COMBINAISONS
Bien que le petit M. Richard Peaussier n'eût pas un physique avantageux, il ne laissait point de se regarder dans les miroirs; et il procédait, chaque jour, dès son petit lever, avant sa toilette, à une inspection de soi, qu'il appelait son examen de conscience.
Un matin, l'altération de ses traits l'inquiéta. Il observa que son teint était jaune, ainsi que ses yeux. Comme le jaune est la couleur de l'envie chez les blancs, il fut^tout naturellement amené à se demander si, par hasard, il n'éprou vait point ce sentiment.
Il s'avoua qu'il l'éprouvait : car, dans ses relations avec soi-même, il usait d'une franchise absolue, ou mieux, il n'usait d'aucune pudeur.
Il enviait éperdument M. le baron d'Epervans, pour la réclame formidable que cet ancien officier de marine s'élait taillée en s'instituant le protecteur du bois de Boulogne. Et il se mordait les doigts d'avoir accepté, dans le comité des Druides, une situation inférieure, au mépris de sa règle ordinaire, qui était de ne prétendre à rien dès qu'il ne pouvait pas prétendre à tout.
(( Je suis dans une très mauvaise passe, mes affaires ne vont point, » se dit-il ; et à rebours de ce que Ton pourrait croire, il se félicita d'avoir fait cette constatation, qui lui parut l'indice d'une réaction prochaine. Ses jalousies n'étaient jamais stériles.
Pour commencer, il résolut de ne point dissimuler davantage à cette petite Bricquart qu'il avait l'intention de l'épouser bientôt. Il considéra dès lors l'affaire comme faite, sachant qu'il suffît de vouloir, avec un peu de patience, ou, au besoin, de brutalité, pour être assuré du succès. Il n'hésitait plus, quant à présent, que sur les moyens.
Comme il y rêvait, en flânant par les rues, il croisa d'aventure un autre petit homme, de sa taille exactement, et aussi jaune, mais pour des motifs d'origine : un Japonais. Ce Japonais était habillé, comme juste, à l'européenne, et même avec élégance : il portait le veston trop long et trop pincé à la taille qui est de mode
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cet automne, et qui s'adapte aussi mal que possible à la structure des Japonais.
Peaussier regarda celui-ci avec la curiosité bienveillante que nous témoignons volontiers, depuis la guerre, aux ennemis de nos amis et alliés : tels sont les caprices du cœur français. La bienveillance et la curiosité de Richard ne s'adressaient donc point personnellement à ce Japonais, qui n'était à première vue qu'un Japonais comme les autres, et impossible à discerner de ses congénères.
Le passant répondit toutefois au regard affectueux par un sourire : dont Richard ne s'étonna point, car chacun sait que les Japonais ont le sourire.
Mais, souriant toujours et, en outre, la main tendue, il s'avança vers le petit Peaussier, lui dit en excellent français, avec un fort accent anglais :
— Tiens I ma vieille... Bonjour. Comment va?
— Mais... très bien... Et toi, old chap? répondit Peaussier, en prononçant ces deux mots anglais de la plus française façon.
Il y eut ensuite une scène classique de reconnaissance. Le petit Français se rappela que le petit Jafj qui avait fait une partie de ses études en France, avait été son condisciple à Louis-le-Grand. Le petit Jap conta au petit
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Français qu'il arrivait présentement du théâtre de la guerre, où il se plaignait de n'avoir pas réussi à se faire tuer, ni même estropier ou blesser grièvement. Il venait reprendre sa place dans une importante maison de commerce de Londres. Le gouvernement de son pays lui avait, par-dessus le marché, confié une importante mission.
Toujours préoccupé d'emprunter à la civilisation occidentale ce qu'elle contient d'utile, le Mikado s'était, parait-il, demandé s'il n'y aurait pas à tirer quelque chose de nos religions diverses, et si ce n'était pas une infériorité pour le Japon d'en rester à ce point dépourvu.
