‹ Les grands bourgeoisChapitre 13 sur 19 · LE SABRE · texte numérisé non relu

LE SABRE

Il est prodigieux que les hommes, depuis beaucoup plus de quatre mille ans qu'il y en a et qui croient penser, n'aient pas encore réussi à se faire une idée à peu près juste des proportions ni des lois selon lesquelles l'ordinaire et l'extraordinaire se combinent ou alternent dans la vie. L'on s'en tient, sur ce chapitre, à des systèmes inventés par les littérateurs. Les romanciers qui ont de l'imagination romanesque affirment, pour les besoins de leur cause, que tout arrive, et les autres, qu'il n'arrive rien. La vérité n'est ni d'un côté ni de l'autre, et encore moins entre les deux. Le fait est qu'il n'arrive rien aux gens durant des périodes fort longues; et puis, quand seulement une fois il leur est

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arrivé quelque chose, tout arrive : c'est à ne plus savoir où Ton va.

Ainsi le château d'Aiguillon, où les hôtes de M"*' Jourd'heuil n'avaient pu, durant près de deux semaines, que (( bâiller leur vie », comme parle Chateaubriand, devint le théâtre des événements les plus absurdes et les plus compliqués, dès que Philippe Ilennebault eut rompu le charme en sautant au col d'Hélène Bricquart et en se faisant flanquer par elle dans la rivière.

Comme si tous les mâles présents n'eussent attendu que ce signal pour s'apercevoir de ce qui leur manquait le plus, leurs mœurs, du jour au lendemain, devinrent justement celles que souhaitait M™^ Jourd'heuil. Ne pouvant s'attaquer à aucune des dames présentes, ils poussèrent leur pointe à l'office : c'est ce qui arrive, en pareil cas, dix fois sur douze.

M™* Jourd'heuil n'avait qu'une seule femme de chambre présentable, qui se trouva bien occupée. Enfin Ton rencontra dans les grands couloirs des hommes en pantoufles et en pyjama I Tous se dirigeaient vers la même chambre. Il y eut des confusions d'heures et des carambolages plaisants.

M. le capitaine Chavroche, à qui son âge permettait de la fantaisie, se trouva une nuit nez à nez avec M. Lancel-Courtois, à qui le soin d'une santé chancelante et de sa dignité eussent

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dû commander plus de réserve. M™* Hennebault le sut et entra dans une belle colère; au fond, elle n^était point fâchée de ressentir encore, dans Tarrière-saison, cette sorte de jalousie.

Le vénérable M. de la Touche se trouva de même, une fois, en concurrence avec M. le comte de la Guilhardière, qui crut que, de ce coup, c'en était fait de son élection à l'Académie. L'idée que M"* Jourd'heuil le saurait consola un peu M. de la Guithàrdière. Elle le sut et, non moins furieuse que M™* Hennebault, mit sa camériste à la porte.

Sur ce, le jeune Alexandre, chez qui l'aventure de Philippe et d'Hélène avait trop réveillé les souvenirs d'Oxford, se demanda pourquoi il n'installerait pas tout bonnement Nini au village voisin. Il n'hésita pas longtemps : bien que nonchalant et mou, il était encore plus homme d'action qu'homme de réflexion.

Lorsque Nini fut installée à l'auberge, il se demanda pourquoi il ne la ferait point profiter du magnifique parc d'Aiguillon, oii jamais personne ne se promenait à plus de trois cents mètres du château.

Seulement, le jour oii il mit à exécution ce projet téméraire, M. l'abbé Mornand, à qui son médecin avait prescrit les longues marches, dépassa de beaucoup le rayon de trois cents mètres, et, sur les bords fleuris de la rivière,

>, n l'abbé devint témoin de privautés dont les

I '' hommes de son caractère subissent parfois le

récit au tribunal de la pénitence, mais dont le

: . spectacle leur est ordinairement épargné.

:/. L'émotion du digne ecclésiastique fut si con-

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