ESPOIR SECRET
M. le comte de la Guilhardière a trop de lit térature pour ignorer Tadage latin qui proclame redoutable (( l'homme d'un seul livre ». Si, d'ailleurs, M. le comte de la Guithardière pouvait manquer sur ce point de littérature, la sagesse des nations suffirait à lui enseigner que Ton ne doit pas, autant que possible, courir à la fois deux lièvres. Aussi lui arrive- t-il souvent de se demander avec inquiétude si les deux idées qu'il a ensemble ne le mettent point dans un état d'infériorité, relativement aux hommes si nombreux qui n'en ont qu'une seule, et même relativement aux hommes, beaucoup plus nombreux encore, qui n'en ont point du tout.
Maïs M. de la Guîlhardière ne se lient pas à la lettre des proverbes : il est assez fin pour les pénétrer jusqu'à Tesprit. Il a aussi trop de largeur d'intelligence, en même temps que de sens pratique, pour être superstitieux de principes ; et il ne se posait cette objection que pour y répondre : qu'il n'y a point de témérité à nourrir deux ambitions simultanément, lorsqu'elles peuvent être couplées (si l'on ose s'exprimer ainsi). Or, on sait bien que les deux ambitions de M. le comte delà Guithardière étaient l'Académie et un beau mariage, qui ne sont pas incompatibles. Il ne jugeait donc point nécessaire de sacrifier, ni même de subordonner l'une à l'autre.
Tout au plus jugeait-il prudent de marquer entre les deux une difierence purement chronologique, j'entends de faire passer l'une devant l'autre dans le temps; et comme l'urgence, ou même l'opportunité de sa candidature pouvaient prêter à la discussion, comme il n'y avait pas, au surplus, de fauteuil libre; comme, d'autre part, son fils Alexandre, avec ces grandes jambes qu'il avait, marchait à pas de géant vers l'échéance fatale de la dix-huitième année, M. le comte de la Guithardière, au bout de sa jouissance légale, estimait avec raison que le mariage était le plus pressé.
Il préparait cet événement comme Napoléon
ses victoires : ses vues d'ensemble étaient grandioses, et il voyait au moindre détail.
Il soignait son unique soldat, c'est-à-dire luimême, aussi paternellement que l'Empereur soignait son armée. Il se gardait de se rajeunir trop, ne voulant pas décourager les partis mûrs. Il ne prétendait point faire oublier qu'il était veuf; — veuf d'une exquise femme, l'une des premières victimes du sport automobile, et si soudainement supprimée qu'elle n'avait eu le temps ni de dire ouf ni de faire en sa faveur un testament.
C'est pourquoi, lorsqu'il se teignait, il prenait la peine de réserver, parmi l'ébène factice de sa chevelure, un nombre assez considérable de poils gris, régulièrement espacés.
11 donnait encore le change sur ce que sa personne physique pouvait présenter de défraîchi, en orientant son élégance vers le suranné. Il ne craignait pas les jabots à ses chemises d'habit et, par le moyen de ce linge dixhuitième siècle, il obtenait une physionomie de fantôme de ce temps-là, qui se fût déguisé en homme d'aujourd'hui pour un bal chez les ombres, comme nous autres, vivants, nous déguisons en marquis ou en petits abbés d*autrefois.
Cependant il pesait le pour et le contre d'une alliance avec M™' Jourd'heuil. Il s'efforçait d'y
réfléchir avec impassibilité, et avec desintéressement — si Ton peut dire. Pour éviter de laisser surprendre son jugement, il s'exerçait à regarder en face, sans éblouissement ni admiration, et comme les aigles regardent le soleil, cette radieuse fortune, qui un jour, peut-être, deviendrait sienne.
En attendant, il ne voyait aucun inconvénient à fréquenter chez la dame beaucoup plus que par le passé, et il ne laissait plus s'écouler une semaine entière sans y paraître.
