DU MODE CONSTANT DE M. BRUNETIÈRE
Quelque chose de permanent apparaît déjà dans le mode d'action de M. Brunetière : la combativité. Un recueil de ses conférences a pour titre Discours de combat : on pourrait presque réunir toutes ses œuvres sous la même rubrique. Plusieurs preuves ont déjà été fournies de l'entrain qu'il met à larder l'ennemi.
M. Brunetière, comme tout bon soldat, est d'une remarquable constance dans la fidélité à son clief, car il en a un, rien qu'un : Bossuet. Il s'applique en tout à le copier. Il a pris le programme bossuétique : autorité, tradition.
De là sa guerre contre la raison. Celle-ci, en effet, ayant dans son département la faculté critique, est au moins dangereuse pour la tradition et l'autorité, qui se trouvent bien mieux de n'être pas critiquées du tout.
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M. Brunetière la tient donc en méfiance, la niorii^ène, la remet à sa place, et agit avec une telle vigueur que cette place finit par être nulle.
« La raison, dit-il, a souvent tort contre l'expérience... La découverte est g-énéralemcnt une victoire de l'expérience sur les présuppositions de la raison (i). » A quoi sert donc cette faculté, puisque le progrès de nos connaissances peut se faire sans elle et qu'elle contribue parfois à l'entraver? Inutile en ce cas, elle est nuisible partout ailleurs. Elle se réduit, en somme, si l'on tire des affirmations de M. Brunetière leur conséquence implicite, au pouvoir que nous avons de ne pas croire en Dieu. Singulier don du Créateur !
« La raison, nous dit-on encore, est institutrice d'égoïsme... Ses inspirations ne servent qu'à nous déshumaniser... (2). » « Nous apprenons par le cœuràètrehomme...àne pas nous préférer à tout. .. notre raison nous enseigne précisément le contraire (3)... » « Ce qui est raisonnable et surtout rationnel, c'est de songer d'abord à soi (4)--« » Pour un philosophe, M. Brunetière emploie les mots d'une manière passablement individualiste. Les autres que
(i) Revue des Deux-Mondes, (3) Id., i5octobre 96, pp. 890-
i5 octobre 96, pp. 885-887. 89-2.
^3) /rf., pp. 888-889. (4) Discours..., I, pp. i53-
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lui ont coutume d'appeler cœur le support symbolique de nos instincts, de nos passions, de nos sentiments, de nos facultés affectives qui dépassent le niveau purement plij'siolo^ique. On a le cœur bon ou mauvais, et dans le même cœur se rencontrent à la fois des sentiments bons et mauvais. De là naquit un jour en M.Brunetière l'idée d'une fantaisie chirurgicale : il coupa le cœur en deux moitiés, la bonne et la mauvaise, et g-reffa celle-ci sur le cerveau.
Parler de la raison conduit à parler de la science, et on ne peut parler de la science à propos de M Brunetière sans rappeler à toutes les mémoires la célèbre faillite de la science. Il passe en effet pour avoir découvert cette banqueroute. C'est injuste. « Parlerons-nous à /zo/re tour de la banqueroute de la science ? » dit-il après sa visite au Vatican (i) et à propos du livre de M. André Lefèvre, la Reliffion (1892). Sic vos non vobis.M. André Lefèvre est le Christophe Colomb et M. Brunetière le A'^espuce, suivant unecomparaison dont je suisnonmoinsleVespuce. Encore ne s'ag-it-il pas de banqueroutes totales, mais de faillites partielles (2). Et, de plus, pour qu'il y ait faillite, cer-
(i) Revue des Deuœ-Mondes, (2) Id., p. io3.
1 Cl" janvier i8g5, p. 98.
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laines conditions sont nécessaires, dont l'une est qu'il existe au moins un failli; or, ici, d'après -M. Bfunetière, il n'y a personne.
« La critique ou l'histoire, dit-il, ne sont pas des sciences (i). » « La ling'uistique, la philologie, la paléoçraphie, la métrique, l'exég-èse, l'anthropologie..., etc., ne sont pas des sciences (2). » Les sciences morales ne sont pas des sciences (3). Il est douteux que l'anthropologie, la zoologie, la physiologie soient des sciences (4). Enfin, M. Brune" tière n'admet qu'une seule vraie science, la mathématique, et il est aisé de montrer que celle-ci est surtout Vart du calcul et de la mesure. Bref, il n'y a pas de science, et M. 'Brunetière a proclamé les faillites partielles de rien du tout.
