LE PARFUM DE ROME
L'on fait également preuve d'inconséquence lorsque Ton médit du snobisme ou de la politique.
Les bienfaits du snobisme ne sont, d'ailleurs, plus discutés. Il est le conservateur des préjugés utiles, et il accrédite au besoin certaines idées neuves et justes, presque aussi utiles que les erreurs traditionnelles. Sans lui, les artistes (( en avant » manqueraient de notoriété et, par suite, de pain. En France, nous sommes devenus musiciens grâce a lui.
La politique, plus méconnue, n'exerce pas une influence moindre ni moins heureuse. Et, par exemple, qui pourrait songer sans frémir
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qu'une femme aussi imporlante socialement que M"* Gaston Hennebault eût négligé sans doute jusques à sa dernière minute les intérêts de son âme et traité avec la légèreté de nos arrière-grand' mères le problème de la destinée humaine, si une foi catholique fervente, pratiquante et militante, n'était la plus honorable des manifestations contre ce sale gouvernement?
Il n'y a donc point lieu de s'étonner que M™' Hennebault requît pour elle-même et imposât à ses proches le conseil — tranchons le mot : la direction — d'un ecclésiastique distingué. Ce qui étonne, c'est qu'elle entourait de mystère les visites de ce personnage, en sorte qu'elle manifestait comme on prêche dans le désert.
Les idées religieuses de M"* Hennebault n'étaient peut-être pas aussi simples ni aussi nettes qu'elle-même se plaisait à l'imaginer. Elle aurait pu souffrir cruellement des contradictions de son esprit; mais la nature l'avait faite arrangeante et diplomate. Dépourvue de toute intransigeance logique, Tinsoluble ne l'effrayait point. Elle était inépuisable en compromis.
Les traditionalistes ont bien raison de dire que la France est essentiellement chrétienne; mais, hélas I leurs adversaires ne font pas non
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plus mentir Thisloire quand ils affirment que la même France fut extrêmement peu cléricale depuis un grand nombre de générations. Voilà donc les traditionalistes obligés à Tanticléricalisme, en vertu de leurs propres théories. Cela n'est point pour les embarrasser, ni M"* Hennebault, qui, encore une fois, est arrangeante et diplomate.
Chrétienne mordicus et cléricale comme il sied, elle assaisonnait sa religion d'un peu de malice gauloise ; et elle prenait les précautions les plus minutieuses pour ne donner aux visites que faisait chez elle M. Tabbé Mornand aucune espèce de publicité.
Elle y était fort aidée par une complicité tacite de son fils et de son mari, qui professaient, en ces matières, des sentiments conformes aux siens.
Ainsi, M. Hennebault, qui pourtant retirait un grand bien-être, même physique, de ses entretiens avec le vénérable abbé, ne se souciait point de publier qu'en vue d'une fin vraisemblablement assez proche il se faisait prodiguer par l'Eglise des consolations éventuelles. Il ne pouvait cependant croire qu'un seul de ses amis l'en eût blâmé; mais la piété ne lui paraissait pas être de son âge, comme s'il était un lige pour les choses éternelles.
Il n'éprouvait pas le même sentiment — il
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aurait pu réprouver, mais il ne réprouvait pas — lorsqu'il rendait visite à sa petite amie, Adeline Moreau, du Gymnase.
L'abbé inspirait à M. Hennebault un grand respect et lui communiquait un grand froid.
Cependant, ni plus ni moins qu'un libre penseur bercé des refrains de Béranger, M. Hennebault s'amusait énormément quand l'abbé lâchait quelque mot profane, hasardait quelque geste peu conforme à ce que les laïques préjugent de l'action ecclésiastique, croisait ses jambes, découvrait ses chevilles, ou fumait un gros cigare avec sensualité.
