AFFAIRE XVII'^ SIECLE CONTRE XVIII^ SIECLE
Il faudrait prendre « affaire » dans le sens de
l)alaille, bataille épique! d'où M. Brunetière est sorti vainqueur. Tout le monde a été massacré dans le camp des encyclopédistes. Jamais haine aussi farouche ne fut cause de pareil carnage.
On a vu la différence des traitements appliqués à Molière et à Voltaire. 11 en va de même pour tous les principaux personnages des deux siècles. Quand un homme du xvii*^ se voit malmené, c'est que, d'une manière ou de l'autre, il a trahi le xvii'-.
Fénelon^ adversaire de Bossuet dans l'affaire du quiétisme, fut épargné par les encyclopédistes, si enragés pourtant contre les gens d'église (i), sans doute parce qu'il négligea le dogme en faveur de la morale, aberration propre au xv!!!"^. Aussi ne devaitil pas échapper à M. Brunetière. Le fait d'avoir lutté contre Bossuet était d'ailleurs un grief suffisant à lui tout seul, car Bossuet c'est le xvii", et le xvii^ c'est Bossuet. Fénelon fut donc un « grand seigneur, absolu, tyrannique, autoritaire (2) », plein de « l'attachement à son sens individuel » et de « l'orgueilleuse conscience de son infaillibilité propre (3) », il « sut recouvrir et nuancer son insincérité d'une apparence de franchise et de
1 1 £"s.çfl/s. ... II, pp. G9-70. (3) Histoire et littérature,
0 Ibid., II, p. 54. l'iP- 'â5.
l30 LES GRANDS CONVEHTIS
loyauté (i) », autrement dit, il manquait de franchise jusque dans son hypocrisie.
Pour avoir vraiment trop dénig-ré Louis XIV, Saint-Simon reçut un châtiment exceptionnel : ses Mémoires « prodigieux )),il est vrai, furent d'abord déclarés « fondés, pour la plus g-rande part, sur des commérages d'antichambre ou des propos d'office (2) ». Après quoi on le raya de la liste des auteurs du xvii^ sous prétexte que ses œuvres ayant paru seulement en 1824 n'ont droit à aucune place dans l'histoire de la littérature française (3). ]\Ime de Sévig-né partagea cette disg-râce. Je n'ai pu savoir quel crime elle avait commis.
Nul mystère ne plane sur celui des philosophes, entendez les philosophes sans théologie. Le fait seul de pouvoir être ainsi désig'nés les oppose à Bossuet qui tout au contraire met le dog-me à la base de sa métaphysique, et comme Bossuet résume le xvii^, ils ne sont donc pas du xvii^.
Le seul digne d'une véritable considération est Bayle, bien qu'il ait un goût fâcheux pour les obscénités (4) et soit toujours empressé à décliner effrontément les conséquences de ses actes ou à
(i) Histoire et Littérature, II, (3) Manuel de l'histoire de la
pp. 170-171. liltéi atiire française. Averiis-
(2) Questions de critique, sèment, p. v.
pp. G3-64. (4) Essais..., V, p. isB.
M. nnuNETiiînE 187
réparer une insolence par une platitude (i). L'homme du XVIII® qu'il est à moitié se montre déjà par ce simple fait (l'autre moitié de Bayle est du xvi®) (2). C'est à lui que Voltaire et les encyclopédistes doivent le meilleur de leur doctrine, toute leur doctrine peut-être, et M.Brunetière, enchanté de pouvoir enlever à ses ennemis le mérite de l'invention, montre de l'indulg-ence pour Bayle, qui lui procure cette joie.
Il a moins d'égards pour Uescartes, « intellectuel et névropathe (3) », — «... génie chagrin et singulier qui peut-être n'a manqué de rien tant que de bons sens, à moins encore que ce ne soit de l'expérience de la vie et du sentiment de la réalité ». Descartes a été sans influence sur le xvii^, et quand il devint « maître des esprits », ses prétendus disciples étaient depuis longtemps à une autre école que la sienne (4). Pauvre philosophe! ce n'est pas de chance. Le comble du malheur pour lui, si toutefois il put le goûter après sa mort, fut que le cartésianisme triompha contre sa propre pensée (5).
Un bienveillant mépris est le lot de Malebranche, homme doux et candide, qui voulut adapter la
'i) Essais..., V, p. 120. i" juillet 1902,
{">.) Ici., p. 121. {li) Essais..., V, pp.4'^>-46.
{îi) Revue des Deux Mondes, (5) Manuel..., pp. 229-230.
l38 LES GRANDS CONVERTIS
doctrine cartésienne à la démonstration des vérités de la foi, sans s'apercevoir, le naïf! qu'il détruisait l'édifice catholique en voulant le consolider (i). Il avait la vue courte, et malgré ses bonnes intentions, fit le jeu des libertins contre Pascal, Bossuetj Arnauld.
