I . ■. sidérable qu'il s'en alla tout chaud conter l'aven
ture à M™* Hennebault et à M"* Jourd'heuil.
Cette dernière en fut ravie, comme de tout ce
. ,. qui vieillissait M. le comte de la Guithardière :
car enfin, être le père d'un fils qui a dépouillé à ce point-là sa robe d'innocence, n'est-ce pas, en quelque sorte, être grand-père virtuellement? M™* Hennebault remercia Dieu que son Philippe, avec de tels exemples, fût encore ce qu'il était. Une vertu si tenace commençait même de
' la rendre un peu inquiète.
Son inquiétude ne dura guère. Étant allée, bien par hasard, se promener à l'endroit du parc ; désigné par M. Tabbé Mornand, elle vit un
bateau plat qui descendait le cours de la rivière, • et, au fond de ce bateau plat, deux corps hu-
mains familièrement enlacés. L'un de ces corps
'■ • humains était Nini; mais, cette fois, l'autre
était Philippe; et Nini, plus accommodante qu'Hélène Bricquart, ne pensait pas du tout à lui faire faire la culbute par-dessus bord.
Mais ces broutilles ne sont rien auprès des dramatiques péripéties qui égayèrent les derniers jours d*août.
Un malin, M. le comte de la Guilhardière dit, au moment de se mettre à table :
— Nous allons savoir aujourd'hui si la Russie et le Japon signent la paix, ou s'ils reprennent les hostilités.
— Ce serait monstrueux, dit M"' Bricquart péremptoirement, sans toutefois spécifier si elle appliquait cette épithète a la cessation ou à la continuation de la guerre.
M. Mennechet sourit avec fatuité, et annonça que Ton saurait la chose, grâce à lui, dès qu'elle pourrait être sue, attendu qu'il était abonné à l'agence Ha vas.
— Chic I dit le petit monsieur Richard Peaussier.
— Je vous prie, dit Pierre Souvré, de bien noter que je parie pour la paix, dont je n'ai pas douté un instant depuis trois semaines.
— C'est, fit Richard Peaussier, ce que diront demain, si elle est signée, tous ceux qui, depuis trois semaines, la nient.
— Mais moi, répliqua Pierre, je le dis aujourd'hui.
— Vous vous mettez absolument le doigt dans l'œil, dit M. Majorel, gouverneur de la banque du Nord. La paix ne sera point signée.
Il laissa entendre qu'il avait, pour être si catégorique, des raisons d'ordre financier; et comme il tourna sa phrase de manière à indi-
quer qu'il tutoyait le plénîpotentiaire russe, et à faire même espérer qu'il tutoyât le japonais, la certitude négative fut aussitôt établie. Pierre Souvré se sentit fort ébranlé dans sa conviction.
— Ce serait un grand malheur que la paix ne fût point signée, dit M. le comte de la Guithardière pour dire quelque chose; mais, en prononçant ces paroles, il s'aperçut qu'elles ne repondaient point du tout à sa pensée : en fait, il se moquait bien, il se moquait au point d'en être confus, que trois cent mille hommes, dont environ la moitié d'une autre nuance, fussent encore sacrifiés d'ici à une quinzaine.
Toutes les personnes présentes s'étaient tues, et faisaient justement le même petit examen de conscience que M. le comte de la Guithardière. Elles constatèrent avec la même surprise et avec la même confusion qu'elles se moquaient de ces trois cent mille hommes ainsi que d'un seul mandarin. Il y eut une façon d'accord tacile pour détourner la conversation.
M. le capitaine Chavroche, toujours préoccupé de spéculations et d'industrie, dit un mot des sucres. M™** Jourd'heuil fît une si triste figure que M. de la Guithardière songea :
(( Diable I y serait-elle prise? » Mais il s'avisa que peut-être elle trouvait l'allusion fâcheuse, à cause de la maladie de M. Hennebault. Celui-ci,
qui était de bonne humeur, fit observer qu'on ne doit point parler de corde dans la maison d'un pendu; mais cette phrase ne rassura point le comte, car elle pouvait être k double entente, et s'appliquer à quelque catastrophe sucrière de M"*" Jourd'heuil comme au diabète de M. Hennebault.
Ce même soir, vers le milieu du dîner, c'est-àdire vers dix heures, un des valets de pied vint remettre une dépêche à M. Mennechet, qui la décacheta sans aucun empressement. Personne n'y prit garde. Mais sa physionomie devint soudainement si stupide que la curiosité, autour de lui, s'éveilla.
— Eh bien.î^ demanda M. le comte de la Guilhardière.
— La paix est faite, répondit M. Mennechet d'une voix presque basse, et, par déférence, il tendit à M™** Jourd'heuil le télégramme, dont elle relut, à voix haute, les quatre mots.
L'ahurissement fut tel que, durant le quart d'une minute environ, aucun des assistants ne trouva un mot à dire; mais ensuite il se passa une scène inoubliable.
M™^ Hennebault, qui ne se souvenait point d'avoir pleuré depuis la première dent de Philippe, éclata en sanglots. Ses bras s'ouvrirent, et elle sentit un impérieux, un irrésistible besoin d'étreindre quelqu'un. Il lui parut que la
aOO LES GRANDS BOURGEOIS
*i personne qu'il serait le plus extraordinaire
f qu'elle embrassât était M™* Bricquart, et elle se
^ . jeta au cou de cette dame hautaine, qui n'atten-
i/i dait que ce prétexte pour fondre elle-même en
1;: larmes.
ii Au même instant, un petit butor de paysan,
que M""® Jourd'heuil avait engagé pour aider au l[ service et déguisé en valet de pied, se mit à
* pleurer comme un veau dans le plat d'argent
l ; qu'il promenait, et que d'ailleurs il prit le parti
r de laisser choir, pour pleurer plus commodé-
i ment, moitié sur le tapis d'Aubusson, moitié
t' sur la ravissante toilette de M"*' Doré.
Mais ni M'"^ Doré, qui tenait à ses toilettes, ! ni même M"® Jourd'heuil, qui ne crachait pas
]' sur ses tapis, ne prêtèrent à cet incident la
^ï moindre attention. M™® Doré avait saisi les deux
1^' mains de son cousin, M. le capitaine Cha-
j' vroche, et lui promettait une situation en lui
I faisant des yeux si tendres qu'elle ne lui en eût
pas fait de plus tendres pour se promettre ellemême. M"^ Jourd'heuil avait saisi les deux mains de M. le comte de la Guithardière et se réconciliait avec lui en des termes qui semblaient impliquer une promesse de mariage.
