LE MANDARIN
Depuis que M. le comte de la Guithardière pouvait se tenir pour fiancé à M"*' Jourd'heuil, il ne prenait plus la peine de se dissimuler qu'il éprouvait un désir chaque jour plus pressant d'épouser M"' Mennechet.
Parmi les nouveautés de la psychologie contemporaine, le désir d*épouser une femme actuellement en puissance d'époux est l'une des espèces les plus récentes, mais les plus fréquentes aussi, et les plus reçues, et qui n'étonnera que les provinciaux éloignés ou les entêtés retardataires. Les jeunes gens à établir, qui sont forts sur rarillimélique, délaissent volontiers les jeunes filles pour faire la cour aux femmes provisoirement mariées; et la justesse de ce
calcul saute aux yeux : car une jeune fille n'a que sa dot, qui, neuf fois sur dix, n'est point trop grosse, et huit fois sur neuf n'est point payée, tandis qu'une femme mariée, qui divorce, emporte, outre sa dot, la moitié de la fortune faite par le mari qu'elle lâche.
Maintenant que la Loi facilite et consacre les aventures, il y a tout avantage à les mettre sous sa protection, et l'on se demande comment l'adultère n'est pas encore tombé tout à fait en désuétude. Il y est d'ailleurs tombé à peu près : c'est pourquoi les hommes de progrès ont raison de dire que l'institution du divorce a moralisé, assaini celle du mariage.
Il va de soi, pourtant, que M. le comte de la Guithardièren'envisageaitpas une telle solution. Un homme de son monde, et qui rêve l'Académie, sans autre titre pour y parvenir que celui de comte et la décence de ses mœurs, n'épouse pas une femme divorcée, même riche, surtout quand il est déjà fiancé à une autre, plus riche et veuve. M. le comte de la Guithardière n'avait pas le choix des expédients ; il n'en pouvait concevoir qu'un, plus naturel que le divorce, qui est d'invention humaine, plus radical aussi : la mort, tout bonnement, de l'un des conjoints, — du mari, bien entendu.
Il s'étonnait un peu, mais assez peu, et il ne s'effrayait pas outre mesure, d'imaginer si tran-
quillement, et même de souhaîter la mort de Mennechet. 11 est devenu philosophe à force de faire la conversation, comme on devient forgeron en forgeant, et il a dans le cerveau des idées générales, faute de connaissances particulières, comme on a Festomac gonflé de vent quand on lui fait attendre sa pâture. Il ne fut donc point embarrassé pour justifier par de bons raisonnements et par de mauvaises raisons le sentiment qu'il éprouvait.
Il s'avisa que rien n'est humain comme souhaiter la mort d'autrui, quand il vous gêne. Ce dénouement est le seul qui mérite d'être appelé un dénouement. Il est instantané. Il est absolu. Il est bien commode.
Supposez, par exemple, que lui, comte de la Guithardière, ait commis un acte douteux, en présence d'un unique témoin : pourrait-il se défendre de souhaiter la disparition de ce témoin, quand elle suffirait pour abolir toute trace, — disons mieux : la réalité même de son erreur. î^ Non, certes, il ne le pourrait pas.
Grâce à Dieu, M. de la Guithardière n'avait commis aucune action fâcheuse, et ce qu'il possédait de plus précieux, à savoir sa respectabilité, n'était point en péril. Mais s'il prétendait épouser M"*» Mennechet et que l'existence de Mennechet fût l'unique obstacle à ce vœu, il devait logiquement souhaiter la fin d'une exis-
a58 LES GRANDS BOURGEOIS
tence si contrariante, ou alors il n'eût pas été un homme. Et comme il se targuait d'être un homme, il souhaitait, sans honte, la suppression du député réactionnaire qui a l'air d'un toucheur de bœufs.