Le vertueux empereur avait été frappé surtout de la constance avec laquelle le pieux peuple russe endurait ses défaites pour l'amour de Dieu : et quoique l'orgueil national lui interdît de prévoir une si mortifiante éventualité, il se demandait s'il ne convenait point de suggérer dès à présent à ses peuples un peu de religion, pour le cas oii ils seraient aussi battus un jour à plate couture.
Comme les Japonais, ainsi que les Américains, tiennent à se procurer toujours « ce qu'il y a de meilleur dans le monde », le Mikado avait chargé l'ancien Louis-le-Grand d'étudier à fond toutes les religions de l'Europe, et d'établir un rapport, sur les conclusions de quoi on en choi-
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sirait une toute faite, ou bien on en fabriquerait une composite.
Richard Peaussier estima Tidée originale et le missionnaire intéressant. Il méditait déjà comment il pourrait se faire honneur de cet ancien camarade. Le Japonais Tayant invité à déjeuner, il pensa ne pouvoir point faire autrement que de Tinviter à dîner. Il n'aimait guère à inviter les gens.
— Au fait, se dit-il, je l'inviterai chez jyjme Bricquart.
Gela était tout indiqué. La femme, si voyante, du député radical- socialiste si effacé, avait, entre autres prétentions, celle d'être la première lanceuse de Paris. Elle n'admettait point qu'une célébrité, sédentaire ou passagère, se produisît ailleurs que chez elle. Si un artiste, surtout un peu hétéroclite, était signalé, vite elle en achetait l'œuvre entière. Tous les maîtres de chapelle et tous les orchestres ambulants qui traversaient Paris étaient requis, moyennant n'importe quelle somme, d'exécuter n'importe quoi d'abord chez elle. Le moindre chroniqueur ou dessinateur y était prié au premier dessin ou à la première chronique; et l'on recevait d'ordinaire son carton en même temps que la première coupure de V Argus ou du Courrier de la Presse.
— Je ferai inviter mon Japonais chez
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M"" Bricquart, se dit l'aimable petit M. Richard Peaussier.
Il s'avisa qu'elle n'avait point encore donné un seul dîner à effet, le i''^ octobre déjà passé I
— Je veux, pensa-t-il, m'instituer son imprésario.
Le rôle était avantageux, car M"*' Bricquart ne savait rien refuser à qui lui amenait un invité de marque. Refuserait-elle sa fille à qui lui aurait amené un Japonais?
Richard Peaussier fut particulièrement heureux pour ce dîner : il dénicha, par surcroît, une vedette féminine, une danseuse, qu'on disait qui avait été honorée naguère des faveurs, — des premières faveurs de son souverain. (Il ne serait pas convenable de désigner plus clairement cette danseuse et ce souverain. Il sujSira de dire que la rencontre de la danseuse avec un Japonais était amusante.)
Deux jours après ce dîner, qui fut mentionné dans les échos de la vie mondaine comme (( très sélect et réussi de tous points », le petit Richard Peaussier fit encore une rencontre dans la rue : celle d'un autre petit jeune homme, mais point jaune, tout blanc au contraire et tout rose, et même trop blanc et rose, vêtu, comme le Japonais, d'un veston long, cambré et pincé, mais qui seyait fort bien à une taille singulièrement fine.
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Totalement rasé, fort joli, ce jeune homme paraissait avoir de quinze à trente-cinq ans. Il avait, en vérité, Tâge même de Richard, et, comme le Japonais de Tavant-veille, il était son ancien condisciple. Il se nommait Langelier, et il était le fils d'un de nos raffineurs les plus remarqués ces derniers temps.
Comme il avait des prétentions littéraires, il portait usuellement, à l'exemple de plusieurs jeunes littérateurs, les deux prénoms de son acte de naissance, auxquels même il en avait ajouté un troisième, de son autorité privée; et il exigeait que les gens qui lui parlaient sur le ton de la familiarité ne l'appelassent rien moins que Jean-François-Loup.
Richard, voyant de loin Jean- François-Loup, fit le possible pour l'éviter.
Tout en n'ayant de superstition d'aucune sorte, il préférait n'être point trop remarqué dehors avec un compagnon si jeune et si bien fait.
