‹ Les grands bourgeoisChapitre 11 sur 19 · MÉNAGE D'ARTISTES · texte numérisé non relu

MÉNAGE D'ARTISTES

Depuis que Pierre Souvré, fouillant dans les paperasses de Magdeleine, y avait trouvé, au lieu d'une lettre compromeltanle, le manuscrit d'un roman, il ne décolérait plus.

Sans doute, s'il eût tenu en mains la preuve écrite d'une infidélité de sa femme, il eût d'abord été morlifié, comme le premier venu, — ou davantage : car les hommes supérieurs et imaginatifs sentent ces choses-là plus vivement. Mais à présent que l'infortune en question redevenait hypothétique, et même, avouons-le, improbable, il n'en considérait que les avantages ; et il se demandait quel crime il avait bien pu commettre, pour être, en guise de punition, excepté d'une destinée si commune.

Car enfin cette distinction (si l'on ose s'exprimer ainsi) est si répandue qu'elle ne distingue plus que les gens qui en sont privés, — comme la décoration : et Pierre éprouvait en effet, à n'être pas ce qu'il qualifiait comme Molière, le même genre d'irritation que les candidats chevaliers dont le nom est annuellement omis sur les listes du i4 Juillet.

Il était grognon, obsédé par l'idée fixe.

Comme il n'y avait rien de réel dans son cas, sa fantaisie pouvait se donner libre cours, et il s'énumérait, en les exagérant fort, les profits éventuels de l'accident, ni plus ni moins que Perrette, qui n'a sur la tête qu'un pot-au-lait.

Il se voyait déjà libéré par le divorce, à un âge où il se pouvait refaire une vie toute neuve, et dans quelles conditions meilleures I II était parfaitement décidé à épouser le plus vite possible Hélène Bricquart. Il l'aimait. Il 1 aimait avec exaspération. Il mourait d'envie d'avoir le droit de la battre, et il Teût épousée rien que pour ce motif. Mais il s'installait aussi, d'avance, dans la confortable dot d'Hélène, qui le mettait à même de satisfaire ses goûts rhagnifiques d'artiste ; et il rêvait d'unir en sa personne, à la supériorité de l'intelligence, la force de l'argent.

Comme il était doué toutefois du plus vulgaire sens commun, il laissait à tout propos

'). iSa LES GRANDS BOURGEOIS

|- choir ce que nous continuerons d'appeler son

I pot-au-lait. Hélas 1 quelle chute de son rêve à la

:;[ réalité!

:|î: Son ménage, comme presque tous les mé-

|!; nages d'artistes, était horriblement bourgeois.

f/- Non, Pierre Souvré ne se résignait pas à croire

I que ce fût là son définitif établissement, et,

I revenant à son hypothèse première d'une infidélité de Magdeleine, il supposait, comme font les mathématiciens, le problème résolu.

Il tenait avant tout pour démontré que

II Magdeleine le trompait, et il se remettait à Is chercher avec qui elle le trompait. Il employait P à cette vaine recherche une part de son temps

de travail, et il se gourmandait ensuite d'avoir gaspillé des heures. Il gaspilla même deVargent, L. car il dépensa le prix de deux chroniques à faire

^' : suivre sa femme une demi-semaine. Il se donna

pour excuse que ce lui serait une occasion d'étudier les agences de police privée.

Lorsqu'il s'en alla recevoir le rapport de son agent, il tremblait d'apprendre ce qu'il avait cru souhaiter. Il fut quitte pour la peur. Le policier Taccueillit avec une façon de respect gouailleur, et lui déclara que le mari d'une femme si manifestement irréprochable n'a rien de mieux à faire que de la garder.

A peine rassuré, Pierre enragea de l'être; et il se demanda le long du chemin s'il n'allait pas

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tout bonnement, pour en finir, tomber, devant témoins, sur Magdeleine à bras raccourcis.

