‹ Les grands bourgeoisChapitre 12 sur 19 · AILLEURS · texte numérisé non relu

AILLEURS

Philippe HennebauU ne s'engagea point, mais il s'avisa soudainement qu'il devait apprendre l'anglais sur place, et il partit pour la Grande- Bretagne. On a découvert depuis quelques années que les langues étrangères mènent, comme l'on dit, à tout. Ce (( tout » est bien attrayant pour les jeunes hommes qui ne savent pas au juste ce qu'ils feront dans la vie. Ils peuvent toujours apprendre une langue ou deux, et ainsi tuer le temps.

Outre ce motif sérieux pour faire un séjour d'été en Angleterre, Philippe avait d'autres motifs, moins sérieux mais non moins déterminants.

D'abord il était snob, comme tout le monde.

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et, à ce titre, anglomane : Fanglomame française est un sentiment curieux, par la synthèse qu'elle présente d'admiration ingénue et d'irrévérence, de goût sincère et d'antipathie à manifestations sarcastiques.

Il subissait, de plus, l'influence de cette politique dite cordiale qui domine présentement dans les conseils européens, et qui donnera une si drôle de figure à notre histoire quand nos petits-neveux en jugeront avec le recul nécessaire. Quel Scudéry saura écrire ces annales amoureuses, quel Honoré d'Urfé lever cette carte du Tendre?

Philippe avait aimé la Russie, on peut dire sans la connaître. Il l'avait boudée après la sanglante répression des émeutes à Pélersbourg et à Varsovie. Tout en souhaitant, mais par devoir, la défaite des Japonais, il n'avait pu se défendre d'un caprice coupable pour cette jeune nation. Depuis la rencontre du tzar et de l'empereur allemand, il était si fort monté contre ces deux souverains qu'il éprouvait un désir fou de se précipiter dans les bras de l'Angleterre, — c'est-à-dire de prendre un billet pour Calais, Douvres et Londres, d'où il devait ensuite se rendre dans la noble cité d'Oxford.

M"*^ Hennebault, consultée, donna son assentiment avec enthousiasme. Elle avait, ainsi que Phihppe, un béguin, (mais une telle expression

peut-elle convenir à des sentiments de cet ordre?) elle avait un béguin pour l'Angleterre, où elle ne doutait point que son fils ne fût accueilli comme la flotte.

Le choix d'Oxford lui plaisait aussi. Elle avait ouï dire que la vertu y règne durant les (( termes », et à plus forte raison* pendant les vacances. Elle croyait avoir lieu d'espérer que l'innocence de Philippe s'y pourrait prolonger de six semaines, à supposer que les choses fussent encore en l'état, ainsi que M. l'abbé Mornand continuait de le lui garantir une fois par mois.

Elle prit, pour la forme, l'avis de M. Hennebault et celui de M. Lancel-Courtois. Mais leur santé les occupait trop pour leur permettre de s'intéresser au prochain, même à un fils, ou au fils d'un ami intime. Puis elle s'enquit d'un boarding-house convenable, où cependant la présence d'une jeune fille librement élevée assurerait Philippe d'y rencontrer ce qu'elle ne se souciait justement point qu'il y rencontrât, car cette mère était inconséquente.

Des amies, dont les fils avaient fait des séjours d'études en Angleterre, lui indiquèrent plusieurs maisons, sur lesquelles elles lui donnaient invariablement des renseignements excellents et vagues. Quand on cherche un domestique, on peut se décider sur la physionomie :

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jyfrae Hennebault ne put se décider que sur le nom. Elle choisit pour Philippe la pension d'une certaine miss Hope J. Simpson, parce que la banalité de Simpson n'éveillait en elle aucune inquiétude ; Hope, qui signifie, comme chacun sait, espérance, lui paraissait plein de promesses ; et l'initiale inexpliquée, intercalée entre les deux, ajoutait à l'ensemble un assaisonnement de mystère qui la piquait.

(( Va pour miss Hope J. Simpson, y> dit Philippe, heureux, dans sa nonchalance, d'avoir une mère capable de volonté, et soucieuse de ne vouloir qu'à bon escient.

Il partit sans émotion ni impatience. Il avait déjà passé la Manche plusieurs fois : rien ne l'étonnait, même l'impossibilité de comprendre ou d'entendre ce qu'on lui disait, après dix ans d'anglais au collège, sans compter les bonnes anglaises à la maison.

Il possédait une petite pacotille d'idées toutes faites, et il avait le ferme propos de ne s'en point départir. Ainsi, il était persuadé que les individus de race ou de nationalité différente ne se peuvent jamais pénétrer, et d'avance il ne doutait point que ses prochaines études psychologiques n'aboutissent à la vérification d'une inintelHgibilité réciproque entre le type français et le type anglo-saxon. Mais il ne doutait point davantage que le privilège ne lui fût réservé de

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surprendre en six semaines tous les secrets de l'ame anglaise; et il flaira dès son arrivée que rinstrument de cette connaissance miraculeuse serait miss Maud Simpson, sœur cadette de la respectable (( Espérance ».

Il savait d'avance également que la ville d'Oxford est l'illustration et le symbole du traditionalisme anglais, et il avait résolu de ne la point visiter bêtement comme un touriste, mais (( de communier avec elle en la respirant pour ainsi dire » : il usait de ces expressions, elles avaient peut-être un sens pour lui.

Cependant il prit son Baedeker dès le matin, et il procéda en une seule journée à une exploration intégrale de la ville. Le soir, il était très fatigué, et il se demandait avec inquiétude à quoi il pourrait bien employer les cinq semaines et six jours qui lui restaient.

Celte pensée un peu efirayante fut heureusement abolie par un sommeil brusque ; mais, dès le réveil, elle reparut. « Ah! songea PhiHppe, le temps des vacances est bien difficile à passer agréablement. »

Mais il était reposé. Il se sentait bien. Il contempla non sans plaisir l'ameublement modeste de sa chambre. La fenêtre à guillotine l'amusa. Des fleurs blanches et des feuillages verts décoraient la cretonne gros-bleu des rideaux. (( Quel souci d'art dans les moindres choses! » se dit-

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il, avec une complaisance vraiment un peu excessive.

Cette fenêtre donnait sur un herbage, où il supposa qu'en d'autres saisons de modernes athlètes devaient lutter ou s'ébattre. Malgré leur absence, il se félicita d'habiter provisoirement un pays si ressemblant à ce qu'il imaginait de la Grèce antique. Il se rappela que l'Hermès de Praxitèle a l'air d'un jeune Anglais. Puis il fit sa toilette, s'il est possible, encore plus méticuleusement que d'habitude, persuadé qu'on ne saurait rivaliser sur ce chapitre avec les Anglais ; et il descendit déjeuner.