Cela ne pouvait rengager en rien. M"* Jourd'heuil, malgré ses relations bourgeoises récentes, n'était pas encore assez admise pour que Ton ne pût la lâcher du jour au lendemain. Personne de bien ne se fût scandalisé, par exemple, si M. de la Guithardière, se mariant ailleurs, se fût abstenu de lui présenter sa femme et d'y remettre les pieds, après y avoir, étant veuf, bavardé et mangé tout son saoul.
Le comte avait d'autant moins de remords de ces arrière-pensées qu'il ne doutait point que M"** Jourd'heuil ne les devinât : mais elle avalait toutes les couleuvres. Il se disait bien aussi que l'affaire, bonne pour lui, ne serait point mauvaise pour elle, et que, retranchée du monde par la trop belle spéculation du premier mariage avec l'agent de change richissime et gâteux,
elle s'y rétablirait en se prêtant à être elle-même l'objet d'une spéculation analogue, de la part d*un comte authentique et désargenté.
Déjà, entre elle et lui, régnait cette cordialité qu'assure la convenance heureuse des intérêts. M"® Jourd'heuil allait même un peu plus loin que la cordialité : intacte jusqu'à son mariage, et vraisemblablement aussi depuis lors, elle était douée d'un de ces tempéraments fougueux et tardifs dont nos grand'mères plaçaient l'éclosion à la trentième année, nos mères à la quarantième, et que nos filles, si le siècle continue de suivre cette progression, fixeront à des âges qu'on n'ose même plus chifirer.
Sans honorer M"*® Jourd'heuil d'un sentiment aussi vif, ni surtout aussi matériel, M. le comte de la Guithardière s'afiectionnait à elle de plus en plus, ainsi qu'à ses collections, à ses joyaux, à ses meubles anciens, d'un seul mot : à sa maison.
Non pas qu'il eût la moindre compétence en fait d'architecture, de décoration et d'antiquités; mais il était sensible, et il l'était uniquement, au caractère monumental des objets mobiliers et immobiliers oii s'encadrait M™* Jourd'heuil.
Alors que la demeure des autres particuliers, même puissamment riches, ne saurait être qualifiée que d'hôtel, la demeure de M"*' Jourd'heuil
ne pouvait être qualifiée que de palais : non point de palazzo, comme disent les Italiens pour n'importe quelle bicoque privée, mais de palais, en bon français, et à la lettre.
Avec ses jardins suspendus, sa double rampe d'accès, la superbe de ses colonnades et de ses mansardes, la demeure de M"* Jourd'heuil était bien un j^alais, dont la moitié au moins à usage de musée. L'autre moitié, prétendue habitable, n'éveillait à la première vue aucune idée d'habitation possible. Elle était, à force d'immensité et de somptuosité, précisément le contraire de ce que les Anglais appellent, sur leurs écriteauxde location, une « désirable résidence » . Et cela tranquillisait tout de suite un prétendant tel que La Guithardière sur ce qu'un mariage avec M"® Jourd'heuil comporterait, au maximum, d'intimité.
Ce qui le séduisait encore, c'était le genre et la tenue de cette maison. M. le comte de la Guithardière, qui, au cours d'une carrière déjà longue, est allé à peu près dans tous les milieux, n'avait peut-être jamais vu si belle tenue de maison, sauf chez une illustre comédienne du siècle qui vient de finir. M"* Léonide Leblanc.
Chaque fois qu'il traversait l'espèce de galerie d'Apollon précédant le vaste boudoir où M"** Jourd'heuil recevait sa cour, M. de la Gui-
thardière se rappelait Taulre salon, plus médiocre, mais toutparfumé de souvenirs augustes, où Léonide, au coin du feu, faisant une tapisserie au gros point, parlait à demi- voix, avec un respect mélancolique, d'altesses amies et exilées.
La maison de M"*' Jourd'heuil n'a jamais pu, en effet, acquérir le genre — qui par définition ne s'acquiert pas — le genre familial et traditionnel du véritable faubourg Saint-Germain.