Mais ce procédé, plus simple, présentait par contre un grave inconvénient : le divorce eût été prononcé contre Pierre, qui s'aperçut qu'il tenait absolument à faire condamner sa femme. (( Suis-je bourgeois! » pensa-t-il, et il essaya de se raisonner. Ce fut peine perdue.

De plus, un homme sain d'esprit ne saurait tomber à bras raccourcis sur une femme, et même sur la sienne, si elle ne lui fournit aucun prétexte; et Magdeleine ne lui en fournissait aucun.

Hélas! ce psychologue eût été bien surpris s'il eût pu lire dans l'âme de sa décevante épouse, et voir comme elle se disposait peu à servir les projets téméraires qu'il avait conçus. Deux êtres, même quand le plus intime des liens les unit, demeurent toujours séparés par une véritable cloison étanche, et l'entente est théoriquement impossible entre les époux, même dans le désaccord. Jamais, comme on a dit un peu grossièrement, deux pendules ne sonnent en même temps l'heure.

Magdeleine était assurément indignée que Pierre se fût permis de fouiller dans ses écritures, mais elle en était aussi flattée; elle en était même troublée. Elle avait encore dans les oreilles l'étrange vibration de celte voix jalouse.

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:. dont raccent ne peut tromper ceux-là même

i^\ qui Tentendent pour la première fois. Enfin,

Pierre ne l'avait pas frappée à la lettre; mais

elle avait senti le froissement de ses mains

: ' brutales, et c'était le premier contact de lui

qu'elle n'eût point trouvé exclusivement désa-

: , gréable.

|i , Depuis lors, et sans le vouloir, ni même

? • sans y penser, elle était devenue déférente,

|: obséquieuse, humble. Elle mettait Pierre hors

de lui par le soin qu'elle paraissait prendre de ne lui donner aucun sujet d'irritation. Elle rentrait, le soir, la première, et n'omettait plus de commander le dîner. Elle acceptait toutes les rebuffades, et même faisait mine de les trouver justes. « Mais, se disait Pierre, qu'est-ce qu'elle a donc? Son bon caractère est encore plus assommant que le mauvais I »

Il finit par s'inquiéter. (( On dirait qu'elle me fait la courl C'est le comble I »

Magdeleine lui faisait la cour en effet.

Un peu par inconsciente gratitude des bourrades qu'elle avait reçues; mais surtout par calcul, et en vue d'un objet bien déterminé.

(( Maintenant, se disait-elle, Pierre sait que j'écris. » Elle s'était cachée de lui, soigneusement ; pour rien au monde, elle ne lui eût avoué elle-même qu'elle lui faisait concurrence; mais elle était soulagée, enchantée qu'il l'eût appris,

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et appris par ce moyen-là, sans qu'elle eût la peine ou l'embarras de lui rien dire.

Certes, son mari, comme littérateur, ne lui inspirait que le plus profond dédain ; d'abord parce qu'il était connu, et elle débutante; ensuite, parce qu'il était homme, et enfin, parce qu'il était son mari : on est encore moins prophète dans son ménage que dans son pays. Au surplus, la femme d'un littérateur en veut toujours à sa rivale la littérature, même quand le littérateur lui est indifférent. Magdeleine pensait aussi qu'il est bien incommode de porter un nom déjà plus d'à moitié fait, et d'atteindre à une célébrité personnelle lorsque l'on partage déjà la notoriété d'un autre.

Mais, comme elle était femme, c'est-à-dire qu'elle jugeait bien de son intérêt, elle ne méconnaissait pas non plus les avantages que lui pouvaient procurer ce nom, et surtout les relations de Pierre. Elle comptait bien en user largement et sans aucun scrupule. Elle entendait que Pierre lui vînt en aide, et elle entendait également qu'il l'assistât de ses conseils.

Elle méprisait le talent de son mari ; mais les femmes ont une confiance universelle et absolue en leur mari, même quand elles le méprisent ou qu'elles le détestent.