Les deux misses Simpson étaient assises aux deux bouts de la table. La plus âgée avait réservé sa droite à Philippe, pour le pousser a la conversation. Les autres personnes présentes, les pensionnaires de la maison, étaient placés au hasard : la véritable place d'honneur était la plus proche du courant d'air. Il y avait trois mâles et trois femmes, plus une petite fille, mais qu'on eût prise pour un garçon.

(( Ah! pensa Philippe Hennebault, voici une première différence entre ces gens-là et moi : jamais ils ne diraient comme j'ai fait tout à l'heure que le temps des vacances est difficile à passer agréablement. » Celle de leurs facultés la plus apparente et qui, en effet, se lisait d'abord sur leurs visages, était un pouvoir

presque surhumain de se reposer, d'oublier, à certaines heures où à certaines dales, Tintérêt et le souci, de ne penser à rien, de ne rien dire.

Lorsque Philippe avait ouvert la porte, ils étaient en train de chercher, parmi un choix invraisemblable d'épithètes, la plus propre à qualifier le temps qu'il faisait. Le jour était-il beau, aimable, brillant, splendide, ou même glorieux. ^^ Philippe, après déjeuner, parcourut un des plus importants journaux, et fut surpris d'y retrouver, au long de deux colonnes, de pareilles considérations sur la température et la même poésie météorologique.

Ne sachant que faire, il recommença la visite d'Oxford. Il rentra deux fois à la maison, pour le luncheon et pour le thé. Il se mit en habit pour dîner.

Et des jours passèrent. Il s'aperçut qu'il devenait amateur d'oisiveté comme ses compagnons, et comme eux en proie à la préoccupation continuelle du temps qu'il faisait ou qu'il ferait.

Il s'était machinalement familiarisé avec eux, sans rien connaître d'eux et sans leur avoir rien livré de lui-même. Il se sentait bien. Mais il s'irrita de se sentir bien sans raison. Il entreprit alors de s'analyser, et il reconnut qu'il jouissait profondément de cette liberté qu'on

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n'obtient que hors frontières : depuis son arrivée à Oxford, il n'avait pas eu besoin une seule fois de ressembler à son père, M. Hennebault.

Il éprouvait une détente comparable à celle de M™* Hennebault lorsqu'elle quittait pour plusieurs semaines M. Lancel-Courtois, et qu'elle disait : (( Enfin! je vais laisser reposer ma raie. »

Philippe était un délicat : il voulut, il osa raffiner ce plaisir ; un matin il descendit avec une coiffure nouvelle qu'il avait longtemps étudiée devant sa glace. Et il goûtait une joie malicieuse, car, il en était sûr, personne, personne autour de la table, personne dans tout Oxford ne remarquerait qu'il n'avait plus aucun trait commun avec M. Hennebault, son père.

Il observa, ce même matin, un assez bizarre phénomène. Il ne faisait en anglais aucun progrès sensible : les conversations auxquelles il pouvait prendre part étaient vraiment trop indigentes. Par contre, il se mettait à penser en anglais, et son intelligence, ne disposant plus que d'un vocabulaire restreint, s'appauvrissait.

Son ironie nationale subissait également une transformation. Il n'avait plus d'esprit, mais de l'humour, une grosse gaîté enfantine. Le petit matériel de mots qu'il possédait lui avait suffi pour construire certaines plaisanteries peu va-

liées, mais qu'il répétait sans scrupule, et dont le succès paraissait devoir être inépuisable.

Elles pouvaient se diviser en deux catégories : les unes ayant trait à la manie météorologique du peuple anglais, et les autres prenant pour thème Textraordinaire diversité nominale, mais ridentité essentielle des poudings quotidiennement servis. Philippe tenait particulièrement à se moquer de la nourriture, pour le même motif que Figaro : il se hâtait de rire afin de ne pas pleurer.

Il s'amusait aussi quelquefois à faire des pataquès que Ton attribuait à son ignorance, et il lâchait en pleine table des énormités. Comme il s'aperçut qu'elles faisaient rire, il voulut s'éclaircir de cette fameuse pudeur anglaise. Ce n'est pas une petite affaire.

Il débuta par dès plaisanteries relatives à la digestion. Le mot estomac et le mot ventre n'ont point cours en Angleterre; mais on y supplée par des euphémismes qui ne manquent pas de grâce. Nul homme bien élevé n'oserait dire en compagnie que son dîner ne passe point ; mais il ne choquera point s'il exprime la même chose d'une façon détournée, et s'il attribue son malaise au fâcheux caractère de « la petite Mary ».

La première fois que Philippe risqua le nom de cette jeune personne, on s'émerveilla : com-

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ment un Français pouvait-il être si bien informé? Il obtint du coup, si Ton peut dire, ses lettres de grande naturalisation. Alors il récidiva : il connaissait le pouvoir des scies. Et ce mélancolique devint le boute-en-train de la maison.

Il résolut de pousser plus loin ses expériences, et il se ressouvint d'avoir à première vue pressenti que miss Maud lui révélerait un jour Tâme anglaise, peut-être même quelque chose de plus.

Il avait beau la regarder, il n'arrivait pas à décider si elle était charmante ou insignifiante. Il renonça donc à cette vaine recherche, et il entreprit de résoudre une question plus importante : celle de savoir si miss Maud était innocente tout à fait, ou point du tout, ou, comme il penchait à croire, si elle ne Tétait qu'à moitié. Il la pria de vouloir bien lui donner une leçon d'anglais chaque matin.

Ce procédé d'information eut de médiocres résultats. Miss Maud profitait bien du tête-à-tête pour lui raconter les histoires intimes des pensionnaires, et ces histoires paraissaient bien scabreuses ; mais on pouvait à la rigueur les interpréter aussi dans le meilleur sens. Car les Anglais ont, pour désigner les réalités de la chair, des mots de la plus naïve précision ; mais comme ils les emploient aussi pour désigner

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des relations fort platoniques, un étranger ne sait jamais à quoi s'en tenir. C'est à se demander s'ils ne font pas l'amour avec des corps glorieux, et si Ton ne devrait point donner chez eux, aux moyens de cette fonction, quelque sobriquet puéril dans le genre de (( petite Mary ».

D'ailleurs, si monté que fût le ton de l'entretien, Maud gardait une physionomie impénétrable. Philippe sentait l'impossibilité de lui manquer de respect, sauf en sous-entendus. Il n'eût osé aucun geste. D'autant qu'il s'exagérait les risques du geste. Que dirait M"*" Hennebault si elle se voyait un jour menacée de payer quelques milliers de livres sterling pour hreach of promise ?