Elle ne pouvait davantage prendre le genre bourgeois, puisque les vrais bourgeois, caste plus rigoureuse et plus fermée que la noblesse, s'en sont tenus à l'écart jusqu'à ces dernières années. Mais il a suffi de quelques visites de grands-ducs, ou autres personnages similaires, pour lui donner ce cachet spécial des maisons où les royautés fréquentent : c'est-à-dire de l'étiquette, de l'officiel, avec ce je ne sais quoi d'impersonnel et, somme toute, de pas très distingué qui est inséparable de l'officiel, un air, enfin, d'être meublé — fût-ce de merveilles — par le garde-meubles.
Les proportions et le luxe exorbitant de ce logis le destinent si évidemment aux souverains et aux gens de leur catégorie qu'ils sont devenus pour cette unique raison (car, au fait, on n'en voit pas d'autres) des relations courantes de M""' Jourd'heuil. Ils ne manqueraient pas d'y
aller chaque fois qu'ils Iraversent Paris ; et c'est pourquoi les autres amis de M"* Jourd'heuil se sentent aussi plus attirés chez elle chaque fois que Ton annonce l'arrivée d'un de ces personnages.
Pour ce motif, si étranger à ses propres calculs, M. le comte de la Guithardière multiplia sans y prendre garde ses visites chez M"' Jourd'heuil, lorsque la venue de Sa Majesté le roi d'Espagne à Paris fut imminente. Le jeune monarque se trouva jouer un rôle, bien à son insu, dans cette combinaison matrimoniale.
Le comte rendit même visite à M™* Jourd'heuil deux jours de suite : ce qui n'était pas inconvenant, car elle recevait tous les jours de cinq à sept, et elle avait des amis quotidiens. M. de la Guithardière cependant, qui n'était qu'hebdomadaire, s'avisant de sa récidive au moment de franchir la grille, se demanda si un tel empressement n'était point excessif et impolitique. Il faillit rebrousser chemin : il ne l'osa faire sous l'œil du suisse, dont le sourire lui parut, d'ailleurs, aussi engageant que condescendant.
M"* Jourd'heuil était toujours placée de manière à voir les arrivants depuis l'autre bout de la galerie d'Apollon. Elle vit M. de la Guithardière et elle fut contente. Elle se demanda si
5ll LES GRANDS BOURGEOIS
elle devait lui témoigner ce contentement en lui disant: « Vous me gâtez, » ou bien ne Taccueillir qu'avec une amabilité presque tendre, mais sans faire mine de remarquer la fréquence croissante de ses visites.
Cependant M. de la Guithardière, pour ne pas glisser, pour ne pas faire trop de tapage, traversait lentement, légèrement, la galerie, dont le parquet de marqueterie splendide n'était habillé d'aucun tapis. Il voyait de loin M™* Jourd'heuil et il la trouvait avenante. Il se disait : « Qu'elle a grand airi » Il est vrai que, chez elle. M"** Jourd'heuil fait encore et fera toujours beaucoup d'effet. Elle est aussi forte sur le contre-jour que Rembrandt sur le clair-obscur; et il se trouve, par une chance heureuse, que, dans la pièce où elle se tient ordinairement, le style du mobilier exige, aux fenêtres, de lourds rideaux sombres, de quadruples stores drapés.
— Vais-je lui dire : (( Vous me gâlez »?...
pensait M"® Jourd'heuil, doucement remuée.
M. de la Guithardière achevait de se tirer à son honneur de celte traversée de la grande galerie, qui lui paraissait l'une des épreuves les plus difficiles, mais aussi la plus décisive où se pût produire un homme du monde. Et comme il ne rêvait depuis plusieurs minutes que chutes et plongeons, il se demanda, par un enchaîne-
ment d'idées naturel, si, pour baiser la main à M""' Jourd'heuil, il ne ferait pas bien de se précipiter à genoux parmi les coussins où elle reposait ses pieds.
Mais cette manifestation lui parut un peu trop juvénile, ou peut-être « vieux monsieur ». Elle lui parut aussi téméraire ; car il était plus sûr de s'agenouiller que de se relever avec grâce. Il se borna donc au baisemain classique, et M""' Jourd'heuil prit aussi le parti de ne pas lui dire : « Vous me gâtez. » Mais elle lui serra le bout des doigts d'une façon qui pouvait, à la rigueur, passer pour significative.
