INTRODUCTION
de la facilité avec laquelle l'Eg-lise sait se plier aux exigences de l'esprit moderne. L'enfer, qui est article de foi, a fini par gêner beaucoup de consciences. Commentadmettre qu'un Dieu infinimentbon et prévoyant aitcréé des malheureux pour les faire brûler toute l'éternité? A cela on répond : « Oui, l'enfer existe, c'est un article de foi, mais peut-être n'y al-il personne dedans, ou presque personne. » L'Eglise ne condamne pas une telle opinion. Et c'est ainsi que, petit à petit, à force de n'être pas condamnée,'cette opinion deviendra universelle parmi les catholiques.
Ln problème se pose donc à propos de la lutte actuelle entre l'Eglise et notre démocratie : pourquoi s'être attaqué à un pouvoir qui s'assimile facilement toutes les doctrines? Au nom de quel principe? La liberté de penser? l'Eglise la réclame; l'autorité? elle rend à César ce qui est à César ; la propriété? elle la défend ; la communauté des biens ? elle la pratique; elle est socialiste pour les prolétaires, bourgeoise pour les bourgeois, fétichiste pour les imbéciles, mystique pour les artistes et les névropathes, philosophique pour les penseurs, comment peut-elle avoir des ennemis ?
Cette question me semble avoir de l'actualité, de l'intérêt et de l'obscurité. Les lignes qui précèdent
LES GUANDS CONVERTIS
auront expliqué pourquoi je n'ai pas cherché à hi résoudre en considérant les doctrines théoriques de l'Eglise. Il faudrait connaître les doctrines pratiques actuelles, c'est-à-dire ce que pensent la masse des fidèles d'aujourd'hui et ses chefs. Mais le croyant croit et ne pense guère. Même intelligent, il ne sait pas bien pourquoi il est catholique s'il n'a jamais cessé de l'être. L'habitude endort la raison, la foi ne se laisse pas discuter. Au contraire, celui qui entre au giron de l'Eglise ou en sort ne le fait pas sans une longue dispute intérieure qui met en jeu tous les ressorts de son âme. Grâce à lui, on apprendra quelles véritables forces approchent ou éloignent de l'Eglise et par suite sur quoi porte le débat entre ses ennemis et ses défenseurs. De telles considérations aboutissent à l'étude des grands convertis actuels.
S'il faut souhaiter que Durtal (le type du converti selon M. Huysmans) et M. Bourg-et entrent un jour(Ie plus tard possible) au Paradis, supplions aussi le Seigneur de les établir là-haut en des logis séparés. On frémitàla seule pensée d'une rencontre, même fortuite, entre ces deux convertis; ce serait une rixe verbale où M. Bourget, qui a l'invective moins savoureuse, recevrait les plus mauvais coups. Peut-être les mesures sont-elles déjà prises pour éviter un pareil scandale, et je ne serais pas surpris qu'il y eût au ciel, comme à Paris, des églises diverses pour satisfaire chaque nuance de dévotion : Durtal retrouverait ainsi son Saint-Séverin gothique et humble, fréquenté par des femmes de ménage, tandis que les élégantes, habillées rue de la Paix, se réserveraient des Saint-Philippe-du- Roule, des Saint-Honoré-d'Eylau, des Madeleine, des Saint- Augustin, où l'illustre psychologue viendrait encore crayonner des notes sur les marges de son paroissien.
Car M. Bourget, avant tout, a été converti par le monde. Fils d'un universitaire mathématicien, il
l4 LES GRANDS CONVERTIS
subit de bonne heure cette impulsion qui entraîne les artistes horsde leur caste natale. 11 s'est déclassé par en haut, puisque certaines conventions placent les savants au-dessous des gens du monde dans la hiérarchie sociale. Mais, à notre malheureuse époque, le monde ne repousse plus assez les recrues sans véritable élégance : parvenus plébéiens, et cosmopolites autres que les Anglo-Saxons. Notre grand romancier, à peine arrivé dans cette haute sphère, se devait de mettre à l'écart les éléments grossiers et de ne plus fréquenter que l'aristocratie. Adopté par elle, il songea aussitôt à eu rehausser l'éclat. Il lui réserva par ses écrits le gouvernement de la France, il la conserva, il la répara ; or il n'y a pas d'aristocratie sans culture héréditaire, pas de culture héréditaire sans traditions morales, pas de traditions morales chez nous sans catholicisme, et c'est ainsi que la logique du sentiment conduisit M. Bourget à Dieu, par l'amour du monde où règne le diable.
Celle ascension, déjà rcvélcc par l'iiisloirc contemporaine, se vérifie encore dans ses premières étapes au moyen d'une statistique des personnag-es Hiéros ou comparses) qui figurent dans l'œuvre de M. Bourii^et. Ici un aveu s'impose : mon travail est peut-être incomplet; la présente élude ne porte en (■(ï'ct que sur vingt-sept volumes, dont dix-huit sont (les romans ou des recueils de nouvelles (t). Retranchons de ces derniers l'Etape, que j'ai mise à part en raison de son caractère spécial, ajoutonsleur la Physiologie de l'Amour moderne, et procédons au recensement ; nous trouvons une population de 391 individus qui se répartissent ainsi :
Gens titrés et à particule m
Haute bourgeoisie et mondains 7O
A reporter 187
(i) C'est, ou peu s'en faut, l'œuvre totale de M. Bourget jusqu'à l'Etape,
LES GRANDS CONVIîrVTIS
Report 187
Domesticité : valets de chambre, cochers,
bonnes, g-ouvernantes, concierges 23
Artistes, littérateurs, journalistes 21
Actrices et demi-mondaines i4
Universitaires : professeurs, philosophes . 2 r
Petits bourgeois, petits fonctionnaires. . . 9
Ouvriers et ouvrières 3
Paysans 2
Divers 36
Etrangers 75
Total 391
Notons en passant, dans la catégorie la plus représentée i4 comtes et comtesses, 10 barons et baronnes, 16 marquis et marquises, 9 vicomtes et vicomtesses, contre une seule duchesse, la duchesse d'Arcole, de noblesse impériale, comme on l'a deviné.
Une remarque est nécessaire pour compléter la signification du petit tableau qui précède : les artistes ou écrivains de M. Bourget sont presque tous des enrichis, des mondains, ou des satellites du monde, tels Claude Larcher, Jacques Molan, Julien Dorsenne, Pierre Fauchery, Alfred Panières, littérateurs; Félix Miraut, Maxime Fauriel,
M. PAUL BOURGET l '^
peintres. Robert Vincy (i) loge bien chez sa sœur, femme d'universitaire pauvre, mais il aime dans le monde et il aime tout le temps; Jean Legrimaudet seul (2) est un miséreux.
La société étrangère n'enlève rien à la distinction de cet ensemble, car, dans le roman Idylle tragique,^diT exemple, et à côté d'une « altesse impériale russe », figure un a archiduc autrichien », mari trompé qui se trompe encore en faisant tuer l'avantdernier amant de sa femme au lieu du dernier. Je prie qu'on me croie sur parole si j'avance que la collection cosmopolite de notre illustre romancier est aussi bien composée que la nationale. On ne me croirait pas que cela n'aurait d'ailleurs aucune importance au point de vue du sujet traité.
Où se dissimulent cependant les bourgeois moyens ? On les trouvera sans doute parmi ceux que j'ai rangés sous la rubrique divers. Que l'on veuille bien me pardonner encore un tableau pour détailler ces divers :
Ingénieurs et leur famille (je ne compte pas les fils qui ont choisi une autre profession ou les filles mariées à d'autres qu'à des
ingénieurs) 7
A reporter .... y
[i) Mensonges, (2) Nouveaux pastels.
Report 7
Médecins 3
Juges d'instruction 2
Députés (non gens du monde) 2
Officiers (sans particule) 2
Ecclésiastiques et religieuses 5
Maîtres d'armes 2
Soldats (rapatriés de Madag-ascar, dont un
voleur) 4
Capitaine au cabotag-e . . i
Logeuse en garni (proxénète) i
Manucure i
Indéterminés G
Total 3G
Il me paraît raisonnable de compter dans la moyenne bourgeoisie les ingénieurs, les médecins, les juges d'instruction, les députés et la logeuse en garni, au total 1 5 personnes, mais de laisser à part les ecclésiastiques, les officiers et le capitaine au cabotage. Accordons au peuple les quatre rapatriés. La manucure appartient sans conteste au service des élégants, et M. Bourget me contraint de rapprocher d'elle les deux maîtres d'armes (toute révérence gardée), car chez lui les mondains seuls font de l'escrjme, mais aussi comme ils tirent bien !
M, PAUL BOCRGET IQ
En résumé, M. Bourget nous fait une peinture de la société française où, sur 3io individus, 9 sont du peuple et l^o de la classe moyenne ; ces derniers si l'on excepte les g-ens du corps enseignant et trois ingénieurs dont Cliazel (i), un mari trompé, jouent un rôle nul; encore M. Bourg-et conçoit-il une fausse idée de ce métier d'ingénieur.
Sa préférence pour le monde est donc indiscutable. Les femmes y sont exquises; leurs toilettes, jamais négligées, et toujours dignes de description, recouvrent des cœurs où les passions, môme bestiales, restent distinguées; un luxe élégant caractérise les moindres objets à leur usage, tels les porteplumes : M™^ Termonde, veuve Cornélis, née de Slane, en possède un « en or avec une perle blanche à son extrémité (2) », celui de M'"*' Moraines est « d'écaillé et d'or (3) », celui de Glaire de Noirlys d'or à manche effilé sur lequel est gravé le nom de Claire (4)- Ce détail nous garantirait sans plus d'examen le raffinement exquis attribué à ces dames en matière de toilette, d'équipage, de bibelots, de mobilier. L'amant complète ce bel ensemble; il est le plus souvent passionné, subtil, délicat, très brave, dissimulantdes haines volcaniques sous une
11) Crime d'Amour, f3) Mensonges, p. 193.
(2) André Cornélis, p. 268. (4) Pastels, p. 209.
correction ang-lo-saxonne, excellent tireur au pistolet comme à l'épée, cavalier hors ligne, et il parviendrait au moins à la présidence du conseil si le gouvernement démocratique n'écartait systématiquement tous les hommes de valeur.
Quel rêve pour un jeune écrivain que de se mêler à de telles gens! M. Bourget semble retracer des impressions personnelles quand il écrit de René Vincj : « Lors de sa première visite chez la comtesse, il s'était déjà senti enveloppé par les mille atomes impondérables qui flottent dans l'atmosphère du grand luxe. Les personnes nées dans l'opulence ne perçoivent pas plus ces infiniment petits de sensations que nous ne percevons le poids de l'air qui nous entoure... Et les parvenus ne les racontent guère. Ils ont un instinct qui leur fait engloutir ces impressions-là dans le fond de leur cœur comme plébéiennes et bourgeoises (i). »
11 est préoccupé de la difficulté qu'on éprouve à faire partie du monde: «... Vous n'en serez jamais, non plus que moi, non plus qu'aucun artiste, eût-il du génie... (2) », dit Claude Larcher au même Vincy.
Hélas! après avoir été petit professeur comme ce-
(1) Mensonges, p. 53. (2) Ibid., p. 45.
>AtIL nOtlROET
lui-là, on porte «des chaussettes de soie à fleurs (i)», on prend des voitures de cercle (M. Bourget les traite dédaigneusement de « fiacres sans numéro (2) », on a son buste par Rodin (3), on est reçu chez des comtesses, on devient l'amantd'une actrice connue, tout cela grâce à un talent littéraire de premier ordre, pour s'entendre dire enfin par sa maîtresse : « Ces g'ens de cercle... c'est leur affaire à eux d'être chics. Ils savent s'habiller, jouer au tennis, monter à cheval et parler sport, et toi, tu ne seras jamais qu'un gommeux avec une tète de savant (4) »...
M. Bourg-et, malgré les pronostics de son malheureux confrère, sut forcer les portes, comme il en témoigne dans Recommencements (5) : « Le Monde, qui détruit les hommes de pensée quand il les absorbe, leur donne en revanche, /or^yw'iYs ont su ij passer, puis s'en passer, une liberté supérieure de jugement, et comme une élégance aisée de leurs facultés. »
Sa modestie seule pouvait d'ailleurs le faire douter du triomphe. Les écrivains experts en correction ne sont pas assez répandus pour que la haute
(1) Mensonges, p. 2. (4) Ibid., p. 128.
(3) Ibid., p. 2. (5) Recommencements, p. 184.
(3) Ibid., p, 122.
LES GUANDS CONVERTIS
société se passât de lui, du psychologue le plus intéressé par les chevaux, la carrosserie, les toilettes, l'ameublement, les bibelots, les dîners, les soirées. Nul auteur ne veillait si bien à ce que les amantes fissent le départ entre le vrai luxe et toutes ses contrefaçons grossières, telle M™^ Chazel (née de Vaivre) : « Elle comprenait la différence qui sépare les réunions véritablement mondaines de ces espèces de carnavals de la bourgeoisie pareils à celui où elle se trouvait (r). »
Une autre qualité, mieux encore que les précédentes, facilitait à M. Bourget l'accès du monde: il aime et connaît les choses d'Ang-leterrc, ce qui est fort sélect, nul ne l'ig-nore.
II ne se contente pas de citer des termes familiers à notre littérature comme fwe oclock, home,hiffhlife^ lawn-tennis, gentleman ^ sleêping-car, Company limited^ modem style, beef steak, pale-ale, time is money,forget menot... On rencontre dans ses œuvres d'innombrables expressions plus rares, traduites ou non : — « Yoii know, I shan^t gîve yoii another chance (2). » — « Tu es tellement ce que les Anglais appellent particular (3). » — «... Finir la nuit clrunk as a lord (4) »• — « Les
Ci) Crime d'Amour, p. 228. (3) Cœur de femme, p. 17.
(a) Duchesse bleue, p. iSg. (4) Ibid., p. 19.
M. l'ACL not:iu;iir aS
Anglais oui ce mol sigaillcallf de priuacy (i). »
— « Le vrai moyen... est de take no notice comme disent les Anglais... (2)». — Les personnes désireuses d'apprendre l'anglais n'ont qu'à lire tous les volumes de notre grand romancier mondain, après quoi elles en sauront beaucoup plus que les bacheliers. M. Bourget montre un goiit si vif pour la lang-uc d'ûutre-Manche qu'il se laisse aller à de sing-ulières distractions. Dans Profils perdus et Deuxième /ImoMr, il emploie le mot des/e«/?2-6o«;pour bateau à vapeur, ce qui sent aujourd'hui son Louis-Philippe, comme si l'on disait, par exemple : « Je vais prendre le railwaij de Saint-Lazare. » Il fait écrire par le héros du Disciple : « le cocher... donna du pull up à son cheval (3). » Voilà un pull up bien extraordinaire de la part d'un plébéien aussi peu documenté sur les sports et l'élégance que Robert • Greslou. « Will you be so kindas to askfor a car- \ riage^ will you"? (4) », demande Thérèse de Sauve à Hubert Liauran. Sage précaution, croira-t-on, que de s'exprimer en anglais devant la valetaille! mais la phrase qu'on vient de lire a été prononcée IL à Folkestone, dansle-S'/«/' Hôtel, maison tout à fait
(i) Coinplicalions sentiment (o) Le Disciple, p. s^3.
■ Iules, p. 34. (4) Cruelle Enigme^ [>. 90.
\ (2) Terre promise, p. 49.
britannique, et par une Parisienne parlant sans témoin à un Parisien.
Ces deux amants ne sont pas les seuls à franchir le Pas-de-Calais : de Ouerne (i) va guérir son spleen à Londres, M'"^ Audry s'installe à Folkestone dans une maison appelée Poplar cottage (2), Eve- Rose a fait son voyage de noces en Angleterre (3), les Lautrec et les Sarliève avec Bertrand d'Aydie vont sur les bords de la Tamise tout exprès pour y faire naître les Complications sentimentales .
Un tel afflux de voyag-eurs dans ses hôtels a dû sans doute réjouir l'Angleterre, mais rien ne lui fut plus sensible que la réclame faite par M. Bourget pour toutes les branches de son industrie : la maroquinerie : «... trois ou quatre sacs de diff'érentes grandeurs, en cuir anglais (4) » ; la carrosserie : « un coupé anglais très profond, avec des fenêtres étroites, commandé à Londres... (5) »; la céramique : M™^ Moraines a une baignoire de faïence anglaise (6) ; l'ébénisterie : a ... tablettes de la mince vitrine anglaise (7) »; les tissus : « ... un costume d'une étoffe anglaise k carreaux (8) )>,■ — « ... jupe
(1) Crime d'Aiiioar,p. 268. (6) Mensonges, pp. iG3-i64.
(2) Deuœiènie Amour. (7) Deuxième Amour, p. i6-].
(3) Pastels — M"'" Bressaire. (8) Pastels — Autre incon-
(4) André Cornélis, p. i54. nue, p. 32i.
(5) Cœur de femme, p. 4-
on étoffe anglaise » de Colette (i); des industries I liverses -.fanfreluches anglaises (2), — « lampes an- 'jlaises à globes rosés et bleuâtres (3) », — « globe rose encadré de verdure à l'intérieur duquel brûlait une invisible bougie, — nouveauté ang laisey) (4), etc.
N'achetez rien qu'à Londres. C'est là le premier précepte du Décalogue mondain. Ne fallait-il pas aussi nous donner les adresses des maisons anglaises les plus recommandées? et devait-on oublier des produits célèbres comme le Pears Soap, la Colman's iMustard, les Beechani's pills? Maison ne saurait tout faire, et M. Bourget avait encore à nous vanter la poésie anglaise, les institutions anglaises, l'aristocratie anglaise, la race anglaise,.., tous articles de premier choix, les meilleurs du monde sous le rapport du sérieux et de la solidité. On se sent désappointé après ces louanges de constater dans Cosmopolis que le pape est resté romain, au lieu de siéger à Malte, où il eût conféré au catholicisme un peu de chic anglais.