De même, Philippe, qui avait pris le parti de ne jamais penser à ces choses, tant sa mère lui avait inculqué la peur de penser mal, Philippe, qui disait seulement : (( J'ai des amis athées, ils sont bien à plaindre, » et qui ne savait d'ailleurs point si un seul de ses amis était athée pour de bon et, en ce cas, malheureux, Philippe eût été singulièrement vexé d'être surpris par un de ses amis croyants en flagrant délit de remplir ses devoirs.
Pour la commodité, il était une fois entendu que M. l'abbé Mornand venait à l'hôtel de la place Malesherbes le premier lundi de chaque mois, et que toute la maison avait affaire à lui ce jour-là.
M"'' Hennebault, zélée, avait d'abord songé à
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comprendre dans (( la maison » les domestiques, selon Tétymologie et l'usage ancien.
Mais, comme son vif sentiment de Tinégalité sociale ne lui permettait point d'avoir le même directeur que ses gens, et qu'un sentiment non moins vif de l'égalité chrétienne ne lui permettait pas davantage d'en avoir un subalterne pour la cuisine, elle avait résolu cette difficulté comme de coutume, en n'y insistant pas.
Elle déclarait bien à ses serviteurs, femelles et mâles, quand elle en prenait de nouveaux, que, tout en respectant leur liberté de consience, elle ne s'accommodait pas de valets ou de cuisinières portés, faute de bons principes» à faire danser l'anse du panier. Mais, ensuite, elle n'y revenait plus ; elle n'exerçait sur leur religion qu'une surveillance, pour ainsi parler, indirecte : elle revisait leurs comptes avec un soin pieux, et les préservait, par une surveillance étroite, du seul péché qui lui importât personnellement.
M. l'abbé Mornand n'avait donc à s'occuper que de trois âmes, et voici comme il y procédait.
Il arrivait place Malesherbes vers onze heures et demie, et il allait tout droit à la chambre de Philippe, seul prêt de si bon matin.
Il frappait avec discrétion. Philippe, qui était « à travailler », disait avec nonchalance :
(( Entrez! » maïs se levait avec une vivacité déférente pour venir au devant du prêtre.
Philippe offrait à Tabbé sa main droite sans, à proprement parler, la lui tendre ni, comme on dit aux armes, se fendre à fond.
L'abbé empoignait cette main, la pressait, la retenait contre sa forte poitrine essoufflée, et regardait Philippe d'un air d'inquiétude si excessive qu'on y pouvait soupçonner de l'ironie.
Philippe souriait mélancoliquement et hochait négativement la tête.
L'abbé poussait un ouf! trop énergique, disait : (( Alors, tout va bien, » et lâchait la main de Philippe.
Pour entendre celle mimique, il faut se rappeler à quel point M""' Hennebault redoutait que Philippe ne dépouillât la robe, sans doute un peu fripée déjà, de son innocence, avant de revêlir, en échange, l'uniforme militaire.
Une telle crainte, assez surprenante chez une mère mondaine, eût été davantage compréhensible chez un prêtre. Cependant l'abbé prenait au tragique beaucoup moins que M'"* Hennebault un accident qu'il jugeait inévitable, un peu plus tard ou un peu plus tôt ; et c'est uniquement pour se conformer aux instructions de la mère qu'il débutait toujours par poser à Philippe la question délicate, en usant de la mimique décrite ci-dessus.
Il n'élaît pas absolument dupe de la réponse rassurante qu'il recevait du jeune homme invariablement, mais il ne parvenait pas non plus a ï estimer avec exactitude la proportion du men-
songe et de la vérité qui s*y combinaient.
H En fait, le jeune Philippe avait bien cédé
i:-; aux solHcilations d'une curiosité qui se conçoit.
fe- A la suite d'un premier essai, cette curiosité
I? s'était trouvée, non seulement satisfaite, mais
!î guérie. Ses récidives étaient extrêmement rares,
■ et s'il ne disait pas la vérité à la lettre quand il
^ i se prétendait pur de tout commerce, il la disait
^' cependant beaucoup plus que le respectable
ïï = prêtre n'eût osé croire.
g : M. l'abbé Mornand ne pouvait pas soupçon-
j ner à quel point ce qu'il sied particulièrement
î ici d'appeler la bagatelle comptait peu pour le
I jeune Philippe, au prix de ses deux essentielles
î préoccupations, à savoir : esquiver la nouvelle
j' loi militaire et ressembler comme un fils à son
l père, M. Hennebault.