Et puis, comment gesticuler à la maison .î^ Philippe invita miss Maud à lui donner ses leçons dehors. Il loua un bateau plat sur le Cherwell. Tous deux s'y étendaient côte à côte. Elle ne manifestait aucun trouble. Lui-même n'en éprouvait aucun. Ils étaient isolés l'un de l'autre, comme par l'épée nue qui permet au guerrier de partager la couche de la vierge sans péril ni tentation.

Un jour, elle acheva de le déconcerter par une contradiction vraiment incompréhensible.

Avant neuf heures du matin, les pensionnaires erraient de leurs chambres aux salles de

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bain, vêtus de façon très sommaire et, la plupart du temps, comique.

; Philippe, en pyjama de soie à dessins cache-

; mire, d'une extrême légèreté, se heurta dans

Tescalier à miss Maud, déjà correctement coiffée, habillée pour la journée entière, avec sa jupe tailleur de cheviotte grise, sa blouse de ; toile blanche brodée, son rang de perles fausses

; à un shilling six pence.

I Fort gêné, il balbutia une excuse et un bon-

jour. Elle n'y répondit aucunement. Elle ne pa- { rut pas le voir. Il en conclut qu'en Angleterre

; un homme déshabillé, qui rencontre une femme

; habillée, doit également faire comme s'il ne la

• voyait pas et comme s'il avait lieu de se sup- » poser invisible.

'. Deux heures plus tard, il était couché au

fond de son bateau, et miss Maud était couchée ; près de lui. Ils parlaient des verbes irréguliers,

l distraitement. Pour remonter le courant à

1 peine sensible, ils n'avaient qu'à tirer de temps

à autre sur une des branches d'arbre qui ve-

* naient leur frôler le vi«age. Et ils suivaient ; ainsi cette langue de terre entre les deux bras I du fleuve qui est appelée, un peu pédantesque- ;. ment, la Mésopotamie.

î Ils arrivèrent à un tournant. Philippe se leva

] et plongea sa gaffe dans le fleuve jusqu'au fond

pour faire virer le canot. Maud aussi s'était sou-

if

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levée. Elle n'avertit point Philippe qu'ils approchaient du bain des hommes, appelé d'un nom si bizarre, que nous traduirions en français par « la joie des curés ». Ils se trouvèrent soudain environnés d'une dizaine de jeunes gaillards parfaitement nus.

L'un d'eux, étendu sur le dos, se laissait glisser le long d'une planche frottée de savon, et plongeait. Un autre, s'accrochant à une corde qui pendait d'une forte branche, s'était hissé tout hors de l'eau, et faisait des contorsions de singe.

Ce qui aggravait le cas de ce dernier, c'est qu'il était l'un des pensionnaires — le plus jeune et le mieux bâti — de miss Hope J. Simpson. Il ne parut point, cependant, confus d'être surpris par Maud en cet état et en cette posture. Il se laissa choir dans le fleuve, avec un fracas qui n'était point pour détourner l'attention ; puis il tira vers le bateau une coupe vigoureuse. Il vint tendre la main à la jeune fille et lui déclara que le temps était beau. « Cristil se dit Philippe, je ne comprendrai jamais rien à la pudeur anglaise. »

Cet incident le découragea, et il ne prit plus ses leçons avec la même régularité. Il se sentit très seul, et par une inconséquence ordinaire à tous les hommes qui éprouvent ce sentiment, il s'isola encore davantage. Il se promenait.

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sans compagnon, toute la journée. Il s'asseyait

• de longues heures dans les jardins des collèges.

• ;• Il sortait même le soir, il errait dans le parc de : rUniversité ; et souvent il y devenait Tinvolon- Ç taire témoin de scènes — qui sont plus fréquentes à Londres, mais que les parcs de province ne laissent point d'offrir aussi à la curiosité

l des voyageurs.

\ Alors il se sentit encore plus seul, et il s'a-

I' voua qu'il s'ennuyait cruellement.

i; Le dimanche surtout était effroyable. Il se

^ calfeutrait dans sa chambre, mais il entendait

ji le grand silence des rues, l'ennui montait par

; la fenêtre. Il essayait de fuir. Il ne trouvait

\ pas même un bateau a louer. Il se promenait à

\ pied le long du Cherwell, en face de la Mésopo-

('' tamie. Il marchait à pas lents. Toutes les cinq

minutes, il tirait sa montre; il chronométrait l'interminable journée.

Un dimanche qu'il allait ainsi, les yeux fixés sur le cadran, absorbé dans la contemplation de la petite aiguille au point de la voir distinctement tourner, il faillit s'étaler par terre, s'étant pris les pieds dans un couple d'amoureux.

Un éclair lui traversa l'esprit. S'aimer un dimanche I C'est comme, en Italie, sortir entre midi et deux heures. Qui l'oserait faire, sauf les chiens et les Français .^^ Son cœur battit d'espoir, et il se baissa.

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Il s'attendait à une surprise (si Ton peut s'exprimer ainsi), mais point à une surprise si surprenante : le personnage mâle du couple était son ami Alexandre de la Guithardière, et la partenaire d'Alexandre avait toutes les apparences d'un mannequin de la rue de la Paix.

Après des exclamations d'étonnement, de joie, et une présentation du promeneur au mannequin, Philippe, intrigué, sollicita des explications.

Alexandre, fort en verve, exposa comme quoi M. le comte de la Guithardière, son père, le voulant établir ici deux grands mois pour apprendre l'anglais, lui avait imprudemment laissé le soin de découvrir un boarding-house. Il avait alors affublé sa maîtresse — Nini — d'un pseudonyme britannique, et il lui avait fait écrire au comte. des letlres qu'une camarade, employée à la succursale de Londres, se chargeait de faire passer par Oxford, afin de les authentiquer.

Ces lettres n'étaient point écrites en anglais, pour cause, mais dans un affreux charabia, prétendu français, par le moyen duquel Nini dissimulait son ignorance totale de l'une des deux langues et sa connaisance imparfaite de l'autre.

Séduit, apparemment, par ce charabia, M. le comte de la Guithardière n'avait point hésité à

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expédier son fils chez celle qui osait maintenant

.: se qualifier, par dérision, sa belle-fille. Alexandre

* avait loué une charmante petite maison, et il y

filait le parfait amour, loin de tous regards in-

: discrets.

— N'est-ce pas, dit-il, qu'elle est tordante? :. — Killing, repartit Philippe, continuant de

r^ penser en anglais.

>; Et, après un instant de réflexion, il se mit à

:■ pousser des éclats de rire, comme il n'est point

vraisemblable que, même en semaine, la Ta-

Ç mise en ait jamais entendu. Puis il dit, naïve-

V ment :

i — Ça doit te coûter horriblement cher?