Ayant ainsi enlevé du xvn^ toute la graine du xv!!!*^ (et l'on voit s'il convient de la négliger), M. Brunetière put déclarer avec raison qu'elle n'existait pas. « L'esprit du xviii^ siècle n'est pas sorti naturellement de celui du xvii^ comme l'effet sort de la cause... Ce que l'on ne saurait nier, c'est qu'il y ait eu déviation, inversion, renversement du pour et du contre. ..(2). » Au fond, son argument revient à celui-ci: — je définis esprit du xvn* siècle ce qui, dans la philosophie de ce temps, était contraire à celle du xviii®, et inversement : esprit du xviii^... etc.. donc l'esprit du xvu^ était le contraire de celui du xviii®.
D'autres eussent dit peut-être: — deux courants opposés d'idées philosophiques se sont manifestés au xvii° siècle, l'un représenté par Pascal, Bossuet, Bourdaloue et les jansénistes, l'autre par Descartes, Bayle, Malébranche, et ce fut ce dernier courant qui s'amplifia seul plus tard grâce à Yol-
{1) Manuel..,, pp. 23o-23i. (2) £'ssa/s. ... V, pp. 116-117.
M. BRUNETIKIIE I SQ
taire et aux encyclopédistes. — Quelle raison empêchait M. Brunetière d'employer ce langage, qui n'eût rien changé au fond même de ses pensées? Sans doute une raison de sentiment. Sa vénération est telle pour l'époque de Bossuet qu'il craignait d'attenter au xvn*' en malmenant le xviii" s'il eut admis que le second fût issu du premier. On ne frappe pas un fils dont on respecte- le père comme un dieu. Or, M. Brunetière tenait à être libre en conscience d'assommer le xviii^ siècle.
Assommer est peu dire. Formons galerie et jugeons les coups.
« Abaissement des caractères, appauvrissement de lapensée, dépérissement du style, toutcela vient du xviii" siècle, et non pas du xviii^ siècle finissant... mais du xviii^ siècle dans sa gloire, étudié dans ses plus illustres représentants. Nul siècle n'a été plus complètement dénué de poésie... Nul siècle n'a été plus complètement dédaigneux des grandes parties de l'art (i). » C'est le siècle « le moins français... de notre histoire (2) ». L'influence des gens du xviii" siècle « est un bel exemple du pouvoir des idées obscures sur les esprits des hommes (3) ». A partmême les grands auteurs, ces
(1) Essais. . ., I, pp. sC3-2C/i. (3) Revue des Deux Mondes,
(2) Discours de combat,], p. ^, !"• août 1902, pp. O3G-G37.
l40 LES GRANDS CONVERTIS
g-ens savaient écrire, «..., on n'a jamais écrit plus clairement, parce que jamais on n'a écrit non plus d'un style plus abstrait, et c'est la limpidité de l'eau pure, mais c'en est aussi etsurtout l'insipidité (i) ».
Voilà quelques volées de mitraille pour l'ensemble. Passons au détail. Il est inutile de revenir sur le pauvre Voltaire, lamentablement rossé comme il a été dit plus haut. Les amateurs de jeu de massacre vont voir en revanche si Diderot n'a pas été haché menu comme chair à pâté.
Diderot a quelquefois fait jaillir la lumière, mais c'est à force d'entrechoquer les sophismes (2). « Le voilà, le vrai Diderot, le créateur en France de la critique d'art... Eccoil vero Pulcinella (3)... Dans les entrailles de ce philosophe il s'agite un éternel démon de luxure (4). » Diderot se rend aussi odieux par « le plus insolent étalage de sa propre personne (5) ». « Il fallait... peu de chose pour mettre sa dialectique en défaut (6)... »; s'il est remarquable, c'est avant tout par... « son cynisme que l'on prend trop souvent pour du naturel... sa grossièreté, qui n'est pas toujours de la franchise». La seule influence littéraire qu'on puisse lui recon-
(i) Questions..., p. 45. (4) ïd.,p. 298.
(a) Essais. . ., II, p. 206. ■ (5)W., p. 299.
(3, /rf., p. 297. " (6)76^., p. 2O8.
naître, « c'est d'avoir inventé le mélodrame^ cette forme inférieure de l'art (i)... ». Ses fameux Salons, « qu'on vante comme les chefs-d'œuvre de la critique d'art..., n'en sont, à vrai dire, que la corruption (2) ». « Dissertateur intrépide, et interminable surtout; déclamateur redoutable, esprit puissant et confus — plus confus que puissant... — on trouve de tout dans son œuvre... C'est ce qui le rend... difficile à juger... Mais ce qui est plus difficile encore que tout le reste, c'est de savoir ce qu'il a pensé, et la raison a'ous en paraîtra plausible, si je dis, comme je le crois, qu'il ne l'a luimême jamais su (3). »
Diderot doit être traité sans ménagements comme chef de file et type d'une équipe de malfaiteurs appelés encyclopédistes, des étrangers pour la plupart : les allemands Grimm et d'Holbach, l'italien Galiani. Diderot lui-même est tout anglais: sa science lui vient de Newton (4).