I Une fois cette question des mœurs vidée,
l'entretien eût été fort bref si Tabbé avait cru
\ devoir jouer son rôle à la rigueur et prendre
pour unique thème les péchés, fort probléma-
14 ' tiques, de son pénitent.
La physionomie du jeune homme, et celle
même des choses qui l'environnaient, l'aspect
i-; de son lit, à cette heure encore défait, mais à
peine froisse par un sommeil calme, de ses deux petites bergères Louis XVI, confortables, mais à dossier haut et raide, Tordre de son bureau, les cannes, éperons et cravaches disposés au mur en panoplie, les accessoires de cotillon conservés avec une fidélité superstitieuse, tout cela dénotait la simplicité du cœur, et une façon d'innocence bien préférable à cette innocence positive que M"*' Hennebault mettait par-dessus tout.
Mais Tabbé ne se gênait point pour aborder tous les sujets profanes qu'il supposait de nature à intéresser Philippe.
Il avait trop le maniement des adolescents de cette classe pour ignorer quelle influence un personnage de son caractère peut prendre sur leur esprit, s'il les entretient à propos du sauteur entre les piliers, d'une marque nouvelle de pneus, ou d'un système perfectionné de carburateurs.
M. l'abbé Mornand se plaisait beaucoup dans la société de Philippe. Ils avaient, au surplus, tous deux bien des motifs d'entente, bien des traits communs.
De même que le jeune homme, l'abbé possédait une intelligence réelle, mais sans arrièrefond; il avait une âme limpide, paisible, et il se croyait tourmenté, parce que, jadis, il avait cru souffrir du doute. Il s'en était guéri comme
les gens dont la volonté n'est pas encore très atteinte se guérissent de la neurasthénie : en s'invitant lui-même, un peu rudement, à n'y plus penser.
Il restait donc volontiers à deviser avec Philippe jusqu'au déjeuner, toujours en retard de quinze ou vingt minutes malgré les efforts que l'on faisait pour être exact le jour de monsieur l'abbé. Quand le maître d'hôtel venait appeler (( monsieur Philippe », tous deux se rendaient ensemble et directement dans la salle à manger ; et l'abbé avait le sentiment agréable d'être, provisoirement, au même titre que son jeune ami, le fils de la maison.
Dans la salle, M"® Hennebault attendait, en tenue de ville fort simple. Elle saisissait la main de l'abbé, elle l'interrogeait d'un regard anxieux ; car elle brûlait de connaître la réponse de Philippe à la question de style que le prêtre avait dû lui poser.
M. l'abbé Mornand s'excusait d'un geste timide et gardait scrupuleusement le secret,de la confession. C'est Philippe qui se chargeait de dissiper les inquiétudes maternelles. Il disait d'un ton de plaisanterie : (( Tout va bien, maman, monsieur l'abbé trouve que tout va bien encore cette fois-ci. »
Cette plaisanterie, qui ne passait pas les bornes de la décence, égayait la mère et l'abbé
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sans les scandaliser aucunement; et M. Hennebault faisait aussitôt son entrée, comme un acteur qui eût guetté sa réplique derrière le portant.
Après les compliments de bienvenue, il y avait un silence protocolaire de quelques secondes, durant lesquelles il était supposé que Ton pensait au benedicite que Ton aurait pu dire. Puis on voulait s'asseoir. Le service commençait. La chère était meilleure que d'ordinaire. Les plats étaient de petits plats, pour flatter la délicatesse attribuée aux gens d'église. On les savourait avec onction; et Ton causait à demi-voix, en termes choisis, des sujets actuels, mais spéciaux, qui peuvent captiver l'attention d'un prêtre.
