TOURS DE VALSE
Presque toutes les difficultés sociales peuvent être résolues par le système des « terrains neutres » .
La diplomatie, qui est la grande école du monde, nous en suggère d'admirables exemples. Citons le spirituel protocole inventé par les souverains qui prétendent visiter le roi d'Italie et le Saint Père au prix d'un seul déplacement, et faire d'une pierre deux coups, si l'on ose s'exprimer ainsi.
Un beau matin, ils se rendent à leur ambassade, qui est un lambeau de leur empire grâce à la fiction de l'exterritorialité. C'est beaucoup moins loin que Berlin ou Londres. Quelques
tours de roues et un changement d'uniforme leur suffisent pour se refaire une virginité. L'étrange maladie psychique appelée dédoublement du moi est aussi, à Toccasion, une maladie diplomatique, et les monarques ont le privilège d'en être atteints dès qu'il leur plaît. Leur personne seconde s'en va frapper à la Porte de Bronze, oublieuse et innocente du dîner que leur autre personne acceptait la veille au Quirinal.
jyjme Bricquart avait imaginé un biais non moins ingénieux pour recevoir, sans trop se démentir ni se compromettre, celles de ses relations qui ne partageaient pas son radicalisme, et avec qui pourtant cette intransigeante ne voulait point du tout rompre.
Sa fille Hélène étant à Tâge où l'on danse (car enfin, l'on danse dans tous les partis), elle avait levé un contingent de jeunes couples à qui elle prêtait les salons de son hôtel peur des leçons hebdomadaires de boston. Ces leçons étaient d'autant plus suivies qu'elle en faisait à elle seule tous les frais, et que les inscrits pouvaient en toute sécurité lui réclamer de temps à autre leur note, sachant bien qu'elle ne les prendrait jamais au mot.
Les personnes à enfants, ou même sans enfants, mais qui ne se souciaient point de fréquenter chez M"® Bricquart à son jour et d'y
rencontrer peut-être des survivants de la Commune, y venaient volontiers ce jour-là. Elles y trouvaient à goûter encore plus abondamment et encore plus somptueusement que d'ordinaire. La conversation était aussi moins gênante, étant nulle, à cause du charivari de Torchestre : car jyjme Bricquart, qui voit grand, n'est pas femme à se contenter d'un vulgaire piano pour faire sauter chez elle, même en plein jour de petits jeunes, et un ambitieux violon, ainsi qu'un cornet à piston glapissant, ajoutaient au prestige de ces matinées.
M"'* Hennebault avait balancé longtemps si elle rendrait à M"® Bricquart une visite régulière, ou si elle irait tout bonnement retrouver Philippe à la leçon de danse.
Elle prit à la fin ce dernier parti, pour des motifs divers, compliqués et qu'elle-même ne démêlait pas fort bien.
Séduite par la belle combinaison de M"' Bricquart, elle s'était toujours plu à en profiter, moins par commodité que par dilettantisme.
Mais il lui parut que, cette semaine, elle s'y plairait davantage encore. A cette occasion elle se rappela le mot d'un homme d'état sur les (( tours de valse » que fait de temps en temps la France avec telle ou telle autre nation; et ce ressouvenir, bien approprié d'ailleurs aux matinées dansantes de M"' Bricquart, s'expliquait
par le tour de valse que nous venons précisément de faire avec l'Espagne.
M"* Hennebault était encore sous le coup de l'émotion que lui avait causée la visite d'Alphonse XIII. N'importe quelle autre visite de souverain lui eût procuré sans doute une émotion aussi vive, mais non point aussi attendrie. Comme toutes les mères, et du reste comme toutes les personnes un peu mûres, M"® Hennebault a de la sympathie pour les petits jeunes gens. Un petit jeune homme, qui est, par-dessus le marché, auguste, ne pouvait manquer de la mettre hors d'elle. Pour se consoler du départ de celui-là, elle avait un impérieux besoin d'en voir tourner d'autres.
