégoûtait le plus.
Mennechet, au lieu de répondre, se retourna vers Bricquart et lui dit, non moins violemment :
— Qu*avez-vous fait des fonds de la guerre depuis dix ans? Pourquoi manquons-nous de munitions. î^ Où est passé notre argent?
La réplique de Bricquart fut sans doute sur le même ton, mais on n'en perçut pas une syllabe; car, brusquement, la mêlée devint générale et le tohu-bohu si affreux que les adversaires furent réduits à compléter par des gestes leurs invectives qui ne s'entendaient plus.
]y{me Bricquart et M™® Jourd'heuil se faisaient particulièrement remarquer par une pantomime de poissardes.
M. le comte de la Guithardière assistait à cette bataille, impuissant et désespéré, cependant que M™' Hennebault respirait à petits
LBS GRAKDS BOURGEOIS
coups son flacon et poussait de petits cris comme aux montagnes russes.
Les maîtres d'hôtel, impassibles, promenaient autour de la table d'immenses corbeilles de fruits, que les convives dévoraient avec l'appétit des héros d'Homère, tout en s'injuriant comme eux.
Le cortège n'en fut pas moins solennel, quand on s'en retourna dans le salon, où la conversation des femmes, ainsi que celle des hommes au fumoir perdit tout aussitôt son âpreté pour retomber à l'ennui sinistre des coutumières après-dinées. Chacun ne songeait plus qu'à imaginer un bon prétexte pour déguerpir le plus vite possible.
Le premier départ fut celui de M"* Jourd'heuil.
M. de la Guithardière, obligé par sa situation de veuf à faire la navette entre les femmes et les hommes, la surprit qui essayait de filer à l'anglaise, à un moment où lui-même rentrait dans le salon.
— Ohl fit-il, consterné.
— Je suis forcée, dit-elle, d'aller à l'Opéra, où Son Altesse Sérénissime madame la margrave de Raguse m'a invitée.
M. de la Guithardière n'avait qu'à s'incliner. Pour se dédommager, il accompagna M™** Jourd'heuil jusque dans l'antichambre et ne voulut
céder à personne Thonneur de lui replacer sur les épaules un splendide manteau, qui avait Tair d'une chape.
Elle se laissa faire, puis, le menaçant de l'éventail (cet éventail avait appartenu, dit-on, à M"" Dubarry), elle lui dit :
— Vous ne m'avez guère défendue.
— Ohl fit-il encore, tout penaud.
Elle fut touchée de cet ohl et regarda M. le comte de la Guithardière non sans complaisance.
Une même émotion douce les pénétra tous les deux. Mais ils se rappelèrent leur âge et baissèrent la vue. Ils se sentaient ridicules, et toutefois bien sympathiques.
— Vous n'êtes pas venu me voir hier, dit M"*® Jourd'heuil avec bonté.
— Ah I madame, s'écria le comte de la Guithardière avec emportement, je viendrai certainement demain.
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