Elle adressa le « Vous me gâtez » à M. le baron d'Epervans, capitaine de vaisseau en retraite, qui venait de traverser la galerie sur les talons du comte de la Guilhardière, mais en faisant, lui, un tonnerre de tous les diables, comme du temps qu'il arpentait le pont de son navire. M. le baron d'Epervans n'est pas compromettant.
— Vous me gâtez, lui dit M"* Jourd'heuil.
Puis elle ajouta : « Tout le monde me gâte... » Et elle sourit à M. de la Guithardière premièrement. Ensuite elle promena sur l'assistance un regard circulaire et la fit participer tout entière de son remercîment.
Il n'y avait que des hommes, entre autres M. Hennebault; des épaves (sauf lui et les deux
nouveaux venus); de ces gens qui ont toujours Fair d'être d'anciens préfets d'un régime déchu ; et tous avaient cette allure gauche qu'ont les hommes mariés dans les maisons oii ils viennent sans leurs femmes.
Sur la petite table oii M"** Jourd'heuil appuyait son coude, M. de la Guithardière avisa un cadre doré surmonté de la couronne royale. Malin, il s'en saisit d'abord, comme si une curiosité passionnée, un pieux, un irrésistible désir lui eût fait oublier les règles de la discrétion la plus élémentaire. Cette hardiesse toucha M™* Jourd'heuil.
— Ahl dit-elle, vous regardez la photographie du Roi? La Reine-mère me l'a donnée quand je suis allée à Madrid les voir, il y a quinze ans.
— Le Roi en avait donc quatre, dit M. Hennebault, qui sait calculer de tête.
On se passa l'objet de main en main, respectueusement, sans rien dire; et, quand il fut de nouveau sur la table, le silence dura encore quelques instants.
Soudain, M. de Messia, ancien fonctionnaire de l'Empire, se mit à se gausser des socialistes parisiens, qui ne savent quelle figure faire au roi. On ne demandait qu'à rire des socialistes, et M. de Messia eut donc son petit succès.
M. le baron d'Epervans prit la parole. M. le
baron d'Épervans, ancien officier de marine, rédige, dans un excellent journal, des comptes rendus remarqués de la guerre russo-japonaise ; mais ce n'est point là une occupation suffisante, surtout lorsque Ton reste des jours, des semaines et presque des mois sans nouvelles de Tune comme de l'autre flotte.
Heureusement, M. le baron d'Epervans a d'autres petits talents de société. Il excelle à présenter avec finesse les lieux communs qui ont un faux air de paradoxes. Il prit texte de cette visite du roi d'Espagne, de la sympathique émotion qu'elle provoque, de l'attitude moitié figue et moitié raisin des socialistes, pour affirmer que le peuple français est essentiellement monarchiste. On se récria sur la justesse, le piquant, et surtout la nouveauté de cette observation.
M. Hennebault, qui songeait à se retirer, et qui voulait auparavant briller un peu, raconta qu'il venait de croiser, sur l'avenue des Champs- Elysées, M. le Président de la République conduisant son phaéton. Les plaisanteries qu'il crut devoir faire à ce sujet ne méritent sans doute pas d'être citées; mais elles suffirent à maintenir la gaîté générale au diapason où l'avait mise M. le baron d'Epervans.
M. de Messia, démocrate en sa qualité de bonapartiste, osa dire que les souverains héré-
ij dilaires ne sont pas nécessairement des modèles
de chic. M. de la Guithardière saisit la balle au bond et protesta contre Tirrévérence de M. de Messia. Alors M""* Jourd'heuil se mit à parler intarissablement des rois et des reines qu'elle connaissait, et des altesses impériales, et des royales, et même des sérénissimes.
M"' Jourd'heuil ne témoignait pas par son exemple que le frottement des personnes augustes raffine fort l'éducation. Elle avait ellemême ce manque d'usage, si fréquent chez les princes, — ainsi d'ailleurs que chez les parvenus, et pour le même motif, — qui est que ni les uns ni les autres ne se trouvent jamais sur le pied de l'égalité avec les gens vraiment bien.