\ Mais Alexandre de la Guithardière était toiit

; près de ses dix-huit ans: il pouvait, sans de

r trop téméraires escomptes, se passer de telles

\ fantaisies.

^ Les tout jeunes gens ont le caractère gentî-

I ment (( partageux », même et peut-être sur-

I tout quand il s'agit de leur maîtresse. Philippe

f Ilennebault se mit, tout naturellement, à vivre

\ entre Alexandre de la Guithardière et Nini dans

.; une intimité qui n'était pas beaucoup moins sa-

{• tisfaisante pour lui que pour Alexandre. Ils ne

\- se quittaient guère que l'indispensable, h Cependant, le couple faisait la très grasse

- matinée, et Philippe était comme une âme en

: peine jusqu'au lunch. Désaccoutumé d'être

seul, il ne savait plus comment passer ces tristes heures; et il faisait des cent fois de suite le tour du grand quadrangle de Christ-Church.

Un matin, il s'y trouva nez à nez avec Pierre Souvré, qui était en contemplation devant le Tom Gâte. « Le monde est petit, » songea-t-il. Puis il leva les bras au ciel, ce qui était une façon de dire : (( Vous, icil »

Pierre lui servit aussitôt trois développements littéraires : Tun sur la chère solitude, un autre sur le plaisir particulier qu'elle offre aux forçats du mariage, et un troisième sur Oxford, que Pierre aimait passionnément, comme Venise ou Constantinople.

Malgré celte triple profession de foi, il parut charmé de rencontrer Philippe, heureux même d'apprendre qu'il verrait, cet après-midi, l'insignifiant Alexandre de la Guithardière et une petite femme.

Le soir, tous quatre dînèrent ensemble au Randolph. Ils burent du cider-cup, puis du hock-cup, et enfin du Moselle-cup. Après le Moselle-cup, ils décidèrent qu'ils partiraient ensemble, dès le lendemain, pour Gowes, afin d'y assister aux fêtes données en l'honneur de la flotte française, et notamment à la revue du mercredi 9 août, passée par Sa Majesté Edouard VIL

Ils trouvèrent, àgrand'peine, deux chambres

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SOUS les toits dans un hôtel de troisième ordre, l'une à deux lits, l'autre avec un seul grand lit très large que le manager leur proposa d'attribuer aux deux gentlemen. Ils se réserv^èrent de modifier cetle attribution.

Nini acheta un bonnet de marin, et les deux

hommes des cravates rouges ainsi que des

; casquettes de yachtsman. Us furent surpris

> d'entendre plus de vingt fois murmurer sur

!- leur passage : FreAicA/)eopfe.

Devant la jetée du Royal Yacht Squadron, \ . ils rencontrèrent M. le baron d'Epervans. Con-

) trairement à son habitude, le baron était rayon-

; nant.

: Il leur fit connaître d'abord les causes de ce

: rayonnement.

\ ^ Après plusieurs semaines de marasme, M. le

\ baron d'Epervans, officier de marine en re-

traite, qui rédigeait en dernier lieu, dans un [ excellent journal, des comptes rendus remar-

[ qués de la guerre russo-japonaise, avait trouvé

un emploi rémunérateur de ses connaissances [ maritimes et de son talent d'écrivain : il faisait

. pour son journal les visites d'escadres.

Il n'avait plus une minute. Il arrivait de Brest, il était présentement à Gowes, il comp- } tait suivre la flotte anglaise dans la Baltique et

envoyer de là une correspondance sensationnelle. Il s'offrait ainsi, à peu de frais et avec de

LES GRANDS BOURGEOIS iGû t

beaux bénéfices, d'agréables déplacements. Il |

entendait résonner le canon, et parfois il man- 1

geait aux tables officielles. I

— Est-ce que votre chère mère est arrivée i déjà ? dit-il à Philippe tout d'un coup. ,/,

— Ma chère mère? répéta machinalement Philippe, ahuri.

M'"*' Hennebault avait pris passage sur un vapeur qui faisait dans le Soient une croisière de trois jours à l'occasion de la visite française et de la revue. Elle avait dû écrire à Philippe pour lui donner rendez-vous dans Tîle de Wight.

— Cristi de cristi! dit Philippe, consterné.

Il ajouta :

— Je suis parti d'Oxford avant l'arrivée de sa lettre.

— Quant à moi, reprit M. le baron d'Epervans, j'ai pris passage sur un magnifique yacht à vapeur que notre amie, M"" Jourd'heuil, a loué en Angleterre à cette même occasion.

Malheureusement, la plupart de ses invités et elle-même ne peuvent point supporter la mer : de sorte que j'ai fait seul à bord la traversée du Havre jusqu'ici, tandis que les autres passaient par Calais-Douvres.

— Quels autres.^ interrogea Alexandre, d'une voix étranglée.

Le baron sourit agréablement.

— Monsieur votre père... M. et M™' Menne-

LES GRAINDS BOURGEOIS

chet, la famille Bricquart, M. Richard Peaussier...

— Ohl dit Pierre.

— Et votre femme, ajouta le baron, souriant à Pierre cette fois.

Le vaudeville continuait, mais nul n'élait en humeur de rire, et Nini, selon la coutume des femmes en pareil cas, se mit à faire une bruyante scène. M. le baron d'Epervans est l'obligeance même : il proposa de se charger d'elle pour sauver la situation.

Le lendemain soir, M™*' Jourd'heuil devait donner un grand dîner à bord de son yacht, oîi elle mettrait le pied pour la première fois (mais les eaux du Soient sont si tranquilles I). Les jeunes gens seraient invités sans doute à ce dîner : lui-même prétexterait quelque obligation professionnelle pour s'en dispenser, et traiterait Nini à l'hôtel Gloster.

On n'eut pas le loisir de le remercier, car il dut prendre à l'instant même son service de chaperon et s'éclipser précipitamment avec l'aimable mannequin, M"® Hennebault, qui débarquait, ayant soudain paru.

Le lendemain, M. le baron d'Epervans s'éclipsa de même, et beaucoup plus tôt qu'il n'était nécessaire. Jamais les visites d'escadres ne lui avaient paru si plaisantes. Alexandre passa la journée à courir vainement après son amie et

le chaperon. Il arriva même en retard à bord du yacht, où la table était dressée sur le pont. Mais ses excuses ne furent point écoutées : chacun ne pensait qu'à soi.