M"** Hennebault se retirait après le dessert. Philippe faisait deux ou trois fois le tour de la salle, puis se retirait également. M. Hennebault disait alors :
— Voulez-vous monter chez moi, monsieur l'abbé ?
Le café leur était servi dans une pièce dénommée, on ne sait trop pourquoi, le cabinet de Monsieur. L'abbé prenait un verre de chartreuse, fabriquée par les révérends pères à Tarragone, et allumait le cigare qui faisait sourire M. Hennebault.
L'entretien devenait plus grave. Toutefois
les choses sacrées y tenaient une place encore si discrète, ou s'y mêlaient aux choses profanes si intimement, que M. Hennebault lui-même n'apercevait pas s'il causait de sa conscience avec un directeur, ou de ses affaires avec un ami.
M. Tabbé Mornand ne se sentait point aussi à son aise auprès du père qu'auprès du fils, dont le rapprochait davantage cette fraîcheur commune aux adolescents et aux ecclésiastiques, même âgés. Cependant il trouvait aussi beaucoup d'agrément dans la conversation du père, et il s'y attardait volontiers.
Il n'était guère curieux de psychologie, mais il aimait à flâner dans le jardin des âmes, même quand elles ne lui offraient, comme celle de M. Hennebault, que des détours peu imprévus.
Il les feuilletait toutes indifféremment avec un plaisir professionnel un peu maniaque, comme les amateurs de bouquins prennent plaisir à feuilleter sur les quais n'importe quoi.
Lorsqu'il faisait durer ce plaisir trop longtemps, et que M™* Hennebault jugeait que la toilette morale de son mari pouvait bien être terminée, elle envoyait le vieux maître d'hôtel gratter à la porte du cabinet. M. l'abbé Mornand descendait alors chez elle. Elle le recevait dans un petit boudoir attenant à sa chambre à coucher.
Et c'élaît miracle de voir comme ce petit boudoir prenait facilement des airs d'oratoire, en dépit de sa destination et de son habitude quotidienne. Il suffisait que les rideaux fussent tirés et qu'un siège haut, à Tintenlion de M. Tabbé Mornand, fût placé auprès d'un siège bas, à rinienlion de sa pénitente.
Plus formaliste, plus exigeante que son fils et que son époux, M"™* Hennebault prétendait retrouver chez elle, dans son domicile privé, les dispositions et, si Ton ose ainsi parler, le confortable du confessionnal, ne fût-ce que pour se rappeler une fois de plus qu'elle avait . le bonheur d'habiter un hôtel, et qu'elle ne dépendait de personne, ni d'un propriétaire ni d'un concierge.
Bien que M. Hennebault, M™* Hennebault et Philippe fissent leur possible pour n'avoir, le jour de l'abbé Mornand, aucun souci profane d'importance, — par suite d'un retard imputable au seul pharmacien, M. Hennebault avait reçu ce malin une analyse qu'il aurait dû recevoir hier dans la soirée. Et cette analyse était décourageante.
Le déjeuner, toutefois, n'en fut point gâté.
M. Hennebault atteignait tout simplement et sans s'y forcer à ce stoïcisme grandiose des vrais bourgeois nés, qui donnent des signatures
et qui rangent leurs tiroirs à Tinstant de mourir, pour éviter à leurs survivants des difficultés insignifiantes ou Tennui d'une recherche.
La venue même de Tabbé ne l'impressionna pas davantage ; et il se félicita seulement de le voir venir sans avoir eu la peine de l'appeler.
Il pressentit qu'il aurait aujourd'hui un plaisir particulièrement sérieux et vif à causer de son âme avec ce bon M. Mornand; et il s'avisa qu'il aurait également plaisir à causer de ses affaires avec son notaire, ou avec l'homme qu'il consultait le plus volontiers sur ses opérations de bourse.