Elle n'était pas fâchée non plus de narguer la vedette du parti radical, au lendemain de ces inoubliables fêtes où le peuple de Paris avait eu des (( vive le roi! » plein la bouche. Jolie revanche I Et M"® Hennebault souriait avec une vague férocité.
M"® Hennebault souriait avec férocité, mais avec mélancolie. Hélas I c'est fini. « Rêve éteint, visions disparues. » Le charmant petit roi n'est plus là. M"*» Hennebault voudrait tant avoir un roi! Pendant cinq jours entiers, elle a cru qu'elle en avait un, et voici qu'elle n'en a plus!
Elle est tombée de son rêve et de son illu-
sion. Elle ne se reconnaît plus ici-bas. Elle n'est décidément point de ce siècle. Elle s'avoue surannée, et, bien qu'elle en soit fière, elle en souffre.
Tandis que sa voiture, capote baissée, l'emporte vers l'hôtel Bricquart, elle promène des regards désenchantés sur l'avenue qu'elle seule nomme encore (( de l'Impératrice ». Et elle se rappelle mercredi, la foule si convenable et si enthousiaste, les cuirassiers, la daumont, attelée, ma foi, très bien, le Président, de qui, vraiment, il n'y a rien à dire, le gentil roi, faisant, de sa main dégantée, de grands bonjours et de grands mercis. Ah I Dieu I que M™* Hennebault voudrait donc avoir un roi I
Elle fit la réflexion consolante que, si elle était surannée, M"** Bricquart, sa cadette, l'était bien aussi, et même plus. Rien n. se marque davantage que le moderne : dès qu'il date d'hier, il a cent ans. Et M"** Bricquart avait toujours été moderne; mais, à force d'être dans le train, on s'essouflle.
jyjme Hennebault se rappelait malicieusement avec quelle arrogance, il y a une vingtaine d'années, M"** Bricquart déclara soudain que l'on doit demeurer près des fortifications : Bricquart faisait alors construire un hôtel rue du Général Appert, au milieu de vastes terrains non bâtis. Gela parut alors d'une noble audace.
Aujourd'hui, le quartier est devenu banal.
Toutes les audaces de M™® Bricquart ont tourné de celte même façon-là.
Elle a des voisins partout, au propre comme au figuré, et le fond de son jardin est gâté par le mur en meulière d*une maison à six étages, non moins haute que celles qui étouffent de part et d'autre Thôtel Hennebault, place Malesherbes.
M"* Hennebault trouvait même, et non sans raison, son propre second Empire moins démodé, moins offensant que le quatre-vingt-cinq de M™^ Bricquart.
Dans les demeures tout à fait d'aujourd'hui, faute d'un style original, on cherche la pureté du pastiche, l'unité d'époque, l'agrément, la gaieté — et l'hygiène des boiseries peintes.
L'hôtel Bricquart représentait l'avant-dernier genre, le genre artiste, le bric-à-brac du temps où régnaient les peintres, et où tous les intérieurs, en effet, avaient de faux airs d'ateliers.
L'incohérence de cette décoration était plus frappante chez les Bricquart que chez n'imporle qui de leurs contemporains, parce que leur dignité les obligeait à donner dans chaque mode nouvelle furieusement et à battre successivement tous les records.
Us avaient acheté, par exemple, tout ce qu'il y a de chinois et de japonais hors de prix;
ensuite les meubles Renaissance, et depuis, l'Empire ; ensuite des tableaux impressionnistes à ne savoir plus où les fourrer ; toutes les productions d'ouvriers d'art, parfois originaux, parfois simplement cocasses, qu'ils avaient la spécialité de découvrir et qu'ils déclaraient aussitôt gens de génie. Ils s'étaient encombrés de sculptures, de pots, d'ustensiles même impossibles à classer et à désigner d'un nom ; et leur intérieur semblait une espèce de musée d'art décoratif splendide et baroque, où l'on ne concevait point que des êtres doués de moyen bon sens pussent vivre, ni surtout dormir sans cauchemar toute une nuit.