Ce n'est pas que M. Bourget soit anglomane, loin de là : il a raillé de ce ridicule travers Albert Tore, Servin de Figon (5) et leurs pareils; les
{1) Mensonges, p. 122. {li) Mensonges, p. -jS.
{2) Recommence ments, p. iS&. [b) Pastels — Gladys Har-
(3) Deuxième Amour, p, 172. vey.
aO LES GRANDS CONVERTIS
snobs de cette espèce ne mettaient ni goût, ni intelligence, dans ce culte, élégant par lui-même, des choses anglo-saxonnes. De là naissait pour un délicat tel que M. Bourget la nécessité de faire une sélection dans le monde où l'on faisait encore d'autres rencontres non moins fâcheuses. Des gens grossiers au moral comme au physique s'arrogeaient le droit de coudoyer les personnes raffinées, uniquement parce qu'ils étaient riches, de richesses acquises en une seule génération, et on tolérait cette audace ! M. Bourget protesta courageusement. Il n'admit pas que des butors vinssent lui gâter une société où l'homme de talent ne pénétrait qu'avec peine et après de longs désirs. C'en était assez pour lui faire souhaiter à autrui une pénible ascension héréditaire et le rendre partisan de la constitution aristocratique.
On apppréciera toute la force de conviction qu'il met à la défendre en considérant son attitude visà-vis de la noblesse. Il lui arrive, comme aux bons serviteurs, d'appeler une comtesse : « M"^^ la Comtesse de Caudale (i) w, écrit-il dans Cœur de femme, et c'est le romancier qui parle. Ce dévouement lui inspire par ailleurs une délicatesse très raffinée. N'a-t-on pas remarqué, dans le tableau
(i) Cœur de femme, p. i.
M. PALI- nOUUGET 27
initial, que, parmi les gens titrés, figure une seule duchesse, femme du général Dupuy, duc d'Arcole, noble d'empire? Quelle sobriété! Pourquoi aussi n'avoir pas choisi un duc parmi nos vieilles et authentiques familles pour l'unir à cette grande dame née Caudale, d'une « maison rendue fameuse par le... maréchal Louis de Caudale, le favori de Henri II, le compagnon de François de Guise, l'ami et le rival de Montluc... (i) » ? En voici la raison: il y a si peu de duchesses d'antique souche (M. Bourget les connaît toutes) qu'en produire d'imaginaires dans un roman c'est risquer de livrer les réelles à la curiosité publique, grave profanation, mais de nulle conséquence lorsqu'elle atteint une aristocratie postérieure à 89. Empressons-nous '^'ajouter qu'il n'y a rien à reprocher à M'"^ d'Arie, pas même un flirt.
Les hommes, dans la vraie noblesse, peuvent avoir des défauts, mais jamais ils ne manquent de courage physique ni d'honneur, à une seule excep-
" tion près : Louis de Mégrignies, voleur et faussaire, qui obtint les faveurs de la comtesse de Bréau,une honnête femme, non femme honnête (2). Mais les
'f nécessités du conte le Frai* /JcVf imposaient à la vraie
{1) Pastels, p. \l\-]. (2) Recommencements. — Le
vrai père.
mère, cette comtesse de Bréau, un amant indigne, et, d'autre part, elle eût dérogé en commettant l'adultère hors de sa caste.
Le noble est fort, entraîné aux exercices physiques ; il sert de modèle au mondain véritable tel que le conçoit M. Bourg-et. Il a des traits, sinon réguhers, du moins propres à inspirer la sympathie; il ne peut devenir vraiment laid que s'il a du sang- plébéien dans les veines. C'est le cas de Sarliève, dont voici le sig'ualement : «... teint neutre et brouillé... très roux, prunelles g-lauques, mains velues, épaules carrées... (i) »
L'héroïsme est aussi un privilège des vieilles races,bien qu'il y ait quelques exemples d'un héroïsme bourgeois; mais le premier, venu de naissance, apparaît sans effort, et le second s'accompagne de luttes intimes ou de ridicule.
Deux historiettes montrent la différence qu'il convient de faire entre eux.
La comtesse de Candale, née Caudale, préférée de M. Bourget, a bien du chagrin : elle a épousé Louis, son parent, un Candale comme elle, pour faire souche de vrais Candale, doublement Candale; mais Dieu, qui ne bénit pas cette union, bénit en revanche l'adultère dont Louis se rendit coupable
(i) Complications sentimentales, p. loo.
M. PAUL nOURGET
avec une certaine M^^^ Bernard. Le pur sortit de l'impur, car le comte infidèle avait lui-même de quoi transmettre une fâcheuse hérédité; il était un peu empâté de corps et d'âme par la faute de son aïeul l'émig-ré, marié à une Wurtembergeoise, malgré quoi il fit revivre, en collaboration avec des entrailles plébéiennes, un parfait Caudale. Cet enfant, hélas! ne put s'appeler qu'Alfred Bernard. Delà le désespoir de la comtesse. « Il était si beau, » dit-elle à sa sœur, « avec ses boucles fauves, si aristocratique dans ses moindres mouvements, si Caudale enfin!... fier et hardi comme un petit aigle, joli comme un pag-e, des mains et des pieds comme toi, chérie... (i). » Un jour^ au château des Gauds, chez les de Corcieux, où comme de juste se trouvaient aussi invités les Bernard, elle rencontre le petit Alfred endormi sur le parapet d'une terrasse élevée. Après avoir songé à le précipiter « dans le goufire ouvert à côté de son sommeil » pour sauver ainsi « le sang des Caudale d'une promiscuité odieuse (2) », elle prie... et le réveille avec précaution. Laissons-la terminer elle-même son récit : «... il s'écria : Comme vous êtes pâle! — J'ai eu si peur pour vous, lui répondis-je. — Peur de quoi?
I (1) Pastels — La Comtesse (2] lùicl., p. 1G4.
[de Candale, pp. 1G0-162.
3o LES GRANDS CONVERTIS
fit-il. Je lui montrai le grand espace vide au-dessous du parapet. — Moi, je n'ai peur de rien, me dit-il fièrement; et comme il reprenait son livre: — Que lisez-vous? lui demandai-je. — Il me tendit le volume. C'était une histoire de l'Empereur. — Vous l'aimez ?luidis-je. — J'aime tout ce qui est militaire, fit-il avec un beau reg-ard, le regard quej 'aurais voulu à mon fds (i). » Voilà le véritable héroïsme fixé dans la race, transmis par le sang', naturel, spontané, involontaire; il fait pleurer la comtesse, et M. Bourg-et trahit une émotion respectueuse.
Celui-ci n'a pas les mêmes égards pour Jean Renaud (2). Jean Renaud, âg-é de dix-sept ans, se trouve au collèg-e, à Paris, pendant la Commune, avec son camarade Julien Dorsenne, romancier futur. Un professeur, le père André, annonce que les troupes de Versailles approchent, on va se battre, force est de suspendre les études, et il termine par ces paroles : « Rappelez-vous, Messieurs, que toute la dignité de l'homme tient dans ce mot : ne jamais pactiser avec l'injustice... Adieu, Messieurs... [Z). » Là-dessus Dorsenne entraîne Renaud. Ils font un tour dans le quartier, celui du Panthéon. Des fédérés les interpellent près d'une barricade : « Citoyens,
(i) Pastels, p. i65. dant la bataille.
(2) Recommencements.— P en- (3) Ibid., p. 277.
M rAUJL BOURtiET
un pavé.» A trois reprises Renaud refuse de s'exécuter : — « Nous n'avons pas vos idées. Je réprouve la commune et je ne mettrai pas de pavé (i). »
Dorsenne suit cet exemple. On les arrête. Une pétroleuse les sauve... Gardez-vous de trop admirer ces jeunes cens, u J'étais déjà, dit Dorsenne, l'inguérissable dilettanteque j'espère continuerd'ôtre jusqu'au bout, et Renaud, lui, le Puritain un peu prud'homme qu'il est demeuré... A la dernière minute nous eussions cédé. Ce qu'elle nous avait réellement sauvé, c'était, cette dernière minute, l'humiliation vis-à-vis de nous-mêmes de démentir l'héroïque attitude improvisée, moi, je dois l'avouer par imitation de Renaud et lui... par fanatisme de bon élèue pour un professeur admiré (2). »
Comparez aussi, dans le Disciple, Charlotte de Jussat-Randon et Robert Greslou. Elle montre à se donner la mort une décision pleine d'ardeur, tandis qu'il tergiverse devant ce dénouement inévitable pour lui-même, et ne se rachète que par un courage tardif, pénible, passif.
Il est à peine besoin de justifier par les qualités des femmes non plébéiennes le penchant de M. Bourgct pour leur caste. Faisons remarquer seulement que les quasi-Messalines ou corruptrices
(i) Recommencements, p. 282. (m) Ibid., pp. 28G-287.
comme M"^^ Moraines, de Sauve et de Bonnivet, n'appartiennent jamais à la pure noblesse. Sans doute, d'après M.Bourg-etjles aristocrates de vieille famille trompent en général leur mari et maintes fois leur amant, mais elles ne le font que par devoir sentimental, et quand une lectrice achève le récit tragique de leurs amours, elle s'écrie : « Pauvres ang-es ! » en essuyant un pleur.
En voilà bien assez pour expliquer l'attraction exercée par les hautes sphères sur un psychologue ; mais cette attraction, comme toutes les forces naturelles, est en même temps une répulsion, si, au lieu de se tourner vers le point où elle conduit, on considère celui dont elle éloigne. Et, certes, M. Bourget met à s'éloigner de la démocratie autant de vigueur qu'à s'approcher du pôle contraire. Cela va de soi, mais peut-être les aperçus précédents seront-ils complétés si l'on fait entrevoir certains des motifs sentimentaux qui lui rendent peu sympathique une société où domine la plèbe.
La démocratie « a multiplié et mis à la portée de tous et de toutes un à peu près de luxe, d'élégance et de haute vie qui fait illusion, — de loin. Cet à peu près à son symbole et son principal moyen d'action dans ces grands magasins de nouveautés d'où une femme sort habillée comme chez
M. PAL'L BOUnGET 33
Wortlî, munie de meubles de style, enrichie de bibelots curieux. Mais la toilette, mais les meubles, mais les bibelots sont « presque cela... (i) »
C'est une cause de mépris pour les romanciers mondains : un régime social est jugé qui permet aux bourgeoises de se croire bien habillées avec des confections. Mais il y a d'autres griefs, pires même, s'il est possible :
« D'une part... les mœurs démocratiques ne sont point favorables au développement de l'homme supérieur et de l'autre les lois ne sont point favorables à son entrée aux affaires publiques... beaucoup d'esprits distingués de la France contemporaine se sont trouvés mis en dehors du recrutement gouvernemental... (2). » Ceci est dit à propos de Renan sans doute, mais M. Bourget élève des réclamations plus personnelles dans la préface du Disciple. H s'est appliqué avec les écrivains de sa génération « à guérir Tâme française, la grande blessée de 1 870 » , et se plaint du peu de gré qu'on lui en a su par ce mot tout d'abord assez énigmalique : «... l'indifférence où nous ont tenus ceux qui dirigeaient les affaires... » Ce mécontentement s'accrut encore lorsque M. Bourget fut académicien, aussi
(1) Pastels — Gladys Harvey, temporaine — Renan, pp. 100p. 5. " 102.
(a) Essais de psycholof/iecon-
vite qu'on peut l'être ou peu s'en faut. M. Bourg-et préconise dans l'Etape, un ancien régime amélioré qui ferait entrer dans l'aristocratie toutes les familles devenues peu à peu riches ou intellectuelles par maturation lente, et leur réserverait le gouvernement. Les bons écrivains, toujours mis hors de la caste plébéienne, sont considérés comme déjà mûris par le talent. Dès lors, si quelqu'un demande : « Pourquoi M.Bourget montre-t-il de l'ingralilude envers la démocratie? Ne lui donna-t-elle pas un bon fauteuil? » Peut-être faudra-t-il répondre : « Périsse la démocratie qui empêche le grand psychologue de recevoir son dû : un second fauteuil, meilleur encore... à la Chambre des Pairs. »
Devenir aristocrate qp demeurant libre-penseur était un anachronisme que M. Bourget ne pouvait pas se permettre à lui-même. On objectera peutêtre l'exemple contraire qu'il nous fournit dans !e personnage fictif d'Adhémar de Rumesnil (i), démagogue par snobisme ou singularité. Ce personnage était « léger, de cette incurable légèreté qui s'associait à la plus abstraite idéologie dans la noblesse française du dix-huitième siècle. Des gentilshommes philosophes d'alors, Rumesnil avait le masque spirituel... (2) ». Adhémar avait contribué à fonder les universités populaires ou U. P. Dans ce rôle il paraîtra invraisemblable à tous ceux qui ont connu l'authentique U. T. {Union Tolstoï, lisez U. P. du Faubourg Saint-Anloine ou Coopération des Idées) dont il était un membre important : s'il y a eu des nobles dans les universités populaires, et s'ils ; avaient équipage et hôtel, hypothèse peu admissible,
' [i) L'Etape. (2) /6/c/., p. i35.
ils ne venaient pas du moins aux séances du comité de la Coopération des Idées en fiacre de cercle, mais tout au plus en fiacre. Adhémar n'es t qu'un ornement . Il fallait bien, par un peu d'élég-ance, reposer les lectrices du morne et admirable Ferrand, et jeter un grain de musc parmi les plébéiens intellectuels qui fleurent le vieil omnibus. Sans une telle nécessité nous ne connaîtrions pas Rumesnil, en retard d'un siècle et demi pour s'être donné l'air trop moderne. Rien n'est aujourd'hui démodé comme le gentilhomme voltairien, M. Bourget le sait. H y a beau jour qu'on a fait tomber la libre pensée en roture. Oui se décrasse de celle-ci ne peut rester souillé par celle-là.
M. Bourget devait donc se convertir. Reste seulement à voir de quelle manière s'est opérée son évolution proprement religieuse au point de vue sentimental. On en trouve l'origine dans le trait dominant de son tempérament littéraire : la volupté triste. Bien qu'il ait dépeint quelques scènes fort troublantes, sa volupté n'est jamais d'une physiologie primitive. Les amantes chez lui séduisent plus par la toilette que par la chair. Nous entrevoyons une fois le corps de M"^^ Moraines à travers une chemise de batiste transparente (i), vision brève qui
(i) Mensonges, p. 162.
ne se renouvellera plus ; résig-nez-vous, potaches ! Ce n'est pas que la morale réprouve cette absence denuclités; elle n'y trouve pas toujours son compte non plus. La volupté n'intéresse notre romancier que par sa variété moderne et raffinée; mais sous cette forme elle absorbe complètement les ressources de son talent; il y attache son âme entière d'artiste, au moins dans les premiers romans que nous avons de lui ; ce faisant, il aboutit à la désillusion. C'est trop exiçer de l'amour, en effet, que de lui demander tout, comme font les grands premiers rôles de l'adultère contemporain. L'amour est leur sport, leur loisir, leur affaire, leur luxe, leur pensée, leur passion, leur art, leur élégance, leur vie entière. Ils ont des mécomptes. Ils deviennent tristes et M. Bourg-et avec eux. La religion s'insinue alors dans leur âme. Dieu s'efforce de prendre la place, toute chaude encore, d'une maîtresse perdue.
Armand de Ouerne ayant quitté Hélène Chazel (i) se prend à réfléchir aux fins dernières : « Sa douleur morale était si intense qu'il éprouvait le besoin d'interpréter dans un sens consolateur ce mjstère où il se sentait noyé... Pourquoi le mot de cette énigme de la vie ne serait-il pas un mot sauveur?
(i) Crime d'Amour,
LES GUANDS CONVERTIS
Pourquoi n'y aurait-il pas un cœur pareil à notre cœurau centre de cette nature?... (i) »
René Vincy aimait que M"^'^ Moraines trompât son mari pour lui, mais il est pris d'une crise de désespoir en apprenant qu'elle trompait aussi le baron Desfore-es. Il se tire un coup de revolver et ne fait que se blesser. Claude Larcher, en venant le voir, rencontre l'abbé Taconet, qui montre un crucifix et s'écrie : « Persoime n'en dira plus longque celui-là sur la souffrance et sur les passions, et vous ne trouverez pas le remède ailleurs (2). »
Le voluptueux et le triste, qui, au point de vue intellectuel, s'appellent dilettante et moraliste, font d'abord assez bon ménage dans l'œuvre de M. Bourget. Ils se partagent la besogne, le triste conservant toutefois la spécialité des dénouements; maisà la long-ue, car il faut que jeunesse se passe, on voit ce dernier prendre le dessus ; des romans paraissent où il accapare tout : le Disciple d'abord en 89, /a Terre Promise en 92. Enfin, après l'intermède mondain de la Duchesse bleue, son règne devient exclusif avec te Fantôme (1901) et l'Etape (1902). Celle-ci est tout à fait lugubre: le vice n'y apparaît que sous des couleurs démocratiques, donc sans charmes, et la vertu y emprunte le lan-
(i) Crime d'amour, pp.2']Q-%S']. (2) Mensonges, p. 493.