Hélène Bricquart, non contente de pardonner à Philippe, lui disait : (( Je vous dois une réparation, » et Philippe, ébloui, se demandait ce qu'elle pouvait bien entendre par là. Enfin
Pierre et Magdeleine Souvré se regardaient Tu n l'autre avec une égale tendresse; et il se disait : « Elle est tout de même fichtrement jolie, »
cependant qu'elle se disait : « C'est tout de même un bon garçon, et il a bien du talent. »
Mais le plus comique de tous était Faimable petit M. Richard Peaussier. Des larmes avaient jailli de ses yeux, et comme il ne voulait point convenir de son émotion, il ne les essuyait pas : il les laissait couler de part et d'autre de son nez, se bornant à faire, de temps à autre, une horrible grimace comme pour les renifler.
M. le comte de la Guilhardière se leva et dit solennellement :
— Je vous propose la santé de Son Excellence le président Roosevelt.
On applaudit, mais cette interruption eut l'eflet de calmer tout le monde; et comme on ne savait plus quelle contenance faire, on se leva de table précipitamment, on courut au bridge.
Le lendemain, M. le comte de la Guilhardière se réveilla inquiet. Il pensait sortir d'un rêve. Il ne comprenait point comment il avait pu éprouver une émotion si forte, peu d'heures après s'être scandalisé lui-même par son indifl*érence pour le sort de trois cent mille soldats. Il se demandait aussi jusqu'à quel point il avait bien pu s'engager avec M""® Jourd'heuil, et elle-
même avec lui. Il ne savait pas au juste ce qu'il souhaitait. 11 fut se promener dans le parc; mais il ne savait pas davantage si c'était pour éviter plus sûrement sa promise ou pour se ménager une chance de la rencontrer dès ee matin.
Il ne la rencontra point, mais il eut à son tour l'occasion d'apercevoir Nini, qui célébrait la paix russo-japonaise, cette fois avec Alexandre.
— 11 en a un toupet, ce gamin 1 murmura M. le comte de la Guithardière.
L'idée que M™' Jourd'heuil pourrait voir cela le divertissait infiniment ; mais l'idée que M"'° Mennechet le pourrait voir lui déplut.
Toutefois, comme Nini lui paraissait agréable, il sourit encore avec indulgence.
— Le gaillard, pensa-t-il, tient de moi, il a du goût.
Puis M. le comte de la Guithardière s'en retourna vers le château, car l'heure du déjeuner approchait.
Tout en cheminant, il recommença de songer à la grande nouvelle d'hier ; et comme l'instinct des hommes est de rapporter à soi tous les événements, même ceux de l'histoire, il se demanda machinalement comment il pourrait tirer parti de la paix du monde pour se faire un peu de réclame.
LES GRANDS BOURGEOIS ao3
Un moyen qui lui parut bon était de s'instituer le promoteur d'une souscription internationale, ayant pour objet d'offrir à M. le président Roosevelt un objet d'art, en témoignage de la reconnaissance que toute l'humanité lui devait.
— Par exemple, se dit M. le comte de la Guithardière, je ne ferai pas mal de me dépêcher, parce que beaucoup de gens auront sans doute la même idée que moi, et je ne veux pas qu'ils me la soufflent.
Mais il fit réflexion que, même en cas de concurrence, la meilleure réclame serait pour celui qui aurait l'idée de cadeau la plus ingénieuse ; or, il ne craignait personne pour l'ingéniosité. Il se promit d'y rêver; mais d'abord il se contenta, vu l'heure, de rectifier le coup de vent de ses cheveux, et il descendit, pour l'annonce du déjeuner, au salon, où presque tout le monde était déjà réuni.
L'on observa le retard d'Alexandre. M. le comte de la Guithardière, qui savait à quoi s'en tenir, sourit mystérieusement, et non sans orgueil paternel. Le retard de M"' Jourd'heuil l'étonna davantage, car elle était toujours à son poste la première. L'étonnement devint général quand le maître d'hôtel ouvrit la porte à deux battants pour annoncer à Madame, qui n'était point là, que le déjeuner était servi.
ao4 LES GRANDS BOURGEOIS
Interrogé, il répondit que Madame lui avait simplement fait dire qu'elle ne déjeunerait ni ne dînerait point, et qu'elle s'absentait. Peutêtre bien que le cocher l'avait conduite ce matin à la gare ; mais alors il revenait par le plus long, car ni lui, ni ses chevaux ni sa voiture n'avaient encore reparu. Comme la femme de chambre expulsée n'avait pas encore de remplaçante, personne au monde ne pouvait donner sur la maîtresse de la maison le moindre renseignement.
Le procédé de M™" Jourd'heuil à l'égard de ses hôtes parut critiquable. Ils ne purent, durant tout le repas, s'entretenir d'autre chose, et ils oublièrent totalement les grands événements de la veille. Comme l'absence de M""' Jourd'heuil leur donnait toute liberté, ils ne se gênèrent point pour dire ce qu'ils pensaient d'elle, même devant les domestiques. Ils sV musèrent à chercher des explications de sa fuite, qui fussent ensemble romanesques et désobligeantes.
Après déjeuner, lorsque l'on fut délivré des gens, on se débrida encore plus. Le petit monsieur Richard Peaussier affirma sérieusement qu'il avait de bonnes raisons de croire que la vieille s'était détruite dans un coin reculé du parc. M. l'abbé Mornand se récria avec une douleur si vraie que les plus respectueux de
LES GRANDS BOURGEOIS ao5
son habit furent pris du fou rire, hilarité bien convenable dans Thypothèse d'un suicide.
Pierre Souvré, qui contredisait toujours de parti pris le petit Peaussier, abonda cette fois dans son sens. La verve de ces deux littérateurs excita encore plus toute la bande, et Ton fit la partie de battre le parc pour y chercher ce qui pouvait rester de M"' Jourd'heuil. M. Tabbé Mornand, continuant de prendre cette bêtise au pied de la lettre, se joignit à la battue pour le cas où la suicidée, trouvée respirant encore, aurait besoin de son ministère.