Elle ne se gardait pas assez de l'ostentation. Elle faisait des fautes. Quand elle parlait des pièces les plus encombrantes de ses collections, elle disait volontiers ce que lui en avait coûté, sinon l'achat, du moins le transport. Et Ton aimait à lui poser des questions sur la topographie de son hôtel, parce qu'elle y répondait avec une emphase réjouissante, ne manquant jamais de conclure par ces mots, que soulignait le geste approprié :
— De ce côté, les écuries, qui sont immenses,
M"® Jourd'heuil se mit donc à fournir, sur toutes les personnes royales d'Europe, des renseignements intimes et des anecdotes qui pa-
laissaient extraits de quelque magazine ou de Talmanach Hachette. La basse qualité de cette documentation n'empêcha point ses auditeurs de s'en délecter, avec la gourmandise aveugle de gens qui ne discerneront jamais tout seuls les gâteaux de boulanger des gâteaux de pâtissier. Mais la venue de Pierre Souvré les troubla soudain dans leur jouissance.
Bien qu'ils eussent tous des rapports de raccroc,- mais assez fréquents, avec des célébrités, aucun intellectuel ne les décontenançait comme cette homme de lettres, pourtant fort jeune encore et point consacré. Un je ne sais quoi les avertissait que sa faculté maîtresse est de lire les âmes à livre ouvert. Ils avaient le sentiment de se voir dans ses yeux comme dans un miroir, et de ne s'y point voir en beau.
Le pire est qu'on ne peut lui rendre comme à un homme de peu la monnaie de ses dédains : car il est né; point né au sens où des nobles l'entendraient, mais né au sens où des bourgeois doivent l'entendre. Il est leur égal, malgré le néant de sa fortune, et il leur est supérieur par l'entente des choses du monde et de la politesse. Rien n'égale son impertinence, si ce n'est sa courtoisie.
M™® Jourd'heuil, bien qu'elle n'ait pas le sentiment des distances dans l'ordre intellectuel, perdait le nord dès qu'elle l'apercevait.
Elle le détestait, et elle roulait l'avoir : on ne sait pourquoi, car elle fait fi du talent, et même delà notoriété.
Pierre Souvré la méprisait effroyablement, et se méprisait lui-même de fréquenter chez elle par intérêt. Mais il s'amusait fort du désarroi que sa présence y jetait, surtout lorsque Tentrelien tournait à la politique. Ce qui l'amusait encore plus, et qui exaspérait particulièrement M"* Jourd'heuil, c'est qu'il transmettait,* bien sans le vouloir, par une contagion instantanée, un semblant de son intelligence à M. de la Guithardière, fait pour être toujours la lune de quelqu'un.
A peine, en effet, Pierre Souvré parut-il, que M. de la Guithardière devint compétent pour juger les autres, et apprécia comme l'eût fait Souvré lui-même les banalités royales que l'on débitait. Il se trouva doué pour un temps d'une extrême finesse ; et il nota que le seul caractère accusé, le caractère essentiel des bourgeois est un caractère négatif : car la seule épithète qui les qualifie de la tête aux pieds est l'épilhète de réactionnaires.
Toute leur sensibilité sociale, si l'on peut dire, se ramasse dans une haine têtue et sotie de l'état présent des choses, qui ne les frustre pas, mais qui ne leur paraît pas distingué. Rien ne les chatouille que ce qui flatte leur espoir
toujours latent, leur espoir secret d'un changement quelconque du régime.
Comme tous les gens préoccupés, M. de la Guithardière rencontrait, à chaque tournant de sa méditation, des occasions de revenir à son idée fixe. Cet espoir secret le fit songer à son propre espoir secret, d'un mariage qui modifierait sa situation encore beaucoup plus qu'une restauration monarchique ne modifierait celle de la France.
L'arrivée de M. de la Touche, l'un des Quarante, lui rappela un autre espoir secret, et il fut reconnaissant à M"** Jourd'heuil, qui accablait le vieillard de prévenances.
Puis ses pensées prirent un tour d'intempestive gaminerie. Il osa se remémorer certaines légèretés qu'il avait dites naguère chez M"' Hennebault, devant M. de la Touche, à propos du parler populaire et des petits mois crus.