M"* Hennebault n'est pas ce qu'on appelle artiste, mais elle n'est pas non plus dénuée de ce goût qu'on a de naissance, quand on sort de gens qui se lavent les mains depuis cinq ou six générations. Elle a aussi un certain sens du comique. Elle saisissait donc fort bien la drôlerie de ce décor. Philippe, qui a du sérieux, lui avait de plus fait comprendre que le bric-à-brac est la tare des sociétés sans tradition.
Mais ce qu'elle apercevait mieux encore, et qui la comblait d'aise, c'est que les entours de jyjme Bricquart, les gens de ce bord-là, toute la noblesse républicaine d'il y a dix ans et dont les belles madames n'ont seulement pas eu le temps de se faner, tout ça est préhistorique, ni
plus ni moins que le cadre ambitieux et sans style où on Ta vu naguère briller.
Et M*"' Hennebault se consolait d'être ellemême plus mûre encore que ces gens-là, parce qu'elle l'était mieux, et qu'elle faisait bon effet par contraste, quand elle se risquait dans ce milieu mal vieilli. Elle se flattait d'y apparaître comme une vision gracieuse et vénérable du passé, une de ces douairières dont le type est, dit-on, perdu.
Pour y aller, elle s'était d'instinct habillée plus vieille et poudrée plus que de coutume.
Elle avait une robe à la grand'mère, en soie, du même gris argenté que ses cheveux. Elle entra tout doucement dans le salon tumultueux, dit bonjour par signes à M"* Bricquart, et, se faufilant parmi les danseurs, gagna un coin où des dames qu'elle ne connaissait pas et qui faisaient tapisserie pouvaient lui servir de repoussoir sans l'importuner de leur conversation.
Elle choisit un siège, mais resta debout (sa taille est un peu exiguë). Elle braqua son faceà-main sur cette jeunesse tournoyante et se mit à sourire une fois pour toutes.
La vue des jeunes ne lui était cependant pas très agréable. Certains hommes, certaines femmes de bonne composition éprouvent une grande douceur à regarder ceux qui les poussent
74 L£S GUANDS BOURGEOIS
dehors. Leur renoncement est bien récompensé : car, ils auraient beau geindre, ils ne recouvreraient pas leur jeunesse passée, au lieu qu'ils jouissent par procuration de la jeunesse d'autrui. Ils se sentent continués. La vue des jeunes inspirait à M"* Hennebault un sentiment tout autre, d'ailleurs aussi naturel.
Les années qui la séparaient de l'adolescence avaient fui si vite, son caractère, ses goûts avaient si peu changé, qu'elle ne pouvait se défendre de considérer arbitraire la distinction théorique tranchée que Ton fait de l'automne et du printemps de la vie.
Victime de cet inique et superficiel jugement, elle se révoltait un peu; mais, à part soi, elle éprouvait quelque satisfaction, car rien n'est flatteur comme de se savoir méconnu lorsqu'on ne se méconnaît soi-même aucunement.
Toutefois, ayant aperçu dans l'embrasure d'une porte M. Lancel-Courtois, son discret ami, elle le trouva vieux, réellement, et elle lui en voulut d'être vieux. Il s'efforçait d'attirer l'attention de M"* Hennebault par les mêmes moyens qu'un autre eût employés pour s'y soustraire. M"® Hennebault s'empressa de ne le point remarquer, et s'absorba toute dans la contemplation de la jeunesse qui bostonnait.
Mais elle était mère et ne l'oubliait point.
Elle se commanda de ne regarder que son fils
entre tous les autres. Hélas! Philippe ne dansait guère bien. Ahl comme, en son temps, c'est-à-dire hier. M"* Hennebault avait bien dansé I Philippe valsait avec Hélène Bricquart : M"® Hennebault en fut agitée.
Philippe avait l'idée fixe de ressembler à M. Hennebault son père; et cela était si manifeste qu'on ne pouvait plus le regarder sans penser aussitôt à des ressemblances. M™* Hennebault songea qu'il ressemblait au jeune roi d'Espagne.