Il ne se rappelait d'ailleurs pas bien s'il avait lu que Langelier le père était à demi ruiné ou tout à fait, ou même mort subitement, et il redoutait pour sa sensibilité le contact des malheureux.
Mais Jean-François-Loup, qui avait également vu Richard de loin, ne consentit point à passer inaperçu. Il vint droit à son ancien ca-
marade. Il n'était pas en deuil, mais vêtu de vert de la tête aux pieds, conformément à la mode du mois. Cette couleur instruisit Peaussier que Langelier le père n'était probablement point mort.
Quant à la ruine, Richard fut aussitôt fixé ; car Jean-François-Loup lui dit d'abord, avec un air de contentement :
— Tu as vu, dans les feuilles, le pouf énorme que nous avons fait?
Cet air de contentement étonna fort Richard Peaussier, qui savait Jean-François-Loup Langelier arriviste féroce et homme d'argent, comme la plupart des idéalistes professionnels.
Mais Jean-François-Loup fournit à Peaussier des explications, au reste bizarres et peu compréhensibles.
Le père Langelier possédait deux fortunes :
l'une, réelle et personnelle, ou plutôt personnelle à M*"" Langelier, et l'autre, ofiBcielle, qui était plutôt fictive. Cette dernière était seule atteinte, et l'autre intacte, peut-être même augmentée.
On avait dû procéder néanmoins à une espèce de liquidation. Or, dans l'actif de Langelier père, il se trouvait un certain nombre de journaux, qui, assurément, ne valaient pas grand'chose, mais auxquels il paraît que le gouvernement accordait un certain prix, à condition.
bien entendu, qu'ils demeurassent intelligemment hosiles et n'eussent point le zèle maladroit de devenir complaisants.
L'un de ces journaux, le Franc-Parler, appartenait depuis une quinzaine à M°® Jourd'heuil, et était censé représenter les quarantedeux mille six cents francs qu'elle n'avait donc pas entièrement perdus dans le sucre.
M""" Jourd'heuil ne pouvait pas exploiter ni diriger elle-même un journal, et elle ne s'était pas opposée à la nomination de Jean-François- Loup comme administrateur et rédacteur en chef. Le jeune homme savait ce qu'on peut tirer du papier avec un peu d'industrie. Sa joie était concevable.
— Mon vieux, dit-il à Richard Peaussier, j'ai dans l'idée que je vais faire des choses épatantes... Nous les ferons ensemble, ajouta-t-il soudainement, dans un élan de cordialité.
Il aurait parlé de même à n'importe lequel de ses camarades rencontré à cette minute. La chance de Richard Peaussier fut d'être le camarade qu'il rencontra.
— C'est la fortune, se dit Richard.
Il tira sa montre et vit trois heures juste.
— J'aurai eu la veine, se dit-il, exactement à trois heures de l'après-midi.
Les (( choses épatantes », que Jean-François- Loup Langelier avait idée de faire, étaient
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encore, dans son imagination, à l'état vague; mais on ne reste pas longtemps dans le vague avec un auxiliaire tel que Richard Peaussier. Dès le lendemain, Richard fournit à Jean- François-Loup un excellent article, humoristique et sérieux, sur le Japonais et la danseuse. Il y avait glissé une réclame à M""' Bricquart, qui s'abonna. — Ce n'est pas un reportage et un abonnement qui suffisent à lancer un journal.
— Il faudrait frapper un grand coup, trouver quelque chose, se disait Richard Peaussier.
Et il ruminait d'offrir un banquet monstre ou bien de créer une fanfare : il ne s'arrêtait que peu de temps à ces deux projets.
Comme il passait devant l'Académie de Médecine, machinalement il se mit à lire de grands placards affichés à la porte de ce sanctuaire. Il vit l'annonce d'un Congrès international. Les spécialistes du monde entier devaient se réunir, la semaine suivante, pour aviser aux moy^QB d'en finir avec une certaine maladie qui est devenue le sujet de toutes les conversations, chez les gens même les plus timorés, depuis qu'un auteur dramatique l'a rebaptisée d'un euphémisme impropre, mais décent.