Même, ce n'est pas sans une certaine satisfaction que M. le comte de la Guithardière s*avouait ce désir impertinent. La vanité est toujours chatouillée quand on pense avoir lieu de se dire : Quel vaurien je fais, ou quel perverti! M. de la Guithardière se disait tout bas : (( Je suis un sadique. Il y a du sadisme à souhaiter le trépas du prochain. Le désir est un commencement d'exécution. Jusqu'à un certain point, j'assassine. »
M. de la Guithardière se contentait d'assassiner jusqu'à ce point-là. L'idée ne lui venait pas d'expédier de ses mains le terzo incommodo. La faculté de tuer est, comme disent les savants, congénitale, de même que la faculté de rôtir; et M. de la Guithardière avait tout au plus des dispositions à devenir cuisinier.
Si toutefois il répugnait aux procédés de meurtre primitifs, qui sentent trop la boucherie, il arrêtait son esprit avec complaisance sur les procédés moins salissants. Le plus connu est celui du mandarin.
— Admettons que l'on me dise : « Vous n'avez qu'à faire un signe de tête pour que cette
LES GRANDS BOURGEOIS sSg
brûle de Mennechet cesse, à l'instant même, d'exister», ferais-je le signe? se demandait M. le comte de la Guithardière... Oui, je le ferais I
Et il le faisait : de sorte que son valet de chambre, en train de l'habiller, ou, si c'était dans la rue, les passants le regardaient avec surprise et le prenaient pour un fou. Ahl qu'il était sage, au contraire!
Lorsqu'il avait fait bien souvent le signe du mandarin dans la journée, il se flattait d'apprendre, en rentrant, le décès de son rival; et il demandait, dès la porte : (( A-t-on téléphoné? » Mais le mouvement de tête qui suffit à foudroyer les Chinois n'a point d'efficacité contre les députés réactionnaires.
Le comte de la Guithardière songeait alors à d'autres façons d'opérer plus sûres, quoique indirectes, qui sauvent les apparences, et qui ménagent à la conscience même du meurtrier le bénéfice d'un doute. Il se rappelait une nouvelle de Maupassant, où un père naturel se débarrasse de son fils nouveau-né en ouvrant une fenêtre à propos.
Les personnes atteintes d'une affection du cœur sont, aussi, faciles à exécuter. On rit quand on voit annoncer dans les journaux l'autopsie de gens qui ont reçu trois ou quatre balles de revolver; et puis, on est bien étonné
a6o LES GRANDS BOURGEOIS
d'apprendre que la victime n'est pas morte de ses blessures, mais de saisissement. Vous vous chamaillez avec un ami, vous lui jetez au visage votre gant : il s'affaisse, il n'est plus. Ce n'est pas votre gant qui l'a tué : il a eu peur.
M. de la Guithardière ne devait malheureusement point user du soufflet ; car les bienséances interdisent encore d'épouser la veuve d'un homme qu'on a giflé, et surtout qui en est mort. Rien, au surplus, ne permettait d'espérer que Mennechet eût le cœur malade.
En revanche, la courte encolure, le teint violacé du personnage, étaient pour suggérer d'autres espoirs. Ce « toucheur de bœufs » n'avait-il pas eu, l'autre jour, dans le salon de M"* Jourd'heuil, à propos de rien, à propos d'arbres, une manière d'attaque? Une récidive est toujours possible. M. de la Guithardière se mit à houspiller M. Mennechet et à systématiquement le contredire. Il dut faire violence à son tempérament, car il n'avait jamais contredit personne.
Ces joutes avaient d'ordinaire pour théâtre le salon de M™" Jourd'heuil, oiile comte, en dépit de ses arrière-pensées, croyait devoir venir chaque jour, et où il faisait aussi, à tout hasard, porter quotidiennement des fleurs coûteuses, — les dix-huit ans de son fils Alexandre n'étant pas encore révolus. Les habitués du salon s'étonnaient de voir un La Guithardière si
LES GRANDS BOURGEOIS sGl
batailleur et si hargneux. Mennechet n'y comprit d'abord rien, mais ne tarda pas à se rébéquer. « Monsieur le comte m'embête, dit-il un jour à sa femme, je le moucherai. »
Seule, M™* Jourd'heuil appréciait le nouveau style de son ami. « 11 a du nerf, se disait-elle, c'est un homme, j'aime cela. » Et mesurant le pas qu'il avait fait depuis leurs secrètes fiançailles, elle souriait malicieusement; elle se disait encore, avec une tendre satisfaction : (( L'amour est un grand maître. »
Elle lui était reconnaissante de ses fleurs, mais beaucoup plus d'être un homme. Toutefois, comme elle ne pouvait le remercier explicitement que des bouquets, elle le remerciait double ; et elle s'ingéniait à diversifier chaque jour son compliment.