^açe du vénérable Ferrand, vrai pasteur calviniste à la secte près, quand elle ne verse pas dans la politique, auquel cas elle s'exprime en style de Croix. Toutefois le voluptueux n'a pas achevé de mourir, il râle encore, et cette agonie même assombrit davantage VEtapc Angèle d'Azay a un peignoir de souple surah mauve, des mules de cuir blanc doublées de cygne, un lit aux draps de soie molle, un tapis havane (i), pendant une page environ, six lignes (2) sont consacrées aux cobs rouans de Rumesnil, autant à son venereum delà rue d'Estrées (3) : voilà toute la part de l'élégance dans un volume de cinq cent seize pages. Le venereum contient un objet dont la vue inspire une mélancolie profonde, c'est la « robe de chambre de soie chinoise brochée de fleurs » appartenant à Julia Monneron; la pauvre fille est blessée, elle ne reverra plus son fastueux amant, et nous ne reverrons plus la robe chinoise qui déjà servait à Colette Rigaud (4). Voici tout usé, tout défraîchi, le vêtement d'intimité cher aux amoureuses. Que deviendra-t-il? Disons adieu par la même occasion aux charmantes adultères, habillées chez les bons faiseurs, et qui se sont fanées avant lui.
(1) L'Etape, p. 211. {Z)Jbid., p. 429-
(2) Jbid., p. 3G5. [li) Mensonffes,Tp. 476.
4o LES GRANDS CONVERTIS
Oui, M. Bourget eut toujours de la tristessedans l'âme : il souffrit de vivre. La civilisation, dit-il, « en compliquant aussi nos âmes, nous rend inhabiles au bonheur (i) ». — « La créature humaine est... naturellement organisée pour l'infortune... (2). » — « Ah ! ce n'est pas cette littérature (d'Alexandre Dumas fils) qui est malsaine ! Hélas ! c'est notre société, c'est toute société peut-être, c'est la nature elle-même au cœur de laquelle se cache un principe inguérissable de péché, de douleur et de mort (3) ! » — « C'est la vie elle-même et sa hideur foncière qui se révèlent à nous... (4). »
Etant triste, il chercha naturellement à se consoler; la religion catholique lui parut seule apte à satisfaire ce besoin, et on se demande pourquoi il fut si lentà se convertir, car il affirma, dès l'année 83, que « l'hypothèse consolante a ses chances d'être vraie au même titre que l'hypothèse désespérante (5) » et, en 92, l'ultramontain marquis de Montfanon dit à Dorsenne, incarnation manifeste de M. Bourget : « Vous finirez avec nous, je vous l'ai toujours prédit (6). » Si deux hypothèses ont
(i) Essais — Baudelaire , (4) Recommencements — Le
p. i4. Vrai Père, p. i8.
(2) Cruelle Eniffme, p, 86. (5) Essais... — Renan, p. 96.
(3) Nouveaux Essais — Aie- (6) Cosmopolis, p. 222. xandre Damas fils, p. 43.
une ég-ale valeur, quelle raison peut vous empêcher de choisir la plus agréable ? Mais un phénomène encore plus surprenant, c'est qu'une fois converti et, par là même, consolé, M. Bourg-et reste morose comme devant; l'Etape en témoigne.
Aussi bien son retour à la foi n'est-il pas l'eftet d'un combat intérieur entre le voluptueux et le triste. Ils ont lutté sans doute, mais comme deux voyageurs pleins d'émulation qui veulent découvrir un même pays. Le voluptueux passa par la femme, le monde et l'aristocratie ; le triste, par le besoin de consolation. Ils sont arrivés ensemble, et le premier ne meurt aujourd'hui que de sa belle mort, comme il le fait en chacun de nous quand l'heure a sonné.
Peut-être convient-il ici de répondre à une objection. Beaucoup de gens diront que l'amour du monde empêchait M. Bourget d'aimer Dieu. Ils se trompent, comme je me suis trompé en écrivant que le diable régnait sur le monde : c'est un préjugé atavique datantdes Pères de l'Eglise qui a guidé ma plume. Les gens de la haute vie servent bien Satan par quelques adultères et autres menues frasques, mais ils ne sont pas loyalistes : avant même de le renier ouvertement, avant de faire pénitence par la goutte, l'ataxie locomotrice, les cures à Vichy, ou?
d'une manière plus simple, en prévenant les infirmités par une sage retraite, ils tiennent le respect de la relig'ion pour un complément nécessaire de leur élég-ance. Ils sont sujets de Satan comme est parisien l'étrang-er qui vient s'ébattre parmi les nymphes du Moulin Rouge, abjure le béotisme natal, prend mal au porte-monnaie, remonte en wagon, et ne trouve plus dès lors de termes assez énergiques pour flétrir les vices de la Babylone moderne.
M. Bourgeta écrit: ... « Elever des enfants sans Dieu, sans milieu de famille... équivaut à préparer des prostituées implacables, des adultères déséquilibrées, des séparées dangereuses... (i). Le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours. C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui veut que tout se paie ici-bas, tôt ou tard... Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi sans exception (2)... ? L'Amour haussé par le Christianisme jusqu'aux sublimités de la religion... (3) .)) Ces lignes et plusieurs autres tout aussi édifiantes furent publiées en i883 par la Vie parisienne, aimable journal que les diablotins ouvriraient devant saint Antoine pour le
(i) Physiologie de l'Amour {2) Ibid.,p.Sï.
moderne, p. 108. (3j Ibid.,^. m.
M. PAUL BOUIXGET 4^
tenter dans sa chair, si le bon ermite vivait encore. Un tel exemple prouve assez que les mondains ne sont pas ennemis des lois de Dieu; ils en diffèrent seulement l'application jusqu'à l'âge où l'on n'est plus en état de les violer.
Si le monde conduisait M. Bourget à la relig^ion par l'aristocratie, il ne l'en détournait donc nullement par ailleurs.
M. Bourget devint aristocrate par les sentiments, mais l'homme intellectuel qui est en lui devait observer cette tendance, la discuter, la juger, et enfin la justifier, car la raison, parce qu'elle est le chef de nos autres facultés, doit fatalement les suivre. Celle de M. Bourget eut quelques hésitations, et il fut dilettante ; il prenait la religion, il prenait la démocratie, les retournait, consacrait un soin égal àen étudierles deux faces ; puis surgit le moraliste qui conseilla au dilettante de ne plus regarder qu'une seule face, et se fit bientôt écouter. Ces débats, qui durèrent peu, furent d'ailleurs plutôt la fin que le commencement d'un stage de doute, car M, Bourget se montra bientôt catholique de désir et conseilla de détruire l'œuvre de 89. Son évolution mentale est non une lutte entre deux principes contraires, mais une affirmation grandissante, non le choix entre plusieurs systèmes, mais le développement progressif d'un seul système. Celui-ci con-
M. PAUL BOLUGET 4^
siste, comme on pouvait s'y attendre, à reconstruire le q^ouvernement et la société de la France sur une base aristocratique. Il suffît donc d'exposer ce travail dans ses lignes les plus essentielles pour faire comprendre quelle marche a suivie la pensée de M. Bourget.
Nous devons dès lors considérer en celui-ci le sociologue. Or, pour tout sociologue digne de ce nom, la première question à étudier est celle de la race. « Les idées et les constitutions, les doctrines et les systèmes ne sont que des apparences sous lesquelles travaille un petit nombre défaits... et, parmi ces faits, le plus irréductible, le plus réel, le plus essentiel, le seul essentiel peut-être, demeure la race (i). w L'espèce humaine, comme les espèces animales, se divise en un certain nombre de variétés-dont chacune s'est adaptée à certaines conditions de vie ; qui veut améliorer une de ces variétés, en l'armant mieux pour sa lutte contre les autres , doit connaître avant tout ses aptitudes naturelles et acquises ; il en déduira la meilleure organisation à lui donner, sans oublier toutefois qu'il serait vain de prétendre métamorphoser son régime sans transitions; quoi que l'on entreprenne,
(i) Outre-Mer, vol. II.
c'est toujours la nature qui agit; on la dirige, on ne la supplée pas, et son travail est lent.
Cette remarque n'a rien que de scientifique, et c'est elle que M. Bourget prend comme point de départ de ses conceptions sociales. Il expose mille fois qu'on ne saurait se déraciner, c'est-à-dire changer brusquement de caste, de milieu, d'habitudes morales et physiques, sans s'exposer à de funestes conséquences. Voilà, direz-vous, un trait commun à toute l'humanité. Non pas. Il faut y voir une marque distinctive de la race française, quand on la compare du moins à l'anglo-saxonne.
Notre psychologue s'est fait encore explorateur pour aller étudier le peuple par excellence des déracinés : les Américains du Nord. Il partait « avec une inquiétude profonde devant l'avenir social (i) », et il nous est revenu ragaillardi par le « grand souffle d'espérance et de courage venu d'Outre- Mer (2) ». Les milliardaires yankees cependant sont tous fils ou petits-fils de plébéiens, et les quatre cinquièmes au moins de leurs compatriotes sont fils ou petit-fils d'immigrés. Aux Etats-Unis les jeunes filles elles-mêmes se rendent indépendantes de leurs parents. Bref, M. Bourget observa
(i) Outre-Mer — Dédicace fa) IbicL, vol. II, p.33o.
là-bas une collection complète de déracinements, sans que faiblît une seule minute son admiration pour la démocratie américaine. Ce qui nous fait mourir la rend prospère. Il y a bien là un phénomène de race.
L'infériorité de la notre à ce point de vue est mise en évidence dans Idylle tragique, où apparaissent, l'un en face de l'autre, Brion, financier français, et Marsh, roi de chemins de fer ou de tramways en Amérique. Ces deux parvenus pourraient être deux fripons. Rassurez-vous, il n'y en a qu'un: le Français. Il a jeté son dévolu sur la vicomtesse de Chézy, une bien gentille petite femme, l'époused'un spéculateur à laBourse lié de jeu avec lui. Que fait donc notre Brion? 11 trompe habilement le vicomte en matière de hausse ou de baisse, et le conduit à la ruine avec l'espoir que la vicomtessevoudra bien laisser rétablirsa fortune moyennant quelques faveurs. Mais il comptait sans le terre-neuve Marsh, le bon Marsh, qui, fout à fait désintéressé, offre au ménag-e une brillante situation. Ajoutons que le Yankee, outre l'avantage de la verfru, a encore celui de la richesse, et traite les affaires avec une ampleur qui fait de Brion un bien petit personnage auprès de lui.
Ce jugement comparatif sur la race française est
confirmé par un autre plus direct : « Nous sommes, dit M. Bourget, les fils d'une contrée mixte, d'un paysage habituellement médiocre, d'une civilisation toute clémente et modérée... peuple d'industrieux travailleurs, de politiciens aiguisés... Les vastes spéculations intellectuelles comme les fécondes inventions artistiques veulent un autre milieu et d'autres hommes. Aussi les unes et les autres sont-elles chez nous l'apanage d'une élite (i). » Ces derniers mots ont besoin d'être interprétés, car, dans tous les pays du monde, les fécondes inventions artistiques et les vastes spéculations intellectuelles sont l'apanage d'une élite, pour la bonne raison qu'elles constituent l'élite. M. Bourget veut dire sans doute « d'une race » ou « d'une caste d'élite «.Tandis que les autres nations verraient surgir de grands artistes et de grands penseurs parmi leur peuple, le nôtre, d'une médiocrité foncière, n'en fournirait donc aucun. Renonçons même à l'espoir de l'améliorer par une culture générale : « L'ouvrier français... est un civihsé de médiocre espèce, arrivé, sauf exception, au plein développement qu'il peut supporter (2). »
De la fatalité de race qui empêche les Français de s'adapter, sinon avec lenteur, découle une consé-
(i) Essais — Flaubert, -p. i34. (2) L'Etape, p. 104.
M. PAUL BOUUGET 49
qiience capitale pour le gouvernement de notre patrie. Celui-ci doit appartenir sous toutes ses formes aux classes mûries, c'est-à-dire à l'aristocratie renforcée par la haute bourgeoisie . Il ne convient de laisser accéder le peuple aux emplois importants que par promotions rares et peu nombreuses, et après une longue maturation. Or une foi héréditaire est indispensable pour maintenir la plèbe à son rang. Ainsi, en partant des données de la Science, tout Français raisonnable se voit contraint d'être catholique et aristocrate.
Cette thèse sera mise en plein relief si l'on considère avec M. Bourget les principales catégories sociales ou ethniques dont se compose notre nation . Constatant, sans y insister, l'existence, chez nous, de races provinciales, dont le mélange d'ailleurs ne vaut rien, il fait apparaître dans la plupart de ses ouvrages deux classes ou castes qui présentent le même caractère que deux races : la noblesse et la plèbe.
La première, on serait tenté de le croire, conserverait encore des représentants authentiques de la vieille race franque, des rejetons de ces Barbares qui ont assujetti la Gaule en prouvant par là même leur supériorité sur les vaincus et leur droit à les gouverner. Le marquis de Montfanon « a dû
rire clans ses yeux bleus qui atlestent sa pure origine germanique (i) ... ))Orce marquis est proposé comme le type accompli du chevalier français moderne, il déteste les cosmopolites, ne parle que d'hérédité, de traditions; M. Bourget, qui le prend très au sérieux, n'a donc pas l'intention de le rattacher à une famille allemande d'importation récente. D'autre part, si on a recours encore à la statistique, on compte 74 femmes dont notre romancier nous dit quelle est la nuance de leurs cheveux et de leurs prunelles ; il y a en tout 38 blondes; mais parmi ces 74 dames, la plupart titrées, beaucoup ont dans leurs veines du sang- bourgeois ou étranger. Quinze d'entre elles seulement ne sont pas dénoncées comme avilies par cette tare, et dans ce lot choisi on trouve dix blondes. Sur les cinq qui restent, concédons qu'EmmelinedeSarlièveavecses yeux bruns et M^^*^ de Russaie qui les a noirs soient des brunes franches, faute de plus ample description, mais M'"^ de Gesvres (cheveux blonds, yeux bruns), et M"^® Chazel, née de Vaivre (cheveux châtain clair, yeux bruns, teint de blonde), devraient plutôt s'adjoindre à la majorité; enfin Charlotte de Jussat-Randon (cheveux châtains, yeux gris)
(i) Cosmopolis, p. 6.
appartient à une famille auvergnate et brune. Rien n'empêclierait donc ces nobles personnes d'être les sœurs de race du vieux Montfanon, à l'exception de quelques gallo-romaines dont les aïeux auraient résisté victorieusement à l'invasion franque, comme les Jussat-Randon,ou contracté des unions avec les Barbares. Cette théorie présenterait beaucoup de commodités, malheureusement M. Bourgct ne précise pas avec une insistance et une rig-ueur suffisantes pour qu'on puisse la lui faire endosser.
Il affirme, en tout cas, que les nobles ont des squelettes affinés : le comte André de Jussat a « des mains et des pieds nerveux disant seuls la race (i) ». La comtesse de Trans et ses trois filles, affligées de tournures inélégantes, se rachètent par un « détail où se révélait leur aristocratie native : des mains charmantes et des pieds délicieux... (2)».
Voici, maintenant, quelques portraits de plébéiens : «... grand et fort... fils de paysan, avec de gros os, de larges mains (3) » — « un chélif à gros os, comme tous ces fils de petits bourgeois qui sont en même temps des petits-fils de paysans (4)». Albert Duvernay : « assez gros et déjà lourd...
(i) Le Disciple, p. i55. moderne, p. 70.
{2) Cruelle Ènif/me, p. 2b. (4) Complications sentimen-
(3) Phijsiologie de l'Amour taies, p. i33.
hérédité paysanne... /^i'eofs larges,YiOsés h terre disgracieusement (i). » Tournade: «... carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant autour de larg'cs bag^uesà larg-es pierres ! Quelque âpre paysan, acheteur de biens nationaux, revit dans les g'ens de cette espèce... (2) ». Joseph Monneron, fils d'un cultivateur de Ouintenas : « Les os trop gros de ses poignets et le caractère presque massif des traits du visage révélaient l'hérédité d'une race rude... (3) ».
Lorsque cette race s'est enrichie conformément à la loi d'évolution lente, elle a produit la vieille bourg-eoisie que M. Bourg-et, en éliminant toutefois les parvenus de trop fraîche date, appelle aussi haute bourgeoisie ; la petite et la moyenne étant considérées par lui comme issues de la plèbe rurale depuis deux g-énérations tout au plus. Il omet de dire si les bpurgeois supérieurs ont dégrossi leur ossature; toujours est-il que le travail intellectuel ne les rend ni faibles ni laids, comme onle voit par le portrait de M. Ferrand:« ...cinquante-trois ans... taillé en force... teint pâli par le travail sédentaire ... barbe et cheveux noirs... l'ensemble rappelait vaguement le célèbre portrait des Offices qui passe
(1) Le Fantôme, p, aS. (3) L'Etape, p. 71.
(2) Duchesse bleue, p. 61.
pour représenter Léonard. L'expression était si noble qu'elle faisait oublier... un déviement de l'œil droit (i). » Ferrand est « issu d'une famille de propriétaires angevins et suffisamment riche pour ne pas dépendre de son traitement (2). » Il habite un « vieux logis du dix-huitième siècle... une de ces larg-es demeures parlementaires faites à souhait pour une famille bourgeoise, opulente et simple (S)». Nous ne connaissons pas le chiffre de ses revenus, mais je le soupçonne d'atteindre au moins 5o.ooo francs, limite inférieure pour l'ancienne classe dirigeante, d'après Complications sentimentales. Chazel (4), qui a seulement de trente à quarante mille livres de rente, est classé dans la bourgeoisie moyenne.
On voit bien que la haute seule a les sympathies de M. Bourg-et. C'est elle qu'il désigne sans nul doute dans sa Préface au jeune homme (5), en disant que la bourg^eoisie a été admirable après 70. « Elle a vu, poursuit-il, des maîtres d'un jour proscrire ses plus chères croyances, des politiciens de hasard' jouer du suffrage universel... Elle l'a subi, ce suffrage universel, la plus monstrueuse et
(Il L'Etape, p. 20. (4) Crime cl Amour.