L'on ne partit que vers quatre heures, une fois la digestion terminée. Ce fut une promenade encore, ainsi que Ton en faisait souvent sous la direction de M™' Jourd'heuil, mais le protocole était bien relâché. Les silhouettes d'arbres et les épouvantails à moineaux donnèrent lieu à quelques plaisanteries faciles et innocentes; mais il y eut un froid quand on découvrit un châle en laine des Pyrénées accroché à une grosse racine saillante, tout au bord de Teau.
11 n'était point invraisemblable que cet objet, bien que vulgaire, appartînt à la riche M™" Jourd'heuil, car elle ne s'habillait que pour la galerie, et l'on n'osait point imaginer ce qu'elle pouvait être dans le privé. N'avait-elle point jeté ce châle sur ses épaules pour traverser le
parc de bon matin, et ne Tavait-elle poînt abandonné sur le rivage avant de se précipiter dans les eaux?
M. le comte de la Guilhardière eut lui-même un instant d'eflroi. Mais la mine que faisait son héritier lui donna des soupçons, et soudain il se rappela qu'il avait vu ce même châle sur les épaules de Nini. Il fut alors repris du fou rire, qui, cette fois, parut indécent.
On lui demanda des explications : il les refusa, mais il rit de plus belle. Quand il fut un peu calmé, il proposa de télégraphier à Paris, pour demander si M™' Jourd'heuil y était, et l'on s'émerveilla de n'y avoir pas songé depuis midi (il était cinq heures) : mais on s'émerveilla davantage de n'avoir pas songé au téléphone, et Ton revint en hâte au château.
M. le comte de la Guithardière ne mit pas plus d'un quart d'heure à obtenir la communication, et ce fut M"* Jourd'heuil en personne qui lui répondit. Elle lui dit, d'une voix altérée, mais particulièrement aifectueuse, qu'elle était partie pour Paris comme une folle, au reçu d'une dépêche qui lui annonçait un gros ennui, mais qu'elle pensait être de retour à Aiguillon le lendemain pour dîner.
— Décidément, se dit M. le comte de la Guithardière, elle est dans le sucre. Elle est ruinée. Ça change tout.
Il communiqua aux autres la réponse de M'"'' Jourd'heuil, mais il garda pour lui Thypoihèse du sucre.
Le dîner fut encore plus libre et plus gai que le déjeuner. On fit des plaisanteries comme ce matin, d'aussi mauvais goût, mais moins macabres.
— Il faut, pensait M. le comte de la Guilhardière, que j*en aie le cœur net. J*irai à Paris demain, par le premier train, je reviendrai par le même que M"' Jourd'heuil. Le tout sera de ne pas me faire pincer par elle à la gare.
Après le potage, les journaux, qui avaient du retard, furent distribués. M""' Jourd'heuil n'étant pas là, on ne se gêna point pour les ouvrir à table.
M™* Hennebault lut à haute voix une dépêche d'Amérique relatant des scènes d'embrassades et de larmes à Thôtel de Portsmoulh, plus extravagantes encore que celles d'hier à Aiguillon. Tous les hôtes du château se sentirent justifiés par cet exemple transatlantique.
Jugeant la minute favorable, M. le comte de la Guithardière dit :
— Il m'est venu une idée.
Mais, M""' Bricquart ayant prononcé les mêmes mots, exactement au même instant, il dut se taire, et il lui céda la parole en faisant le même geste qu'on fait devant une porte
J.' f. 208 LES GRANDS BOURGEOIS
flî^ quand on s'efface pour laisser passer quelqu'un .
^-r — Je trouve, poursuivit-elle, que Thuma-
tf' ; nité entière devrait se cotiser pour offrir au
président Roosevelt un témoignage de gratitude et d'admiration.
— C'était justement mon idée, dit M. le comte de la Guithardière, qui ne put s'empêcher de rougir.
— Et la mienne, dit l'aimable Peaussier.
— La mienne aussi, dit Pierre Souvré.
C'était l'idée de tout le monde.
1/ , — Le tout, reprit M. le comte de la Guithar-
I' dière, est de trouver le cadeau qui convient.
I; Des propositions diverses furent faites aussi-
tôt : elles manquaient d'originalité, — monument, statue, buste, tombeau, branche d'olivier
fl : ou de laurier en or massif. M. le comte de la
Guithardière sourit triomphalement. Il venait d'avoir une inspiration.
j-. — Un sabre d'honneur, dit-il.
On pensa qu'il était devenu fou.
Soudain, M"® Hennebault se mit à pousser de petits cris de poule. Elle lisait dans son journal que les Japonais avaient cédé sur toute la ligne, et que la paix était un désastre pour eux, une victoire éclatante pour les Russes.
— La première, dit Richard Peaussier. Il était temps.
— Cela doit être un peu exagéré, dit Pierre.
Cependant M. le comte de la Guithardière se demandait s'il n'avait pas commis une imprudence en témoignant d'une si enthousiaste sympathie à l'égard du pacificateur. N'allait-il point passer pour pacifiste, ce qui est compromettant et peu distingué ? Du moins, il rendait grâce à la Providence qui lui avait suggéré si à propos ce moyen terme d'un sabre d'honneur.
Il reprit avec force :
— On ne peut, on ne doit offrir à M. le président Roosevelt qu'une arme, — un sabre de préférence. J'ajoute que, si l'on prétendait lui offrir autre chose, non seulement je ne prendrais pas l'initiative de la souscription, mais je refuserais mon obole. Il est certain que Thumanilé entière doit témoigner, par une manifestation solennelle, qu'elle sait gré au président Roosevelt d'avoir assuré la paix du monde; mais il faut surtout éviter que cette manifestation ait un caractère, si je puis dire, théoriquement pacifiste.
— C'est trop drôle, interrompit le petit Richard Peaussier.
— Il est possible, monsieur, que cela vous paraisse drôle, répliqua le comte, avec une assurance qui ne lui était pas coutumière ; mais vous voudrez bien remarquer que tout le monde est de mon avis.