L'idée lui vint qu'il pourrait bien, après tout, remplacer à l'Académie M. de la Touche luimême, et que la succession ne serait pas fort efiarouchante ; et il se mit h souhaiter incontinent la mort de ce brave homme avec une telle naïveté, avec une si furieuse impatience d'enfant gâté, qu'il ne put se tenir d'en rire aux éclats en dedans.
Tandis que M. de la Guithardière s'abîmait
dans ses réflexions, l'aspect du salon avait changé brusquement, comme au théâtre. Plusieurs personnes s'étaient retirées, entre aulres M. le baron d'Epervans, parti pour une tournée d'âme en peine dans les bureaux de rédaction, où il allait quotidiennement demander si l'on n'avait point par hasard enfin reçu des nouvelles de l'amiral Togo ou de l'amiral Rodjestvensky. Par contre, trois jeunes femmes venaient d'entrer dans ce logis plus ordinairement peuplé d'hommes.
L'une, toute jeune, était M"*® Pierre Souvré : vive, jolie, avec un rien de genre artiste, voire primitif, qui, même discret, date. C'était une de ces femmes de qui on dit machinalement que le mari ne doit pas être à plaindre, sans d'ailleurs éprouver aucun désir de lui disputer la place.
Dès qu'il la voyait venir, Pierre Souvré faisait une mine qui en disait long sur l'agrément que l'on pouvait trouver avec elle en ménage. Il semblait tout particulièrement exaspéré lorsqu'il la rencontrait chez M™' Jourd'lieuil, où Magdeleine Souvré prétendait venir par pur dévouement conjugal, pour aider à la carrière difficile de son mari. Elle était toute pourrie de préjugés bourgeois, comme la plupart des femmes soi-disant artistes, et il se peut qu'elle tînt sincèrement cette maison pour douteuse : elle n'en
LES GRANDS BOURGEOIS 6l
était pas moîns éblouie d'y être reçue, parmi tant de faste.
Elle y affectait des manières de petite-fille et de favorite de la maison. Elle s'asseyait par terre aux pieds de M"' Jourd'heuil. Elle bondissait de meuble en meuble, en faisant de ces petits gestes mièvres tout à fait passés de mode, sauf dans la bourgeoisie boutiquière, et qu'on appelait jadis ce minauderie ». Elle semblait croire que l'un des articles de la civilité puérile et honnête est qu'il faut sautiller en marchant.
Les deux autres femmes, entrées pendant que l'attention de M. le comte de la Guithardière s'égarait, étaient M""' Doré, l'une des plus élégantes tapageuses du grand monde industriel, et la fine M™^ Mennechet, femme du député conservateur qui a l'air d'un toucheur de bœufs.
Ce personnage arriva lui-même à l'instant oii M. de la Guithardière calculait combien M™' Mennechet serait aussi avantageuse à épouser. Le point de vue du mariage est toujours le premier sous lequel M. de la Guithardière considère toutes les femmes, même celles déjà mariées.
L'entrée du Mennechet le fâcha, non point principalement parce que ce Mennechet était le mari, mais parce que le rustre avait des prétentions académiques I
:■ 6a LES GRANDS BOURGEOIS
ll\ Mennechet sortait de la Chambre, dont il se
r-': mit à donner pesamment les dernières nou-
jjî* velles. Alors, on recommença de se plaindre en
ti chœur des misères présentes, et de soupirer
|j| après n'importe quoi d'autre. M. de la Guithar-
v[ dière, devenant nerveux, se sentit sur le point
^l de penser mal.
|| Il en fut détourné par l'arrivée d'un petit
\i{ homme assez tristement vêtu, que M"* Jour-
d'heuil appela aussitôt près d'elle, pour un enlretien mystérieux. Les autres visiteurs s'efforcèrent de ne pas écouter. Des groupes se formèrent, et le nouveau venu alla de l'un de ces groupes à l'autre dire des bonjours, dès ,i:| qu'il eut fini de faire son rapport à M™* Jour-
^•" d'heuil. M"** Doré, qui était alors à causer avec
M. de la Guilhardière, lui présenta l'homme : — Mon cousin Chavroche... le capitaine ». . Chavroche.
h M. le comte de la Guithardière observa sur
lui-même un phénomène psychique fort curieux : au seul nom de Chavroche et avant l'énoncé du grade, il avait deviné que ce Chavroche était miUtaire, et capitaine.