L'instant d'après, elle fit réflexion que Philippe ne pouvait pas ressembler à don Alphonse, puisqu'il ressemblait à M. Hennebault son père, qui assurément ne ressemblait pas au roi. Et, procédant par expérience, elle vérifia qu'en fait Philippe n'avait rien de commun avec le roi d'Espagne, sauf ce je ne sais quoi d'indéfinissable qu'un jeune homme de dix-neuf ans a toujours de commun avec un autre jeune homme de dix-neuf ans. Elle ne poussa pas plus loin le parallèle ; mais elle rêva quelques instants à la félicité d'être sujette, et d'avoir un roi, même petit.
Elle consentit enfin à tourner ses regards vers M. Lancel-Courtois, parce qu'elle savait que, timidement, il faisait le même rêve. Philippe valsait encore avec M^*" Bricquart. M"' Hennebault s'en réjouit; et cette joie se confondit
V dans son cœur avec le désir d'avoir un roi.
] Mais celte joie se manifestait bien singuliè-
1 rement, d'une façon détournée. Ainsi M"* Hen-
i nebault se disait : « Si un jour Philippe, mon
fils , prétendait à la main d'Hélène, quelle affaire I Oui, quelle magnifique affaire! Et quel scan- ^ dalel )) D'avance, M"* Hennebault admirait son
I propre désintéressement : car elle savait bien
^ que jamais de la vie elle ne consentirait à une
I telle union, — bien avantageuse, — non,
f jamais. «Une fille sans religion! Déplorable-
i ment élevée I Pensant mal ! Une tricoteuse I ... »
M"** Hennebault sourit. Elle songeait que les Bricquart, industriels, auraient un jour ou l'autre maille à partir avec leurs ouvriers, et qu'alors ils deviendraient sans doute réactionnaires, cléricaux, toute la lyre! Qui sait si la I farouche M™' Bricquart ne souhaiterait pas
I demain avoir un roi, comme faisait M™* Henne-
^j bault dès aujourd'hui?
J Philippe, à qui la forme du gouvernement
1 importait peu, et qui ne souhaitait que deux
j choses au monde : ressembler à son père
( M. Hennebault, échapper la loi de deux ans,
l Philippe valsait toujours avec Hélène. Et même
I il flirtait avec elle, bien qu'il eût peu de goût au
1 flirt. Mais le flirt avec Hélène Bricquart n'était
i pas ordinaire.
L Philippe, ayant fait ses études dans un lycée
d'externes, n'avait jamais eu de contact qu'avec des jeunes gens réservés en paroles et, sinon purs, au moins décents. La conversation d'Hélène Bricquart rappelait le style des romans dits passionnels dont elle faisait sa lecture préférée.
Elle disait des horreurs avec une affectation prodigieuse de naturel et d'impassibilité. Elle était naïvement fière d'étonner un jeune garçon et croyait ne s'étonner elle-même de rien.
Philippe la reconduisit à sa place, près de Magdeleine Souvré, qui était présentement la favorite. Les Bricquart adoptaient de temps à autre une personne de fortune médiocre et l'habillaient comme une sœur d'Hélène. On l'avait à déjeuner et à dîner; on la promenait, on Texhibait, on l'imposait partout, jusqu'au jour où, subitement, on ne la connaissait plus. La famille Bricquart a toujours eu un grand besoin de protéger.
Pierre Souvré, qui a sa fierté, quoique petit homme de lettres, enrageait de voir sa femme objet de leur protection ; mais il en profitait bien aussi. Hélène lui inspirait un sentiment bizarre, de convoitise et de mépris. Il rôdait continuellement autour d'elle, prenant prétexte de la présence de sa femme, et il s'irritait de cette présence incommode autant qu'indispensable.
Il était, cette après-midi, de pire humeur que
jamais, un intrus supplémentaire étant venu se joindre au groupe.
\' C'était un petit d'exactement vingt ans,
nommé Richard Peaussier, menu, avec un
j visage frais et lisse de seize ans, joli, d'allures
efféminées jusqu'à l'équivoque, au fond plus homme que pas un, volontaire et impudem-
* V ment sûr d'arriver à tout.