De fait, personne ne soufflait mot. L'idée
aïO LES GRANDS BOURGEOIS
d'offrir un sabre d'honneur à Tarlisan de la paix avait d'abord foudroyé toute Tassislance par sa cocasserie; mais M. delà Guithardière ne se trompait point en induisant de la prolongation du silence que Ton se mettait à la trouver ingénieuse.
M. de la Touche (des Quarante) rappela que ce Roosevelt, qui faisait faire la paix aux autres, avait précédemment fait la guerre pour son propre compte. L'histoire contemporaine est ce qu'on oublie le plus vite : cette allégation surprit. On interrogea M. de la Touche. Ce fut M. de la Guithardière qui répondit, et si brillamment qu'on peut dire qu'il posa, ce soir, sa candidature à un fauteuil d'historien.
jyjme Bricquart déclara brusquement que l'invention du sabre d'honneur était stupide; mais Pierre Souvré la jugea heureusement symbolique, représentative de la paix armée. Ensuite la conversation dévia. Il fut question des incidents marocains, des relations franco allemandes, et, à la vérité, l'on pataugea; mais cela n'avait plus d'importance, vu que Ton parlait tous à la fois, et que les paroles prononcées n'étaient plus destinées à être entendues, mais seulement à faire du bruit.
Cependant, M. le comte de la Guithardière, enchanté de son succès, ne perdait pas la carte ; et déjà il faisait circuler une liste de souscrip-
tion, sur laquelle chacun s'inscrivait selon ses moyens ou selon sa vanité.
Il fut se coucher avec le contentement.de n'avoir point perdu sa journée. Il s'endormit comme un enfant et passa une nuit excellente. Mais il se réveilla de lui-même à cinq heures, fît sa toilette sans aide, et s'esquiva du château sans avertir personne. Il mit seulement un mot dans la boîte aux lettres, à l'adresse de son fils, afin que Ton ne prît point la peine de chercher son corps dans le parc.
Malgré les quatre kilomètres, il alla jusqu'à la gare à pied. Dans le train, il dormit encore. Quand il se réveilla définitivement, il se sentit capable d'actions héroïques, ce qui le surprit un peu.
— Pauvre M"' Jourd'heuil, songea-t-il, la voilà donc ruinée. Que reste-t-il de cette énorme fortune? Apparemment rien du tout. Quel effondrement! C'est prestigieux, c'est magnifique. Ah! si je choisissais l'instant de cette catastrophe pour lui demander sa main, je serais véritablement un chevalier français.
Il se vit si près de céder à la séduction de cet inepte projet qu'il en eut un vertige et une sueur froide.
— Ah ça, se dit-il, est-ce que je perds la boule?
Mais il avait beau se raisonner, il n'y pouvait
ai3 LES GRANDS BOURGEOIS
plus rien. C'était une décision prise, une question réglée. Il épousait M"" Jourd'heuil sans le sou. 11 fut consterné... L'héroïsme reprit le dessus. Il marchait au mariage avec l'enthousiasme et l'exaltation des premiers chrétiens marchant au martyre.
— Je ne suis pas aliéné, se dit-il : je suis idiot, carrément idiot.
Il courut chez son notaire en débarquant du train. Par une coïncidence heureuse, ce notaire était également celui de M"® Jourd'heuil. M. de la Guithardière usa de toutes les précautions oratoires par où l'on peut entortiller un officier ministériel ou un médecin pour l'amener à l'oubli du secret professionnel. Puis, se démasquant soudain, il avoua qu'il prétendait à épouser M™® Jourd'heuil ; qu'ayant de bonnes raisons de la croire engagée dans les sucres et ruinée à plates coutures, il voulait choisir ce moment-là pour lui demander sa main ; et qu'il désirait, en conséquence, savoir à quoi s'en tenir.
Le notaire éclata de rire et ne se retrancha point derrière le secret professionnel. Il ne fit aucune difficulté de révéler à M. le comte de la Guithardière que M"* Jourd'heuil était, en effet, engagée dans les sucres, où elle venait de perdre une somme d'exactement quarante-deux mille six cents francs : un notaire peut révéler
LES GRANDS BOURGEOIS ai3
cela sans scrupule, d'une cliente qui jouit d'environ deux millions de revenus. Ce qui le faisait rire était que ladite cliente gémissait depuis la veille, pour ses quarante-deux mille six cents francs, comme si elle eût perdu le fond de son bas de laine.
Le prestige de M"® Jourd'heuil s'évanouit instantanément aux yeux de M. le comte de la Guithardière. Il continua d'être « idiot », comme il disait; car il ne se réjouit nullement de savoir sa quasi-fiancée encore en si bon point, et il ne prit garde qu'à la mesquinerie, à la ladrerie de cette richarde.
Tel fut son désenchantement qu'il balança s'il retournerait à Aiguillon ou s'il n'y retournerait point. Il y retourna par raison.
Il vit de loin M"' Jourd'heuil arriver à la gare, trotter sur le quai et se hisser dans un wagon. Elle portait un petit sac, que nos grand'mères eussent appelé cabas.
— Quelle tournure I dit le comte de la Guithardière.
Et il ricana.
Ses voisins le regardèrent avec méfiance.
Alors il se rencogna, rabattit son chapeau sur ses yeux, et se mit à fredonner machinalement :
(( Voici le sabre... le sabre... le sabre... »
LES GRANDS BOURGEOIS ai5
disait je ne sais plus quel paresseux homme de lettres. Cet aphorisme, d'une portée générale, trouve une application entre autres dans les ménages à trois. Quand ils craquent, c'est toujours à la fois des deux côtés ; et une femme, à qui un seul homme ne suffît pas et qui en prend deux, double ses soucis quand elle croit assurer sa consolation.
Bien que M™* Hennebault fût femme de cœur et de devoir, au point même de l'être pour deux comme il semblerait qu'on ne pût l'être que pour un, la contrariété de rentrer en septembre primait assurément chez elle l'inquiétude causée par les santés déplorables de son ami M. Lancel-Courlois et de son mari, M. Hennebault. Mais, comme elle était douée d'un heureux caractère, elle faisait à mauvaise fortune bon visage.
Selon l'exemple des milliers de gens qui se trouvent à Paris quand il convient de n'y pas être, elle s'efforçait à se procurer l'illusion de n'y être que campée. Les persiennes des fenêtres donnant sur la place Malesherbes étaient tenues aussi closes que possible; et le concierge de l'hôtel avait ordre de prendre le frais devant la porte, en civil, et même en négligé, pour signifier que les maîtres n'étaient point là, ou qu'ils y étaient sans y être.