(s) IbicL, p. 10. (ô) Le Disciple.
(3j Ibid., p. 3o.
la plus inique des tyrannies — caria force du nombre est la plus brutale des forces, n'ayant même pas pour elle l'audace et le talent... »
Notre aristocratie (haute bourgeoisie et noblesse réunies) n'est point parfaite : elle prend trop facilement son parti de l'oisiveté, mais n'est-ce pas la faute du régime actuel qui lui refuse le maniement des affaires publiques ? Par « ce triste temps de guerre civile latente... la scission de la France en deux camps fait que... » les «garçons riches ne prennent pas de carrière pour ne pas servir un gouvernement hostile, et restent à l'état de forces perdues... (i) ». L'œuvre de M. Bourget nous les montre, ces forces perdues; combien il y en a ! et quelles forces! En un mot, qui en dit long, ce sont les amants. Toutefois le romancier devrait témoigner un peu de reconnaissance au régime qui lui fournit ces indispensables héros; si les jeunesgens de bonne famille avaient des occupations sérieuses, ils bâcleraient l'adultère ; que deviendrait alors la psychologie?
Mais le grand converti s'écrierait maintenant : périsse la psychologie plutôt que la France ! Il n'aurait pas tort. Et la France agonise parce que sa plèbe se déracine.
(i) Le Fantôme.
M. PAUL nOlRGET 55
Les plébéiens, en effet, ne peuvent être arrachés au travail de la terre sans que leur progéniture dépérisse à la seconde génération, quand ce n'est pas dès la première. Qu'ils deviennent intellectuels ou riches, le résultat de leur déracinement est toujours la procréation d'êtres chélifs, tel le fils du premier plébéien dont il a été question plus haut : «Le fils, long" et maigriot, ayant déjà dans son torse étriqué, dans sa pâleur, dans ses muscles appauvris, cette espèce dC épuisement sans aristocratie qui se produit dès la troisième génération dans notre bourgeoisie issue de la plèbe, — cela n'empêche pas nos politiciens qui se soucient du problème de la race comme de leur premier programme, de s'extasier sur la société contemporaine et de considérer comme un progrès l'universelle accession du peuple à cet épuisement (i). » Nous avons déjà entendu parler des chétifs à gros os, petits-fils de paysans. Figon, l'inséparable du gros Tournade, a « le poil rare, les épaules étroites, l'épine déjà cassée ! Quel exemplaire de cet épuisement sans race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si eux-mêmes, basse canaille, nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient pas
(i) Physiologie de l'Amour moderne, p. 70.
moins encore (i) ! » Lorsque ces malheureux petitsfils de ruraux ont des sentiments d'honneur, ce qui ne leur arrive pas toujours, ils sont fort empêchés par leur faiblesse physique. AdhémardeRumesnil, séducteur de Julia Monneron, a donné à celle-ci des espérances de maternité qui la désespèrent. Un mariage est désirable. Jean Monneron se dispose bravement à l'exiger, mais qu'arrivera-t-il en cas de refus, car Adhémar (c'est la règle pour tous les nobles) est d'une force remarquable à l'épée, au pistolet, à tous les exercices du corps ?uDans cette circonstance où Thonneur de la famille reposait sur « Jean », les erreurs des fondateursdecette famille le poursuivaient. Cette chétivité physique en était une conséquence. Chez ces ruraux, mal alimentés depuis des générations, l'effort cérébral avait été tout de suite trop intense, l'énergie animale trop abandonnée, les lois de l'action méconnues dans l'ordre physique autant quedans l'ordremoral (2). » Il faut remarquer ici que M. Bourget ne s'est jamais occupé des paysans eux-mêmes ; les deux seuls qu'il nous montre, les époux Gouhot, jouent un rôle héroïque mais sommaire, dans une courte nouvelle (3). Cela ne saurait empêcher le grand
(1) Duchesse bleue, p. 6:?. (3) Flamble Exemple. — Re-
(2) L'Etape, p. 383. cominencenienls .
M. PAUL ROURGET Sy
psychologue de connaître l'âme rurale : elle souffre autant que le corps du changement de caste. Le paysan est d'une «... fougue presque ingouvernable... pas habitué à se modérer... dressé à se priver... Il peut être avare, il est rarement économe. Sa sensibilité n'est pas dirigée et distribuée. Elle est comprimée. De là ces violences de déchaînement... (i) ». On ne s'étonne donc pas, lorsque cesse la compression due au pénible métier de cultivateur, que l'intelligence et les appétits plébéiens se livrent à des excès.-
De là ces riches parvenus grossiers et jouisseurs comme Tournade, Figon(2)et Albert Duvernay(3); de là^ parmi les petits et moyens bourgeois, (tous issus de la glèbe!) cette prédominance d'hommes déséquilibrés, chimériques, bizarres, dénués de sens pratique, ou pratiques jusqu'àla scélératesse inclusivement. Joseph Monneron demeure si absorbé par des utopies naïves qu'il ne soupçonne même pas le désordre où s'engage sa famille : Antoine, l'aîné, vole et fabrique des faux; Gaspard, un potache, se conduit en voyou; Juliaest victime de l'accident que nous savons, et que deviendrait Jean luimême sans l'admirable Ferrand qui le sauve parle
(i) LElape, pp. 2i5-2i0. (3) Le Faniôme.
(2) Duchesse bleue.
catholicisme et par Brig-itte? Robert Greslou (î) séduit une jeune fille pour faire des expériences de psychologie scientifique. Cliazel (2) se livre aux mathématiques avec une telle intempérance qu'il ruine sa santé et que sa femme le trompe ; c'est bien fait, puisqu'il a commis la sottise d'épouser une aristocrate, lui dont le grand'père labourait encore. Le père de René Vincy meurt d'excès de boisson (3). Ofîarel, petit fonctionnaire, aquarelliste en chambre, possède « un de ces fronts fuyants, chimériques, dont il semble que les manies et les idées fausses en ont raviné toutes les rides et soulevé toutes les bosses (4) ». Clément Malg^laive, député opportuniste et panamiste, commet une escroquerie littéraire aux dépens de Napoléon Zaffoni, patriote de Corfou (5). Philippe Dubois (6), vague littérateur raté, aigri, jalouse bassement les grands confrères arrivés à la gloire ! Il traite l'un d'eux d' « intrigant de salon, habile à sucrer Stendhal et Balzac pour l'estomac affadi des femmes Ju monde... (7) ». Méfions-nous des jugements de ce voleur qui dérobe un aureiis précieux à doni Gabriel e Grif fi, abbéde Monte-Chiaro. Duboisserait
(i) Le Disciple. (5) Voyageuses. — Antigone.
(2) Crime d'Amour. (6) Nouveaux Pastels. — Un
(3) Mensonges, p. 33. Saint.
(4) Mensonges, p. 34- (']) Ibid.,Tp. 28.
M. PAUL BOURGET OQ
un odieux criminel si M. Bourget, par une vengeance de ciirélien,ne lui avait suscité des remords qui l'amènent à une restitution volontaire.
En résumé, les bas et moyens bourgeois, auxquels il faut joindre les ouvriers (voir plus loin), eux aussi paysans déracinés, forment cette majorité c( d'impulsifs, de dégénérés et de candidats à la manie » dont il est question dans l'Etape {i).
Le gouvernement de la France est entre leurs mains. Ils conduisent le char de l'Etat comme des chauffeurs ivres, hier simples cochers de fiacre, mèneraienlun automobile en faisantduSoà l'heure.
Notre sort est certain; nous allons verser dans le fossé de la barbarie. Quelle barbarie ? Ne cherchez pas à le savoir. Laissez-vous d'abord sauver. En d'autres termes, cela signifie qu'il est urgent de détruire l'œuvre de 89.
La Révolution était grosse, en effet, du néfaste déracinement lorsqu'elle proclama le principe d'égalité. Suivons-en les conséquences dans la triste épopée des Monneron. Le vieux Monneron, cultivateur de Quintenas, a un fils très intelligent nommé Joseph; pourquoi ne pas en faire un normalien puisque les épreuves d'admission à l'Ecole
(1) U Etape, p. 149.
tio LES GRANDS CONVERTIS
Normale ne tiennent compte ni de la caste, ni de la fortune ? Joseph concourt donc pour une bourse offerte en vertu du même principe d'égalité, il l'obtient, ce qui lui ouvre les portes d'un lycée, puis il achève ses études à Paris ; premiers déracinements. Nommé professeur, il se trouve pourvu d'une carrière que les principes de 89 rendent fatalement nomade ; comme les postes sont inégaux, non seulement au point de vue hiérarchique, mais encore suivant les localités, il faut bien que les fonctionnaires vagabondent, sans quoi il y aurait parmi eux des privilég-iés. Le jeune Monneron est donc promené à travers maintes provinces de France, et, dans l'une d'elles, qui n'est pas la sienne, il prend femme. Des enfants naissent,affligés d'hérédités contradictoires qui font du nouveau foyer un champ clos où bataillent deux races, plus de deux même, si l'on tient compte du métissag-e. Chacun des petits Monneron est un étrang-er chez lui. Jean se demande s'il est du Vivarais, de la Provence, ou d'ailleurs, et, ne pouvant répondre, il en souffre, car il aime à se rendre des choses un compte exact. Déracinements sur déracinements ! Et voici le plus grave : Joseph Monneron inculque à ses enfants les principes de la Révolution; il en fait des libres-penseurs; sa morale a pour bases
M. PAUL BOUKGET
la Conscience, la Raison, la Justice, et autres entités rendues imposantes par des majuscules ; or, puisque d'une part l'individu élevé à la Monneron est affranchi de toute autorité morale extérieure, et que, d'autre part, il y a six Mon neron y compris le père et la mère, cela fait six consciences, six raisons, six justices différentes, par suite en désaccord. Les six touffes de racines de cesmalheureux, faute d'avoir un sol où se tenir tranquilles, deviennent des nœuds de serpents qui se mordent avec fureur d'un arbre à l'autre.
Si l'on remonte à la cause première, dit M. Bourget, on reconnaîtra que l'erreur de la Révolution fut de prendre l'individu comme unité sociale ; par là elle ne pouvait que l'isoler en désag-régeant du même coup la communauté. Outre que ce résultat est lamentable, il provient d'une méconnaissance absoluedes lois delà nature. Un homme ne peut se considérer à part. Il est la résultante de beaucoup d'autres hommes, ses ancêtres ; on le définirait assez bien comme une somme de forces accumulées, toujours plus efficaces lorsqu'on les ajoute dans un même sens, mais capables de s'annuler si elles deviennent divergentes. Le problème de l'amélioration d'un groupe humain se réduit à empêchercette divergence ; donc, premièrement, il faut prévenir
les hérédités contradictoires issues des mélanges de races, même provinciales, à quoi l'on arrive par la décentralisation et par la fixation de l'homme à une terre et à une maison ; deuxièmement, les coutumes, les mœurs, les croyances, les traditions, les métiers, doivent se perpétuer dans une mêmelig-née. Si l'on permet des changements, qu'ils soient progressifs et lents. Ces règles se résument en une seule : prendre comme unité sociale la famille, et non pas la famille telle que nous la comprenons, mais la chaîne continue d'ancêtres dont les derniers anneaux encore en vie ne sont que la partie visible. Toutes les fonctions de l'Etat, quelles qu'elles soient, appartiennent à la famille ainsi considérée, autrement dit elles sont héréditaires par droit de nature. D'autre part, comme on ne peut donner chacune d'elles à plusieurs personnes à la fois, force est bien de faire un choix lorsqu'il y a plus d'un héritier ; l'aîné se trouve tout désigné. Hérédité des charges, droit d'aînesse, nous voici en pleine constitution aristocratique.
Le catholicisme fait chez nous partie intégrante d'une telle constitution basée sur la tradition et l'hérédité, parce fait seul qu'il est notre religion héréditaire et traditionnelle. Croyons parce que nos pères ont cru pendant dix-huit siècles. Tel est le plus fort argi-ument qui puisse ramener ou retenir les bons Français au sein de l'Eglise romaine. Si la raison de M. Bourget en invoque d'autres, ce n'est guère que pour la forme.
La Science, dit-il, quand elle en arrive au problème de notre origine et de notre fin, se proclame impuissante etnous laisse en présence d'hypothèses toutes d'égale valeur; choisissons donc la plus consolante. D'accord, voilà de la bonne philosophie pratique ; reste à s'entendre sur la consolation . Certaines gens diront alors : — Pour suivre mon goût, comme je n'ai pas la conscience tranquille, je supprime l'Enfer et je réduis le Purgatoire à vingt-quatre heures de séjour dans une prison de Fresnes, quitte, après cette
épreuve, à ne jouir que d'un bonheur moyen pendant l'éternité. Cette hypothèse me console, et puisque toutes se valent, je l'adopte. — Elle ne peut pas vous consoler, répliquera M. Bourget. Une consolation ne vaut qu'à Fusag-e; la catholique sert depuis dix-huit siècles, la vôtre n'est pas plus vieille que vous, donc la première, qui a beaucoup mieux reçu la sanction de l'expérience, s'impose à tout homme pratique et raisonnable. — Je ne vois pas pour ma part d'autre réponse possible, or celle-ci fait appel à la tradition.
Aux pages 36 et 87 de t Etape, M. Bourget condense les raisonnements qui mènent selon lui à se convertir ; on verra que là encore les seuls arguments traditionnels ont quelque solidité. C'est de nouveau la Science qui lui sert de point de départ. Elle se heurte partout à l'Inconnaissable qui « est réel puisqu'il est à la racine de toute réalité... Le conséquent étant enveloppé dans Tantccédent, cet inconnaissable doit posséder, virtuellement au moins, tout ce qui constitue le réel : l'intelligence, l'amour et la volonté... ». Nous pourrions ajouter, par une conséquence aussi rigoureuse : la couleurj la solidité, la chaleur, le froid, l'humide, le sec, des bras, des trompes, des coquilles, des plumes et des poils. M.Bourget devait penserau panthéisme,
M. PAUL BOLRGET
et peut-être ne l'a-t-il évité qu'en l'oubliant. Passons au christianisme! : « De tous les faits qui tombent sous l'observatioUj le christianisme est celui qui remplit le plus exactement les conditions que notre raisonnement nous montre a priori comme ayant dû être celles d'une action divine... » Si l'islamisme réclame, pourquoi lui refuser l'avantage ? La religion de Mahomet l'emporte par une expansion plus rapide, et sa lutte contre les sectateurs du Christ fut longtemps celle de la civilisation. Jusqu'ici donc la théologie de M. Bourget branle assez fort. Que trouvons-nous enfin pour établir la supériorité du catholicisme? La tradidion. « Des formes diverses du christianisme, la plus complète est celle qui remonte par la tradition au fondateur et à ses apôtres, c'est-à-dire le catholicisme. » Une tradition au point de vue moral est un principe que l'on admet comme vrai par habitude héréditaire; le plus souvent on ne songe pas à le discuter. Si, par aventure, il vous prend la fantaisie d'exercer sur lui vos facultés critiques, ne le faites qu'à des fins approbatives, sans quoi vous êtes sût d'errer. La raison individuelle d'un homme ne constitue en effet qu'une partie négligeable de sa propre raison ; celle-ci est bien plutôt la raison d'une file d'ancêtres : ne pas raisonner comme la file équi-
vaudrait à raisonner contrairement à sa propre raison. Vous voyez donc bien, ô libre-penseur, que vous ne pouvez demeurer tel sans absurdité, puisque vos ascendants avaient la foi (éliminez ceux d'après 89, qui ont commis la même erreur que vous). Et quel gag-e d'unité dans les familles que l'adhésion de tous leurs membres à une même religion 1 Puisque nous avions commencé à suivre la loi de Rome, ne fallait-il pas continuer ? En continuant, les fils croyants n'auraient jamais versé dans le rationalisme et se seraient épargné un sujet de désaccord avec leurs pères. M. Bourget a fort bien vu cela. Il a soutenu aussi que la morale indépendante professée par toute une famille n'y établissait pas la concorde. C'est le cas des Monneron avec leurs six consciences particulières, dont l'une, celle de Jean, revint à la vérité traditionnelle. Il se convertit. La divergence des opinions domestiques ne fit que s'en accroître, mais n'importe! puisqu'il recréa tout seul l'unité de sa race en partageant les idées présumées de certains Monneron défunts que ne connaissaient ni lui ni personne.
Jean est retourné à ses morts, à la vraie famille, unité sociale comme il a été dit plus haut.