Seule, M""' Mennechet, vive, rieuse, semblait n'avoir aucune crainte du mal de mer. M. le comte de la Guithardière faisait des comparaisons, attristantes pour lui, entre elle et l'autre. (( Aujourd'hui, pensait-il, cette pauvre M"' Jourd'heuil a cent ans. » Il ajoutait finement ; (( Cent ans de plus. »

Le spectacle était admirable. Les deux côtes illuminées semblaient deux rives d'un immense fleuve. Les vaisseaux dressaient sur l'eau noire, à des intervalles réguliers, des triangles et des croix de lumière. Les fusées qui s'entre-croisaient ajoutaient des étoiles au ciel. Mais les yeux ternis des convives ne voyaient de toutes ces splendeurs que des images brouillées.

La chère était exquise et le service d'une correction parfaite. Mais chacun songeait à part soi : (( Mon Dieu ! pourvu que je ne sois pas obligé de me lever de table avant la fin! ))

Ce n'élait pas non plus les sujets de conversation qui faisaient défaut : quelle belle occasion de traiter les questions de la politique extérieure, avec cette compétence qui est le propre des Français I Mais seul le petit Peaussier ris-

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qua, et de quelle voix pâteuse I le paradoxe d'un rapprochement franco-allemand.

Soudain, M. le comte de la Guithardière se leva : il avait vu pâlir encore M""^ Jourd'heuil. 11 courut lui offrir le bras. Mais il avait trop présumé de ses forces et, victime de la contagion, il dut lui-même regagner sa cabine.

Une furieuse colère grondait au fond de son cœur malade : car il attribuait à son éventuelle fiancée toute la responsabilité de cet accident ; et il sentait bien que cela, il ne le lui pardonnerait point.

A MON BEA.U CHATEAU

Il va de soi que M""* Jourd'heuil, qui a su — jadis — se faire aimer jusqu'au mariage par un richard proche de la fin, connaît Tamour comme sa poche. Ce n'est point chez elle une science, à proprement parler, car elle n'a point de capacité pour celte forme de la connaissance où l'intelligence joue un rôle; mais c'est un instinct, d'une sûreté admirable.

Aussi n'avait-elle point manqué de s'apercevoir, même parmi les vertiges et les hoquets, de l'efiet désastreux produit sur M. le comte de la Guithardière par le spectacle des tortures qu'elle subissait, et par le ressentiment de la contagion dont elle le rendait victime.

Sans doute, l'afiection que M™'' Jourd'heuil pouvait se flatter d'inspirer à M. le comte de la

Guîthardière était d'une nature trop raisonnable pour que, logiquement, le souvenir de cet accident fâcheux en parût devoir ébranler la solide base. Mais M"^ Jourd*heuil ne se dissimulait point qu'il fallait tout de même à M. le comte de la Guilhardière un fameux courage, qu'un rien pouvait faire chanceler; et ce je ne sais quoi que Socrate appelait son démon, mais que les gens plus ordinaires appellent simplement leur petit doigt, l'avertissait que le courage et l'estomac de M. le comte de la Guithardière avaient chaviré du même coup.

L'idée fixe de l'intérêt ne suffisait plus à ragaillardir l'amour malade. Une cure était nécessaire. Vu la saison, M"® Jourd'heuil prit le parti de mettre M. le comte de la Guithardière au régime de la vie de château.

Elle possède, bien entendu, plusieurs châteaux, classés parmi les monuments historiques, et qui portent des noms illustres appartenant à des familles françaises qui ne possèdent plus de châteaux. Elle se borne à les entretenir, à les restaurer, et a les regarnir de meubles authentiques. Elle en habite un seul, deux mois par an, celui d'Aiguillon, en Touraine.

Il mérite cette préférence par le développement, en largeur et en hauteur, d'une façade qui se double encore en se réfléchissant dans un miroir d'eau, et par une salade des divers

styles, qui a Tavanlage de rappeler sans cesse à M""® Jourd'heuil que ces Aiguillon ont travaillé pour elle de père en fils et durant trois siècles.

On y voit delà Renaissance, du Louis XIII, une rotonde Louis XVI, le tout coiffé d'un de ces gigantesques toits qui font penser à Chambord et, par association d'idées, à la royauté légitime.

C'est en ce logis que M""» Jourd'heuil médita d'inviter, aux derniersjours d'août, M. le comte de la Guithardière : non pas afin de l'éblouir, mais tout bonnement (encore une fois) pour le mettre au régime de la vie de château.

Elle est persuadée, en effet, sur ses lectures, qu'un château est un lieu en quelque sorte enchanté, où il suffît que l'on transporte les gens du monde pour leur faire oublier les principes de la morale, les commandements de la religion, les plus élémentaires convenances, et pour les induire à pasticher la psychologie et l'intrigue de romans tels que les Liaisons dangereuses.

, Elle jurerait que l'on entend toute la nuit des bruits de pas nus dans les couloirs, des gonds de portes qui grincent, des voix qui chuchotent, enfin ce qui se peut imaginer de plus doux en fait de murmures et de soupirs.

Jamais elle n'avait eu l'occasion de vérifier, ou de rectifier, par l'expérience, cette opinion

préconçue. Cela s'expliquait par la qualité particulière des hôtes qu'elle avait, jusques à présent, pu réunir à Aiguillon.

Au temps que le monde bourgeois ne frayait pas encore avec elle, ses invités de la classe moyenne appartenaient exclusivement au sexe mâle, et ne pouvaient point, par conséquent, égayer l'antique demeure de ces ébats pour lesquels la différence et le mélange des sexes sont requis. Au surplus, ils n'y séjournaient que brièvement, et les vrais habitués d'alors, qui daignaient parfois s'y éterniser une semaine, étaient les grands-ducs, ou gens de même farine.

Or, ces personnages ne sauraient faire l'amour à la façon du commun des mortels; et, notamment, l'amour au château leur est interdit par le déploiement de police auquel donne lieu la moindre de leurs passades, qui, dans un logis privé, deviendrait trop compromettant.

Cette année, M"^ Jourd'heuil avait résolu de supprimer la série des grands-ducs.

Ils sont toujours charmants, mais bien incertains par le temps qui court. On ne peut plus compter sur rien avec eux. Ils peuvent vous promettre de venir et puis, révérence parler, vous claquer dans la main. On a toujours peur de les voir inopinément partir pour la Mandchouric.

M™^ Jourd'heuil avait résolu de supprimer les grands-ducs, celte année.

D'autre part, s'il lui plaisait d'avoir de la bourgeoisie chez elle, elle n'était plus réduite, dorénavant, à se contenter des maris. Leurs épouses les accompagneraient. En d'autres termes, l'adultère devenait possible à Aiguillon.

Que l'on veuille bien réfléchir au sens de celte petite phrase. Elle signifie : le salon de M™' Jourd'heuil devenait un véritable salon, M"™*' Jourd'heuil devenait une vraie femme du monde.

Mais la vraie femme du monde ne peut se permettre, chez elle, ni les bijoux trop remarquables ni les galanteries trop voyantes. Elle ne doit éclipser personne. Elle doit être la plus simple et la plus chaste.