M'"* Hennebault allait faire des promenades
ai6 LES GRANDS BOURGEOIS
à pied, dès le malin, dans certaines allées du Bois où Ton n'aurait même pas l'idée de se cacher en pleine saison. Elle courait les magasins et les couturiers toute l'après-midi, et pensait profiter de ce retour prématuré pour faire ses commandes avant le coup de feu d'octobre : elle ne commandait d'ailleurs rien, ne sachant point ce qui pourrait prochainement lui arriver, ni comment elle serait obligée de se mettre cet hiver. Elle avait trop de bon goût pour se dire cela à la lettre : elle suivait, sans approfondir, son instinct naturel d'économie et de prévoyance; et elle n'avait nul besoin de songer précisément aux éventualités douloureuses qui la menaçaient pour s'interdire jusqu'à nouvel ordre l'emplette de costumes, destines peut-être bien à se démoder dans les armoires.
Elle se faisait conduire par Philippe dans les divers théâtres, avec cette hâte de tout voir qu'ont les étrangers qui ne disposent que de trois semaines. Enfin, elle s'occupait de modifier certains arrangements intérieurs de son hôtel. Elle s'interdisait de songer que l'attribution de tel ou tel appartement pût, d'ici à quelques mois, devenir différente ; mais, en attendant, elle rajeunissait le mobilier sans consulter personne, et sans tenir compte d'aucun autre goût que le sien propre.
Elle restait aussi chez elle de cinq à sept.
Presque tous ses amis ordinaires étaient dans la banlieue, c'est-à-dire à Paris de deux jours Tun, ou dix heures sur douze. On la venait voir, mais telle est la force des superstitions qu'elle ne s'en apercevait positivement point. Elle croyait ne recevoir aucune visite, et ne prenait garde qu'à celles de l'abbé Mornand, qui venait même un peu trop, au fait tous les jours.
Quotidiennes, les visites de M. Tabbé Mornand ne pouvaient plus avoir le même objet utile qu'au temps oii elles n'étaient que mensuelles. Pures visites de politesse : car enfin l'on ne pouvait pas s'examiner la conscience pour lui tous les matins. Le digne ecclésiastique jugea que l'on tombait dans l'excès contraire et que Ton ne s'examinait plus du tout.
Il ne put se défendre d'en faire un jour l'observation à M™' Hennebault. Il l'interrogea notamment sur Philippe.
— Je ne le rencontre plus, dit-il, et vous ne me parlez même plus de lui.
— Ah I soupira M"" Hennebault, ce n'est plus la peine.
M. l'abbé Mornand ne compritpoint ce qu'elle entendait par là; mais il crut devoir ajouter, charitablement :
— J'espère que tout va bien,
ai8 LES GRANDS BOURGEOIS
M"' Hennebault ne se rappela pas tout de suite le sens convenu de cette phrase, qu'elle avait tant de joie jadis à entendre, lorsque Tinnocence de Philippe était son unique préoccupation. La mémoire lui étant revenue soudain, elle ne put s'empêcher de rire, quoiqu'elle y fût peu disposée en des conjonctures si tristes, et elle repartit :
— Ahl ouichel tout va bien... Mon pauvre abbé... Ça y est.
— Comment, « ça y est » ? demanda M. l'abbé Mornand, surpris et, à tout hasard, un peu choqué.
— Mais oui, ça y est. Vous n'êtes pas le seul qui ait vu d'étranges choses dans le parc d'Aiguillon. Le lendemain même du jour oii vous avez pris la main dans le sac ce poUsson d'Alexandre de la Guithardière...
— Madame I . . . interrompit l'abbé d'un ton sévère et en esquissant un geste de propitiation.
Elle toussa, rougit et conclut :
— Quel spectacle pour une mèrel
— En effet, dit Tabbé naïvement.
Mais il s'avisa que son rôle était de consoler et d'absoudre : il s'empressa donc de tranquilliser M'"'' Hennebault sur les suites morales de ce qu'elle avait pu voir dans le parc d'Aiguillon. 11 lui assura que tout péché peut être remis,
LES GRANDS BOURGEOIS aiQ
même celui-là, pourvu que le pécheur n'y retombe pas trop régulièrement, et qu'enfin on ne doit pas jeter le manche après la cognée.
M'"'' Hennebault sourit.
Comme celle conversation les gênait également tous deux, ils en changèrent sans crier gare : ils se rabattirent sur le malheur des temps.
— Ilélas! dit M"* Hennebault, il y a toujours deux France. A la fin, qu'est-ce qui les réconciliera ?
— Un grand cataclysme peut-être, dit Tabbé.
— 11 faut donc le souhaiter, dit M™' Hennebault.
A ce moment la porte s'ouvrit, et le valet de chambre annonça M. le baron d'Epervans.
On ne l'avait point vu et Ton n'avait point ouï parler de lui depuis si longtemps que M'"^ Hennebault et l'abbé l'accueillirent comme un revenant, avec moins de politesse que d'effroi. De fait, ils le croyaient mort, par raisonnement : M. le baron d'Epervans, officier de marine en retraite, qui rédigea, mais qui naturellement ne rédige plus, dans un excellent journal, des comptes rendus remarqués de la guerre russo-japonaise, pouvait-il avoir survécu à la paix ?
11 l'avait pu quelques semaines, au moyen de la rubrique <( visites d'escadres ». Mais les
escadres ne se visitent plus, et M. le baron d'Épervans ne pouvait donc plus qu'être mort, celte fois pour de bon.
— J'apporte de grandes nouvelles, dit-il avec son emphase coutumière : la paix est assurée.
— Ah? fit M™» Hennebault, songeant : « Il n'est pas mort, mais il est fou. »
Elle ajouta :
— D'où sortez-vous donc?
— J'arrive de Christiania, dit ce personnage prépondérant. Nous avons été à deux doigts de nous battre, et j'avais déjà pris mes dispositions pour suivre les hostilités à cheval...
— A cheval I s'écria l'abbé.
— A cheval sur les deux pays; mais tout espoir est désormais perdu. Je suis donc revenu en France, et je ne le regrette pas : car j'arrive à temps.