La religion catholique joue un rôle capital dans la consolidation de cette unité en exaltant le culte
des ancêtres ; tout seul déjà, celui-ci rend sacrés la terre qui contient leurs tombeaux, les champs qu'ils ont labourés, leur métier, leurs habitudes, leurs pensées. Combien ne gagnera- t-il pas en efficacité pour s'opposer au déracinement s'il est appuyé par une foi qui fait vivre et agir les morts d'une manière concrète? Brigitte Ferrand dit (i) : «Je viens de demander à ma mère d'intercéder là-haut pour que les choses soient telles que je les désire... c'est comme si j'avais reçu une promesse... que je plains ceux qui n'ont pas la foi! Comment viventils avec leurs morts? Et ne pas vivre avec ses morts, c'est ne pas avoir de famille. »
Il n'y a donc pas chez nous de construction aristocratique possible sans catholicisme, puisqu'il est le lien des files d'ancêtres, éléments primordiaux de l'édifice. La religion de nos pères a encore un excellent effet qu'il convient de signaler. Elle s'oppose au déracinement de la plèbe en combattant l'orgueil, et, ce fiiisant, elle eût évité les malheurs de la famille Monneron. D'où viennent-ils, en effet ? Do la faute initiale du grand'père « qui était un simple cultivateur. Il avait un fils très intelligent. Il a voulu en faire un bourgeois. Pourquoi? Par
(i) L'Etape, p. 19.
orgueil... A quel sentiment s'est-on adressé chez Monneron (fils) au collège? A l'orgueil. Dans ses examens? A l'orgueil. .. A l'Ecole Normale, tout son développement n'était qu'un développement d'orgueil. Voilà pourquoi il n'a pas cru. Il a pensé à rencontre de notre tradition religieuse (i) ». Ce texte montre que l'orgueil est l'ennemi de la foi; il est donc logique de conclure queréciproquement la foi est l'ennemie de l'orgueil, mais duquel? N'estce pas celui des gens qui veulent monter plutôt que celui des gens installés dans la puissance? On ne pourrait donc pas dire du catholicisme : « Deposiiit patentes de sede et exaltavit hiimihs », il fait tout l'inverse, en quoi il se confond encore avec l'aristocratie. Converti à l'une, M. Bourget devait embrasser l'autre sous peine de faire une conversion illogique et incomplète.
(i) L'Etape,, p. 2/4.
Toutefois la raison, auprès du sentiment, n'a été qu'un déterminant accessoire de cette conversion. Cela se voit à la manière hâtive, confuse, ou peu personnelle, dont M. Bourget traite les questions les plus importantes qui servent de base à ses théories.
Considérons d'abord l'idée de race. Il nous donne la loi d'évolution lente comme une loi de nature, applicable par conséquent à tous les êtres organisés; c'est d'elle que résulte l'effet mortel du brusque déracinement. Pourquoi donc la limiter aux Latins? et d'où vient alors cette immunité spéciale des Anglo-Saxons bondissant de la Grande- Bretagne aux Etats-Unis, du prolétariat aux milliards, se mêlant avec toutes les. races, disloquant leurs familles, sans former un peuple de dégénérés comme nous qui dansons tout de même beaucoup moins sur nos racines? Ou M. Bourget a-t-il oublié, par exemple, que les ploutocrates américains
yO LES GRANDS CONVERTIS
n'étant pas enrichis depuis plus d'une g-énération, nul ne saurait observer l'effet de cette fortune subite sur leur descendance lointaine? En ce qui nous concerne, M. Bourget néglige presque complètement' notre formation ethnique. Il constate bien l'existence chez nous de races provinciales, son étude du caractère lorrain dans le Disciple est ingénieuse et désobligeante pour les Lorrains, il montre par l'exemple des Monneron que le sang du Vivarais ne se mêle pas sans inconvénients avec celui des Mocos, et le voilà quitte. Y a-t-il, à proprement parler, une race française? Est-elle vieille ou récente? Comment a-t-elle pu naître malgré l'ancienne séparation des provinces? ou, si elle ne date que de leur fusion, pourquoi n'est-elle déjà plus jeune? Autant de questions sans réponse. En revanche, M. Bourget s'étend beaucoup sur deux castes, la noblesse et la plèbe, qu'il traite comme des races différentes, même au point de vue anatomique.
Races qui deviennent castes, castes qui deviennent races, races nationales, races de provinces, tout cela est d'ailleurs fort embrouillé; aussi pour le repos de l'esprit vaut-il mieux s'en tenir sur les variétés de l'espèce humaine à la science populaire.
M. Bourget a pris ce parti non seulement pour dépeindre les pieds elles mains de la noblesse française, mais en beaucoup d'autres occasions. « Grattez le Russe... », dit le proverbe, et M. Bourget, docile, vient à peine de présenter René Vincy chez la comtesse KomolT, lorsque celle-ci laisse apparaître un instant « l'être instinctif, presque sauvage,, et comme au bord de la folie, qui se cache souvent chez les Russes même les plus raffinés (r)... ». L'Allemand a une forte carrure et des lunettes cerclées d'or, l'Espagnol se distingue par ses prunelles noires dans un masque olivâtre et maigre (2). « Les Polonais sont demeurés la race la plus chevaleresquement , la plus follement brave d'Europe (3). » Comme on parle couramment du blond vémiien, les Vénitiennes sont blondes (marquise Andriana Bonaccorsi, de la famille dogale des Navagero, dans Idylle tragique^ et comtesse Sténo dans Cosmopolis); M. Bourget s'en réfère aussi aux tableaux de Véronèse et du Titien. Or , d'après Cesare Vecellio , cousin du même Titien , les patriciennes de Venise, qui, pour la plupart, étaient brunes, se teignaient toujours en blond; elles se haussaient sur des patins pour
11) AIensonf/es,p. 55. \3) Cosmopolis, p. i83.
(2) Outre-Mer^ vol. I, p. i3.
paraître grandes (i). Si les maîtres du xv!** siècle donnaient aux femmes une taille élevée avec une toison fauve, c'était donc pour obéir à la mode. En outre, les Vénitiennes actuelles sont petites et noiraudes au point que les touristes, peu observateurs cependant, ne manquent pas de le remarquer.
On voit, dans Idylle tragique (2), une Altesse Impériale russe, « espèce de géant avec une bonne large figure de moujik » . De qui la tient-il dans sa famille de Holstein-Gottorp |continuellement croisée avec des Allemands et où- le sang des Romanoff n'entre plus guère que pour mémoire? Mais un parent des successeurs de Pierre le Grand doit avoir le type russe; les convenances l'exigent. C'est ainsi que l'hérédité chez M. Bourget devient souvent un effet de théâtre plutôt qu'un phénomène naturel : Thérèse de Sauve, « conçue parmi les remords de sa mère... avait l'âme tragique (3) ». Elle n'a pas d'enfant; tant mieux! la stérilité des femmes de son tempérament « devient un bonheur, car du moins elles ne transmettent pas cette flamme de vie sentimentale et sensuelle qu'elles ont d'ordinaire héritée de
(i) Racincl, Hisloire du Cos- (2) P. 180.
tume. (6) Cruelle Enigme, p. 1G2
M. PAUL BOURQET 7I
la faute d'une mère (i) ». Les enfants nés de l'adultère « portent dans leur physionomie une expression de détresse prématurée. Un reste de l'angoisse dans laquelle ils furent conçus, entre deux remords et sous la menace d'un danger, repose dans l'arrière-fond de leurs prunelles (2) ». Louisde Mégrignies ctoujjc au cercle des plaques de cinquante louis; aussitôt le fils qu'ont de lui le comte et la comtesse de Bréau chipe des bonbons sur un arbre de Noël (3). ,
Après la question de race, une de celles qui préoccupent le plus M. Bourget sociologue est le caractère des castes. Il s'étend longuement sur la plèbe et n'a étudié que fort peu les plébéiens, encore moins les prolétaires (voir le tableau). Mais si,uneseule fois, il descend dans la rue, un coup d'œil luisuffirapour juger l'ouvrier français. Celui-ci, dit-il, « ne constitue pas, comme le racontent les boniments des politiciens, une classe à part. Si c'est un jour de chômage... cet ouvrier est vêtu comme un bourgeois. Les cigarettes qu'il fume sont celles que le bourgeois achète pour les mêmes trente centimes... Les portions qu'il mange chez le petit traiteur sont pareilles aux mets que le bourgeois commande à
(1) Cruelle Enigme, p. iGo. (3) Recommencements. — Le
(2) Terre promise, p. 184. Vrai Père.
sa cuisinière. Il les arrose du viji que boit le bourgeois... même café... même petit verre. Les journaux qu'il lit sont les mêmes, les mêmes les embryons d'idées qu'il échang-e... (i). » C'est bien là aussi de l'observation embryonnaire.
La même est appliquée par M. Bourget à la petite et moyenne bourg-eoisie. (Tout entière issue de la glèbe, ne l'oublions pas!) On a vu comment il la traite. Qu'elle se console. S'il afflig-e les professeurs des tares du déracinement, il en exempte du moins .les artistes; ne vaut-il pas mieux nuire à la vraisemblance qu'à des confrères? Quant aux autres bourgeois, si rares, qu'il met en scène, il ne les connaît pas. Ceux qui jouent un rôle sont des ingénieurs; il les prend pourdes mathématiciens : Chazcl (2) ne fait que des mathématiques, le pèreGreslou (3) passe son temps à tracer a à la craie sur un tableau noir dey signes énigmatiques, figures de géométrie ou formules d'algèbre (4) »• Rodier (5) « a consumé dix ans de sa vie à tracer à la craie des X et des y sur un tableau noir ». On ferait aussi justement de l'ingénieur un homme de lettres sous prétexte qu'il écrit des rapports.
Quelle n'est donc pas la stupeur de M. Bourget
(i) L'Etape, p. 104. (4) Ihid., p. 89.
(9) Crime d'Amour. (bjRi'commencements—Saïda.
(3) Le Disciple.
M. PAUr> BOURGET
lorsqu'il voit Rudicr iiioiUcr une juiueiU farouche appelée Saïila , sauter des rivières et des rochers, parier enfin (contre un Anglais) de franchir une table chargée d'un dîner de douze couverts ! « Mais quel homme! » s'écrie le narrateur. Tenter un pareil exploit, « c'était un jeu à y rester presque aussi certainement » que de marcher « contre la gueule d'un canon chargé, la mèche une fois allumée (i). » Et pourtant Saïda aurait pu renverser la table et briser de la vaisselle sans tuer son cavalier, dénouement plus improbable dans le cas des rochers qui ne basculent pas. Notre psychologue n'a donc guère approfondi l'équitation. Il traite de l'escrime avec une science égale quand il en fait un monopole aristocratique. Or, s'il existe à Paris deux ou trois salles d'armes bien composées, les autres sont fréquentées par la basse et moyenne bourgeoisie.
Parler aussi inconsidérément des sports est déjà unefautegrave pour unromancierélégant. M.Bourget en commet parfois de pires encore danssapeinture des gens du monde. Voyez, par exemple, Casai, le type du séducteur, prince de la mode, riche de cent à deux cents mille livres de rente, beau, musclé, sportif, bien élevé, retour des Indes. Il dîne
\i) Recommencements — Saïda, p. 177.
un soir chez la comtesse de Candale avec la duchesse d'Arcole, M. Mosé, riche juif converti, le vicomte de Prony, le baron d'Artelles, la marquise de Tillières (i). La conversation tombe sur les grandes chasses. « Je suis allé aux Indes, dit Casai, etfai tué ma demi-don raine de tigres comme tout le monde. » Là-dessus la marquise ressent « le petit frisson que donne à toutes les femmes la sensation du courage personnel de l'homme (2) w, et de ce momcul son cœur est pris. Dans la réalité, elle se fût plutôt rappelé Tartarin.
Un dernier exemple montrera combien l'observation de M. Bourget manque parfois du trait précis. Aux Etats-Unis, il rencontre un serpent à sonnettes ou crotale. Ne tremblez pas ; ce monstre a été chloroformé par un colonel américain qui lui enlève les crochets venimeux au mo3'en d'un davier : « Un premier effort et il secoue sur le sol un des crocs du serpent, puis un second, puis un troisième, puis un quatrième, — quatre longues aiguilles d'ivoire recourbées... outils de morsure (3). » Cela contredit tous les naturalistes, tous les muséums d'histoire naturelle et tous les serpents
(i) Cœur de Femme, pp. 39- (2) Ibid., p. 5G.
4i. (3) Outre-mer, vol. II, p. 2.0.
M. PAUL nOUKGET 77
venimeux eux-mêmes, d'après qui les crotales ont seulement deux crocs.
Si M. Bourg-et voit ainsi les objets propres à frapper son attention, comment verra-t-il ce qu'il ne regarde pas? Pour en revenir à la société humaine, il n'a reg-ardé que les salons où l'adultère fleurit et quelques intérieurs d'universitaires. Dans ce champ favori lui-même, sa vision s'est détournée de la vie réelle vers l'anecdote psychologique. Il a surtout appliqué ses dons précieux d'analyse à des êtres artificiels ou rendus artificiels. Sa virtuosité le dissuada de chercher le fond des idées et des choses. Il ne butina qu'à la surface, amalgama les éléments ainsi recueillis, creusa cette masse, et se fît une réputation de profondeur.
On voit encore, à propos des traditions, qui lui sont pourtant si chères, combien ce renom est usurpé. M. Bourget réclame, en se fondant sur elles, que l'on décentralise la France. Satisfaisonsle au plus tôt. Mais s'il s'agit d'imiter en cela un ancêtre, ne devrons-nous pas remonter bien loin ? Louis le Gros, par exemple, arrondissait le domaine royal aux dépens des brigands féodaux de la banlieue, et n'était-ce pas déjà de la centralisation ? Nous sommes toutefois autorisés à montrer un zèle moins archéologique. Tenons-nous-en à Louis XIII,
cela suffit, caril est écrh ânns T Etape : a La vie profonde de la vieille France. . . s'était faussée sous le despotisme de Louis XIV et l'incurie de Louis XV (i). » Il convient donc de considérer comme nuls et non avenus plus de deux siècles et demi de notre histoire si l'on veut contenter M. Bourgel; d'autre part, ne le fâcherait-on pas en violant le principe d'évolution lente et continue dont il écrase à tout propos les démocrates?
Et en somme, pourquoi tant s'inquiéter des traditions, lorsque lui-même les respecte si peu là où son métier d'écrivain devrait l'en faire esclave, c'est-à-dire dans son style? Un critique éminent, M. Georges Pellissier, a relevé dans la Duchesse bleue des barbarismes : — « A^e lui en voulez pas tant de ce qui n'est qu'un accès de colère (2). » « C'était encore un effet à produire au nouveau venu (3). » — Des impropriétés : « Il m'avait raconté les deux aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là (4) » — comme si cV affilée voulait dire sinnultanément. — Des métamorphoses bizarres: «Il voulait, de cette nerveuse main qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter de l'encre sur le papier. » Et M. Pellissier ajoute que « d'être aca-
M. PAL'L UOUnC.ET 79
dcinicien... cela ne dispense pas d'écrire correctement sa langue (i). »
Des lectures, forcément rapides et faites sans la moindre préoccupation de critique littéraire, m'ont permis de grapiller à mon tour; ilreste cependantde l'ouvrage pour les chercheurs; on peut même dire qu'ils trouveront la récolte encore sur pied. Voici mes trouvailles : — « L'habitude du plaisir précoce et continu aurait-elle pour résultat de rompre en nous, de dissoudre cette sève de notre être qui crc'e l'Idéal (2). » (Rompre un liquide n'est pas commode, à moins qu'il ne soit g"elé.) — «Quelle impression de suprême liberté, d'intime allégeance, de faute effacée (3). » {Allégeance pour allégement.) — « ... Outils de morsure qui, à cet instant même, contenaient assez de venin pour que de s' en piquer fût être assuré d'en mourir (4). » — « Il vit la robe rouge de M"^ Moraines s'éloigner par la grande baie au bras d'un habit noir (5). » (Spectacle étrange !) — « Cette foi absolue et naïve dans l'unicité del'amour vrai (6). » — « Quand cette jouissance-là... s'attaque au sentiment, ce n'est que moitié mal (7). » — « Il ressemble à son frère
(i) Revue encyclopédique, (4) Oo/re- J/i?r, vol. II, p. 210.
1899. p. II. (ô) Mensonges, p. 54.
<2) Cœur de Femme, p. 5i. (G) Idylle tragique, p. igS.
(3) André Cornétis, p. 2. (7) Cosmopolis, pp. 466-469.
8o LES tillANDS CONVERTIS
enfant, qui, lui, va coupant des fleurs pour jouer au jardinier et qui les plante... puis quand il revient au soir, il trouve que les corolles se sont fanées... et il se lamente parce qu'il est un enfant et qui ne sait pas que les fleurs ont des racines (i). » Une tête aurait ainsi des pieds, image hardie. Soit ! les fleurs ont des racines ; d'autre part, elles n'ont pas de racines : M. Bourget vient de le montrer luimême par la déconvenue du frère enfant.
Nous lisons encore dans l^ Etape : « Cet ouvrier n'est pas un barbare... son niveau moral n'est pas plus bas que celui du reste de V époque... {i). n — Les malheureux osaient se relever de la Nature... (3) (pour se réclamer.) — « Il n'y a vraiment pas lieu rfe nous sortir û?es phrases dn genre de celles doni tu viens c/e me gratifier et dont je ne t'en veux pas (/'ailleurs (4). » — « Le bruit du timbre qu'elle (Julie) pressa d'une main frémissante lui retentit jusqu'au fond du cœur. La porte s'ouvrit... Adhémar était devant elle qui se jeta dans les bras de son amant... (5). » Quel amant? Celui de la porte ou d'Adhémar?Ouoi qu'il en soit, je ne saurais partager l'opinion de M. PeHissier; la bonne langue est celle des grands écrivains, donc M. Bourget a
(i) Discours de réception à (3) P. f46.
l'Académie française, p. 5. (4) P- 202.
(2.) Pp. io4-io5. (5) P. 3i8.
un bon style ; si quelques expressions nous surprennent chez lui, elles sont voulues, sans quoi il n'aurait pas dit « que mal écrire c'est toujours et partout mal penser (i) ». Mais il ressort des exemples précédents qu'il a méprisé les traditions de la prose française.