M™^ Jourd'heuil ne songeait donc point à surprendre les désirs de M. le comte de la Guithardière et à se faire outrager par lui, positivement. Elle savait même qu'en recevant chez elle M. le comte de la Guithardière, elle se rendait sacrée pour lui. Mais elle pensait avoir d'autant plus de chance de lui plaire.

Elle espérait qu'ensuite l'atmosphère de perversité où elle l'aurait attiré insidieusement le griserait, et qu'environné de femmes qu'elle aurait su choisir pourvues toutes de maris et

d'amants, indisponibles, inépousables, il en reviendrait, par la force des choses, à la considérer elle-même d'un œil adouci, à la parer en imagination de ces charmes dont aucune femme n'est tout à fait dénuée, dans une île déserte.

Quand elle passa en revue ses magnifiques relations, elle eut la surprise et le regret de constater qu'elle arriverait malaisément à dresser une liste très appétissante.

Elle se voyait obligée, ou à peu près, d'avoir M. de la Touche, des Quarante, plus que septuagénaire, etles Majorel.

Elle s'y résignait, car ces trois personnes, même M™^ Majorel, la pie, font bien dans un paysage, et les hommes sont toujours contents de pouvoir causer finances avec un routier comme le gouverneur de la Banque du Nord.

Mais enfin ce n'était pas de la jeunesse.

M"" Jourd'heuil s'avisa de prier la petite ]y(me Doré, l'une des plus chahuteuses beautés de l'Industrie, mais qui passe pour intraitable sur la bagatelle avec toutes les apparences de ne l'être pas.

Elle invita par la même occasion le capitaine Chavroche, cousin des Doré.

Elle invita les Mcnnechet, quoique le député réactionnaire, qui a l'air d'un toucheur de

bœufs, ne puisse être compté parmi les tout jeunes ; mais la femme fait compensation.

Elle obtint M™^ Hennebault, qui promit d'amener M. Hennebault, malgré son diabète, sucré de plus en plus ; M. Lancel-Courtois, très souffrant, voulut bien aussi préférera une villégiature solitaire le bon air et la bonne compagnie d'Aiguillon.

Selon Tusage, et pour faire contrepoids aux Hennebault, M™* Jourd'heuil pria les Bricquart, qui entraînaient maintenant, outre Magdeleine Souvréet, par raccroc, Pierre Souvré, Taimable petit Richard Peaussier.

Enfin, elle fit au comte de la Guithardière la malice d'inviter Alexandre, pour que le père vît chaque jour à Tœil nu combien vite le fils s'acheminait vers ce terme fatal de la dix-huitième année où il faudrait lui rendre l'argent. 11 fut arrêté que le vicomte viendrait avec Philippe Hennebault dès qu'ils en auraient tous les deux assez de l'Angleterre, ce qui ne pouvait point tarder.

Toutes ces personnes, vieilles, mûres^ ou jeunes, acceptèrent avec empressement l'invitation de M^^ Jourd'heuil : toutes se faisaient de la vie de château justement la même idée que cette dame, et ne doutaient pas un ina que leur séjour à Aiguillon ne dût être bamboche extraordinaire.

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Leur déconvenue fut comique.

Contrairement à Topinion qu'une certaine littérature a répandue un peu partout, il existe encore à Theure présente, dans la haute bourgeoisie française, nombre de maris qui ne sont point complaisants, ni même qui ne sont point du tout cocus ; il y a des femmes qui ne sont point vénales, et des enfants qui sont enfants de leur père autrement que par une fiction du code. 11 se peut même faire que, dans une réunion assez fournie, toutes les personnes présentes soient régulières et ne prêtent point à l'agrément de la vie de château telle que la concevaient M'"*' Jourd'heuil et ses hôtes.

La vie de château à Aiguillon se trouva manquer, en effet, de tout agrément, — sans doute pour ce motif honorable.

On n'y découvre rien à mentionner, sauf rinsufïîsance du service.

Ceux des invités qui n'avaient point amené avec eux leurs gens, sonnaient désespérément toute la matinée, sans obtenir avant des onze heures, des onze heures et demie, leur petit déjeuner, ou l'eau, toujours refroidie, de leur tub. Quand ils revenaient dans leur chambre se vêtir a l'heure du dîner, ils y retrouvaient le restant de leur chocolat figé au fond des tasses, et, par terre, une réduction du miroir d'eau dans un cadre de nickel terni.

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L'emploi du temps était une cruelle énigme, un problème qui se posait chaque jour.

L'incurie des domestiques sauvait la matinée, que l'on pouvait dépenser à crier en vain. L'on ne se montrait guère avant une heure. La vanité de M™® Jourd'heuil, ainsi que celle de son chef, faisait du déjeuner une épreuve si rude pour les estomacs qu'ils réclamaient ensuite deux heures d'immobilité ou de sieste. Mais, de quatre à huit, le désœuvrement était effroyable.

M™" Jourd'heuil estimait qu'une maîtresse de maison doit s'occuper continuellement de ses hôtes, tout en leur laissant une liberté absolue : elle ne savait point comment résoudre cette antinomie.

Elle ordonnait des promenades en corps et en grand costume, parce que le château était Renaissance par endroits ; ou bien elle emmenait ses hôtes boire du lait dans une ferme, en considération des ornements Louis XVI qui égayaient la rotonde ; mais l'une et l'autre de ces parties étaient assommantes également.

Les journaux de Paris n'arrivaient que vers huit heures. On se les arrachait comme, aux buffets officiels, les sandwiches; et ils subvenaient aux conversations du dîner.

Ces conversations étaient académiques, et l'on n'y prenait prétexte des nouvelles que pour généraliser et philosopfa

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Ainsi Ton ne s'attardait point à pronostiquer la paix ou la continuation de la guerre; mais Ton se demandait, par exemple, si un peuple à qui le sort des armes a toujours été contraire est bien un peuple vaincu, et si un autre peuple à qui le sort des armes a toujours été favorable est bien un peuple victorieux.

M. le comte de la Guilhardière ne craignait point d'affirmer que rien n'épuise comme deux ans de continuelles victoires, mais que deux ans de piles ininterrompues sont la santé d'une grande nation.

L'on s'efforçait aussi à définir certaines expressions qui ont cours depuis des siècles sans que nul se soit avisé jamais qu'elles ne présentent peut-être aucun sens. Telle est, entre autres, l'expression : (( une paix honorable ». Les invités de M"^ Jourd'heuil ne parvenaient point à déterminer les caractères qui rendent honorable ou non une paix d'ailleurs désastreuse.