— Ah? fit encore M"*® Hennebault.
— Oui, répéta M. le baron d'Épervans, j'arrive à temps pour entamer une campagne de presse, qui sera menée bon train, je vous en réponds. Je veux faire appel au concours de tous mes amis et, en particulier, au vôtre.
— Au mien I dit M™' Hennebault d'une voix plaintive. Hélas I mon cher monsieur, je n'écris plus du tout. M. Hennebault va de mal en pis. Il sera même très heureux de vous voir si vous
voulez bien prendre la peine de monter jusqu'à sa chambre.
— Vous écrirez bien tout de même une petite lettre? dit M. le baron d'Epervans... Croyez que je prends part à vos inquiétudes... Je ne vous demande, je ne demande à tous mes amis qu'une lettre, mais tapée. M. Tabbé lui-même me ferait le plus grand honneur et le plus grand plaisir, il rendrait à notre cause le plus signalé service, s'il daignait m'écrire aussi. Nous aimerions avoir quelques signatures du clergé.
L'abbé se récusa d'un geste éperdu. M"' Hennebault, impatiente, dit au baron :
— Sapristi I de quoi parlez-vous?
— Ne l'avez-vous pas deviné, madame? Ignorez-vous encore le sacrilège attentat que prépare une administration de vandales?
Ces expressions lyriques n'émurent point M'"*' Ilennebault. Mais quand le baron dit nettement : (( Us veulent raser le bois de Boulogne, » elle se dressa en pied, farouche, prête à donner et à recevoir des coups; — et elle empoigna son gros flacon de sels anglais, car elle ne savait pas encore si elle n'allait pas plutôt s'évanouir.
— Ils ne savent qu'inventer I murmura M. l'abbé Mornand, qui avait déjà croisé ses bras avec une résignation toute chrétienne : ses regards vagues avaient l'air de contempler dans
le lointain Tarmée des bûcherons o£5ciels occupée à commettre ce que M. le baron d'Epervans appelait si justement un sacrilège.
La placidité de l'ecclésiastique indigna jyfme Hennebault.
— Il ne s'agit pas de dire, proféra-t-elle d'un ton qui élait entre le miaulement et le rugissement, il ne s'agit pas de dire que les bandits qui nous gouvernent ne savent qu'inventer : il faut mettre ordre à cela une bonne fois, il faut agir. Raser le bois de Boulogne I Mon cher baron, vous pouvez compter sur moi. Je suis déjà descendue dans la rue quand on a expulsé les sœurs de leurs couvents : j 'y redescendrai s'il le faut pour empêcher qu'on ne rase le bois de Boulogne, mon bois de Boulogne I
— Je préfère que vous m'écriviez simplement une petite lettre, dit M. le baron d'Epervans, à qui, en effet, la descente de M""' Hennebault dans la rue n'aurait point fourni de la copie toute faite.
— Au surplus, dit M. l'abbé Mornand avec un peu d'amertume, nous avons pu voir que ces dames n'arrivent pas à grand'chose quand elles descendent dans la rue, et, pour ma part, je ne les engagerai jamais à recommencer.
— Raser le bols de Boulogne I répéta M™* Hennebault. Mais il faut que ces gens-là soient fous I
— Ils le sont, madame, dit M. le baron d*Epervans.
Et, tirant de sa poche un plan, il tenta d'expliquer à M"' Hennebault quelle était la zone menacée. M""' Hennebault ne comprenait rien aux plans ; mais elle se refroidit quand elle sut qu'il n'était pas question, à proprement parler, de raser le bois de Boulogne, mais seulement de l'écorner. Pour la remettre au point, M. le baron d'Epervans dut lui annoncer la destruction de six mille arbres. Elle jeta un cri douloureux. Le valet de chambre introduisit M. le capitaine Chavroche.
La vue du baron effara le capitaine, comme précédemment M™' Hennebault et l'abbé. Mais on ne lui laissa point le loisir de traduire cet effarement, fût-ce par un simple jeu de physionomie. Il ne put même s'informer des santés de M. Hennebault et de M. Lancel-Courtois, et il en fut marri : car il avait imaginé, en chemin, d'ingénieuses transitions pour s'informer successivement de l'un et de l'autre, sans blesser les convenances ni les justes susceptibilités de M™® Hennebault. Mais celle-ci se précipita au devant de lui, comme dans la Fille de Madame Angoty et lui cria en pleine figure, d'une voix vibrante :
— Saviez-vous, capitaine, que ces gredins-là veulent raser le bois de Boulogne?
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Il manqua de tact : il sourit. Et pour faire le malin il déclara :
— Je le savais.
— Vous le saviez I . . . s'écria M""* Hennebault, avec des points de suspension dans la voix, qui signifiaient : (( Vous le saviez, et vous ne me Tavez pas dit!... Vous le saviez, et vous n'avez assassiné personne I .. . » etc.
— Il ne s'agit pas tout à fait de raser le bois de Boulogne, reprit M. le capitaine Chavroche, souriant toujours, et calme : à la fin, ce calme devenait exaspérant.
— Peu importe, dit M"* Hennebault.
— Comment : peu importe? dit M. le baron d'Epervans.
— Permettez, fit le capitaine, je suis quelque peu au courant de Taflaire...
— Six mille arbres I ! . . . interjeta M "*• Hennebault, comme elle eût dit : « Tarte à la crème. »
Le capitaine Chavroche ne se laissa pas démonter.
— Je suis, répéia-t-il, au courant de l'affaire : mon cousin Doré a soumis à qui de droit un projet d'utilisation des terrains qui vont devenir libres...
M™® Hennebault, le baron d'Épervans, Tabbé même crièrent haro sur le cousin Doré. M. lecapitaine Chavroche sentit qu'il se compromet-
tait et n'essaya point davantage de défendre son parent. Il n'y renonça que par force et à regret; car, sans bien définir le rôle que pourrait jouer un militaire dans une affaire de cet ordre, il s'était flatté qu'elle dût être pour ses cousins l'occasion de lui procurer une situation dans le civil. Mais il était trop bon stratégiste pour ne point faire, sur-le-chàmp, face à tous les imprévus. Il s'avisa qull forcerait bien plus sûrement la main au parent riche en s'associant à une protestation publique, et en le faisant un peu chanter. Il se mit à hurler, quant à lui, avec les loups ; et lorsque M""' Hennebault lui dit : « Eh bieni c'est un joli coco, votre cousin Doré I » il répondit en soupirant : « Ah 1 madame, à qui le dites-vous? »
M*"® Hennebault annonça qu'elle voulait écrire sa lettre sans plus tarder, et cela parut une manière de congé donné à ses visiteurs. Ils se levèrent. Toutefois, avant de se retirer définitivement, ils montèrent dire un petit bonjour à M. Hennebault, dans sa chambre.