Quelle pouvait bien être la cause de celte divination.^ Elait-ce l'aspect martial de M. le capitaine Chavroche? Ou bien sa façon, plutôt gauche, de porter les effets civils? M. le comte de la Guithardière reconnut qu'il n'y avait là
ht.
ïi
rien de plus qu'une association d'idées, due à une consonance.
Il avait pensé au capitaine Çlavaroche, personnage d'Alfred de Musset. Voilà ce que c'est que d'être littéraire I Et quand le capitaine Chavroche lui dit : « Je suis ravi de faire votre connaissance, » il faillit, comme un autre Fortunio, répondre : (c Chantez, monsieur. )) Il se retint.
jyjme Doré lui révéla que les fauteurs du récent complot avaient tenté d'embaucher le cousin Chavroche. M. de la Guithardière posa de prudentes questions au capitaine, qui lui dit que le complot était une blague.
— Evidemment, dit M. de la Guithardière.
— Quelle niaiserie d'y couper I
— Je n'y coupe pas.
— Et pourtant...
— Oui.
— Quoi de plus simple que d'enlever M. Loubet?
— Le tout, dit M. de la Guithardière, était d'en avoir l'idée.
M. le capitaine Chavroche se contredisait à chaque réplique. Mais M. le comte de la Guithardière, qui dit toujours comme ses interlocuteurs, le suivait sans la moindre peine dans le dédale de ses contradictions et s'amusait luimême de cette virtuosité.
Le comte se sentait plus en forme que jamais. Il piaffait. Il avait une incroyable envie d'appeler M. le capitaine Chavroche : « Clavaroche. » Et il se rappelait une scie d'un vieux vaudeville : (( Vous vous nommez Durand, j'entends bien. N'êtes-vous pas parent d'un certain Dunand? — Durand. — Oui... J'ai connu beaucoup, autrefois, ce Dunand... — Durand. — C'est juste... » Et chantez donc, monsieur Clavaroche I
— Ah ça, qu'est-ce qui me prend.»^ se demanda M. le comte de la Guithardière avec une certaine sévérité. Je n'ai pas bu...
II jeta un regard à la dérobée sur M"® Jourd'heuil, et il comprit pourquoi il était si gai : c'est qu'il ne la trouvait pas à faire peur. Il frotta l'une contre l'autre ses mains soignées.
Mais il advint à ce moment une véritable catastrophe. M"* Hennebault s'était annoncée pour aujourd'hui. Elle achevait tout juste de faire une entrée solennelle, quand Philippe Hennebault parut. Il s'était ressouvenu qu'il devait depuis des éternités une visite à M"* Jourd'heuil, et il avait imaginé d'y aller rejoindre sa mère.
Or, il avait rencontré, à cent pas du palais Jourd'heuil, son ami Alexandre de la Guithardière, qui ne savait, comme d'habitude, à quoi employer la fin de l'après-midi.
— Je vais chez M"' Jourd'heuil, avait dit Philippe : viens avec moi.
— Mais, avait répondu Alexandre de la Guithardière, c'est que je ne lui ai jamais été présenté.
— Je te présenterai, dit Philippe. Je sais .qu'elle a cent fois prié ton père de t'amener chez elle.
C'était bien la vérité. Pourtant M""^ Jourd'heuil parut plus ahurie qu'heureuse quand Philippe Hennebault introduisit chez elle ce grand diable et le lui nomma.
Elle en perdit le souffle; et, quand elle redevint capable de lui parler, elle put seulement dire :
— Ah I qu'il est grand I
L'électricité s'alluma tout d'un coup, et M"* Jourd'heuil, qui s'était tournée imprudemment, fut éclairée en plein.
— Gristil Elle n'est pas jeune, observa M. le comte de la Guithardière.