Ils tombaient du moins tous d'accord qu'une paix de ce genre-là est la seule où puisse consentir un peuple éprouvé sur les champs de bataille, — réservant sans doute à celui que la fortune a trop insolemment favorisé le privilège d'une paix déshonorante.

Ces propos de table étaient passionnants et mettaient en valeur les ténors de la conversation : ils prenaient fin dès le dessert. L'après-

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dîner se traînait lamentablement. On serait mort sans le bridge. Mais cette mauvaise joueuse de M™" Hennebault lançait les cartes au nez de ses partenaires dès qu'elle perdait trois sous.

L'après coucher était pire encore que Taprèsdîner. Chacun se hâtait d'éteindre ses feux et de s'endormir — chez soi. On ne rencontrait personne dans les grands corridors; et le château d'Aiguillon continuait d'être, la nuit comme le jour, l'asile de la plus morose, de la plus désolante vertu.

Seule, peut-être, M™® Hennebault, avec sa mine chiffonnée, avec ses cheveux dont le blanc pouvait être attribué à la poudre, avec ses robes surannées, ne différait point trop de l'idéal que s'étaient fait tous ces gens-là d'une héroïne de château. Seule aussi, elle se partageait sans mystère entre un époux légitime et un ami.

Mais, hélas! quelle sinistre résurrection des jolis romans d'autrefois I Quel trio I Quel amant que M. Lancel-Courtois, occupé uniquement a contempler ses pieds, dont la démarche saccadée et involontaire l'inquiétait ! Et même, quel mari que M. Hennebault, toujours curieux d'analyses — rien moins que psychologiques I

M. le capitaine Chavroche s'égarait bien aussi dans le bois, à cheval, en compagnie de ]\(mo Doré, son excentrique et prude cousine. Mais il n'intriguait que pour obtenir d'elle une

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situation dans l'industrie ; et quand il désespérait de Tobtenir, il assommait tout le monde par ses dissertations interminables touchant la surproduction industrielle et le retour à la terre, qui s'impose.

Enfin, il ne faudrait pas croire que M. le comte de la Guithardière eût renoncé à ses façons coutumières de galantin. Mais ses galanteries ne faisaient que désoler encore davantage la pauvre M""* Jourd'heuil, car c'est à M"" Mennechet qu'il osait les adresser I

Et ceci encore est absurde, ceci est inexplicable si l'on s'en tient à la logique pure : car M. le comte de la Guithardière n'était point en quête d'une maîtresse, mais bien d'une épouse légitime, et pouvant remplir à tous égards la place laissée vide par celle que l'un des premiers accidents notables d'automobile lui avait coûtée. Or, M"** Mennechet était charmante, puissamment riche, mais douée du plus solide mari, en la personne du député réactionnaire qui a l'air d'un toucheur de bœufs. Comment M"'' Jourd'heuil eût-elle prévu et redouté la concurrence de M""® Mennechet?

Mais c'est M"™* Jourd'heuil qui avait tort d'avoir raison. M. le comte de la Guithardière s'était offert le luxe d'êlre illogique en se dégoûtant a peu près d'elle parce qu'il l'avait vue atteinte du mal de mer et qu'elle le lui avait

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communiqué : il pouvait bien s'offrir le luxe d'être illogique une seconde fois en devenant amoureux sans espoir, et même sans but précis, de M"° Mennechet, simplement parce qu'il l'avait vue résister au mal de mer et demeurer seule indemne de toute nausée.

Il n'en faut souvent pas davantage pour renverser les plus sages desseins, et M"* Jourd'heuil, qui connaît l'amour comme sa poche, aurait dû s'aviser de ce péril. Hélas I on ne saurait penser à tout.

Et maintenant elle était dévorée de jalousie quand elle voyait le perfide, qui, somme toute, lui plaisait infiniment, prendre des altitudes décoratives auprès de M"* Mennechet, sur les bancs moussus de la charmille, ou au plein soleil des parterres, excellent pour les rhumatismes, ou même, en dépit de l'humidité des soirs, au bord du merveilleux miroir d'eau.

Un déplaisir supplémentaire s'ajoutait au cruel souci de M"® Jourd'heuil. Abandonnée de son hôte ingrat, elle n'était point cependant abandonnée de tout le monde : M. de la Touche, des Quarante, septuagénaire, imbu des principes de la vieille politesse française, croyait devoir faire un doigt de cour à la femme qui le recevait si magnifiquement. Ce vieillard maigri et sec avait conservé une agilité, si n souplesse, de jeune homme, et il la pouj

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d'incommodes attentions, qu'elle n'avait plus assez de jambes pour éviter.

Chaque fois que, pour guetter M. de la Guithardière et M"° Mennechet, elle s'allait poster dans quelque coin d'ombre, elle entendait trotter derrière elle son vieux soupirant; et il lui semblait que, d'avoir un amoureux de cet âge, cela la vieillissait encore, cela lui retirait sa dernière chance de conquérir un homme simplement entre deux âges comme le comte.

Elle fut ravie de voir débarquer enfin la fournée des Bricquart, Souvré, Alexandre de la Guithardière et Philippe Hennebault, plus le pelit M. Peaussier. Mais le trantran n'en fut point d'abord modifié.

C'est tout juste si M"** Bricquart échauffa un peu les conversations par cet usage qu'elle avait d'appeler stupides les opinions les plus légèrement différentes des siennes propres. Quant à la situation amoureuse, cette dame, anarchiste en théorie, mais, pratiquement, bourgeoise à fond, ne pouvait rien pour l'améliorer.

Pourtant le préjugé littéraire du dévergondage des châteaux n'était pas moins établi chez les nouveaux venus que chez les hôles précédents : il sévissait notamment chez les jeunes.

Ainsi, Pierre Souvré ne doutait point que Magdeleine, sa femme, à peine installée à Aiguillon, ne dût subir l'intoxication de l'air am-

biant et tomber dans les bras du premîer amant venu, où il ne manquerait pas de la surprendre dès la première nuit.

Il ne doutait point davantage qu'Hélène Bricquart ne dût tomber dans ses propres bras au même instant; et il calculait que, grâce à cette coïncidence heureuse, libéré à propos de son épouse, il serait à même de réparer ses torts éventuels envers la jeune fille.

Il se mit donc à épier Magdeleine, et il ne découvrit rien du tout, sinon qu'elle-même épiait les autres pour se documenter, en vue d'un prochain roman.

Et de même, M"« Bricquart faisait des rondes d'étude; et de même, M"® Hennebault, quand ses deux malades lui en laissaient le loisir; et aussi, enfin, M""^ Jourd'heuil, quand, pour se divertir de sa jalousie particulière, elle s'astreignait à préparer de la copie.