— Telle est notre légèreté parisienne I murmura le petit M. Richard Peaussier. Nous savons tous que M. Claretie vient de remercier un de
ses pensionnaires, ou que les professeurs du Conservatoire démissionnent parce qu'on veut les contraindre de professer ; et nous ne savons pas que, la semaine prochaine, les plus illustres savants de l'Univers ont rendez-vous ici pour supprimer l'un des fléaux de l'humanité...
Mais sapristi! songea-t-il, voilà le coup du Franc-parler !
Il étudia soigneusement le programme du Congrès, il en prit une copie, et il courut au bureau du journal.
Le numéro suivant paraissait avec une « manchette » énorme et débutait par une (( note de la rédaction )). Il y était dit que le Franc-parler, dans l'unique vue de rendre service à l'humanité et de plaire à ses lecteurs, surtout aux jeunes, avait décrété la suppression d'un mal, qui (( répand la terreur ». A cet effet, il réunissait la semaine prochaine, en congrès international, les savants les plus désignés de l'Univers : il avait fixé, d'accord avec les principaux d'entre eux, un programme qu'il publiait cidessous in-extenso.
Une bande de calicot blanc fut accrochée aux fenêtres du journal, portant la mention Congrès du Franc-parler. Deux garçons de bureau en livrée furent mis de planton à la porte de l'Académie de Médecine. Enfin un numéro spécial, distribué parmi la jeunesse des
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écoles, assura au Franc-parler un public frémissant et neuf, auquel se joignit dès le premier jour la foule des victimes adultes, et le troupeau bien plus considérable encore des malades imaginaires ou des phobiques.
Le nombre des abonnés et des acheteurs au numéro devint si imposant du jour au lendemain que le petit Peaussier, qui ne s'étonnait jamais de rien, en fut lui-même ahuri. Il sentit qu'il avait une dette de reconnaissance envers tous ces gens-là, et il annonça que le Francparler ferait une grande surprise à ses lecteurs pour le dernier jour du Congrès.
— Quelle surprise? demanda Jean-Françoîs- Loup.
— Mais, dit Richard Peaussier, je n'en sais absolument rien. Ce sera une surprise pour moi d'abord. Enfin, nous trouverons toujours bien quelque chose.
Les médecins, qui ne savaient pas avoir affaire au Franc-parler, et dont plusieurs même ignoraient l'existence de ce journal, éprouvèrent quelque étonnement et un peu d'irritation. Mais leur temps était précieux, ils ne le perdirent point à protester.
Les Français haussèrent les épaules; les étrangers ne purent se défendre d'être sensibles aux attentions que l'on avait pour eux. On venait les cueillir à la sortie des séances. L'ai-
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mable Richard Peaussier se faisait leur cornac. Il les guidait à travers la capitale. 11 les menait partout, et notamment où des spécialistes de cette catégorie peuvent trouver de Tinlérêt.
Il va de soi que, pour le bouquet, on leur offrit un grand dîner chez les Bricquart. Nul d'entre les congressistes ne connaissait les Bricquart, mais il s'y laissèrent conduire docilement.
Jean-François-Loup et Richard Peaussier s'étaient donné rendez-vous, pour y aller ensemble, au journal.
— Au fait, dit Jean-François-Loup, et notre surprise? La surprise que nous annonçons depuis huit jours quotidiennement?
— Tiens, dit Richard Peaussier, c'est vrai.
— As-tu trouvé quelque chose ?
Peaussier réfléchit trois minutes, sourit et
rédigea :
(( La surprise que, depuis huit jours, nous promettons à nos lecteurs pour demain, c'est... la GUËRISONIII »
— Tu t'avances peut-être beaucoup, dit Jean-François-Loup interloqué.
— On ne s'avance jamais trop, répondit Richard Peaussier avec importance.
Et ils allèrent dîner chez les Bricquart.