Ils y trouvèrent M. Lancel-Courtois, qui venait là quotidiennement, pour marquer l'avantage qu'il avait sur M. Hennebault de pouvoir encore sortir. M*"* Hennebault oublia les ménagements que l'on doit aux malades et cria dès la porte :
— Savez-vous ce que vient de m'annoncer le
baron d'Epervans? Il paraît que ces coquins-là veulent raser le bois de Boulogne I
L'effet de cette nouvelle sur les deux valétudinaires fut prodigieux. M. Ilennebault en parut galvanisé. Le sang lui monta au visage, et il déclara d'une voix forte qu'il ne laisserait point raser « son » bois : il employa le même possessif que tout à l'heure M™* Henuebault, touchant accord qui ne s'était manifesté que trop rarement au cours d'une longue existence commune.
Par contre, M. Lancel-Courtois eut une faiblesse. Sa pâleur fit même craindre la syncope. Il balbutia des mots sans suite, puis ses yeux se mouillèrent. L'émotion du vieil homme fut si communicative que M. le capitaine Chavroche (qui décidément retournait sa casaque) s'écria :
— Il faut constituer un comité de défense.
— C'est déjà fait, s'empressa de répondre le baron.
Il ajouta, crevant de modestie :
— J'en suis le président.
— J'en veux être membre actif, dit M. Hennebault.
— Et moi, dit M"® Hennebault, dame patronnesse.
— Je comptais même, dit le baron, vous demander d'être présidente à mes côtés ; car nous aurons un bureau mixte.
jyjme Hennebault fut éblouie, mais elleneper-
dit pas le sens. D'un douloureux regard elle fit comprendre au baron qu'elle ne pouvait pas, dans les circonstances présentes, se mettre ainsi en avant. Elle poussa un soupir à fendre Tâme, où Tabbé reconnut qu'elle était en train d'accomplir un acte de renoncement, et elle dit ces paroles incroyables :
— La présidente qui pourra être le plus utile à la cause est M"' Bricquart.
— Grand Dieul songea M. l'abbé Mornand, voici l'aube de la réconciliation. La catastrophe bienheureuse qui devait restituer en France l'unanimité, c'était donc la destruction hypothétique du bois de Boulogne I
Les visiteurs se retirèrent enfin, sauf l'abbé, qui demeura seul entre M. Hennebault et M. Lancel-Courtois. Ce dernier ne se remettait point vite, et M. Hennebault, dont l'excitation ne tombait pas, le regardait défaillir avec une amicale férocité.
M™** Hennebault s'enferma chez elle, s'assit devant son joli bureau à cylindre et se mit à improviser.
'Elle écrivit d'un seul jet son début.
« Si je proteste contre la destruction de notre cher bois? Pouvez-vous, moucher baron... »
— Cher bois, cher baron... murmura-t-elle.
Après délibération, elle retira l'épi thète au bois.
« Pouvez-vous, mon cher baron, vous qui
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connaissez ma sensibilité, pouvez-vous me poser une telle question? J'aime les arbres comme des personnes... »
— Ahl songea-t-elle, un arbre qui ressemblerait à M. Lancel-Courtois. . . ou même à Gaston... Mais quelle niaiserie I
(( J'aime les arbres comme des personnes.
Un arbre, c'est de la vie, c'est de l'âme, c'est de la beauté...
Elle feuilleta son petit Larousse pour vérifier si cette tournure de phrase était correcte; mais, n'y trouvant rien pour ni contre, elle fit justement ce qu'il est prescrit de ne point faire quand on doute.
«... C'est de la beauté... La santé du riche, la joie du pauvre. . . »
Elle hésita. Ne valait-il pas mieux retourner la proposition et dire : la santé du pauvre, la joie du riche .^ Car la joie est le superflu, et convient aux riches ; la santé, qui est le nécessaire, suffit aux pauvres. . .
Elle corrigea : « La joie du riche, la consolation du pauvre, et la santé de tous les deux. » Celte formule la contenta ; mais quand elle te relut, sa prose lui parut manquer d'imprévu et de brillant. Elle allait se décourager : soudain elle trouva le trait final, a Nous, les femmes françaises, nous ne tolérerons jamais que Ton déshonore Parisfl »
— Ah! dit-elle tout haut, d'un ton respectueux, c'est bien.
Elle sonna sa femme de chambre, mit son chapeau en moins de dix minutes et courut en fiacre chez M™* Bricquart, — qui, par le plus grand des hasards, était aussi, malgré l'époque, de passage dans la capitale.
jyjme Bricquart fut tellement indignée quand elle apprit qu'on allait raser le bois de Boulogne, qu'elle accepta, sans même s'en apercevoir, la présidence du comité. Elle se fit apporter un quelconque de ses chapeaux et, autrement, resta comme elle était, c'est-à-dire affublée d'un déshabillé qui pouvait aussi bien être une toilette de bal, enfin n'importe quoi sauf un costume pour sortir. Elle ne prit pas le temps de faire atteler et profita du fiacre que M™* Hennebault, toujours parcimonieuse, regrettait fort d'avoir gardé.
Ces dames se transportèrent chez M™^ Jourd'heuil, qui était à Paris, mais non par hasard : elle y venait six jours sur sept, rattraper quelques miettes de son sucre. Bien que les persiennes du palais Jourd'heuil fussent closes par bienséance (et aussi pour mettre M"® Jourd'heuil dans ce demi-jour qui lui est plus favorable), M™^ Bricquart et M"*' Hennebault rencontrèrent là une vraie foule de visiteurs, qui se trouvaient tous à Paris pour des motifs
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d'ordres divers et par la plus singulière des coïncidences. La conversation était animée et M. le comte de la Guithardière y brillait d'un vif éclat lorsque les nouvelles venues parurent. M. le baron d'Epervans arriva au même instant.