Le plus dur était fait, Pierre sachant déjà

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que Magdeleine avait commis un livre. Maintenant, elle s'était mis en tête de le lui communiquer.

Elle préparait ingénieusement le terrain. Elle guettait une occasion favorable pour inviter Pierre à prendre connaissance deTœuvre, sans avoir Tair, autant que possible, de le solliciter expressément.

Celte entreprise, si simple en apparence, présentait encore bien des difficultés . Depuis la violente et ridicule scène du sous-main, Pierre n'avait pas fait la moindre allusion au roman de Magdeleine, intitulé (( La haine conjugale ». Elle s'avisa que ce titre n'avait pu être fort agréable à son mari. Elle en frémit.

Elle n'avait pas la conscience tranquille ; car c'était bien dans son ménage qu'elle avait puisé les éléments de sa ficlion et l'idée de ce titre même. Elle redoubla d'attention pour faire oublier à Pierre une circonstance de nature à peutêtre l'indisposer préventivement contre ce premier essai littéraire.

Pierre continua d'accueillir assez rudement ses avances. Néanmoins, comme une espèce d'harmonie rudimentaire finit toujours par s'élablir entre deux voix, même discordantes, qui se répondent, Pierre insensiblement quitta le ton du mari bourru pour celui de l'amant querelleur, et le ménage Souvré eut les allures

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d'un de ces excellents ménages où Ton s'adore en se disputant du malin au soir et du soir au matin.

Magdeleine, encouragée, prit un beau jour la ferme résolution de dire à Pierre sans plus de délai ce qu'elle souhaitait de lui.

Elle combina politiquement le menu du déjeuner, elle qui, d'ordinaire, commandait à la bonne n'importe quelle nourriture; et elle prémédita de parler à l'instant où Pierre sourirait, désarmé par la vue d'aubergines frites qu'il aimait d'une tendresse particulière.

(((Pourvu, songeait-elle, que cette idiote de Marie ne les ait pas ratées ! » )

Marie apporta le courrier du matin en même temps que les œufs brouillés. Pierre jeta un regard méfiant sur les lettres de Magdeleine; après quoi il tria les siennes, lut trois coupures de journaux où son nom était cité, et décacheta une enveloppe sur laquelle il reconnaissait l'écriture de M™* Gaston Hennebault.

— Qu'est-ce qu'elle me veut encore, grommela-t-il, cette vieille folle ?

Il ajouta :

— Tu permets?

Car il usait toujours de politesse machinalement, fût-ce avec sa femme ; et même quand il l'injuriait, c'était avec correction. Elle lui rendit sa politesse en s'abstenant elle-même de

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manger cependant qu'il Usait, et elle se mit à Tobserver très attentivement.

Pierre n'admettait point, en principe, qu'on lût ses lettres avant ou après lui, ni même qu'on l'interrogeât sur leur contenu. Toutefois, quand il éprouvait le besoin de se faire poser des questions contrairement au principe établi, il le donnait à entendre à Magdeleine, par des grognements inintelligibles, par des exclamations bizarres ou par de vagues réflexions.

Comme il la rabrouait après cela si elle se laissait aller trop vite à témoigner delà curiosité, elle ne s'y frottait plus guère. Cette fois, pourtant, les invites de son mari lui parurent si marquées et si pressantes qu'elle hasarda de lui demander :

— Qu'est-ce qu'elle te raconte donc, cette vieille folle, comme tu l'appelles?

Pierre repartit que M™* Hennebault était en efiet plus vieille et plus folle encore qu'on ne le pouvait imaginer, et qu'elle s'était ingérée d'écrire un roman idiot.

— Je n'ai jamais douté qu'il ne fût idiot, dit Magdeleine, confraternellement.

Cette réponse paraissait impliquer que Magdeleine n'ignorait point les ambitions littéraires de M™* Hennebault. Pierre alors lui demanda dans quelles circonstances elle en avait reçu l'aveu, et elle demanda elle-même à Pierre :

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— Tu Tas lu?