Ce dîner fut assez extraordinaire, — sans l'être beaucoup plus, toutefois, que la plupart
des dîners de même sorte donnés chez les Brîcquart, où la maîtresse de maison passait le temps à demander le nom de ses convives, tantôt à son voisin de gauche et tantôt à son voisin de droite. Mais la conversation fut particulièrement savoureuse.
Dans un milieu intime et cordial, les spécialistes les plus spécialistes, et même réunis ensemble, arrivent quelquefois à se divertir de leur spécialité. Mais ici cette spécialité était trop Tunique raison d'être de la réunion pour que Ton se pût croire autorisé à parler d'autre chose.
La présence même d'une jeune fille n'empêchait rien. Au surplus, Hélène Bricquart avait pris soin de mettre tout le monde à Taise en marquant sa curiosité d'une maladie qui ne saurait intéresser personne davantage que les jeunes filles à marier.
Richard Peaussier, qui était assis à côté d'elle, profitait des rapports de la maladie en question avec Tamour pour lui faire des déclarations explicites ; et il lui donnait à entendre, afin de la séduire mieux, qu'il était, quant à lui, sain comme l'œil.
Mais soudain il dressa l'oreille. Le professeur Azow — un Russe — venait de déclarer qu'il pensait être sur la piste d'un remède nouveau. On le pressa de questions, auxquelles.
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naturellement, il ne répondit point. Cependant, il ne crut pas devoir taire que son remède avait déjà guéri plusieurs singes. Il était résolu de Texpérimenter sur des hommes, ou du moins sur des moujiks, dès son retour en Russie, et il espérait que, d'ici à cinq ou six mois, (( un peu de lumière viendrait du nord ».
Jean-François-Loup ne prêta seulement pas attention à ces paroles ; mais Richard passa au journal sur le coup de minuit pour rédiger une petite note, d'où il ressortait que le Franc-parler avait promis à ses lecteurs la guérison, et que le Franc-parler tenait sa promesse.
L'illustre professeur Azow venait de découvrir enfin le remède. Il Taffirmait : qui oserait douter d'un tel maître? Azow ne voulait pas livrer à la publicité sa drogue avant de l'avoir étudiée encore six mois; mais il avait juré que, dans six mois jour pour jour, c'est-à-dire en avril prochain, il lâcherait tout.
— Il a juré? dit Jean-François-Loup. Je n'ai pas entendu ça.
— C'est que tu es sourd, dit Richard Peaussier.
La journée du lendemain fut affreuse pour le professeur Azow.
Il vit sa chambre d'hôtel envahie par les reporters, et il sentit qu'il avait encouru la réprobation unanime de ses confrères.
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Il essaya de donner des explications : elles furent maladroites. Il ne nia point positivement qu'il eût découvert un remède. Les interviews de lui que publièrent les autres journaux eurent bien cependant une allure de rectification, et Jean-François-Loup, qui décidément n'était pas à hauteur, s'en émut.
Mais Richard Peaussier ne s'en émut point ; et il en fit un résumé si habilement infidèle que l'on put l'insérer sous ce titre :
Le professeur Azow confirme officiellement ce que nous avons annoncé hier : le remède est enfm trouvé!
L'infortuné professeur Azow pensa devenir fou quand il lut l'article de Peaussier. Il courut au journal. Peaussier, en personne, le reçut, et profita de l'occasion pour le faire causer.
Ce nouvel interview parut le lendemain. Les paroles du professeur y étaient rapportées avec la plus scrupuleuse exactitude, et Ton ne saurait expliquer par quel miracle, une fois transcrites par Peaussier, elles se trouvaient signifier tout le contraire de ce que le professeur avait dit.
Lui-même n'y put rien comprendre. Il lut et relut cette prose, qui était sa prose, sans arriver à débiner le truc, comme on dit vulgairement. La veille, il avait pensé devenir fou; cette fois, il pensa devenir enragé.
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Il prit le parti de ne s'en fier qu'à soi seul et d'écrire une lettre de sa bonne plume. Mais sa bonne plume n'était point trop bonne. Son français ne valait point celui de Peaussier. Il ne dit pas encore très précisément ce qu'il voulait dire. Jean -François- Loup fut bien penaud quand il reçut l'épître; mais Ricliard haussa les épaules de dédain.