Traditions, caste, race et le reste, n'ont ainsi été étudiés par l'éminent psychologue qu'avec légèreté, bien que parfois non sans longueurs. On lui ferait injure en croyant que sa raison ait pris une part sérieuse à l'établissement de ses théories sociales. Il reste le romancier qu'un élan spontané du cœur mena dans le monde où il ne fut satisfait que par l'aristocratie^et l'aristocratie le conduisit à l'Eglise, son corollaire naturel. Ne dites pas, en effet, à M. Bourget qu'on peut être cathoHque et démocrate. Il traite d'imbécile, mais respectueusement, Tabbé Chanut, qui soutient une telle opinion. Ce bon prêtre ne s'avise-t-il pas de vouloir concilier le catholicisme, la science et la démocratie? Entreprise ridicule, puisque d'une part la science n'est pas opposée au catholicisme,tandisque d'autre part elle condamne la démocratie (2) ; or elle ne saurait
(i) Nouveaux Essais. — i^i) L'Etape, pp. 'Sqo-Zqi.
Alexandre Dumas fils.
transiger. M. Bourget donne donc une réponse fort nette à la question posée au début de ces études : l'Eglise à son avis ne peut que combattre un Etat basé sur les principes de 89 ; elle y est contrainte par la raison, l'histoire, la nature, l'homme et Dieu. Fondée ou non, cette théorie n'a du moins rien de conciliant. Et notre académicien contribue par là, selon ses forces, à entretenir des discordes sur lesquelles il ne cesse de gémir.
L'œuvre de M. Huysmans, écrivain peu banal, présente un intérêt spéculatif considérable au point de vue des conversions par la facilité qu'on a d'en extraire, avec toutes ses gradations et tous ses détails, l'évolution d'un certain type d'homme vers le catholicisme. Le Durtal à' En Route est en effet le même, par un grand nombre de traits facilement reconnaissables, qu'Eugène Lejantel dans Sac au dos, Gyprien Tibaille dans les Sœurs Vatard, CyprienTibaille encore, mais doublé d'André Jayant, dans En Ménaffe, des Esseintes dans A Rebours, Jacques Maries dans En Rade. Tous ces personnages seront dépouillés ici (j'en prends la permission pour plus de commodité) de leurs noms divers que remplacera celui de Durtal.
Durtal naquit, probablement vers i85o, dans une famille « qui avait adopté des traditions de médiocrité et de misère », dit-il dans Sac au dos (i).
(i) Soirées de Médan, p. no.
Plusieurs de ses tantes et cousines étaient religieuses; on le menait les voir; leurs visag-es « blancs comme des oublies (i) », le silence du cloître, l'effrayèrent en lui laissant une impression durable, la seule que l'on connaisse de sa première enfance. 11 fut interne chez un marchand de soupe qui faisait suivre à ses élèves les classes du lycée ; triste souvenir! La nourriture était exécrable et monotone: « Gig-ot au suif et haricots à l'eau tiède le lundi, veau et plâtreux fromage blanc le mardi, le -jeudi oseille qui rendait malade... (2). » On couchait en hiver dans des lits glacés parce que l'hygiène commandait de laisser le dortoir ouvert; l'été on souffrait de la mauvaise odeur, et cependant, raconte Durtal, « tous les quinze jours, le samedi, on se lavait les pieds (3). »
Ce détail a eu son importance pour me faire rejeter la version suivant laquelle Durtal serait ancien élève des Jésuites : les Pères en effet n'imposaient la toilette en question qu'une fois par mois et seulement aux collégiens des classes inférieures de grammaire.
En outre, Des Esseintes, c'est-à-dire Durtal incarné en aristocrate, prétend avoir entendu chez les Jésuites un organiste qui, « aux jours fériés,
(i) Fn Rouie, p. 28. (3) Ibid., p. 45.
(2) En Ménage, p. 45.
célébrait des messes de Palestrina et d'Orlando Lasso, exécutait des La iidi Spirituali an xvi* siècle (i) » et non les œuvres du P. Lambillotte, jésuite lui-même. 11 y a là une invraisemblance majeure pour qui connaît l'esprit do corps, à nul autre pareil, de la Compagnie.
Durtal fait donc ses études chez le marchand de soupe dont il a été question. Alors se lève l'aurore de sa dyspepsie et de son pessimisme. Il s'indigne contre les brutalités des forts, d'où on peut induire que sa constitution est chétive : les garçons capables de battre leurs camarades s'en privent quelquefois, mais ne sont guère enchns à se souvenir des coups reçus par les autres. Durtal pratique peu les exercices corporels, qu'il méprisera toujours; cette inaction, jointe à une cuisine détestable inaugure sa gastro-entérite, et le rend atrabilaire; en voilà pour la vie, jamais il ne guérira.
Cela ira même de mal en pis. La guerre de 1870 éclate. Durtal est mobilisé, on l'envoie au camp de Châlons ; l'eau malsaine, le régime del'irttendance, pire que celui de l'internat, lui valent une inflammation d'entrailles, il la promène d'hôpital en hôpital, les médecins la traitent par la famine, il
(i) A Rebours, p. 2G8.
traite lui-même cette famine par quelques bombances aussi rares qu'excessives, d'où résulte qu'il a le « ventre gonflé et tendu comme un ballon », un « fer roug-e » lui brûle les entrailles (i) ; mal tenace: une rechute est signalée dans En Ménage : « II souff"rait d'une inflammation de la muqueuse du ventre (2) »,une autre dans A Rebours : « Maintenant les douleurs... allaient au ventre ballonné, dur, aux entrailles traversées d'un fer rouge (3). »
(i) Soirées de Médan, p. i43. (3) P. ii4.
Il n'est donc pas surprenant que la nourriture tienne une grande place dans ses préoccupations. 11 la considère à la fois en artiste et en malade, deux points de vue qui s'unissent pour le rendre difficile. De bons plats sont comme de bonne peinture, de bonne musique, de bonne prose : on y découvre d'ingénieuses combinaisons de saveurs qui sollicitent l'analyse; les filets nerveux aboutissant aux papilles de la langue ont leurs titres, autant que les autres, à procurer lajouissance esthétique. Durtal, un raffiné, sut goûter cette jouissance, parfois même la provoquer; lui seul connaissait la vraie manière de préparer un gigot à l'anglaise (i). Peutêtre commit-il des abus. Le malade gênait alors l'artiste. Mais ils restèrent toujours d'accord pour exiger avant tout la plus scrupuleuse probité dans les œuvres destinées à la bouche. Cette vertu était même la seule qui pût excuser les femmes de rester
(i) Là-Das, p. 147.
LES (ilVANDS CON\Er.TlS
laïques : voyez Mélie à' En Ménage et M™^ Garhaix dans Là-Bas. En revanche, la falsification des denrées alimentaires ralentit les élans de Durtal vers le catholicisme. Il apprit un jour :
« Que la majeure partie des messes n'était pas valide, par ce motif que les matières servant au culte étaient... dénaturées... : le vin, par de multiples coupages, par d'illicites introductions de bois de Fernambouc... ; le pain, ce pain de l'Eucharistie qui doit être pétri avec la fine fleur des froments, par de la farine de haricots, de la potasse et de la terre de pipe;... d'éhontés marchands fabriquaient presque toutes les hosties avec de la fécule de pomme de terre. Or, Dieu se refusait à descendre dans la fécule. C'était un fait indéniable, sûr... Cette perspective d'être constamment dupé, même à la Sainte Table, n'est point faite pour enraciner des croyances déjà débiles; puis comment admettre cette omnipotence qu'arrêtent une pincée de fécule et un soupçon d'alcool (0? »
La dyspepsie de Durtal se complique encore de névropathie. Il est artiste intempérant, il demande les raffinements de la jouissance d'art à toutes les sensations; jamais il ne se repose dans cette re-
(î) A Rebours, pp. 289-291.
M. J.-K. mVSMANfi 91
cherche, aussi jamais ne lui vient une de ces bonnes grosses fringales qui masquent l'insignifiance des plats. Dans sa dt'g-uslation incessante, il se fatigue de la cuisine connue, il lui faut des ragoûts étranges, inédits, surprenants. A ce métier-là, le système nerveux, qui est en quelque sorte l'estomac de la jouissance, tombe vite malade.
C/est ainsi que Durtal, après avoir aimé la femme en bon jeune homme au naïf appétit, ne. tarde pas à exiger d'elle « toutes les nuances du vice... compliquées et subtiles (f) » ; la fille lui plaît avant tout, aristocrate ou plébéienne, mais non bourgeoise en volupté, « jeune et vannée, alléchante et mauvaise, polissonne et fardée, salaison de vices (2) ». Il veut pimenter les baisers de contrastes : tandis qu'il caressera sa maîtresse dans un boudoir japonais, un malheureux jouera de l'orgue de barbarie sous ses fenêtres, et cela se passera par temps de neige (3). Une recherche nouvelle apparaît lorsqu'il convoite Urania, gymnaste américaine (4), de laquelle il espèreune sorte d'échange de sexe : elle se montrera vigoureuse et brutale en amour comme un homme, et lui, chétif, aura des pâmoisons toutes féminines; à l'épreuve, Ura-
(i) Sœurs Vatard, p. i55. (3) Ibid., p. i56.
(3) Ibid., p. i58. (4) A Rebours, pp. 137-140.
nia lui inflige une déception. S'il va plus loin, ce n'est pas en qualité d'acteur, mais en frôleur, en curieux; il se passionne pour Gilles de Kais, il assiste au Sabbat en compag-nie de M""® Chantelouve qui lui fait ensuite profaner des hosties à son insu.
Et la matière charnelle n'est pas seule à occuper ses facultés sensitives, il les met à contribution pourla découverte de toutes les sensations rares et violentes quelles qu'elles soient; une fois rencontrées, celles-ci sont analysées, ruminées, rétrospectivement savourées, magnifiées par l'imagination dans la solitude et le silence; les parfums, les saveurs, les sons, les formes, les couleurs, font également l'objet de cette incessante besogne ; comme Durtal n'y souffre aucune diversion, il n'est guère surprenant de le voir aboutir au détraquement nerveux. Il a des envies soudaines de femme enceinte (i), des hallucinations, des cauchemars (2).
(i) A Rebours. (2) A Rebours, En Rade.
L'expérience a fait juger à Durtal (i) « que les littérateurs se divisaient, à Iheure actuelle^ en deux groupes, le premier composé de cupides bourgeois, le second d'abominables mufles «. On reconnaîtrait par là qu'il est lui-même littérateur, si M. Huysmans n'avait pris soin de le spécifier. Comme tel et comme artiste, il a suivi une évolution qui se rattache tout naturellement à sa crise juponnière, elle est aussi d'ordre nerveux et pour lui décisive, car il subordonne son intellig-ence à sa sensibilité; sa raison n'a pour mission que de lui dire : « Tu sens mieux que les autres ; ceux qui ne sentent pas comme toi sont de vils bourgeois. »
Durtal s'attache d'abord à l'école naturaliste. Celle-ci, qui crut revenir à la nature, finit par s'en écarter autant que le romantisme dans un sens contraire. Elle se proposa l'anatomie de la société,
r Là-Bas, p. 22.
<)\ Lies GRANDS CONVERTIS
mais ne montra qne des planches pathologiques : un prolétariat pourri })ar l'alcool, la jorostitution, le surmenage, une bourgeoisie pourrie par tous les vices, une aristocratie également pourrie et atteinte de dégénérescence sénile, une population agricole atteinte de dégénérescence bestiale. Comment les naturalistes verraient-ils la vie en rose? Mais le pessimisme ne résout rien; eux-mêmes s'en aperçoivent, une réaction nécessaire les pousse à croire au bonheur, et comme ils n'ont vu des temps actuels que la souffrance, ils les quittent, Zola pour la Cité future, Durtal pour la Cité du passé, le cloître. Tous deux, au moment où ils échappent ainsi à la réalité, méritent pareillement le nom de mystiques, à cela près que Zola crut rêver d'un monde vivant, au lieu de se réfugier, comme Durtal, parmi les morts.
On peut suivre assez facilement les étapes de ce dernier. Tout d'abord, il exagère dans le naturalisme la vision pathologique. Il s'attache à la grossièreté du peuple. Il est « à l'affût des sites disloqués et dartreux (i) ». La banheue industrielle de Paris a ses préférences parce qu'on y découvre une « campagne dont Tépiderme meurtri se bosselé comme de hideuses croûtes », des « routes écor-
(i) Sœurs Vatard, p. 226.
M. J. K. IIUV S.MANS ().)
cliëes où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade... (i). » Des fleurs qu'il reçoit (2) l'enchantent parce qu'il y trouve les marques d'ig-nobics maladies : «... chairs marbrées de roséoles, damassées de dartres... épidermes poilus creusés par des ulcères et repoussés par des cliancres. . . fondements écorchés etbéants. . . » Parmi ses estampes de prédilection figurent celles de Jan Luykenoù l'on voit « des intestins dévidés du ventre et enroulés sur des bobines ». Nulle peinture n'a plus soulevé son admiration que le Christ de Matthaeus Grunevald (3) : «... Les chairs gonflaient, salpêtrées et bleuies; l'heure des saniesétait venue... les pieds poussaient en pleine putréfaction... » Ce goût, loin de venir, comme on pourrait le croire, d'une perversion de l'odorat, prend son origine dans le mépris des spectacles communs ou qui plaisent à tout le monde ; c'est le goût de l'a" normtd. Durtal aimera désormais la souffrance, non point pour se l'appliquer personnellement, mais pour la considérer. II y combinera d'abord la luxure et deviendra sadique avec Gilles de Rais, puis, sanctifié, il célébrera sainte Lydwine, qui
\\] En Ménage, p. iio. (3) Là-Bas, p. lo,
(2; 4 lleOûurs, pp. 119-124.
96 LES GIXANDS CONVERTIS
passa toute sa vie dans un état de décomposition avancée .
Dès son stade naturaliste, il fut aussi séduit par ce qu'il y a d'artificiel dans la vie moderne, « les coups de gaz sur des faces grimées », le fard des filles, les machines, et quand il s'isola, tout le temps qu'il vécut A Rebours fut consacré à l'artificiel. Un essai de séjour au château ruiné deLourps, qu'il fit dans En Rade, lui inspira un dégoût profond pour la campagne, les moissons, les choses rustiques, les paysans : il méprise, dirait-on, les travailleurs des champs parce qu'ils mènent une vie plus naturelle que les prolétaires urbains. Jamais, chez luijonnesurprendun élan admiratif vers la nature.
Une fois entré dans cette voie de l'anormal, du rare, de l'étrang-e, de l'artificiel, il ne s'arrêtera plus ; très vite il passera de ce qui se voit à ce qui ne se voit pas du tout, et des illusions produites sur l'esprit par les sens aux illusions que l'esprit se donne tout seul; il aboutira ainsi au surnaturel, il admettra enfin que les choses d'ici-bas n'ont de réalité que par la valeur symbolique: «... Le Moyen-âge... savait que sur cette terre tout est fig-ure, que le visible ne vaut que par ce qu'il recouvre d'invisible; le Moyen-âg"e... n'était pas, par. conséquent, dupe, comme nous le sommes, des apparences... (i). »
Mais bien avant d'arriver à cette conclusion, qui suppose une indifférence absolue au sens des mots, il sera déjà mystique, non sans avoir goûté mentalement au sadisme et au satanisme, qui sont des variétés monstrueuses de la religiosité.
Durtal n'est arrêté sur cette^pente par aucun frein
(i) La Cathédrale, p. 476.
gS LES GRANDS CONVEPvTIS
d'espèce artistique ou littéraire. 11 néglige l'antiquité classique. S'il consent à donner quelques louanges à Fra Angelico, qu'il sait mystique, à Benozzo Gozzoli, qu'il croit mystique, à Botticelli qu'il approuve d'être un peu décadent, il ignore tous les autres peintres italiens du xv^ siècle, et oublie ceux du xvi" siècle. Nos artistes, de Fouquet à Gustave Moreau exclusivement, etla plupart de nos écrivains tels que Rabelais, Molière, La Fontaine, Voltaire, lui déplaisent. Bref, les caractères principaux des grandes œuvres auxquelles il est indifférent ou hostile sont le bon sens, l'équilibre,la santé, l'harmonie des proportions, la beauté des formes, tous antidotes de névrose. Au genre de la maladie près, Durtal est un alcoolique. Plus il a bu, plus il veut boire et augmenter la force du poison; les boissons hygiéniques prennent pour lui un goût écœurant de remèdes, et quand, un jour, eff'rayé de son état, il songe à réagir, il croit arriver à la guérison en ne se grisant plus que de bénédictine.
Sa manie est d'autant plus aiguë qu'il ne s'y livre pas en public : il s'intoxique à huis clos. C'est eu effet un solitaire et un pessimiste : solitude et pessimisme vont chez lui de pair en s'engendrant l'un l'autre. Dès le collège, Durtal a commencé de détes-
M. J.-K. HUYSMANS flO
ter ses semblables. Les tendresses familiales lui ont manqué; ses parents, qui se sont débarrassés de lui par l'internat, ne semblent pas l'avoir beaucoup choyé. Il ne fait allusion qu'à sa mère, par deux ou trois phrases brèves (i), en la mcltant au même plan que ses bibelots et ses livres.
On est mieux renseig-né sur ses relations avecles fillesqui le déçurent plusencore que les çarg-otiers. Sa dyspepsie physique fut morale aussi ; il ressembla au gourmet demeuré gourmet en dépit de digestions toujours laborieuses, et qui souffre ainsi de jeûner comme de manger. La désillusion perpétuelle engendrée parla chez Durtal s'augmenta encore de son manque naturel de tendresse : la petite fleur bleue, trop bourgeoise, ne poussa pas en son cœur. II prenait en dégoût ses maîtresses qui lui inspiraient bientôt après leur venue le désir de les mettre à la porte; de là lui vient le mépris de la femme, de toutes les femmes qu'il ne regarda jamais à travers un amour un peu idéalisé. Pour lui les jeunes filles étaient « physiquement: unéventaire de gorges pas mûres etde séants factices; moralement:... un fumier de pensées dans une caboche rose (2). »
Ses invectives contre les femmes sont intarissables; il leur reproche la bêtise, la bassesse, i'hy-
(i) Sac au dos. (2) En Mena je, p. 5.
pocrisie, le manque de goût... Peut-être aurait-il quelque indulgence à leur égard si elles n'avaient la fâcheuse coutume de mettre parfois des enfants au monde. « Il n'aimait point les enfants, ne jugeait pas qu'il fût utile d'en procréer (i). » Et de fait on ne le voit manifester quelque sympathie que pour les femmes stériles, d'abord les filles qui le sont par intérêt, puis les religieuses qui le sont par sacrifice. Le seul ménage Carhaix trouve grâce devant ses yeux, c'est un ménage sans enfants. De telles dispositions ancrèrent Durtal pour la vie dans la solitude du céhbat.