— Ah ! non, fit-il. Elle me Ta pourtant fourré dans les bras. Mais mon temps est trop précieux... D'ailleurs, j'ai peut-être eu tort de ne pas le lire; car Lancel-Courtois m'a confié qu'il est délicieusement malpropre. C'est une autobiographie.

— Ah? fit Magdeleine.

— Oui, dit Pierre. C'est toujours une autobiographie.

Magdeleine rougit.

— Et voilà maintenant, reprit Pierre, qu'elle me réclame sa copie! Tu ne devinerais jamais pourquoi.

— Non.' Pourquoi?

— Parce qu'elle a trouvé un éditeur 1

— Non? s'écria Magdeleine, révoltée.

— Si ! elle a trouvé un éditeur 1 Son bouquin sera publié! Et il aura beaucoup de succès!

Simplement parce qu'elle n'est pas professionnelle, et surtout parce qu^elle n'est pas homme ! Hurrah pour la petite différence! Et sa pièce aussi sera jouée! Elle sera jouée à la Comédie- Française I Et s'il y avait un autre théâtre audessus de la Comédie-Française, elle serait jouée à cet autre théâtre! Et elle aura aussi beaucoup de succès !

Magdeleine criait en même temps que Pierre, et aussi fort.

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— Sa pièce? Elle a fait une pièce, elle?

Oh!!...

Il n'était pas, à première vue, fort indiqué de choisir le moment où Pierre pestait contre la littérature des dames pour le solUciter de lire un roman féminin. Mais les deux époux se trouvaient par hasard vibrer à Tunisson : Magdeleine comprit qu'il fallait saisir une occasion si rare. Elle se mit à tourner une phrase d'exorde assez habile sur ce qu'il devait y avoir de différence entre la littérature d'une femme de littérateur et la littérature d'une vulgaire mondaine.

Mais Pierre s'avisa soudain que la lettre de M™* Hennebault, bien que mêlée au courrier, n'était point venue par la poste.

— L'homme qui l'a portée est encore là, dit la bonne à tout faire. Il attend la réponse dans la cuisine.

— Vous auriez pu le dire tout de suite, fit Pierre, je vais la lui donner, sa réponse, je suis trop content d'être débarrassé... Tu vas voir ce tas.

Il passa dans son cabinet, rapporta le paquet ficelé et le remit à la bonne.

— Tiens, dit-il en se rasseyant, des aubergines !

Et son visage prit une telle expression de contentement que Magdeleine tressaillit d'espoir.

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Mais, à la première bouchée, il fit une grimace, et dit, de mauvaise humeur :

— Elles sont ratées, naturellement!

— Ah I dit Magdeleine, ce n'est pas la faute de Marie : on la dérange tout le temps I

— Oui, c'est la faute de cette vieille muse, dit Pierre, dépouillant avec fureur de leur enveloppe ramoUie les succulentes rondelles du légume qu'il préférait.

— Allons, pensa Magdeleine, ce ne sera pas encore pour aujourd'hui.

La fin du déjeuner fut morne. Les deux époux n'échangèrent pas une parole. Après un dessert médiocre et vite expédié, ils passèrent dans un petit salon contigu, où Magdeleine avait tenté une pauvre imitation de ce chaos des styles que Pierre appelait le style Bricquart. Il détestait ce petit salon.

La station du café après le repas du matin lui était aussi odieuse : il prétendait ne pouvoir ni travailler ni digérer s'il ne se remettait pas au travail aussitôt en sortant de table. Magdeleine pensait quotidiennement, à celte occasion :

(( Il ne peut seulement pas me sacrifier cinq minutes. » Il devinait la pensée quotidienne de sa femme, et ses nerfs se crispaient. Il faisait des gestes saccadés et nerveux. Ceux de Magdeleine étaient ordinairement tels. Il s'efiaçait pour lui laisser le passage libre, et elle sortait

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avec une majesté de reine. Aujourd'hui,^lle poussa la déférence jusqu'à s'effacer devant lui en même temps qu'il s'effaçait devant elle. Le résultat de cette politesse inattendue fut un choc, et elle laissa choir toutes ses lettres sur le tapis.

