AFFAIRE TALNE CONTRE REVOLUTION FRANÇAISE
Ici encore la partie adverse fut assez malmenée : « Les documents de M. Taine en général ne lui
(i) Histoire et liltêratare, I, pp. 240-241.
M. BRUNETIKRE l4-'^
servent point à établir son raisonnement ; mais il commence par faire son siège; et alors il consulte sa bibliothèque, ou il se rend aux Archives pour y trouver des documents qui corroborent ses raisonnements (i). »... « L'impartialité ne consiste pas comme le semble croire M. Taine, quand on parle de l'ancien régime, à démontrer pourquoi la révolution était inévitable, et, quand on parle de la révolution, à démontrer comment on pouvait tout de mêmeréviter(2). » Plus tard, il est vrai, la mémoire de Taine fut traitée avec une affectueuse considération, parce que l'illustre philosophe n'aurait pas manqué, à ce qu'il paraît, de se convertir au catholicisme, si Dieu lui en avait laissé le temps.
Quelques-unes des violences de la Révolution furent expliquées ou môme excusées par M. Brunetière. On eut raison de confisquer les biens des émig-rés après 92 (3). Le Manifeste de Brunsv^^ick « souleva une patriotique et bien naturelle indignation (4) »• M. Brunetière donne raison au peuple des campagnes contre les seigneurs, et il ne trouve pas que les paysans eussent agi comme des brutes en brûlant et lacérant « les parchemins fraîche-
(i) Questions..., p. iiG. (3) Histoire et lillérature, II,
(2) Id., p. i34. p. i83.
(4) Id., p. 106.
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ment renouvelés qui » contenaient « les titres de leur servitude (i) ».
Il faut bien que la Révolution ait eu quelques bons résultats, conformément à l'opinion moyenne professée à son égard. « Si les hommes, en effet, peuvent... se tromper sur la nature des espaces interstellaires... ils se trompent aussi, sans doute, mais... beaucoup moins, sur leurs intérêts perma- j nents et sur la manière dont les a servis une g-rande Révolution (2). » Ce que Taine a eu le grand tort de ne pas faire entrer en ligne de compte.
Les assemblées révolutionnaires ont réalisé des réformes utiles, rendu de grands services, accompli des œuvres qui durent encore (3). Et elles ont / agi avec sagesse en légiférant pour l'homme abs- \ trait; on n'a jamais légiféré que pour cette hommelà, dit M. Brunetière, qui n'admet pas de différences appréciables entre les races. « A qui M. Taine fera-t-il croire que si l'on proclamait aujourd'hui Vhabeas corpus à Pékin ou à Gonstantinople, la plupart des Turcs s'en plaignissent comme d'une fâcheuse atteinte à leurs traditions nationales (4)? »
M. Brunetière loua la Révolution d'avoir proclamé le dogme de l'égalité des races après le chris-
{i) Histoire et littérature, lU, (3) /rf., p. i84.
pp. i5o-i5i. (4) Id., pp. 169-172,
(2) Id., p. i36.
M. BRUNETIÈRE l/)7
fianisme(i). Il devint même partisan de l'égalité pour les individus, c'est-à-dire du principe démocratifjue suivant lequel aucune supériorité politique ou sociale ne doit se transmettre par hérédité. Mais ceci se rapporte à son évolution. Nous l'avons connu moins rouge. En revanche, il se réclama toujours de la liberté de penser et d'écrire et considéra la Révolution comme une œuvre éminemment française.
Comment expliquer que cette œuvre soit en même temps celle des encyclopédistes, les moins franrais de tout nos écrivains? Comment concilier les idées maîtresses du xvii^ siècle avec les princir pes de 178g, notamment la perversité foncière de l'homme avec son droit à la liberté ?
Une autre question peut être posée, mais cette fois a l'auteur de la présente étude. — Etes-vous bien sûr, après tout, que M. Brunetière ait voulu défendre la Révolution ? Son objet véritable ne fut-il pas simplement de contredire Taine ? — Je répondrai en passant aussitôt la parole à M. Brunetière: (( Comme je l'ai fait autrefois^ dit-il, contre Taine lui-même, je défendrais volontiers contre M. Bourget la R.évolution et son œuvre (2). » La
(i) Revue des Drux Momies, (2) Id., 1" mai 1896.
l5 mars 98, pp. 429-/(30.
sincérité de rintentioii éclate ici, car M. Bourget, cet autre grand converti, a toujours été le protégé de son confrère.
Mais que serait-ce donc si notre éminent avocat n'avait pas défendu la Révolution française ?
Il en attaque, en effet, les auteurs comme il en attaqua les précurseurs. S'il admet que les travaux des assemblées révolutionnaires aient eu en grande partie de louables résultats, il n'a jamais une bonne parole pour ceux qui composèrent ces assemblées : les Jacobins sont des imbéciles sans culture, des criminels, et les Girondins ne valent pas mieux (i). Les souscriptions ouvertes pour la statue de Danton firent penser à M. Brunetière que ce serait pure justice d'élever un monument à Vallès, personnage à peine moins grotesque qu'Hébert, presque aussi féroce que Marat, et digne de figurer avec eux dans un musée national des horreurs (2).
La Révolution elle-même n'est pas toujours beaucoup mieux traitée. Si M. Brunetière la trouve généreuse, il la considère néanmoins comme une école d'égoïsme : « L'objet principal et la règle ou le fond même de l'éducation » devint, dès le renversement de l'Ancien Régime, la culture intensive
(i) Histoire et littérature. delà Révolution française. — II. Une figure de convention - (2) Id., III, p. 3i5, i''' mars
nel. — III. Un récent historien i885.
M. RKUNETIÈRE l/}p
du Moi (i). L'individualisme qui détruisit jadis la Polog-nejqui démembre aujourd'hui la famille et la société, fait décroître la natalité, s'oppose à l'esprit d'association, corrompt la littérature et l'art, l'individualisme ignoré de nos pères est un fruit de la Révolution française (2). Or, on s'efforce en vain d'établir une distinction entre lui et l'égoïsme (3).
La Révolution, pour conclure, « a fait à nous beaucoup de mal et beaucoup de bien aux autres, — beaucoup de bien au monde... beaucoup de mal à la France », et c'est pourquoi M. Brunetière, un bon patriote, disait quelques lig-nes plus haut : « Je ne suis pas du tout l'ennemi de la Révolution... (4). »
Comment donc résumer l'opinion de M. Brunetière sur la Révolution française? Elle ne se résume pas; voilà, je pense, la seule réponse que l'on puisse faire. En revanche elle s'explique.
M. Brunetière, avons-nous dit, est un défenseur des principes sur lesquels repose notre société. Or celle-ci a des bases traditionnelles, définitives depuis le xvii'' siècle. Donc, vive le xvii^ ! Et aussi : Vive la Révolution ! puisque notre société a des origi-
(i) L'Evolution de la poésie 212, i5 mars 1899.
lyrique en France, I, pp. i56- (3) Id., p. 62, noie, igoa.
109, S février i8g3. (4) Jd., 19 novembre iSyS.
(2] Discours..., I, pp. 2o3-
l5o LES GRANDS CONVERTIS
nés révolutionnaires. A bas l'individualisme, qui est la ruine de toute société!
M. Brunetière tiendra donc ferme sur les principes du xvii*^ siècle, sur ceux de la Révolution et contre ceux de l'individualisme. Il établira de la sorte les vérités fondamentales. Et du moment que ce sont pour lui des vérités, il les maintiendra envers et contre tous, et en particulier contre ellesmêmes, si elles s'avisent de se ruiner l'une l'autre.