Loin de combattre ces tendances hypocondriaques, l'art ne fit que les exaspérer. Déjà l'école naturaliste, dans laquelle Durtal s'enrôla tout jeune, le conduisait au pessimisme. Puis on remarquera que les artistes sont portés à sortir de leur milieu primitif par le besoin de s'élever. Fils du peuple, ils s'embourgeoisent; bourgeois, ils vont aupeuple ou à la haute aristocratie; ilsontencorela ressource de dominer tout le monde en s'isolant; c'est à quoi se décident les plus orgueilleux. Cyprien Tibaille et André Jayant, c'est-à-dire Durtal dédoublé aux seules fins de mettre ses réflexions en dialogue, vivent « unis dans une commune haine contre les
( i) En Ménage, p. i3.
M. J.-K, HCYSMANS
préjugés imposés par la bourgeoisie... très à l'écart du monde des lettres et des peintres, régulièrement éreintés par tous lesjournaux, par tous les confrères qui leur « reprochent » leur isolement et leur dédain (i). »
Durtal flairechez tous « une telle exécration^owr ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l'art, pour tout ce (juil adore », que l'iiumanilé devient un ramassis de grotesques scélérats. La population ouvrière des villes, seule digne d'indulgence, ne comprend d'ailleurs que des brutes alcooliques; celle des campagnes est « libidineuse et cupide (2) », les « mœurs des paysans... sont tellement ignobles que mieux vaut n'en point parler (3), » et une bonne moitié à' En Rade a été écrite pour développer ce jugement sur les ruraux. « Quant aux gourdes armoriées, aux noblaillons qui croupissent dans les châteaux..., ils sont certainement, au point de vue intellectuel, encore inférieurs aux rustres (4). » Dès A Rebours, du reste, « l'aristocratie avait versé dans l'imbécillité ou dans l'ordure! Elle s'éteignait dans le gâtisme de ses descendants dont les facultés baissaient à chaque génération et aboutissaient à des instincts de
(i) En Ménage, p. iig. . . (3) Jbid., p. 87.
(a) L'Oblat, p. 268, L (4) Ibixi.^p. 21.
g-orilles fermentes dans des crânes de palefreniers et de jockeys... (i). » Que la bourgeoisie ne se réjouisse pastropdu traitement infligea son ancienne rivale : « plus scélérate, plus vile que la noblesse déchue », elle a encore sur celle-ci le désavantage de manquer de savoir-vivrC:, d'être « autoritaire et sournoise, basse et couarde » ; son avènement a eu pour résultat « l'écrasement de toute intelligence, la négation de toute probité,la mort de tout art (2). » En résumé, la société entière « boit le nez dans la boue, à plat ventre, l'ordure... (3). » Peutêtre faut-il rattacher aux mêmes origines que toutes ces fureurs la haine de Durtal pour les femmes coupables d'avoir partagé encore moins que les hommes ses idées à lui.
On ne s'étonne pas de ce qu'il arrive entre trente et quarante ans aune détresse d'âme affreuse. Son cœur est vide, il éprouve du dégoût parmi les hommes et de l'angoisse dans la sohtude. La recherche de la jouissance rare, son unique raison de vivre, l'a déçu, il ne lui reste plus rien. Alors il se laisse prendre à ce sophisme si commun : u J'aspire au bonheur, donc le bonheur existe; je ne l'ai pas trouvé en ce monde, donc l'autre monde existe. »
(i) -4 Rebours, 285. (3) En 3Iénagfe,p. 269.
{2) Ibid., 292.
Ce fut dans Là-Bas qu'il vérifia la réalité objective de cet autre monde. La névropathic, en suivant son cours, l'avait amené au sadisme, et il arrivait, parti du naturalisme, à s'enticher de surnaturel. Or l'imagination possède un tel pouvoir qu'elle donne la vie, une vie extérieure et palpable, à tout ce qui l'amuse avec quelque persistance.
Rien n'empêchait donc Durtal de voir le Diable en chair et en os; il eut peur, et se contenta de découvrir, après bien d'autres, l'ing-érence infernale dans les affaires terrestres, ingérence immédiate au point que Satan bâ tonne parfois des hommes vivants. Durtal en trouva la preuve dans les pièces historiques du procès de Gilles de Rais : Prelati, sorcier au service de ce seigneur, dit avoir été rossé à mort par le diable qu'il évoquait, et on doit l'en croire car un tel aveu le condamnait à être brûlé vif (i). (( Ici, ajouteDurtal, il ne peut y avoirdétra-
(i) Là-Bas, p. ng.
quement des sens, visions morbides, car les blessures, la marque des coups, le fait matériel visible et tangible, est là. » De telles aventures arrivent encore de nos jours : « un garçon riche, enragé de sciences occultes, voulut savoir à quoi s'en tenir au sujet de Lucifer (i), et il se rendit en Ecosse où le diabolisme sévit. Là, il fréquenta l'homme qui, moyennant finances, vous initie aux arcanes sataniques et il tenta l'épreuve. Que vit-il?, On n'en sait rien, malheureusement, « mais ce qui est avéré, c'est qu'il s'évanouit d'horreur et revint en France épuisé, à moitié mort ». Voilà ce qu'atteste des Hermies, un galant homme, en qui Durtal a confiance. Mais, bien plus, nous avons en faveur du surnaturel le témoignage du Figaro. On se souvient peut-être de Home, célèbre médium qui évoquait les esprits infernaux à la cour même de Napoléon IILIl était à la mode. C'est pourquoi un certain marquis le supplia de lui faire voir sa défunte marquise. Home, très obligeant, « le mena vers un lit, dans une chambre, et le laissa seul. Que survint-il? Quels fantômes effrayants, quelles Ligeia de sépulcre surgirent? Toujours est-il que le malheureux fut foudroyé au pied du lit. Cette histoire a été récemment rapportée par le Figaro
(i) Là-Bas, p. 426.
io5
d'après des renseignements incontestables (i) ».
Une autre anecdote montre ce que devient le sens critique de Durtal quand il s'agit de gens ou de choses démoniaques. M'"'= Chantelouve l'a corduit dans une chapelle où vont se célébrer de répug-nanls mystères.
« — Quels sont, demande-t-il, ces messieurs « qui paraissent vouloir rester dans l'ombre?
« — Ce sont des sataniques... Ilyen a un parmi « eux qui fut professeur à l'Ecole de médecine; il a « chez lui un oratoire où il prie la statue de Vénus « Astarté, debout sur un autel.
« — Bah !
« — Oui, il se fait vieux, et ces oraisons démo- « niaques décuplent ses forces qu'il use avec des « créatures de ce genre.,.
« — Vous me garantissez la véracité de cette histoire?
« — Je l'invente si peu que vous la trouverez « racontée tout au long dans un journal religieux, « les Annales de la Sainteté. Et bien qu'il fût « clairement désigné dans l'article, ce monsieur « n'a pas osé faire poursuivre le journal (2)... »
(i) Là'Bas, pp. 420-426. (2) Ibid., pp. 370-371.
Diirtal rattacha le spiritisme au satanisme : des esprits venaient parfois animer les tables, comme il en fit l'épreuve personnelle au cours "d'une séance « où nulle tricherie n'était possible »; la table parla d'abord anglais, langue inconnue de tous les assistants, puis, s' exprimant en français, elle raconta des faits connus du seulDurtal et alors oubliés par lui, sans qu'il eût avec elle aucun contact(i). Oui vient slncarner ainsi dans le mobilier? Non pas les ang-cs, à coup sûr : ils n'obéissent qu'aux saints. Ce sont donc des démons ou peutêtre des larves. Les larves, esprits ni célestes ni infernaux, « habitent un territoire invisible et naturel, quelque chose comme une petite île qu'assièg-ent de toutes parts les bons et les mauvais esprits ». Or il paraît qu'à force d'évoquer ces insig'nifîantes larves, on finit par amener des démons sans le savoir, qu'on le veuille ou non (2).
{i]En Route, p. 348. (a) Là-Bas, p. 427.
Mais il n'est pas besoin de considérer dos faits sinijuliers : la vie journalière elle-même nous offre des exemples d'induences mystérieuses et malfaisantes, allribuables au seul Satan si l'on cherche à les expliquer. Telle est, entre autres, celle de l'argent : (( il ne va qu'aux scélérats et aux médiocres », devient stérile chez les bons riches, « rend lubrique l'indigent le plus chaste, suscite la haine entre le bienfaiteur et l'obligé w ; mais tous ces prodiges ne sont rien auprès de ceux qu'il accomplit « lorsque, cachant l'éclat de son nom sous le voile noir d'un mot, il s'intitule capital » ; par lui s'édifient alors des Banques, s'instituent des monopoles, meurent de faim des milliers d'êtres, et, de plus fort en plus fort, « lui, pendant ce temps, se nourrit, s'engraisse, s'enfante tout seul dans une caisse ». Voilà un miracle qui s'opérait tous les jours sous nos yeux et qu'avant Durtal nul n'avait remarqué, miracle inouï ! S'enfanter tout seul dans une caisse! La production de ce phénomène dépasse évidemment la puissance des hommes, Dieu se doit de n'y pas prêter les mains, donc il vient du diable, et Durtal s'écrie : « Eh bien ! ou l'argent... est diabolique, ou il est impossible à expliquer (i). »
Bien d'autres faits l'obligèrent à conclure, comme
[i) Là-Bas, pp. I7-I0-
il désirait conclure depuis longtemps, à l'existence du surnaturel. Le voilà désormais converti sans qu'il veuille encore se l'avouera lui-même. — « Crois », lui dit des Hermies. — « Je ne peux pas, répond-il; il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent et me révoltent. »
En réalité, cette objection n'existe plus; Durtal l'a détruite d'avance en éliminant tous les cultes surnaturels distincts de la religion catholique, bouddhisme, occultisme, spiritisme, qui lui répugnent. Le satanisme l'a d'abord séduit à titre de curiosité choisie, de sport réservé aux névropathes artistes, mais le petit sabbat du chanoine Docre, à Vaugirard, auquel il assista, manquait vraiment trop de décor; c'était une orgie sadique pour pipelets, on n'y tuait pas même de nouveau-nés. Ainsi Durtal rejeta encore les pratiques lucifériennes. L'idée de se faire protestant ne l'effleura même pas, car il était contraire à sa nature d'admettre une religion sans art, sans mystique, et postérieure au moyen âge. Enfin, un autre que lui se fût peut être attardé à des considérations scientifiques, mais Durtal considère l'art et la science comme deux maîtres foncièrement hostiles qu'on ne peut servir à la fois. S'il a de la tendresse pour l'antique alchimie, c'est à cause de ses allures mys-
M. J.-K. IlLYSMANS ÏOQ
tiques; la science moderne, au contraire, est en butte à son dédain : elle n'a rien trouve, « l'électricité était connue et maniée dès les temps les plus reculés (i) ».
Ainsi Durtal, engagé dans le chemin du surnaturel, renonce à toutes les bifurcations, sauf à celle qui mène au catholicisme. Il y arrivera donc sûrement.
(i) Là Dos, p. 17.3.
Les psychologues catholiques verraient un obstacle formidable à la conversion de Durtal dans cet orgueil d'artiste qui lui fit prendre en haine l'humanité. L'orgueil, ils l'affirment souvent, est le péché par excellence, la révolte contre Dieu. Satan n'a été coupable que d'orgueil. En réalité, l'Eglise admet dans ses plantations spirituelles certaines espèces d'orgueil, comme on le voit par l'exemple de Durtal . Celui-ci cultiva en son âme un pied vraiment exceptionnel d'orgueil artiste qui ne souffrit nullement d'un repiquage en terre sainte ; ce ne fut même pas un repiquage, il suffit de dépoter la plante sans rien lui enlever de son terreau mystique, elle étendit ses racines dans un sol encore plus mystique, et surtout elle resta bien en évidence, loin des humbles légumes, au milieu d'un carré spécial.
Durtal, en effet, se fit par Voblature une situation très singulière dans l'Eglise. « L'oblature de
M. J.-K. IIUYSM.VNS
saint Benoît... ne s'adresse qu'à une élite... (i). » Certains oblats résident où ils veulent, sans participera lavie liturgique, et parmilesautres, astreints à demeurer auprès des monastères et à suivre les offices, on disting-ue deux catégories : ceux qui conservent le costume séculier, dont est Durtal, et ceux qui portent la robe. Or, Durtal n'a qu'un seul confrère de son espèce, d'après le compte détaillé de dom Felletin (2). Sans un fâcheux, attaché au couvent de Lig-ugé, et qui fait concurrence à notre converti, l'Eglise, pourvue d'un seul pape, aurait donc de même un seul oblat bénédictin, régulier, laïque. Appartenir ù une élite dont on forme la moitié n'est pas, toutefois, une distinction méprisable.
A ce point de cette étude, on se sent inquiet. Une question surgit: la conversion de Durtal s'estelle réalisée? Hélas! bien peu, il faut en convenir. Se convertir, c'est changer; Durtal, en devenant catholique, ne change pas. UOhlal nous dépeint un Durtal identique au curieux pécheur de jadis. Ses qualités d'artiste n'ont pas fléchi, son langage, toujours savoureux, a conservé le même mécanisme, ses méditations sont encore interrompues par la confection et l'allumage d'innombrables ciga-
(i) L'Oblat, p. 248. (2) lbi(L, pp. 25i-.'i52.
rettes, il reste préoccupé de nourriture et nous fait part de ses ennuis culinaires dès son arrivée au Val des Saints :
« La mère Vergog-nat, une paysanne..., était au-dessous de tout... elle aggravait la pitoyable qualité des comestibles par sa façon déréglée de les cuire; elle opérait de telle sorteque l'on s'empêtrait les dents dans de la gélatine ou qu'on se les ébranlait en mâchant du bois. Durtal avait adopté le parti — ne pouvant faire autrement d'ailleurs — d'offrir au Seig-neur, en expiation de ses vieux péchés, la pénitentielle misère de ces plats (i). »
Mais la Providence, pitoyable envers le futur oblat, fit mourir son meilleur ami, l'abbé Gévresin, dont il hérita M"'= Bavoil, une femme de charge d'autant plus apte à diriger un intérieur que ses visions célestes, fréquentes jusque-là, venaient de cesser. Quand M™^ Bavoil rejoignit son nouveau poste, il fut question entre elle et Durtal, non pas du défunt, mais des ressources du Val des Saints :
— Le boucher lue, un jour un bœuf, soyons plus exact, une vache, un autre jour un mouton, un autre jour un veau... cela ne serait rien, malgré le manque de variété de ces mets, si ce bouclier n'égorgeait son bétail la veille au soir ou le matin
(i) L'Oblal, pp. i3-i4.
M. J.-K. HUYSM.VNS Il3
même où il le débite; et dame alors, on mastique des choses innommables qui tiennent à la fois du caoutchouc et de la tiloselle.
— La cuisine corrige jusqu'à un certain point les viandes trop fraîches, fît M'"'' Bavoil; seulement, il convient, en ce cas, de dire adieu aux côtelettes grillées et aux biftecks saignants; il est, en elîet, nécessaire de mettre à mijoter, pendant des heures, dans une casserole ce que... comment appelez-vous le gig"Ot qui vous déplaisait à Chartres?
— De la carne ou de la bidoche, madame Bavoil (i).
Durtal se fit cependant, au Val des Saints, l'existence qu'il avait toujours rêvée, sans la payer d'un ascétisme bien sensible. C'était réaliser le Paradis sur terre en se ménageant par surcroit l'entrée du Paradis céleste. Bonheur trop bref, soudain bouleversé par la loi sur les associations. Les Bénédictins se décidèrent à l'exil et, par contre-coup, Durtal. qui estimait le pays inhabitable sans eux, fut contraint d'envisager le retour à Paris.
« L'idée de déménager mes livres et de charroyer l'amas de mes bibelots et de mes meubles, dit-il à M. Lampre, m'abêtit à un tel point que j'aime mieux ne pas y songer (2). »
{i)L'Oblal, pp. 33-34. (3) Ibid., p. 3ao.
Il4 LES GRANDS CONVERTIS
(( Au lieu d'une propriété paisible, s'écrie-t-il encore, je vais retrouver les boîtes àdominosd'une maison commune, avec menace, en dessus et en dessous, de femmes s'hjstérisant sur des pianos et de mioches roulant avec fracas des chaises pendant l'après-midi et hurlant, sans qu'on se résolve à les étrangler, pendant la nuit; l'été, ce sera la chambre de chauffe, l'étoufFoir; l'hiver, en place de mes belles flambées de pin, je considérerai par un guichet de mica du feu en prison qui pue. En fait d'horizons, j'aurai sans doute un paysage de cheminées (i). ))
Ces tintouins furent l'œuvre de nos gouvernants; que ne laissaient-ils à Durtal un beau feu de pin, une maison séparée, une installation fixe, une liturgie correcte, des cérémonies somptueuses ? Nos gouvernants se conduisirent en malfaiteurs :
« Les séniles matassins du Luxembourg ne valaient pas mieux que les pernicieuses malebètes de la Chambre. Tous étaient les leudes perdiablés des Loges ! Il n'y avait rien de propre à attendre d'eux (2).
