AFFAIRES DIVERSES
S'il a été parlé un peu long-uementdes plaidoyers qui précèdent, c'est en raison de leur importance.
Nous citerons encore, mais plus brièvement, quelques contradictions de M. Brunetière.
L'aristocratie de l'intellig-ence, remarque-t-il, est la seule qui nous reste, raison de plus pour la favoriser d'autant (i). « Les tendances universitaires en Amérique vont à constituer... une aristocratie de l'intelligence et... de cette forme d'intellig-eiice que nous avons le tort ou plutôt la sottise, nous, triples Bouvards et Pécuchets que nous som-
(i) Histoire et littérature, pp. 352-353, i5 décembre i885.
M. BRUNETIÈRE ï5l
mes, de redouter comme la plus hostile aux promès de la démocratie (i). » « ... Dans une démocratie l'aristocratie intellectuelle est de toutes les formes d'aristocratie la plus inacceptable, parce qu'elle est de toutes la plus difficile à prouver... (2).» Que M. Brunetière ait brusquement chang-é d'idée, t'est possible et c'est son droit, mais il faut remarquer que, dans le premier cas, il défend l'enseignement du latin et que, dans le second, il foudroie les intellectuels à propos de l'AfFaire.
Nul n'ignore que, grâce à lui, l'idée de Patrie repose maintenant sur des bases inébranlables. On ne peut, en effet, selon lui, la fonder ni en nature ni en raison. Elle est mystique (3). Mais il reprend, lorsqu'il s'agit du besoin de croire : « Par une méthode analogue à celle dont j'ai usé dans le discours sur l'Idée de Patrie, après avoir fondé le besoin de croire en nature, j'ai voulu le fonder en raison... (4). » Le besoin de croire est l'essence même du mysticisme : qu'est-ce donc qui serait mystique s'il ne l'était pas? Voilà ainsi la raison qui d'abord ne doit pas toucher à la mystique et ensuite fonde cette même mystique. — Je n'ai pas besoin de toi.
(i) Revue des Deux-Mondes, (3) Discours, I, l'Idée de Pa-
i^"" novembre 1897. trie, 28 octobre 1896.
(2) Id., i5 mars 1898. (4) W-, I.
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dit-on à la raison. — Si fait, reprend-on, j'ai besoin de toi, mais pour me prouver que je n'ai pas besoin de toi. — Napoléon III parla de même au sufFrage universel : il ne le consulta que pour n'avoir plus à le consulter. Cette manière de faire n'est pas une contradiction de la part des soutiens du principe d'autorité, c'est un stratagème.
PLAIDOYER <( AUTOUR d'uNE STATUE »
La liste des contradictions apparentes de M.Brunetière pourrait s'allong'er, sinon indéfiniment, assez du moins pour devenir fatig'ante à la lecture. Malgré quoi nous citerons encore, à cause de son intérêt spécial, un certain plaidoyer pour la Bretagne blanche contre lo. bleue. Il faut entendre par là cinq lettres publiées dans V Ouest-Eclair entre les 8 et 19 septembre 1908, sous le titre Autour d'une Statue, la statue de Renan.
La vie privée de Renan, dit M. Brunetière, a été « parfaitement digne et parfaitement noble. Il n'a vécu que de son travail et que pour son travail. Ses ambitions n'ont guère été que de l'ordre intellectuel, et elles n'ont ni dépassé, ni peut-être atteint son mérite (i) ».
(1).?'= Lettre, i3 septembre.
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Renan d'ailleurs a eu « le j^estc incertain et la lang-ue pâteuse d'un Silène libidineux ». Il a passé « de la morale la plus haute à l'épicurisme le plus vulgaire elle plus bas ». Déranger, selon lui, avait « accepté devant le public un rôle de faux ivrogne et de faux libertin. Ce rôk, Renan ne l'a pas accepté seulement, il l'a sollicité... (i) ».
Si un homme qui se grise au cabaret peut être considéré comme sobre dans sa vie privée parce qu'il s'abstient de boire à domicile, le deuxième portrait de Renan ne sera pas en désaccord avec le premier.
Y a-t-il au contraire une contradiction entre ces deux portraits, elle n'existe pas dans la pensée de celui qui les a tracés. Il s'agissait en effet tout à la fois de satisfaire l'opinion catholique en chagrinant le bloc de la défense républicaine, ce qui n'a rien de contradictoire.
— Renan est notre homme, — disent les Jacobins. Comme il restera grand homme, sans doute, ce serait jouer un bon tour que de le leur enlever. Aussitôt M. Brunetière affirme que Renan n'est ni l'apôtre de la libre-pensée, ni celui de la tolérance, ni celui de la démocratie (2). On voit d'ici la situa-
(\) 3^ Lellre. [ii) 5" Lettre, 19 septembre.
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tion ridicule de M. Combes discourant devant l'effigie d'un réactionnaire qu'il prend pour un radicalsocialiste. Mais les catholicjues de réclamer: — ce Renan n'est pas pour nous, donc il est contre nous, il appartient aux Jacobins. — Vous avez raison, répond M. Brunetière, il leur appartient par la Vie de Jésus (i).
De là une explication plausible des deux portraits de Renan cités plus haut. M. Brunetière s'est tourné vers les blocards en disant : — Renan abonde en mérites, il est trop beau pour vous. — Et il a poursuivi, en se retournant vers les catholiques : — La laideur morale et physique de Renan le rend dig-ne des Jacobins.
M. Brunetière s'est cru impartial « autour d'une statue )), car il aime la justice. Mais il a d'autres passions, notamment une furieuse antipathie contre les écrivains qui se fient principalement à leur sens critique . Je crois qu'il a été surtout entraîné par cette aversion dans les lettres à l'Ouest- Eclair.
Il le laisse entendre lorsqu'il dit : « Ernest Renan avait horreur de la certitude, et, entre autres traits, c'est ce qui le distinguait des Bleus de Bretagne, de l'amiral Réveillère et de M. Paul Guiejsse. Moi, c'est au contraire ce qui me rapprocherait d'eux (2). »
(i) 5<= Lettre, 19 septembre. (2) /'= Lettre.
M. nUUNETIERE
Horreur est beaucoup trop dire, méfiance serait plus juste. Et en eiïet l'esprit critique ressemble au jeune homme de tempérament rassis qui cherche une femme parfaite. Il trouve à redire à toutes les femmes réelles, et sa recherche n'aboutit pas, mais il lui importe peu, parce que c'est la recherche surtout qu'il aime. D'autres esprits, au contraire, ont pour types les jeunes gens fougueux qui prennent une femme d'abord et leur assimilent ensuite leur idéal. M. Brunetière agit à l'égard de la certitude comme ceux-ci en amour. Il prend d'abord, quitte à justifier ensuite la valeur de sa conquête.
Il est le robuste possesseur de certitudes. C'est par là qu'il apparaît sous son caractère précédemment annoncé d'hoinme-bloc.
Et les exemples donnés jusqu'ici font voir comment il peut rester bloc malgré toutes les fluctuations et les contradictions apparentes de sa pensée.