M. de la Guithardière n'était pas insensible à cette gracieuseté, bien que, d'autre part, sa froideur à l'égard de la personne même de M""^ Jourd'heuil augmentât de jour en jour jusqu'à le consterner. Lorsqu'il traversait la (( galerie d'Apollon » qui mène au petit salon où M™* Jourd'heuil reçoit, la chose à quoi il pensait chaque jour était : « Qu'est-ce qu'elle va trouver encore à me décocher aujourd'hui.^^ »
Un soir, il entendit de loin l'un des visiteurs prononcer les mots : « Ni fleurs, ni couronnes. » 11 fut choqué. Devait-il prendre cela pour lui.^^
36a LES GRANDS BOURGEOIS
Là-bas, sur le frêle guéridon où M"*' Jourd'heuil posait son coude, il voyait s'écheveler, dans une potiche de collection, les crysan thèmes vraiment monstrueux qui étaient son envoi du
jour- . . , .
Mais il s'avisa que, sans doute, on s'entretenait de choses funèbres, et cela lui parut naturel : nous sommes toujours portés à croire que les autres ont les mêmes idées fixes que nous.
Comme on avait le loisir d'entendre un bon nombre de répliques, cependant que Ton traversait de bout en bout la galerie d'Apollon, il fut informé du sujet de la conversatiori avant de pénétrer dans le boudoir. Ce sujet était la mort subite de M. Lancel-Courtois. <( Ahl se dit M. de la Guilhardière, ce sont toujours ceuxlà de qui la mort ne sert à personne qui s'en vont les premiers. » Et de la porte il darda sur M. Mennechet un regard furibond.
— On m'a envoyé de belles fleurs, dit avec gentillesse M™** Jourd'heuil, qui n'avait peutêtre pas raison de faire la petite fille.
Mais elle observa qu'il avait là figure à l'envers. Il ne pouvait pas s'empêcher, quand il apprenait un décès, de faire une figure tellement de circonstance que les intéressés les plus proches devaient renoncer à entrer en concurrence avec lui. C'était toujours lui qui se char-
gcait de pleurer ceux que les autres avaient perdu.
— Qu*avez-vous donc? dit M"* Jourd'heuil, inquiète.
— Pardonnez-moi, dit M. le comte de la Gaithardière, c'est que je viens brusquement d'apprendre, sans ménagement ni préparation...
Il se laissa choir dans un fauteuil.
— C'est ridicule, pensa- t-elle, piquée. 11 apprendrait ma propre mort qu'il ne serait pas davantage sens dessus dessous.
Mais elle ne pouvait pas être plus en colère que La Guithardière lui-même, qui louchait vers la glace pour y épier sa pâleur et l'incroyable décomposition de ses traits. 11 se tâta le cœur à la dérobée. «Nom d'un chien I se dit-il, est-ce que c'est moi qui vais mourir d'une rupture d'anévrisme.^^)) Et il regarda de nouveau, encore plus furieusement, Mennechet, dont l'affreuse mine le rasséréna. 11 put alors prêter l'oreille aux propos que son malaise n'avait que momentanément interrompus.
C'était le baron d'Epervans qui tenait le crachoir, et personne ne songeait à le lui disputer. 11 semblait en l'occurence lui être dû, à cause de cet air d'enterrement que le baron a toujours. L'ex-ofBcier de marine donnait des renseignements fort cuneux sur les derniers
a64 LES GRANDS BOURGEOIS
instants de M. Lancel-Courtois. M. delà Guithardière dressa Toreille en l'entendant affirmer que M. Hennebault était l'auteur responsable de ce décès. On se récria, mais Epervans maintint son dire.