Au fait, pourquoi n'achever point cette belle journée par une visite à M. Majorel, gouverneur de la Banque du Nord ?
A table, il ne se permit aucune des petites infractions à son régime qu'il risquait d'ordinaire lorsque M. l'abbé Mornand déjeunait.
]\|me Hennebault, l'ayant remarqué, lui demanda, avec un empressement de politesse tout ecclésiastique, s'il se sentait moins bien. Il ne voulut répondre que d'un geste, et, pour détourner l'attention, il adressa un sourire à peine contraint, légèrement énigmatique, un sourire de reconnaissance peut-être, à son fils, qui lui ressemblait, en effet, plus soigneusement encore que de coutume.
— Laisse donc le pain de ton père I dit sou-
dain à Philippe M™® Hennebault. Il suit un régime : ce n'est pas une raison pour que tu suives le même... Tu n'es pas malade? repritelle après un temps, inquiète.
— Non, maman, repartit Philippe. Tout va bien...
Il s'avisa, en prononçant ces derniers mots, que, par un oubli sans précédent, il avait omis ce matin sa plaisanterie mensuelle; et il ajouta :
— - Du moins, monsieur Tabbé le dit.
Mais M™' Hennebault se contenta de hausser les épaules et reprit sans transition Tentretien en cours, qui la passionnait. Il s'agissait de la séparation des Eglises et de l'Etat.
M™*' Hennebault avait une façon prodigieuse de simplifier cette question complexe.
Elle ne doutait point que les partisans de cette loi scélérate n'eussent pour unique objet la fermeture des églises, la misère du clergé et la déchristianisation de la France. Elle s'enthousiasmait et elle s'indignait tout ensemble à l'idée que prochainement le culte serait célébré dans des granges, oîi une femme comme elle aurait à souffrir des courants d'air et de la promiscuité du petit peuple.
Les vues de Philippe sur la séparation étaient à coup sûr moins frivoles, mais encore bien incomplètes.
Il avait eu des velléités d'étudier sérieusement le projet de loi, et il avait même fait Templetle de plusieurs gros volumes. Leur poids Pavait rebuté, et comme la tournure de son esprit le portait davantage vers la méditation que vers la documentation, il s'en tenait à deux ou trois idées toutes générales, qui n'avaient d'ailleurs aucun rapport avec le sujet.
C'est ainsi qu'il répéta machinalement sa phrase favorite :
— J'ai des amis athées, ils sont bien à plaindre.
Puis il retomba dans son mutisme.
Alors M. Hennebault, qui voyait beaucoup plus juste où gît le lièvre, déclara que la séparation est particulièrement inopportune à l'heure oii la bourse des fidèles se trouve déjà menacée par l'éventualité prochaine de l'impôt sur le revenu.
Bon chrétien et bon Français, il ne pouvait admettre ni que FElat ni que l'Eglise fussent frustrés. Il dit cela pourtant d'un ton qui trahissait clairement ses intentions d'échapper les conséquences financières de l'impôt sur le revenu, aussi bien que les conséquences financières de la séparation des Eglises et de l'Etat.
M. l'abbé Mornand ne s'y put tromper.
Aussi ne fit-il qu'une allusion des plus discrètes ^ux associations devant être formées en vue de
l'exercice du culte ; puis il se remit au plus vite à gémir sur le malheur des temps.
Il le faisait par habitude, et par une sorte d'obligation professionnelle, mais sans attrister ses auditeurs : tant son optimisme rayonnait de lui.
Il était optimiste. Sa foi lui commandait de l'être. Il ne Tétait point cependant tout à fait de la manière qu'il aurait dû.
Son optimisme, cela va sans dire, n'était pas celui de Candide, à dessous d'ironie si atroce. Mais ce n'était pas non plus celui de l'Eglise, patiens quia œterna, de l'Eglise qui se résigne à tout, parce qu'elle sait bien qu'elle aura toujours le dernier. C'était plutôt l'optimisme du théâtre contemporain.