Pierre les eût ramassées en tout état de cause ; mais il mit à le faire d'autant plus d'empressement que Magdeleine laissa trop voir, par sa hâte à le prévenir, qu'elle ne s'en souciait justement point. Comme il avait le coup d'oeil prompt, il vit d'abord que toute cette correspondance était négligeable, sauf une grande lettre, d'une grande écriture masculine. Il l'attrapa.

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il d'un ton agressif.

Magdeleine ne sut pas dissimuler sa contrariété. Il sentit une angoisse atroce, mais qu'il voulut croire délicieuse. « Cette fois, pensa-t-il, je la tiens. » Et avec une lenteur calculée il déploya le papier suspect. Il courut à la signature et fut ahuri de lire, en toutes lettres, le nom de M"™" Jourd'heuil.

— Autre vieille folle, dit-il... Mais elle déguise son écriture! Elle a pris une écriture d'homme I Est-ce depuis qu'elle écrit des nouvelles qui n'offensent pas moins la nature que le bon sens?

— Lis, dit Magdeleine en riant. Je ne te Tai pas montrée tout à Theure : tu étais d'une humeur massacrante et tu n'aurais pas senti toute la beauté de la chose.

La chose était une invention de M'°* Jourd'heuil, qui se saignait de deux mille cinq cents francs pour se faire un peu de réclame. Elle pensait attribuer cette somme à une femme auteur, choisie par un jury féminin, dont feraient partie M™* Hennebault, M"* Bricquart, Hélène, enfin toutes les personnes du sexe que Ton pourrait dénicher qui écriraient.

Il ne parut point que Pierre fût très sensible à la beauté ni à la drôlerie de la chose, et au lieu d'en rire il s'indigna.

— Je t'interdis, entends-tu, je t'interdis de te fourrer dans ces bêtises-là I

— Tu as parfaitement raison, dit Magdeleine,

L'absolu de celte approbation le réduisit au silence. Il fit un geste gauche. Magdeleine reprit, sur un ton de grande sagesse :

— On peut se permettre de ces fantaisies-là quand on s'appelle Jourd'heuil, Hennebault, ou Bricquart...

— Oui, dit Pierre.

— Mais point quand on porte le nom que j'ai l'honneur de porter.

— Evidemment, dit Pierre, confus.

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— Quand on s'appelle Magdeleine Souvré...

Magdeleine Pierre-Sou vré... la discrétion s'impose. On ne fait point parler de soi... on ne se fait point imprimer (Pierre n'en croyait pas ses oreilles). Si on a la témérité, la faiblesse d'écrire, c'est pour soi-même et pour quelques amis... pour un seul.

Elle sourit.

— Veux-tu, dit-elle, me faire un grand plaisir? Pierre s'aperçut, pour la première fois, qu'on

ne peut répondre à cette phrase qu'affirmativement.

— Oui, dit-il.

— Eh bien, laisse-moi te lire quelques pages du manuscrit que je mettais en ordre à ton intention lorsque tu m'as témoigné l'autre jour un peu plus d'empressement à le lire que je n'eusse souhaité.

Il trouva la formule spirituelle et repartit :

— Je ne bougerai point de là tant que tu ne m'en auras pas lu au moins un chapitre.

— Tu t'avances beaucoup, dit Magdeleine, qui, au reste, ne se fit point davantage prier. Aimes-tu mon titre? reprit-elle. Soudain redevenue femme de lettres, elle oubliait ce que son litre lui avait naguère paru sous-entendre de désobligeant pour un mari, et elle n'éprouvait pas le moindre embarras à mettre ellemême sous les yeux de Pierre une peinture,

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exacte jusqu'à Timpudeur, de leur triste vie commune.