1 Sa certitude à cet égard était si bien établie
i , qu'il jouait toujours caries sur table, en dépit
{ d'une rare aptitude à la dissimulation et à
l'hypocrisie. Ainsi, nul ne pouvait douter qu'il n'eût le ferme dessein d'épouser un jour Hélène Bricquart. Le physique, la fortune et l'inteUigence de la jeune personne lui plaisaient également.
Lui-même était d'une intelligence bien surprenante. Il avait tout lu, il savait tout, mais son défaut était d'en faire parade, comme les gens qui ne savent rien. Il s'amusait à « coller » ses interlocuteurs, comme on dit dans l'argot des écoles.
Pierre Souvré, dont le mérite n'était pas mince ni la culture illusoire, fut pris dix fois de suite en défaut par ce gamin, qui ne négligeait point de marquer et d'annoncer les coups, avec
f un dédain ou une ignorance incroyable des
.' règles de la conversation et des lois, plus géné-
'^ raies, de la courtoisie.
Par bonheur, ce Richard Peaussier prolongeait rarement ses joules quand elles avaient pour théâtre un salon. Il disparut au moment juste où Souvré, excédé, allait lui démontrer par Y argumenlam baculi, ou à peu près, que, même dans Tordre intellectuel, la raison du plus grossier est la meilleure ; et il courut se faire présenter à M. le comte de la Guilhardière, — on ne sait jamais ce qui peut arriver.
Peaussier, qui ne pouvait manquer de tourner à la littérature, ne disait pas qu'il ne poserait pas un jour sa candidature à l'Académie; et comme il ne lui paraissait point habile de la poser avant quelque trente ans, il calculait que, d'ici là, M. le comte de la Guithardière aurait peut-être lui-même enfin cessé d'être candidat.
Le comte sentit l'honneur que lui faisait un M. Richard Peaussier en prenant l'initiative de se faire présenter à lui indigne, et se confondit en politesses. M. Richard Peaussier ne prit pas l'inutile peine de nier l'indignité trop évidente de M. le comte de la Guithardière. Il établit d'abord les distances, témoigna d'un souverain mépris pour les essais littéraires ou prétendus tels de son interlocuteur, et marqua bien que jamais il ne se fût fait présenter à un aussi piètre confrère, si ce confrère n'eût joui d'une situation mondaine, usurpée, mais importante.
M. le comte de la Guithardière, tout frétillant d'humilité, répondit à ces avances par de nouvelles protestations, puis, sans désemparer, tâta le jeune homme sur la politique et la philosophie, pour voir quelles doctrines il devait luimême sortir de son arsenal si bien fourni en opinions de toute provenance et de toute sorte.
Le jeune Richard Peaussier se manifesta nietzschéen, comme il fallait s'y attendre; et aussitôt M. le comte de la Guithardière, dont les vues sont ordinairement plus modestes, témoigna de prétentions personnelles à la superhumanité.
Richard Peaussier révéla secondement qu'il se mêlait d'instruire le peuple, et M. de la Guithardière, tout en observant, mais à part soi, que cela n'était pas trop nietzschéen, se mit à la disposition du petit apôtre pour faire dans les universités populaires des conférences sur n'importe quel sujet. L'éducateur du peuple ne prit pas de gants pour lui répondre qu'on n'a que faire, dans lesdites universités, de personnalités aussi pommadées, aussi fades, aussi insignifiantes, enfin aussi nulles qu'un La Guithardière.
La musique enveloppante des valses atténuait un peu la rudesse de ces propos, et d'ailleurs M. de la Guithardière, plus que jamais conscient de son indignité, donnait, en hochant la tête à
trois temps, son assentiment très humble aux injures dont le gosse Taccablait. Il éprouva cependant le désir, bien légitime, de se dérober à celte douche. Feignant que M"* Hennebault Teût appelé, il lâcha le jeune Peaussier pour se diriger vers elle, et se mit à louvoyer parmi les danseurs, qui parfois, le heurtant au passage, lui imprimaient en sens inverse le mouvement giratoire dont ils étaient animés.
Au même instant, M. Lancel-Courtois, las de sa discrète réserve, faisait la même manœuvre dans la même direction. M"* Hennebault ne les voyait venir ni Tun ni l'autre, et elle commençait à se trouver bien seule dans son coin.