Une éducation trop mondaine, des frottements trop continuels avec le monde, avaient fait de M. l'abbé Mornand un disciple d'Alfred Capus plutôt que de l'Evangile.
Il s'interrompit au milieu d'une phrase où figurait le nom de Dioclétien, pour accepter des petits fours et les déclarer excellents.
— Ils viennent de chez Rebattet, affirma M""® Hennebault, qui avait souvent des friandises de ce confiseur, et toujours de ses papiers.
— Qu'étais-je donc en train de dire? reprit M. l'abbé Mornand. Mais il ne retrouva point son fil.
— En somme, personne n'en veut, dît M. Hennebault, parlant de la séparation.
— Pas même les domestiques, assura M"* Hennebault. Et à Tappui elle cita un mot, paraît-il, typique de sa femme de chambre.
M. Hennebault fit signe au prêtre, qui le suivit, après avoir salué M"** Hennebault.
— A tout à rheure, dit-elle, mon cher abbé.
Elle se retira dans son boudoir. Philippe,
abandonné, ne sachant où aller, se retira dans sa chambre.
Les jours de Tabbé, il se sentait meilleur. Il avait un trop-plein de charité, de quoi vérita-blement il ne savait point que faire.
Il se mit à réfléchir sur la loi de deux ans. Il se demanda, pour la première fois, en toute franchise s'il pouvait, sans contradiction, juger cette durée du service trop brève d'un tiers pour les autres et trop longue de moitié pour lui. Il fit un acte d'humilité : il avoua que, s'il devait accomplir deux années de service au lieu d'une, la France n'y perdrait rien. Il se résignait, d'avance, à cette corvée, dans un esprit de sacrifice. Il éprouvait même, par anticipation, une sorte de joie, bien amère.
Ces réflexions l'occupèrent environ une heure et demie. Lorsqu'il les eut épuisées, il se sentit encore meilleur et voulut faire profiter quelqu'un de cette bonté. Ne sachant sur qui la ré-
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pandre, il résolut de sortir quand même, à tout hasard, et d'aller toujours devant lui. Dans Tescalier, il eut encore le plaisir de rencontrer M. l'abbé Mornand, qui sortait de chez son père et qui entrait chez sa mère.
M. Hennebault, à cette même minute, se sentait également meilleur après son entretien avec Tabbé. Il commanda sa voiture. Il était plein de courage, d'allégresse, et tout attendri à ridée qu'oublieux de ses propres souffrances il allait songer à l'avenir des siens.
Il se fit conduire à la Banque du Nord et demanda le gouverneur, M. Majorel. On l'introduisit dans une antichambre oii vingt-cinq personnes attendaient. M. Majorel avait toujours vingt-cinq personnes dans son antichambre et trouvait toujours moyen de faire croire à chacune que, par une faveur particulière, injustifiée, d'autant plus flatteuse, il la recevait devant toutes les autres.
M. Hennebault se crut l'objet d'un passe-droit pour avoir changé trois fois d'antichambre et, finalement, échoué dans un petit salon où il se trouva seul.
Il souriait encore de reconnaissance au bout de deux heures et demie, quand un huissier à chaîne l'introduisit dans la vaste pièce oii la tête seule de M. Majorel apparaissait derrière un énorme bureau empire. M. Majorel est un
vieillard tout petit qui ne se doute pas que, depuis très longtemps, ce n'est plus la mode de ressembler à M. Thiers, et qui crie parce que, à force d'avoir fait le sourd, il Test devenu par suggestion.
M. Hennebault fît réflexion que cette surdité était, en outre, cause de la voix glapissante de jyjme Majorel; et, tout en se félicitant de sa pénétration psychologique, il demanda des nouvelles de cette dame.