Mais Pierre n'était pas moins homme de lettres, et il n'éprouva pas le moindre embarras non plus à se voir couché tout vif sur le papier.

Les dures vérités qu'il recevait en plein visage ne le faisaient seulement pas sourciller, et il ne s'irritait que des erreurs d'observation ou d'analyse. Il appréciait d'ailleurs l'impartialité toute scientifique de Magdeleine, qui ne s^était pas épargnée elle-même plus que lui.

Cet art inférieur, mais adroit, de la femme, ne lui plaisait guère, et il n'était point dupe d'une apparence de métier, ou même de style; mais certaines imitations de lui-même, très naïves, certains plagiats d'expressions, certains vols de phrases entières le touchaient jusqu'à l'attendrissement.

Elle osa lui lire un compte rendu de leur nuit de noces, qui avait l'air d'une observation clinique, mais qui lui sembla bien venu. Il ne put se défendre de dire :

— C'est tout de même dommage de ne pas publier ça.

— Et pourtant, fit Magdeleine, je suis décidée à ne pas revenir sur ce que je t'ai dit.

Tout compte fait, et malgré l'émotion sincère qu'il avait ressentie, Pierre fut charmé de

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cette détermination. Il en sut gré à sa femme et crut devoir, provisoirement, se remettre avec elle en bons termes.

Seulement, il eût préféré être le seul confident du sacrifice qu'elle lui faisait : or, le bruit de ce désintéressement admirable se répandit avec une surprenante rapidité.

Si Magdeleine avait publié son roman, elle n'eût pas été hissée aux sommets de la gloire avant sept ou huit semaines, temps minimum de rimpression, de la correction des épreuves, de la mise en vente et de l'apparition d'un ou deux articles enthousiastes. La voie plus courte qu'elle avait choisie rendit ces délais inutiles, et elle obtint la gloire instantanée. Son génie fut article de foi du jour au lendemain, notamment parmi ses confrères, et même (comme l'on n'a pas craint de dire) ses consœurs, certaines que ce génie ne leur disputerait point le marché.

Tant qu'elle n'était que la femme d'un homme supérieur, jeune, mais déjà connu, elle n'avait jamais pu avoir, à ses jours de réception, que des visiteuses et des visiteurs de raccroc. Elle eut, subitement, une manière de salon !

Oh! point un salon de raretés; mais enfin elle se vit obligée de réunir, une des après-midi de cette fin de juillet où l'on se disperse, Philippe llennebault, M. le capitaine Chavroche,

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M. le baron d'Epervans et M. le comte de la Guiihardière. Pierre, que raccablante chaleur avait retenu à la maison, passant par grand hasard chez Magdeleine vers cinq heures et demie, la trouva qui donnait le thé comme une grande personne à tous ces gens-là.

Elle le remercia, gracieusement, d'être venu. Il répondit assez fraîchement. Son air bourru gêna les hôtes de Magdeleine, sauf M. le comte de la Guithardière, dont le rôle est de mettre de rhuile. Philippe semblait penaud comme un gamin pris en faute. Il considérait trop Pierre Souvré pour lui avoir seulement parlé jamais de ses propres ambitions littéraires : il s*en était ouvert à Magdeleine, qui lui imposait moins; et depuis quelques jours il faisait avec elle de la psychologie, cette psychologie qui consiste à recueillir les polins et à violer, quand on peut, la correspondance d'autrui. La venue intempestive du mari le mit en confusion.

— Comment va-t-on chez toi? lui demanda Pierre.

— Je suis assez inquiet, répondit-il : mon père ne va pas du tout.