D'Alembert, un des principaux de la bande, avait l'estime de l'abbé Galiani « parce qu'il ne ressemblait à aucun Français, qu'il avait plutôt les défauts et les qualités d'un Italien, et qu'il ne fai-
(i) Nouvelles questions de (3)W., pp. i53-i54.
critique, pp. iCo-iGi. (/() Le Roman naturaliste,
(2) L'Evolution des genres^ p. 254.
pp. 121-122.
sait de ses compatriotes qu'une médiocre estime. C'était encore un bon bouffon, » nous apprend l'abbé quelque part, « pantomime et polisson (i) w. Sans compter qu'il avait « l'esprit sec, dur et borné (2) ».
Ces cosmopolites, qui déjà commençaient à nous faire perdre « le goût de toutes les élég-ances et le sens de la mesure (3) », avaient une « hauteur de ton plus voisine souvent du manque d'éducation que de la véritable fierté (4) ». « Ils n'osaient pas sig'ner leurs ouvrages (5). » « Tandis qu'ils se plaignaient et qu'ils composaient pour la postérité l'histoire de leur persécution, c'était bien eux... que le pouvoir couvrait de sa protection et favorisait de sa partialité (6) », ce dont ils profitèrent pour persécuter Rousseau, Fréron, « et généralement tous ceux qui n'étaient pas de leur chapelle (7) ».
Leur grande œuvre, celle qui servit à les désigner collectivement, l'Encyclopédie, ne fut, à l'origine, que la traduction d'un dictionnaire anglais (8) ; elle n'a aucune valeur, et il convient de la traiter conformément aux conseils de lord Chesterfield :
(i) £"550(5. .., II, pp. 282-383. {b) Essais..., Ul, ]i. 281.
(2) Manuel..., p. 319. (6) Ici., II, pp.248-25i.
(3) Id., p. 2g3. (7) /(/., III, p. 282. (4)/c?., p. 393. (8) Manuel..., pp., 320-325.
M, MHUNETIKIVE l/)3
« Vous l'achèterez », disait-il à sou fils, « et vous vous assoierez dessus pour lire Gaudide (i). n
Les g-eus pacifiques, ou ceux qui tiennent à conserver des illusions sur les écrivains célèbres, conçoivent une lueur d'espoir quand ils en viennent à Rousseau. Rousseau, on vient de le voir, fut en mauvais termes avec la bande encyclopédique. M. Rrunetière, qui lui reconnut à ce propos certaines qualités, finit tout de même par le jeter sur le tas avec les autres quand arriva le moment de se résumer : « Ce sont, dit-il, en g-énéral, — à l'exception de BulFon et de Montesquieu, — d'assez laids personnages que nos grands hommes du xviii'^ siècle, un d'Alembert, un Grimm, un Diderot, et par-dessus tous les autres, précisément les deux plus grands : Voltaire et Jean-Jacques, deux puissants dieu.T,e{. deux vilains sires.Quand je penseà l'un, je préfère toujours l'autre (2). »
Ayant ainsi maltraité les gens de lapartie adverse dans leurs personnes, M. Brunetière va leur donner tort sur le fond. Tel est d'ailleurs le programme de nombreuses plaidoiries.
Or ici le procès concerne surtout le fondement pliilosophique de la Révolution. M. Brunetière
i) Manuel. .., p. 320. (2) Essais..., III, pp. 2(>2-aG3.
ll\l\ LES GRANDS CONVERTIS
reconnaît expressément que celle-ci est l'œuvre des penseurs du xviii® siècle : « Que l'on porte... sur les philosophes... tel jug^ement que l'on voudra... ils sont et demeureront les vrais artisans de la Révolution (i). »
Ils le sont par les principes mêmes que M. Brunetière condamne en eux, et notamment par celui de la bonté foncière de notre nature. Si l'on proclame l'homme essentiellement bon, il faut le laisser libre. Le xvii^ siècle, tout au contraire, déclare les hommes pervers de naissance, opinion professée aussi par M. Brunelière, d'où il est impossible de conclure qu'il convienne de leur ôter le joug : on ne lâche pas les bêtes malfaisan tes, c'est imprudent.
Alors, M. Brunetière, croyez-vous, plaidera contre la Révolution ? Non pas. Il l'a prise aussi pour cliente en divers procès qui se ramènent au suivant ;