Ayant dû successivement renoncer aux comptes rendus de la guerre russo-japonaise, à ceux des visites d'escadres et à la protection du bois de Boulogne, le baron, qui cherchait toujours une rubrique où se raccrocher, en était présentement à l'occultisme. Il attribuait, en conséquence, le décès de Lancel-Courtois à une espèce d'envoûtement.
— Bah? dit M™' Jourd'heuil.
— Oui, madame, répondit le baron. Chacun sait, et il n'y a plus de raison pour s'en taire, le rôle de Lancel-Courtois entre les époux Hennebault, la patience d'IIennebault, et même sa touchante affection pour Lancel-Courtois. Mais Hennebault a un vif sentiment de sa dignité d'époux. Il a toujours prétendu que Lancel- Courtois partît le premier. (( Après vous, s'il vous plaît, je suis chez moi. » Sa volonté muette, mais obstinée, a suffi pour contraindre Lancel-Courtois, qui d'ailleurs s'est exécuté de bonne grâce. Et telle est, au regard de la science, la cause de la perte que nous déplorons aujourd'hui.
— Comme ce serait beaul songea M. le
LES GRANDS BOURGEOIS a65
comte de la Guithardière ; et il darda sur Mennechet un nouveau regard, où il concentra si fortement sa volonté meurtrière, que le député réactionnaire qui a Tair d'un toucheur de bœufs parut chanceler sous le choc.
Content de ce petit succès, il n'insista point pour le moment. Il se leva et prit congé.
— Si vite? dit M™' Jourd'heuil.
— Je vais, dit-il, poser mon carton...
— Où cela? dit aigrement la vieille M"'' Majorel. On ne voit jamais M*"' Lancel-Courtois ni son fils, c'est à peine si on les connaît: on ne peut pourtant pas aller faire une visite de condoléance à M"' Hennebault.
— Il faut pourtant, dit La Guithardière, donner signe de vie.
Le mot sembla féroce.
M. de la Guithardière ne se laissa point retenir, et, sans savoir au juste où aller, il partit. Il était maintenant tout à fait remis, et même guilleret. Non par sadisme : malgré son goût des choses funèbres, il ne lui suffisait pas encore d'apprendre le décès du premier venu pour être excité. Mais cette excitation, en de telles conjonctures, est normale. La mort n'est le contraire de la vie que pour ceux qui la subissent. Pour ceux qui restent, elle est une occasion de vivre davantage, de déployer une activité exceptionnelle, et, surtout s'ils sont du
monde, de remplir leur fonction. Le comte de la Gaitliardicre, qui aimait sa besogne de mondain, aimait tout ce qui lui donnait occasion de la faire, et ne distinguait pas à cet égard entre un grand enterrement et, par exemple, un grand mariage.
M. Lancel-Courtois était une trop discrète personne pour avoir omis de marquer dans son testament qu'il voulait des obsèques sans prétention. Il estimait que, dans les ménages à trois, la première classe doit être réservée au mari. Mais il ne pouvait empêcher que ses relations fussent les mêmes que celles des Henné* bault, c'est-à-dire ensemble étendues et choisies, et que la cérémonie eût un caractère parisien.
Ses intimes n'en attendirent même point le jour pour manifester leur sympathie; et ils vinrent en foule s'inscrire sur un registre que le concierge avait ouvert de son autorité privée. Cette intelligente initiative levait la difficulté que Ton avait objectée à M. de la Guithardière chez M"'' Jourd'heuil, quand il avait dit qu'il allait au domicile du défunt donner signe de vie.
Le comte choisit, pour y apposer son ample signature, un blanc resté libre entre celle d'un prince et celle d'un socialiste que Ton s'arrache dans les salons. Il demeura dans la loge quel-
ques minutes, assis, le chapeau en arrière, feuilletant le registre, revenant à sa page, vérifiant que ce grand nom de la Guilliardière faisait bien, même sous un nom d'altesse, et tenait le coup.
Mais il vit passer dehors Philippe Hennebault . Alors il se précipita, il lui serra la main, — sans rien dire de trop, ni même sans rien dire du tout, mais comme on la doit serrer à un jeune homme qui vient peut-être de perdre un père, et qui en a d'ailleurs un autre chez soi.