« Un sous-Trouillot, du nom de Vallé, avaitrempli avec quelques terrines de son eau de vaisselle l'auge de la rue deTournon et les vieux glandivores
(i) LOblat, p. 448. (2) Ibid., p. 276.
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s'dtaient ventrouillës dans le purin de cette éloquence et avaient voté, haut la patte, la loi ; les congrég-ations étaient bel et bien étranglées... (i) »
... et Durtal condamné à se chauffer avec une salamandre ! L'excès de sa contrariété faillit même le brouiller avec Dieu :
<f... Je commence, lui dit-il, à me méfier un peu de vous. 11 semblait que vous deviez me diriger sur un havre sûr. J'arrive — après quelles fatigues ! — je m'assieds enfin et la chaise se casse ! Est-ce que l'iniprobitédutravail terrestre se répercuteraitdans les ateliers de l'au-delà ? Est-ce que les ébénistes célestes fabriqueraient, eux aussi, des sièges bon marché qui s'effondrent dès qu'on se pose dessus (2) ? »
Pour l'auteur d'un article sur la conversion de Durtal, il y avait là de quoi s'effrayer. Tout serait à refaire si cet irritable personnage voulait punir Dieu en le niant. Mais on se rassure après réflexion : faire des reproches à quelqu'un, c'est constater son existence. D'autre part, Durtal a embrassé une religion tellement personnelle que toute autre croyance lui ferait perdre une originalité à laquelle il doit tenir comme à l'élément le plus essentiel de son génie. Il restera donc converti.
(i) L'Oblat, p. 3oi. (2) Ibid., p. 446.
Il6 LES GRANDS CONVERTIS
Et sa conversion nous montre l'effet charmeur qu'exerce le catholicisme sur un moderne exclusivement artiste, échappé au milieu social, anarchiste, contempteur delà raison. En outre, on peuty trouver quelques renseig"nements sur l'Eglise.
Le moins banal est qu'il y a deux Eg^lises catholiques, rien qu'en ce monde. Elles ont sur le papier même g-ouvernement et mêmes dogmes, ce qui ne les empêche pas de différer absolument par leur esprit, leurs doctrines, leurs mœurs, leur culte.
L'une pourrait s'appeler l'Eglise bourgeoise. Durtal la déteste. Voici d'abord ce qu'il pense de sa clie»tèle:
« La bourgeoisie dévote ferait prendre la fuite aux Ang-es ; c'est dans cette caste que se recrute la fleur des pharisiennes. » On ne peut s'imag-iner ce que sont les femmes de la petite bourgeoisie et du monde riche. « Du moment qu'elles assistent à la messe le dimanche et font leurs Pâques, elles pensent que tout leur est permis; et, dès lors, leur sérieuse préoccupationest moins d'offenser le Christ que de le désarmer par de basses ruses. Elles médisent, lèsent grièvement le prochain, lui refusent toute pitié et toute aide et elles s'en excusent
Il8 LES GRANDS CONVERTIS
ainsi que de fautes sans conséquences; mais manger gras un vendredi? c'est autre chose; elles sont convaincues que le péché qui ne se remet pas est celuilà. Pour elles, le Saint-Esprit, c'estle ventre. .(i).»
« Quant aux catholiques, dit un jour Durtal au Père Fonneuve, vous savez aussi bien que moi l'amas de sottises et de lâcheté qu'ils recèlent » ; ce ne sont, en cas de danger, que de « pieux matamores (2) ». Ils ont aidé à faire de leur religion « ce quelque chose d'émasculé, d'hybride, de mol, cette espèce de courtage de prières et de mercuriale d'oraisons, cette sorte de sainte tombola où l'on brocante des grâces, en insérant des papiers et des sous dans des troncs scellés sous des statues de saints (3) » .
Cette église bourgeoise hait le pauvre, qu'elle marie ou enterre sans maîtrise ni orgue (4), « elle brocante les indulgences et bazarde les messes ; elle est, elle aussi, ravagée par l'esprit de lucre (5) ».
Elle couvre le talent d'un immense mépris, même s'il se manifeste chez ses défenseurs, tels Veuillot et Hello, des écrivains qui ne sont, à ses yeux, 0 ni assez asservis ni assez plats (6) ». — « L'armée de
(i) La Cathédrale, p. 171. (4) Là-bas, p. ï']0.
(2) L'Oblat, p. 298. (5) En Route, p. 20.
(3) Ibid., p. 389. (6) A Rebours, p. 208.
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cuistres qui a envahi le sanctuaire » possède seule son estime (i).
II n'y a plus de culte solennel; ce sont des fêtes mondaines qui le remplacent: «d'abjectes cavatines, d'indécents quadrilles sont enlevés à grand orchestre dans les églises elles-mêmes converties en boudoh'S, livrées aux histrions des théâtres qui brament dans les combles, alors qu'en bas les femmes combattent à coup de toilettes et se pâment aux cris des cabots (2). » Le plain-chant est mort malgré Jean XXII, le Concile de Trente, et un récent décret de la Sacrée Congrégation des Rites qui interdisent de profaner musicalement les temples (3).
On ne trouve nulle compensation à cette laideur qui envahit tout l'art religieux. C'en est fini aussi de la prédication sacrée. Il ne tombe du haut de la chaire que des rengaines. Durtal, ayant eu la curiosité d'écouter un grand nombre de sermons, constate que tous se valent. II se rappelle : « Des orateurs choyés comme des ténors, Monsabré, Didon, ces Coquelin d'Eglise, et, plus bas encore que ces produits du Conservatoire catholique, la belliqueuse mazette qu'est l'abbé d'Hulst...Ce sont ces médiocres-là que réclame la poignée de dévotes qui les
{i) A Rebours, p. 198. (3) Là-Bas.
(2) Ibid. p. 397.
LES GHANDS CONVERTIS
écoutent. Si ces gargotiers d'âmes avaient du talent... ils végéteraient incompris des ouailles. C'est donc pour le mieux, en somme. Il faut un clergé dont l'étiage concorde avec le niveau des fidèles ; et, certes, la Providence y a vigilamment pourvu (i). »
Quant aux prêtres séculiers pris en masse, aux soutaniers, comme les appelle Durtal (2), « ils ont maintenant des cœurs lézardés, des âmes dysentériques, des cerveaux qui se débraillent et qui fuient (3))). — « Le mysticisme se meurt enunclerg-é qui... prêche... la bourgeoisie de l'âme (4) ! » Les évêques « ont été, pour la plupart, apprivoisés et chaponnés dans les cages des Cultes (5) ». Et il n'y a aucune chance pour que le personnel ecclésiastique s'améliore: dans les séminaires, « les plus intelligents des élèves sont tous des rationalistes... Cette nouvelle génération entend la foi à sa manière; elle en accepte et elle en refuse...; ces jeunes gens sont de ceux qui prennent les lanternes pour des vessies... Us rêvent d'une religion sensée, raisonnable, ne choquant pas le bon sens du bourgeois par des miracles... (6) )).Bref,l'Eglise moderne
(i) En Rouie, p. 6. (4( Ibid., p. 170.
(2) Là-Bas, p. 57. (5) L'Oblat, p. 889.
(3) /6/rf.,p. 440. (6) Ibid., pp. 169-170.
en France devient de plus en plus opportuniste; elle accommode ses doctrines avec les opinions courantes de la classe moyenne, elle encourage la richesse et le bien-être.
On dirait qu'elle a surtout pour adversaire l'Eglise du moyen âge, l'Eglise mystique, encore vivante dans certains cloîtres et au cœur de quelques fidèles. C'est en celle-ci, bien loin de l'autre, que Durtal s'est réfugié. Elle a tout ce qui manque à sa rivale : splendeurs liturgiques, mépris du lucre, tendresse pour les pauvres, science approfondie du surnaturel. L'intransigeance contre la ploutocratie est son fait ; rien ne la sépare des démocrates, même des socialistes, que les préventions de ces malheureux égarés.
Bien qu'elle soit fortement imbue de haine contre les Juifs, elle tolère des patriotes semblables à l'abbé Gévresin, qui « repousse les balivernes du chauvinisme et affirme placidement : — Pour moi, la patrie, c'est où je prie bien... (i) ». Durtal, d'ailleurSj n'est pas plus nationaliste que ce prêtre : il n'admire pas la guerre; les soldats, dit-il, affublés d'un uniforme ridicule et abrutis sous un esclavage identique à celui qu'on infligeait autrefois aux nègres, ont pour mission d'assassiner leur prochain
(i) En Route, p. 62,
sans risquer l'écliafaiid (i). Des Hermies, un dédoublement de Durtal, reproche à Jeanne d'Arc d'avoir repoussé les Anglais :
« Le sacre du Valois, à Reims, a fait une France sans cohésion, une France absurde... il nous a dotés, et pour longtemps, hélas! de ces êtres au brou de noix et aux yeux vernis, de ces broyeurs de chocolat et mâcheurs d'ail, qui ne sont pas du tout des Français, mais bien des Espagnols ou des Italiens. En un mot, sans Jeanne d'Arc, la France n'appartiendrait plus à cette lignée de gens fanfarons et bruyants, éventés et perfides, à cette sacrée race latine que le diable emporte!... Je suis de l'avis du vieux poète d'Eslernod : — Ma patrie, c'est où je suis bien. — Et je ne suis bien, moi, qu'avec les gens du Nord (2). »
Mais là où l'Eglise mystique apparaît surtout antibourgeoise, c'est dans sa principale doctrine, la doctrine de l'expiation. Nous avons, dit-elle, une peine considérable à subir, parce que nos premiers parents ont offensé Dieu et que tous les hommes sont solidaires. Donc, il n'y a pas d'autre but à notre passage ici-bas que la douleur. Chacun doit épuiser son compte en cette vie ou en l'autre ; plus on paye en ce monde, moins on paye après
(i) A Rebours, p, 224. (2) Là-Bas, p. 66.
la mort. « Oui sait si les anesthésiques n'endettent point ceux qui s'en servent ? Oui sait si le chloroforme n'est pas un agent de révolte... (i)? » En apparence^ rien ne doit plus réjouir le prolétaire qu'un pareil système. Il trime aujourd'hui, le riche s'engraisse de ses sueurs; patience! Demain, car la vie passe comme un songe, demain, malheureux déshérité, (u brûleras peut-être bien un an au Purgatoire, mais au moins après cette épreuve supplémentaire, tes peines seront finies, et tu seras vengé du riche qui, lui, doit prendre un bain de feu cent fois plus long pour effacer le seul crime d'avoir eu ses aises. Malheureusement, le peuple est devenu pratique au point de rechercher le bien-être sur la terre même ; il veut se soustraire, lui aussi, à la loi de douleur. Il cherche l'amélioration matérielle de son sort. C'est là une révolte contre les intentions divines et que l'Eglise mystique est forcée de condamner. Alors, malgré son bon vouloir, elle ne réussit guère mieux que l'Eglise moderne, bourgeoise, à se faire bien venir du prolétariat.
(i) En Roule, p. irG.
Durtal, au cours de sa conversion, dont il faut enfin dresser le bilan, nous apprend donc quelque chose.
L'Eglise actuelle, selon lui, a l'esprit bourgeois, c'est l'Eglise des riches; ne soyons pas surpris alors si la classe pauvre vote pour les politiciens anticléricaux.
Il nous montre aussi le catholicisme du moyen âge intimement uni à toute l'activité humaine et le moderne séparé d'elle. Durtal a surtout insisté sur le divorce de l'art et de l'Eglise en termes cruels pour celle-ci.
La conversion de Durtal est encore instructive au point de vue psychologique et pathologique, et ce sera tout ce que nous pourrons mettre à son actif.
Durtal, en effet, personnage égoïste et hypocondriaque, s'est retiré dans un monde mort. Il se serait donc converti au culte d'Isis, de Mithra, de
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Molocli OU de Tentâtes, que cela reviendrait au même pour les vivants.
Si les papes du xiii" siècle peuvent être contents (le lui, Léon XIII et Pie X auraient eu le droit de se plaindre, car il maltraite sa mère l'Eglise comme ne le ferait pas un libre-penseur, je veux même dire un libre-penseur sectaire.
Parlons maintenant de la littérature, et ici nous pouvons faire intervenir M. Huysmans. (Laissons à Durtal ce qui est de Durtal.) M. Huysmans conserve tout son talent : ingéniosité, originalité, abondance des ressources dans l'expression, profondeur et justesse extraordinaires dans l'analyse des sensations. Ses défauts n'ont pas varié non plus. Il reste naturaliste par la technique, ce qui, dans son cas, signifie plutôt artificiel que naturel. Son artifice consiste à rapprocher les ordres de choses que l'on a le plus coutume de séparer. M. Huysmans dit, par exemple : « Ils ont... des âmes chjssrntériques (i). » Il emprunte volontiers des termes de comparaison au tube digestif sur toute l'étendue de son parcours.
Craignons cependant que la conversion de M. Huysmans ne soit une perte pour la littérature.
(i ) Là-Bas, p. 44o.
Il était intéressant de nous montrer quelques curiosités de Fart religieux; mais à la longue, des livres toujours écrits sur le même sujet deviendront fastidieux comme des catalogues d'antiquaires. Puisse l'acheminement de M. Huysmans vers le ciel n'être pas un adieu au monde qui lit, ou du moins à la partie de ce monde qui ne cultive pas uniquement l'archéologie et l'hagiographie. Seigneur laisseznous quelque chose de nos écrivains I
M. Brunetière a quelque part admiré, comme c'est le devoir de tout écrivain, la complexité mystérieuse et l'amas de contradictions qui caractérisent notre nature. Par là il semble tout d'abord faire allusion à lui-même.
Quand on étudie son œuvre, on commence par y voir clair, mais bientôt se fait une pénombre pleine de tumultes métaphysiques. Littérature, histoire, science, morale, politique, sociologie, religion ahurissent le lecteur par une mêlée dont le malheureux ne sait plus si c'est un ballet ou un combat. Et au-dessus de ce chaos plane une figure qui, à l'instar d'un nuage et plus vite, change perpétuellement d'aspect. On lui donne cependant un nom invariable, celui de Ferdinand Brunetière. De quel droit, en vérité ? Regardez : je vois un Père de l'Eglise. Voici maintenant un journaliste. Bossuet réincarné devenu journaliste ! Et avant qu'on ne soit remis d'une telle émotion, l'aigle de Meaux a encore eu le temps de céder la place à Darwin, puis à Auguste Comte.
M. Brunetière prend des allures paradoxales :
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pour lui l'invention littéraire consiste à ne rien inventer et l'originalité à traiter des lieux communs (i) : ces affirmations, qui diffèrent du lieu commun, reviennent en somme à réprouver le paradoxe par l'emploi du paradoxe. Ainsi ferait un conférencier qui parlerait contre l'alcool en buvant de l'absinthe au lieu de la traditionnelle eau sucrée.
M. Brunetière vous déconcerte. Il a pour principe la vénération et pratique l'irrespect. « Les grands hommes... sont des hommes, dit-il à propos de l'inconduite de Molière, nous le savons, et par certains côtés des hommes comme nous ; maisprécisément il y a tout avantage pour eux, pour nous, pour tout le monde, à ne pas les regarder par ces certains côtés-là (2). » Et dans le même volume il nous montre Voltaire flagorneur des grands, couard, d'un caractère naturellement bas (3), tripoteur et accapareur (4). Voltaire mentait sans scrupule, plaisantait avec cynisme, n'adorait que le succès, ne respectait que la victoire et ne redoutait que la force (5) ; en défendant Calas, Sirven, La Barre, il ne risquait rien, pas même sa tranquillité (6); en
(i) Histoire cl LiUérature, I, (4)/«^.,pp. 199-200.
pp. 40-47. (5) /f/., pp. 237-228,
(2) Essais critiques, I, p.i36. (G) Ici., p. 240. (3)/d.,p. 194.
M. BRUNETiÈftE iSl
revanche, il attirait sur lui-même l'attention de toute l'Europe (i), de sorte que sa haine de l'injustice avait pour orig-ine l'amour delà réclame.
Que tout cela soit vrai, il se peut, mais il est vrai aussi que Voltaire avait tout avantage à n'être pas regardé par ces certains côtés-là.
Soyons justes. Quand on a étudié assez longtemps l'œuvre immense de l'illustre académicien, une troisième pliase succède au vertige; ce n'est pas que l'on découvre encore une coordination dans les mouvements psychiques de M. Brunelière,mais on arrive à considérer ces mouvements de sangfroid, à tel point qu'on les classe. Les uns ressemblent à des demi-tours sur place et ne se terminent jamais par un essor le long d'une trajectoire à grande portée. Les autres, au contraire, se font suivant des courbes majestueuses qui relient des points souvent fort éloignés. Les premiers peuvent s'appekr contradictoires, les seconds évolutifs, et il y en a aussi de nuls, car certains états d'âme de M. Brunclière sont pour ainsi dire constants.
Et l'on se dit : — trois phases ! trois sortes de mouvements ! le nombre trois est sacré, heureux augure ! — Quand une quatrième phase vient détruire cette admirable symétrie. On y voit clair de
(i) Essais criliqiiesyl, pp. 342-243.
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nouveau. Les mouvements des trois catég-ories deviennent ceux d'un même moteur qui accomplit un travail bien déterminé, ce ne sont plus que des modes d'action. Il faut alors représenter M. Brunetière comme un bloc après l'avoir travesti en nuage, fâcheuse nécessitépour qui redoute les comparaisons discordantes.