S'ennuyant ferme, elle passait en revue ses desiderata divers, et faisait notamment réflexion qu'il est douloureux de n'avoir pas un roi.
Elle fut divertie de ces tristes pensées par l'entrée de M""* Val vin, qui jeta, de façon assez plaisante, Témoi parmi tous ces jeunes poussins. Ils flairaient tous qu'ils auraient affaire à elle quelque jour, et sans doute pour leurs débuts.
M""* Hennebault, qui a toutes les indulgences pour cette aimable femme, lui fit signe de venir s'asseoir a son côté. Avant même que M"* Valvin fût bien calée dans un fauteuil, la conversation était, on ne sait comment, tombée sur le jeune roi d'Espagne.
— Je l'ai vu, dit M""* Valvin.
8a LES GRANDS BOURGEOIS
Et, certes, rien n'était moins significatif que ces quatre mots, rien ne pouvait moins prêter à l'équivoque, ni même à l'interprétation.
Mais, dans la bouche de M"® Valvin, ils prenaient un accent si inquiétant que M™* Hennebault, qui ne se choque pas de rien, fut choquée, profondément choquée. Elle répondit avec froideur : « Ah ! » et se détourna pour tendre la main à M. le baron d'Epervans, qui avait l'air d'un enterrement.
Si l'on songe que M. le baron d'Epervans, officier de marine en retraite, publie dans un excellent journal des comptes rendus remarqués de la guerre russo-japonaise, on ne sera point surpris qu'il eût l'air d'un enterrement. Sa situation était déjà bien compromise lorsque nous restions des semaines entières sans nouvelles de l'une comme de l'autre escadre ; mais, à présent que l'une des deux est anéantie, il est évident que la situation de M. le baron d'Epervans ne s'explique même plus. C'est le chômage dans son horreur. M. le baron d'Epervans n'a plus sujet de rien écrire, sauf des considérations générales et vagues. M. le baron d'Epervans nJa positivement plus de raison d'êlre.
M"® Hennebault lui témoigna par sa poignée de main qu'elle compatissait à ce désastre; mais au même instant M. Lancel-Courtois, parvenant enfin jusqu'à elle, lui baisait presque furtive-
ment le bout des doigts, et lui confiait dans l'oreille qu'il venait d'ouïr une charmante anecdote touchant le jeune roi d'Espagne.
Bien que M. Lancel-Courtois eût parlé à M"*® Hennebault dans le tuyau de l'oreille, le bruit se répandit comme par enchantement qu'il en savait une bonne sur le roi. Les danses furent interrompues, un cercle se forma; et jyjme Bricquart elle-même, ainsi que sa fille Hélène, daignèrent marquer de la curiosité, malgré le mépris qu'elles affichaient d'ordinaire pour les porte-couronnes.
Seul, M. le baron d'Epervans affecta de se tenir à l'écart, désolé de constater une fois de plus que les Français oubliaient tout pour le roi, et notamment la guerre russo-japonaise.
M. Lancel-Courtois se fût bien passé d'un auditoire si nombreux, si jeune et des deux sexes; car son histoire, touchante à la vérité, était aussi un peu vive. Heureusement, il pratique l'art des sous-entendus.
Il raconta donc qu'à la suite de correspondances et de pourparlers, non pas entre les personnages officiels d'Espagne et de France, mais entre de tout jeunes gens, qui, sans être eux-mêmes officiels, étaient proches des plus officiels par la naissance et par le sang, l'on avait ajouté un article au programme de la visite royale.
Soumis à une surveillance auguste, tendre, mais un peu jalouse, le jeune monarque n'avait pas encore subi dans son propre royaume une épreuve qui d'ordinaire précède et, dans une certaine mesure, justifie la déclaration de majorité. Mais Sa Majesté s'était résignée de bonne grâce à un retard qui devait lui permettre de subir cette épreuve à Paris.