M. le comte de la Guithardière, en dévisageant Philippe Hennebault, constata de ses yeux un véritable miracle : Philippe était livide à force d'émotion, il avait un teint de malade, le teint de son père (M. Hennebault); en sorte qu'il ressemblait à ce dernier comme jamais encore il n'avait réussi à faire, à cette minute où les convenances exigeaient qu'il lui ressemblât d'une façon particulièrement saisissante. M. de la Guithardière en fut bien heureux pour lui.
— C'est tout de même drôle, cette ressemblance, songeait le comte en regagnant à pied son domicile. C'est un cas. On dit que la fonction crée l'organe. Il faut croire que la fonction de fils crée la ressemblance.
Cette formule lui plut, 11 se la répéta trois ou quatre fois : il la trouvait spirituelle. ^
a68 LES GRANDS BOURGEOIS
blia même jusqu'à en rire tout haut, ce qui fit retourner une dame. Il rougit. Pour se donner une contenance, il glissa le pouce et l'index de sa main droite dans son gousset du même côté, en tira trois sous, et fut au kiosque le plus voisin acheter le Temps.
Ainsi que tous les gens qui savent vivre, il en commença la lecture par les dernières nouvelles de la quatrième page. Il apprit, par une dépêche de Copenhague, que le prince Charles de Danemark allait sans doute monter au trône de Norvège, et régnerait sous le vocable d'Haakon IX. (( Fichu nom », murmura M. le comte de la Guithardière avec un sourire entendu.
Mais il avait l'esprit trop sérieux pour s'attarder à un tel détail, et c'est en artiste qu'il apprécia le joli de cette aventure, d'un homme — prince ou manant, il n'importe — né pour être sujet, qui devient a l'improviste roi. Cela lui parut un épisode de féerie, et il lui plut de vivre à une époque où, contre la créance générale, un peu de merveilleux est encore possible de loin en loin.
Il sentit naître dans son cœur une sympathie tendre pour cet Ilaakon qu'il ne connaissait pas autrement. Nous éprouvons toujours de la sympathie et de la tendresse pour les gens k qui nous voyons advenir un bonheur singulier.
Nous voudrions bien être à leur place, nous y
LES GRANDS BOURGEOIS sGg
croyons être. Nous ne savons plus si c'est leur félicité qui nous émeut ou la nôtre. « Veinard, » murmura M. le comte de la Guithardière.
Sa conception du pouvoir royal était enfantine. Il se figurait qu'un roi est affranchi de toutes les gênes sociales et peut ce qu'il veut. Il enviait notamment à Haakon IX le droit de vie et de mort qu'il lui attribuait sur le reste des humains, et dont lui, La Guithardière, n'eût point manqué d'user d'abord pour dépêcher dans l'autre monde, par strangulation, décapitation, électrocution, ou tout autre procédé, l'encombrant Menneçhet.
Mais il ne rêvait guère aux choses impossibles. Il n'était point chimérique ou, plus généralement, penseur, et il pratiquait, entre autres prophylaxies, celle de la méningite. Il dîna légèrement et se mit au lit de bonne heure, afin d'être dispos et frais pour la triste cérémonie du lendemain.
Cette petite fête fut favorisée par un temps agréable. Le froid matinal piquait, mais le soleil brillait dans un ciel pur. M. le comte de la Guithardière arriva exactement et se mit à serrer le plus de mains possible.
Celle qu'il eut l'honneur de serrer la première fut la main de M, de la Touche, des Quarante; et il en tira un augure flat ar. Par une association d'idées qui se
suivant un autre convoî funèbre, — bientôt peut-être, qui sait? avant la fin du mois ou de Tannée, — un autre convoi funèbre qui serait celui de M. de la Touche. Il se vit en butte aux invites à peine déguisées de MM. les collègues du futur défunt.