Puis il exposa les grandes lignes d'un projet financier qu'il avait conçu, et qui consistait à emprunter sur ses divers immeubles la plus forte somme possible, garantie par hypothèque, à placer ladite somme en fonds étrangers, d'un ■\ taux supérieur à celui de l'emprunt, et à aug-
menter ainsi ses revenus, tout en dissimulant la majeure partie de son capital, en prévision du fatal impôt.
M. Majorel approuva cette opération, et surf prit M. Hennebault en lui révélant que son idée
{ était déjà venue depuis deux ans à la plupart
J des gros propriétaires.
i Jamais la Banque du Nord n'avait prêté, sur
{ immeubles d'aussi fortes sommes, que d'ail-
I leurs ses relations avec l'Etranger, notamment
I avec la Russie, lui permettaient de remployer
! sans retard et avantageusement.
; M. Hennebault fut piqué de n'être qu'un
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imitateur. Mais l'exemple d'autrui lui donnait aussi de la confiance. Il ne sortit du cabinet de Majorel qu'après avoir jeté les bases d'un accord.
Il se sentait encore meilleur, comme Philippe; et, comme Philippe, il désira d'en faire profiter quelqu'un. Mais il n'était pas en peine d'imaginer qui.
Il renvoya sa voiture, sous prétexte de faire quelques pas à pied; il prit un fiacre et se fit conduire chez son amie, Adeline Moreau, du Gymnase.
En chemin, il se disait : (( Comme tout s'arrange bien dans la vie! » Ainsi, cette visite, qui lui était agréable, il pouvait la faire sans que, d'autre part, sa conscience en fût alarmée : car ses relations avec Adeline Moreau avaient depuis longtemps perdu tout caractère répréhensible.
Il songea que, selon toute vraisemblance, les relations de sa femme avec M. Lancel-Courtois avaient également cessé d'être coupables, et il leur pardonna de bien bon cœur à tous les deux, à condition que M. Lancel-Courtois aurait l'élémentaire politesse de quitter ce monde avant lui.
Pendant qu'il y était, il pardonna aussi à M'^* Moreau de probables infidélités. Il fut même touché jusqu'aux larmes à l'idée qu'elle le trompait sans doute abondamment.
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] L'excès de ce sentiment attira son attention,
? et il observa une fois de plus qu'il était aujour-
l d'hui d'une bonté singulière. Son âme lui sem-
] blait tout embaumée.
I — Le parfum de Rome... murmura-t-il.
') Il contempla quelques minutes, avec satisfac-
i tion, la façade du petit hôtel si décent, si simple,
fî si anglais, qu'il avait offert à Adeline Moreau.
j Dès qu'il franchit le seuil de la chambre où l'on
i voulut bien le recevoir, il engagea son amie à
;j hypothéquer le modeste immeuble pour les trois
î quarts de sa valeur ; et il lui promit une lettre
\ d'introduction pour M. Majorel, gouverneur de
[ la Banque du Nord.
\ Il lui expliqua Timpôt sur le revenu. Il passa
-V de là. tout naturellement, à la séparation des
] Eglises et de TEtat. Adeline Moreau invectiva
; ces sales socialistes et revendiqua les droits de
^ sa conscience. Cette sainte colère plut à M. Hen-
^ nebault.
' — Personne n'en veut, de leur séparation,
: murmurait-il encore en mettant sa clef dans sa
l serrure.
Machinalement, il allait pénétrer chez sa femme ; mais il se trouva nez à nez avec M. Lancel-Courtois, qui venait de se faire annoncer. Par esprit de sacrifice, il s'effaça et remonta dans sa chambre, ayant seulement serré la main à cet excellent ami.
M. Lancel- Courtois arrivait à point chez M°*' Hennebault. Comme M. Hennebault, comme Philippe, elle se sentait meilleure.
Aussi, en le voyant, se ressouvint-elle d'abord qu'il était marié ; et elle lui dit, avant même de lui donner sa main à baiser :
— Je suis bien en retard avec Amélie. Comment va-t-elle?
— Tout doucement, répondit M. Lancel- Courtois.
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