Enfin tout le monde observait, personne n'agissait, comme il arrive fatalement dans une société trop infectée de littérature. Il y avait, au château d'Aiguillon, une véritable organisation de police, de police psychologique, si l'on peut dire; mais ce n'était point, en ce cas, la fonction qui avait créé l'organe ; car on manquait de criminels, et nul délit, nul. péché même ne se commettait dans toute T du ressort.

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Ce château était, quant aux mœurs, un paradis, ennuyeux comme tous les paradis, selon rinduclion si juste de Renan qui, d'avance, préférait le purgatoire.

La présence d'un homme de Dieu dans ce paradis n'était point pour étonner. On y vit survenir, un beau jour, M. l'abbé Mornand, qui n'évoque nul souvenir du xviii* siècle. Il est abbé de salon, mais non point petit abbé : il est trop gros ; et il ne porte pas le petit collet, mais une vraie soutane.

M™'' Jourd'heuil, qui a toutes les délicatesses, l'avait invité à Aiguillon afin que les habitudes de la famille Hennebault ne fussent en rien changées ; et il arriva précisément le jour du mois où il avait coutume de purifier toutes les âmes de cette famille, c'est-à-dire le premier lundi.

M. Lancel-Courtois profita de l'occasion pour puiser des consolations urgentes à la même source que son ami M. Hennebault ; et M"* Hennebault en fut très heureuse. Mais elle avait hâte surtout que M. l'abbé Mornand posât à son cher Philippe, après cette longue absence, la question qu'il lui posait chaque mois, et que, par exception, il n'avait pu lui poser au mois d'août.

Phihppe, estimant que son séjour à Oxford lui avait, en quelque sorte, refait une virginité,

crut pouvoir donner à Tabbé de telles assurances que celui-ci, au lieu d'affirmer à M"® Hennebault, selon l'ordinaire formule, que tout allait bien, déclara que tout allait de mieux en mieux.

M™* Hennebault ne chercha pas à comprendre comment cette formule du progrès pouvait s'appliquer à ce qui ne saurait changer sans périr, à ce qui ne saurait qu'être ou n'être point : elle se réjouit sans malice, elle se réjouit dans son cœur maternel; et elle remercia la Providence de lui avoir accordé un tel fils, pour la consoler par anticipation de la double perte qu'elle craignait d'avoir à déplorer bientôt.

L'allégation de Philippe Hennebault se trouvait pourtant cette fois, par hasard, inexacte. Les semaines passées à Oxford entre son ami Alexandre de la Guithardière et la séduisante Nini, lui avaient laissé un souvenir équivoque et persistant; quelque chose lui manquait, il n'aurait su dire quoi.

Quelque chose de moins indéfinissable manquait aussi au jeune Alexandre de la Guithardière, dont les souvenirs avaient plus de précision. Pour la première fois, ces deux adolescents calmes trouvaient la solitude pénible et parlaient ensemble des ennuis de la chasteté.

Philippe fit, sur ces entrefaites, une découverte qui le ravit.

Le bel étang qui dormait devant le château

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recevait une rivière qui, avant d*y venir mourir, traversait tout le parc en lentes sinuosités; et cette rivière rappelait le Cherwell à s'y méprendre.

Philippe en reconnut le cours ; et, dans une crique entièrement dissimulée sous les arbres, il trouva plusieurs canots amarrés, ainsi qu'un de ces bateaux plats pareils à son ancien bateau d'Oxford.

Il se garda bien de rien dire à son ami Alexandre. Chaque malin il s'en alla seul s'étendre au fond de ce bateau. Il le détachait. Il le laissait glisser au fil de l'eau. Et il cherchait à ressusciter le souvenir, un peu vague, de miss Maud Simpson.

Un matin, il aperçut Hélène Bricquart assise au pied d'un arbre sur la rive et prenant des notes. Il pensa qu'il aurait tout avantage à remplacer par une présence réelle le souvenir de l'absente, et il invita Hélène à venir avec lui sur l'eau. Elle accepta celte diversion à son travail, elle prit aux cotés de Philippe une place que laissait trop vide le fantôme de Maud.

Il eut la surprise flatteuse de ne se point sentir isolé d'elle comme naguère de l'Anglaise ; mais le trouble qu'il éprouvait ne se traduisit que par des galanteries verbales. Hélène les écouta distraitement.

Rien de plus ne fût arrivé, sans une de ces

circonstances qui d'abord n'ont Tair de rien, et puis une simple association d'idées leur donne tout d'un coup une importance inattendue.

Un tournant brusque de la rivière, une branche d'arbre qui pendait, rappelèrent à Philippe, en coup de foudre, le bathing place d'Oxford et la barque où il était avec Maud entourée d'une dizaine déjeunes gaillards, bien bâtis, parfaitement nus.

Ce souvenir ne fit d'abord que l'égayer. Il rit. Il rit de ce rire scandalisé, si reconnaissable, si agaçant. Hélène ne manqua point de lui demander avec un peu d'impatience pourquoi il riait de la sorte.

Il commença de lui raconter l'épisode ; maiâ il s'avisa que peut-être elle en allait rire moins fort que lui, ce qui est toujours désobligeant.

Alors il se tut et, sans ménager aucune transition, il l'empoigna par les épaules, il se mit à l'embrasser au petit bonheur comme un fou.

Il avait affaire à forte partie. Elle ne perdit pas le temps à protester. Elle se dégagea et le repoussa si rudement qu'il passa par-dessus bord.

L'avenlure fut d'autant plus regrettable pour lui qu'il n'était point, comme les jeunes gaillards d'Oxford, parfaitement nu, mais habillé d'un délicieux complet de flanelle blanche à petites raies.

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Ce plongeon eut des témoins. Pouvait-il n'en avoir pas, dans un château où tout le monde observait?

Magdeleine Souvré, en tournée d'observation, sortit d'un fourré juste à point pour voir basculer Philippe.

Pierre Souvré, ayant aperçu de loin une femme dans le canot, n'avait pu douter que cette femme ne fût la sienne; il avait accouru pour la surprendre ; et il venait de sortir d'un autre fourré juste à point pour voir Philippe embrasser Hélène.

Il eut toutefois la magnanimité de tendre à son ami une main secourable, et il le tira, non sans peine, de la vase.

Philippe, Hélène, Magdeleine, Pierre, regagnèrent le château en silence, à pas lents. Ils pensaient ne rencontrer personne : ils rencontrèrent M"* Hennebault qui causait avec l'abbé.

Philippe, dégouttant d'eau, souillé de boue, parut aux yeux effarés de sa mère à l'instant même où M. l'abbé Mornand répétait :

— Tout va de mieux en mieux, chère madame. J'ai la grande joie de vous assurer que tout va de mieux en mieux.

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