Pourquoi ne succéderait-il pas, en effet, à M. de la Touche .^^ L'Académie est comme la nature, qui ne procède point par sauts ni par bonds. Quand elle a un M. de la Touche à remplacer, elle n'aime pas à mettre un grand homme dans son fauteuil. M. le comte de la Guithardière avait une conscience très juste de sa nonvaleur et des avantages qu'elle pouvait lui procurer.
11 fut détourné de ces réflexions par le capitaine Chavroche, qui lui dit à l'oreille :
— Vous savez que Philippe Hennebault s'est engagé ce matin?
— Ahl bah? dit M. le comte de la Guilhardière.
— Oui. La mort de Lancel-Courtois lui a porté un coup. Il éprouve le besoin de s'éloigner. Il vient de s'engager à Versailles, dans mon régiment.
— Ah I bah? répéta M. le comte de la Guithardière. Et il observa M"'® Hennebault, qui attirait tous les regards.
La situation de la pauvre dame était vraiment
impossible. Sa tristesse ou son indifférence, un deuil trop peu ou trop accusé, tout enfin d'elle devait choquer aujourd'hui. Sa présence même et son absence étaient également inacceptables. Elle s'en tirait en ne faisant rien pour s'en tirer, en étant tout bonnement elle-même. (( Ahl la maligne! » disait-on. Elle était maligne à peu de frais. Mais Philippe faisait peine à voir; et la glapissante M*"* Majorel demanda s'il poussait l'hypocrisie jusqu'à avoir hérité de la maladie de son père (M. Hennebault).
M. de la Guithardière, qui fait son esprit comme les abeilles leur miel, en butinant celui des autres, prit note du mot. Puis il observa jyjme Bricquart et sa fille, venues à cet enterrement comme à l'Opéra-Comique ou au Ritz, pour y rencontrer en public l'aimable petit M. Richard Peaussier, désormais fiancé officiel d'Hélène.
Mais le petit monsieur ne s'occupait guère de sa promise. Il était en grande conversation avec un tout jeune homme, que M. de la Guithardière ne se pardonna pas de ne point connaître. Pour faire cesser une telle anomalie, le comte se hâta d'aller joindre Richard et cet inconnu. 11 se hâta d'autant plus qu'il voyait venir M. le baron d'Epervans, qui, pour une fois, n'avait pas l'air d'un enterrement (le baron choisit bien ses iours), et quand ce vieux loup
â'J2 LES GRANDS BOURGEOIS
de mer a l'air gai, c'est qu'il s'apprête à raser les gens.
La Guithardière se fit présenter à l'acolyte de Richard Peaussier, qui n'était autre que Langelier (Jean-François-Loup). Il fît à ce charmant jouvenceau de grands saluts et lui parla d'une voix très haute qui troubla le recueillement du cortège. Cependant Richard Peaussier ne s'était seulement pas interrompu de discourir. Et il disait :
— C'est toujours le même procédé. Les Allemands nous bourrent d'un poing et nous caressent de l'autre. Tous nos hommes d'État, les uns après les autres, s'y laissent prendre. Et quand on les a bien compromis...
— Pardon, dit Jean-François-Loup. Alors, tu n'es plus pour l'alliance allemande?
— Les mains libres I répondit Peaussier. Les mains libres!... Bonjour, Souvré.
— Bonjour, dit La Guithardière au même.
Peaussier reprit :
— Tu admets, toi, que l'on nous dise : Vous serez les amis de celui-ci, les ennemis de celuilà ? Avec nous ou contre nous ?
— Mais, objecta Jean-François-Loup, tu es pacifiste et antimilitariste.
— Oui, dit Richard Peaussier. Mais le pacifisme et même l'antimilitarisme ne sont forts que s'ils s'appuient sur une armée forte.
— Comme vous avez raison I dit le comte de la Guithardière, qui souffrait de n'avoir approuvé encore personne.
— Ce qui est inouï, dit Peaussier, c'est qu'il se trouve encore des naïfs pour se laisser prendre aux risettes allemandes. Je t'engage à lire demain matin le journal que tu diriges. Je compte y servir à Mennechet un plat de ma cuisine.
— A Mennechet? dit La Guithardière.
— C'est bien embarrassant, fit Jean-François-Loup. Mennechet est notre ami politique.