En disant cela, il rougit extrêmement. C'est que, par une fatale coïncidence, en même temps que M. Ilennebault donnait de plus vives inquiétudes, M. Lancel-Courlois se trouvait assez sérieusement indisposé. Et Philippe redoutait

— sans avoir, il est vrai, pleine conscience de le redouter — que cette expression a mon père », par laquelle il venait de désigner (bien entendu) M. Hennebault, ne fût appliquée inconsidérément, par quelqu'un de ses interlocuteurs, à M. Lancel-Gourtois.

Personne n'y pensait. Au surplus, on ignorait absolument l'indisposition de M. Lancel- Gourtois. Et puis on s'en moquait pas mal.

Philippe crut devoir néanmoins détourner la conversation.

— Je vais peut-être m'engager, dit-il.

On s'étonna, sachant que la loi de deux ans était son cauchemar ; mais il entreprit d'expliquer, sans réussir à se faire comprendre, qu'étant assuré désormais de ne pas échapper à cette loi fatale, il aimait mieux en finir tout de suite, au risque de servir un an de plus.

— C'est, dit Pierre, l'histoire de Gribouille, qui se met à l'eau pour n'être pas mouillé par la pluie.

M. le capitaine Ghavroche ne voulut point dissimuler à Philippe les déboires du métier militaire en temps de paix. Lui-même était bien résolu à démissionner. Il ne l'avait pu faire jusqu'alors, empêché par les obligations factices que lui créait sa réputation usurpée d'avoir participé au récent complot. Les adversaires du présent régime se plaisaient à lui

répéter que Ton comptait sur lui : pouvait-il se dérober? Le plaisant est qu'il professait les opinions les plus radicales. Mais sa démission n'était que remise, et il hésitait entre l'industrie ou la littérature.

Pierre Souvré lui conseilla l'industrie. M. le baron d'Epervans prit alors la parole et lui déconseilla la littérature.

— Voyez où elle m'a conduit, dit M. le baron d'Epervans, officier de marine en retraite, qui publie dans un excellent journal des comptes rendus remarqués de la guerre russo-japonaise. Ma situation, déjà fâcheuse lorsque l'on restait des semaines entières sans nouvelles de l'une comme de l'autre escadre, pire encore depuis que Tune des deux est anéantie, me paraissait devoir friser le ridicule si la paix était signée. Hélas I mon malheur a bien passé mon espérance, et depuis que nos amis font des quelques vaisseaux qui leur restent un usage si singulier, je me demande comment j'ose encore me montrer dans les salons ou même dans la rue.

Un murmure de douloureuse sympathie s'éleva autour de M. le baron d'Epervans. On essaya de le consoler, on lui remontra que le Kniaz Potemkine s'était rendu. Mais soudain, à l'étonnement de tous, ce visage de carême s'éclaircit et s'illumina. M. le baron d'Epervans sourit. Et avec un grand contentement de

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soi, qui affectait les allures de la modestie, il annonça :

— Je viens d'achever une fantaisie que je crois ingénieuse. Je suppose qu'un correspondant de guerre — c'est moi — se trouve précisément à bord du Kniaz Potemkine et qu'il envoie de là à son journal un compte rendu quotidien de la révolte. Ma connaissance des choses maritimes m'a permis de reconstituer avec une saisissante vraisemblance les faits et gestes de ces brigands. C'est ainsi que je continue l'exercice de mon métier contre vent? et marées, si j'ose employer cette image.

On applaudit M. le baron d'Epervans avec le plus de fracas possible pour n'entendre point qu'il proposait de lire son ingénieuse fantaisie. Mais le jeune Richard Peaussier, qui venait d'entrer avec Hélène Bricquart, se mit à harceler le baron .

— Lisez-nous cela, lui dit-il, ah! monsieur le baron, lisez-nous celai

— Non, monsieur, répondit le baron d'Epervans, qui reprit comme par miracle sa plus sinistre physionomie, non, monsieur, je ne vous le lirai point.

— Oh ! . . . dit M. le comte de la Guilhardière avec une expression de regret.

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