Les auditeurs de M. Lancel-Courtois témoignèrent, par un murmure, combien ils étaient flattés que le jeune prince eût daigné vouloir s'affirmer, si l'on ose dire, chez nous. Le narrateur, encouragé, donna les détails les plus circonstanciés et les plus précis sur le lieu, le jour, l'heure même où s'était accompli un événement, ensemble historique et humain.
Pour donner à ses révélations plus de saveur, en même temps que de crédit, il n'hésita pas à prononcer le nom de la dame élue après concours, et qui était bien digne de ce choix, par sa fraîcheur, par son incontestable santé, par sa belle stature, et par un développement à quoi les hommes qui débutent ont coutume de se montrer sensibles.
Tandis que M. Lancel-Courtois donnait les dernières touches à cet appétissant portrait, M. le capitaine Chavroche survint et qualifia l'anecdote d'apocryphe, en dépit d'un certain fond vrai. M. le capitaine Chavroche est bien
placé pour tout savoir, puisque ses rapports avec r Elysée Tavaient désigné aux fauteurs du récent complot, et qu'il avait mission de coffrer le Président.
Chavroche ne nia point les pourparlers extradiplomatiques, ni le choix de la belle personne qu'avait nommée M. Lancel-Courtois. Mais il affirma que Tévénement en question n'avait pu encore avoir lieu, et qu'il n'était que préparé pour le cas oîi Sa Majesté repasserait incognito à Paris.
Cette nouvelle version n'eut aucun succès. Le récit de M. Lancel-Courtois semblait mieux composé, plus littéraire. Il avait un commencement, un milieu et une fin, au lieu que le récit de M. le capitaine Chavroche n'avait, dit Hélène Bricquart, ni queue ni tête.
Le charme était rompu. On se dispersa.
M™^ Hennebault gloussait de colère. Elle tenait pour la légende de M. Lancel-Courtois son ami, et elle repoussait avec indignation la vérité de M. le capitaine Chavroche. Elle voulait avoir un roi, mais non pas un roi coquebin. L'était-il avant de venir en France? N'importe, s'il avait cessé de l'être à Paris I Et s'il avait, en effet, cessé de l'être chez nous, c'était pour le royalisme de M™* Hennebault un petit commencement de satisfaction.
M"' Hennebault sentit que, brusquement,
; ses idées sur ce chapitre devenaient d'un^
[ extraordinaire largeur. Elle songea que son
f/- cher PhiUppe subirait un jour cette épreuve, à
moins qu'il ne Teût subie déjà. Ma foi, si c'était fait, elle en prenait son parti — comme la reinemère. Elle regarda interrogativement M'"'' Valvin : elle regarda tendrement Philippe.
r Mais il lui parut que Philippe ne rêvait point
à ces choses, non plus d'ailleurs que tous les
^ autres jeunes hommes qui étaient là; et elle
sentit que, décidément, elle n'était pas de ce
I siècle. Elle tourna les yeux avec plus de com-
plaisance et de mélancolie vers M. Lancel-
1 Courtois, qui avait recueilli pour elle une si
piquante histoire. Ah! celui-ci était bien son contemporain I Elle soupira et se leva pour aller au buffet.
Elle y rejoignit M"** Valvin. Il était cinq heures dix. M"^ Valvin, sur le point de partir pour aller Dieu sait où, réparait, selon sa cou-
' V tume, d'avance, et, tout en mettant les bouchées
doubles, discutait avec M. le comte de la Guithardière, qui disait comme elle. M""' Henne-
f bault écouta, et reconnut avec stupeur que
jyjme Valvin adoptait la mauvaise version, selon laquelle l'événement n'aurait pas eu lieu !
Mais un mot, une intonation, lui révélèrent l'origine de cette opinion inattendue : Valvin
I était jalouse I Valvin préférait que la dame élue
n'eût encore qu'un (( tu l'auras » — ou même deux, au lieu d'un bon « tiens » I
M™" Hennebault sourit et, prenant congé de jyjme Valvin, donna une poignée de main très cordiale à cette inconsciente et charmante femme, avec qui elle s'accordait pour vouloir un roi, et qui, peut-être même, l'osait vouloir plus naïvement.