— Nous n'avons pas d'amis inamovibles, dit Richard Peaussier. Nous ne voulons pas en avoir. On ne gagnerait plus sa pauvre vie.
— Mais qu'est-ce qu'il a donc fait? insista M. de la Guithardière.
Jean-François-Loup n'était pas encore assez intime avec le comte pour le traiter, comme faisait Richard, par-dessous jambe. Il crut donc devoir lui répondre.
Il lui expliqua succinctement que, la veille, Mennechet avait offert un dîner politico-diplomatique à une espèce d'émissaire du gouvernement allemand. Cette nouvelle causa un tel transport de joie à M. le comte de la Guithardière que, sur-le-champ, il résolut de n'aller point jusques au Père-Lachaise.
Il rentra chez lui au plus tôt, éclaircit son costume et s'adonisa; puis il fut, à l'heure cou-
lumière, chez M""' Jourd'heuil. En traversant la galerie d'Apollon, il entendit la voix de son ennemi. Elle lui fit battre le cœur. « Tu n'y coupes pas, » murmura-t-il.
C'est à peine s'il salua M'^'Jourd'heuil. Il courut sus à Mennechet et lui dit avec arrogance :
— Eh bieni vous êtes dans de beaux draps, vousl
— Dans quels draps? dit Mennechet d'une voix étranglée, et changeant de couleur trois fois coup sur coup.
— Et puis, cria La Guithardière, ne se contenant plus, vous ne l'avez pas volé I
Mennechet, à son tour, cria :
— Qu'est-ce que vous osez dire?
— Je suis allé trop loin, pensa M. le comte de la Guithardière.
Mennechet voulut crier encore : « Vous vous permettez de juger ma conduite! » Mais il ne réussit qu'à susurrer ces mots; et il les fit suivre d'une épithète vraisemblablement injurieuse, mais si faiblement articulée que nulle des personnes présentes n'eût su dire si c'était (( misérable » ou « imbécile » , ou quelque chose de plus ou moins approchant.
Et, enfin, il porta, comme l'autre jour, sa main à sa gorge, et s'abattit sur un canapé.
— Ça y est, se dit M. le comte de la Guithardière, froidement.
Un médecin, qui se trouvait là comme par hasard, fit transporter la victime dans la galerie d'Apollon.
— Vous avez fait là de la belle besogne I dit M'"*' Jourd'heuil outrée.
Mais La Guithardière n'entendait plus. Il était sans pensée, non sans remords. Par Peffet d'une étrange hallucination, il voyait écrits sur le mur, comme un Mané, thécel, phares ^ les mots Crime et Châtiment.
Le crime n'était pas si grand qu'il espérait, et le châtiment ne se fit pas attendre. Le médecin reparaissait déjà.
— Eh bien? dit M"« Jourd'heuil.
— Est-il mort? dit M. de la Guithardière, sinistrement goguenard.
— Lui? dit le médecin. Il est taillé pour vivre jusqu'à cent cinquante ansi Seulement vous avez tort de le taquiner. Il est sujet à des accès de colère eff^royables, et, sans la syncope qui l'a terrassé, il aurait parfaitement pu vous tuer.
— C'eût été le comble, dit M. le comte de la Guithardière avec une amère ironie.
Il vit au même instant son rival. Une épouse, hélas I trop fidèle, le soutenait. M. de la Guithardière tourna vers elle un doux et triste regard, qui signifiait : (( Ce n'est vraiment pas ma faute, avouez que j'ai fait tout ce que j'ai
pu. )) M"® Mennechet ne comprit rien à cette éloquence muette ; mais M"* Jourd'heuil comprit. Elle sourit d'une manière satanique,
— L'incident est clos, dit-elle. Je veux qu'on se donne la main. .. Si, je le veux. . . Vous n'allez pas, ajouta-t-elle en regardant M. le comte de la Guithardière avec une impérieuse tendresse, vous n'allez pas me gâter ce jour-ci, celui que j'avais choisi depuis longtemps, dans le secret de mon cœur, pour annoncer nos fiançailles publiquement.