Ordre fut donné d'insérer la communication du professeur Azow, sans omettre ni changer un mot. Seulement, Peaussier la fit précéder d'un (( chapeau », comme on dit en termes de métier; et ce chapeau était pour remercier le professeur d'avoir bien voulu confirmer une fois de plus, par la lettre qu'on allait lire, les articles du Franc-parler. La lettre contredisait le chapeau, mais cela n'avait pas la moindre importance : le coup était porté.
Une courte « note de la rédaction » suivait, pour déclarer que « l'incident était clos », et que, sous aucun prétexte, il ne serait plus question du fameux remède avant l'échéance des six mois réclamés par le professeur.
Le pauvre grand homme eut un si fort accès de colère en lisant ce chapeau et cette note que sa santé en fut ébranlée : il faillit mourir cinq ou six jours plus tard, d'une crise soudaine d'appendicite.
Richard avait pris congé de Jean-François-
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Loup, aussitôt le chapeau et la note donnés à la composition. Il sauta dans un fiacre et se fit conduire rue du Général Appert, où il put voir Hélène Bricquart seule, dix minutes, — pas plus : car on l'attendait à la gare de TEst, pour le départ des bleus.
Devenu, par occasion, Tâme du Francparler, journal réactionnaire et officieux, il n'avait point renoncé pour cela à ses idées personnelles, et il était Tun des membres les plus bruyants de l'Association internationale antimilitariste.
Quand Hélène Bricquart sut pour quel motif louable il la quittait si vite, elle se garda de le retenir. Elle l'envoya où son devoir l'appelait, d'une réplique analogue au « Va te battre » du Gendre de M. Poirier, encore que « va te battre » fût peu approprié à la circonstance.
Il ne se le fît pas dire deux fois. Il ressauta dans son fiacre, et promit au cocher un fort pourboire s'il arrivait encore à temps.
Il arriva tout à fait à la dernière minute. Les jeunes soldats étaient massés dans la cour de la gare, et la foule leur faisait une ovation.
— Ça va bien, ça va très bien, se dit Richard Peaussier, qui n'entendait point ce que l'on criait et ne tenait compte que du charivari.
Il se leva dans son fîacre découvert et hurla :
— A bas l'Armée I
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A rinstant même il reçut une effroyable volée de coups de poîng. Il se mit à Tabri comme il put contre le dos de son cocher. Mais son cocher se retourna et lui administra une volée de coups de fouet.
Il avisa deux agents.
— Mais défendez-moi donci leur cria-t-il.
Défendez-moi I
Les deux agents n'avaient pas attendu cet appel pour tenter de se frayer un chemin jusqu'à lui. Ils le dégagèrent enfin, l'empoignèrent et, tandis qu'il les remerciait avec effusion, ils le transportèrent au poste, où ils le passèrent à tabac.
Il fut mené ensuite au Dépôt, où il demeura toute la nuit. Il eut, le lendemain matin, l'humiliation supplémentaire d'être photographié tout nu, de profil et de face, et de tremper ses pouces dans une encre indélébile.
Mais là s'arrêtèrent ses mésaventures. II n'était pas pour rien l'âme d'un journal ensemble opposant et officieux. Jean-François- Loup Langelier n'eut qu'à s'adresser en haut lieu pour obtenir son élargissement; et quand Hélène Bricquart et sa mère vinrent, deux heures plus tard, lui apporter quelques friandises pour tromper l'ennui du cachot, elles le trouvèrent qui en sortait.
Grand Dieul dans quel étati Un œil tout
noir, l'autre plutôt bleu, le nez informe, la lèvre supérieure tuméfiée, les vêtements en loques I Mais Hélène Bricquart lui trouva l'aspect d'un héros.
Et elle sentit qu'elle ne ferait plus languir bien longtemps un homme capable de s'exposer à recevoir de tels gnons par peur théorique des coups.