Il eut tôt fait d'emballer son auditoire, et M"® Bricquart, qui se considérait partout comme chez elle, ne vit point d'inconvénient à tenir d'urgence la première séance du comité, dont elle se rappela tout d'un coup qu'elle était la présidente, dans le logis et sous le nez de M™^ Jourd'heuil, qui n'était provisoirement rien. Pour être quelque chose, M"** Jourd'heuil revendiqua le titre de bienfaitrice, qu'on ne lui refusa pas. Admirable élan de charité! Mais comment garder le sang-froid quand M. le baron d'Epervans prêche la croisade? Seul, M. le comte de la Guithardière savait réfléchir encore.
— Ahl se disait-il, l'animal (et c'est à M. le baron d'Epervans qu'il appliquait cette qualification), ahl l'animal, quel merveilleux dada il a trouvé I 11 sera célèbre demain, cesoîr. C'est rudement mieux que mon sabre d'honneur pour le président Roosevelt, à quoi personne ne pense déjà plus. Ahl que n'est-ce moi qui ai inventé le coup du bois de Boulogne?
Et M. le comte de la Guithardière, jaunissant, regardait de travers M. le baron d'Éper-
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vans. Le sentiment que lui inspirait le baron n'était cependant point à la rigueur un mauvais sentiment. C'était de l'émulation plutôt que de l'envie, nuance malaisée à percevoir, mais qui existe, si nous en croyons les faiseurs de dictionnaires et les définisseurs de mots.
M. le comte de la Guithardière n'était d'ailleurs point, à ce moment-là, capable d'un sentiment mauvais à la rigueur : il avait éprouvé une émotion trop sincère en apprenant que le bois, (( son » bois, était menacé de destruction. Il s'inscrivit donc parmi la foule obscure du comité, sans marquer de mauvaise humeur. Il se disait : (( J'écrirai une lettre de protestation si belle que tout le monde la remarquera et que les autres ne feront aucun effet. »
Chacune des personnes présentes se flattait du même espoir. C'est ainsi que les Français pratiquent la solidarité. On veut bien faire tout son devoir, mais chacun entend se tailler son petit succès.
Cependant, la séance du comité pouvait être censée ouverte, car tout le monde parlait à la fois. M. le baron d'Epervans, président, et M"* Bricquart, présidente, s'installèrent côte à côte dans des fauteuils, devant une magnifique table régence. Ils tentèrent de mettre un peu d'ordre dans la discussion, ou d'obtenir au moins le silence. Mais ils avaient beau sonner
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tous les deux ensemble, le bruit ne cessait point.
Alors, M. le baron d'Epervans, officier de marine en retraite et qui a l'habitude de commander dans le fracas des tempêtes, hurla :
— Quelqu'un de vous a-t-il une proposition à faire ?
Comme personne n'avait rien à dire, et qu'on ne savait même pas au juste pourquoi on était assemblé, il se fît un silence de mort. M"*' Bricquart en profita pour proposer l'élection d'un secrétaire, et elle fit acclamer le nom de l'aimable Richard Peausssier.
Ce petit monsieur voulut, en guise de remerciement, s'instituer le parrain de ses électeurs. Il proposa de baptiser le comité : (( Comité des Druides », en souvenir des sentiments bien connus que les Druides professaient à l'égard des arbres, dans une haute antiquité. On ne sait pourquoi cette motion parut impertinente.
M. le baron d'Epervans, pour occuper le tapis, entreprit d'exposer la situation. Il se mit à faire un discours du style des oraisons funèbres, et qui fut écouté avec le même ennui. Au bout d'un quart d'heure, l'ennui devint si insupportable que plusieurs dames, notamment M™" Jourd'heuil et M"' Ilennebault, ne purent retenir leurs larmes.
Soudain, on vit apparaître M. Lancel-Cour-
tois, toujours défaillant et livide, accompagné de M. Hennebault, toujours excité. Dès que M'"^ Hennebault avait eu le dos tourné, ils s'étaient échappés de la maison. Ils avaient retrouvé sa piste chez M™' Bricquart, d'oii on les avait renvoyés ici ; et ils arrivaient, se soutenant à peine ; mais, plutôt que de manquer la séance, ils se seraient fait porter sur des civières.
— Ça n'a pas de bon sens I grommelait M™^ Hennebault, allant de Tun à l'autre et se multipliant, incommodée du partage comme elle ne l'avait jamais été.
Mais cette belle entrée, qui rappelait plusieurs épisodes historiques, avait fait une sensation. M. le comte de la Guithardière étranglait, n tourna les yeux vers M™^ Jourd'heuil et la vit dans un état analogue. Il lui saisit alors les deux mains et lui cria dans l'oreille, car on ne pouvait pas autrement se faire entendre :
— Je vous aime I Voilà des mois que je vous aime et que je n'ose pas vous le dire; mais on ne subit pas impunément de telles émotions.
Elle lui serra les mains avec force et cria de même :
— Taisezvous, mon ami, pour Dieu, taisezvous I
Il lui répondit, comme un sourd :
— Je vous aime! Je vous aime éperdumenti Bien qu'il se bornât à déclarer son amour
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sans demander rien, elle tînt la demande pour sous-entendue et cria qu'elle consentait. M. le comte de la Guithardière fut calmé tout aussitôt, et même rafraîchi, à vrai dire comme s'il eût reçu une douche.
— Ah I cria-t-il encore, quel bonheur! Je n'y puis croire I
Mais, malgré lui, il tournait maintenant les yeux vers M""® Mennechet. Elle causait à l'autre bout du salon, avec son mari et plusieurs personnes. Mennechet semblait furieux. Il devint rouge, puis violet, et presque noir. Il porta la main à sa gorge, arracha sa cravate, son col.
— Il a un coup de sangl s'écria M. le comte de la Guithardière.
Ce n'était qu'une fausse alerte, et le député réactionnaire qui a l'air d'un toucheur de bœufs reprit vite couleur humaine.
M. le comte de la Guithardière regardait alternativement M"* Mennechet et M"' Jourd'heuil; et il se disait :
— Je viens peut-être de faire une gaffe.