Puisque la science n'est rien et redevient quelque chose pour se faire mettre en faillite, cherchons qui a tenu mieux qu'elle ses engagements. Ce sera peut-être le christianisme. Nous a-t-il apporté la paix? On se bat depuis son triomphe sous Constantin. La liberté? il a supporté l'esclavag'e des blancs et permis d'instituer celui des nègres. La vérité? Il s'est divisé contre lui-même. Ici on nous
(i) Bévue des Deax-Mondes, (3) Nouveaux Essais..., pp.
i5 t'cvrier 90, p. gSi. 333-334.
(2; Id., i5 mars 98, p. 444- (4) Hevue des Deux-Mondes,
i<" novembre 91, p. 209.
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arrête et on nous cite le catholicisme qui est un, donc vrai, tandis que ses adversaires ont des doctrines multiples, donc fausses. Soit. La religion catholique n'en devait pas moins apporter la vérité à tout le monde, et elle n'a pas su la faire accepter ou connaître par les trois quarts des hommes. La liberté de penser s'estétablie contre le catholicisme, la suppression de l'esclavage s'est réalisée sans lui. Il n'enseigne la tolérance que si on le persécute, comme le montrent les histoires de Dioclétien et de M. Combes. On le donne pour un excellent préservatif contre les fureurs populaires, et les paysans de 89, bons catholiques et ignorants de l'encyclopédie, brûlèrent les châteaux de leurs seig-neurs qui avaient lu Voltaire. La religion catholique est la religion spéciale des pauvres, et dans les villes ce sont les bourgeois qui suivent les processions tandis que les prolétaires crient : — Hou, hou, la calotte! — Autant de faillites, au moins partielles. En réalité, on peut nous m.ettre en faillite tous tant que nous sommes pour peu que nous ayons un idéal social. Celui de M. Brunetière consiste à réaliser une société parfaite par le catholicisme. Les libres-penseurs veulent faire régner la justice en s'appuyant sur la science et la raison. Ces deux buts ne seraient pas des idéals si on pouvait les
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atteindre. Ne pas atteindre son but est une faillite. Attendons ensemble, catholiques et libres-penseurs, avec l'assurance de ne jamais voir le triomphe exclusif de la science ou de la religion; attendons l'n choquant nos idées.
Mais M. Brunetière ne veut pas attendre, car il ne serait pas combatif s'il n'était impatient. Peu lui importe que la science ait souscrit, après la relig'ion, des billets à échéance aussi lointaine que celle-ci, la science doit payer tout de suite sur simple sommation du critique littéraire qui viendra frapper à ses guichets. — Nous n'avons pas les disponibilités suffisantes, dit le caissier, voulez-vous un acompte?
— Payez-moi intégraleraent,je l'exige. — On a coutume d'accorder un délai. — Pas de délais! — Je ne puis faire l'impossible, mais, sur mon honneur, votre compte ne court aucun risque, et le solde, si vous ne le touchez pas, sera versé à vos héritiers.
— Mes héritiers ! vous leur direz la même chose qu'à moi... Je mets votre patron en faillite, mais je ne peux pas l'y mettre parce qu'il n'est pas banquier, non seulement il n'est pas banquier, mais il ne le sera jamais...
On va nous affirmer en effet que les sciences ne seront jamais la Science ; ou, pour préciser, que, s'il y a de vraies ou presque vraies sciences comme la
physique et la chimie, les soi-disant sciences, comme la physiolog-ie, par exemple, ne peuvent se prévaloir de leurs rapports avec les précédentes pour aspirer à ce titre de vraies sciences. Et la raison de cette affirmation est assez compréhensible. Si on laissait faire la dite physiolog-ie, on ne pourrait traiter plus mal ses parentes les sciences naturelles à qui i'anthropolog-ie donne la main, et la psychologie, qui ne voudrait peut-être pas lâcher l'anthropologie, s'insinuerait encore dans le sanctuaire des vraies sciences en entraînant les sciences morales. Alors ces sciences formeraient un ensemble indissoluble qui s'appellerait la Science. Rien de mystique ne subsisterait plus dans leur origine, ce qui autoriserait la Science à se prétendre maîtresse de la morale et de l'institution sociale.
Voilà le péril que détourne le bossuétisle : il coupe la farandole en tronçons, il enferme chaque tronçon dans un compartiment, il isole ces compartiments par des barrières infranchissables audessus desquelles il affiche le principe d'étanchéité : — défense de communiquer d'un compartiment à l'autre. — «... La plupart de nos sciences, dit M. Brunetière, sont les unes pour les autres des nases incommunicables... Des lois de la nature ou de la vie, on n'a... pas le droit de conclure aux
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lois de la morale ou de la société ; celles-ci sont autres et il se peut bien qu'elles aient des liens entre elles, mais nous ne le savons pas (i). » Nous ne le savons pas , c'est vrai, mais beaucoup de savants et de penseurs le croient. Le principe de continuité est une croj'^ance d'origine scientifique comme le principe d'étanchéité est une croyance d'origine relig-ieuse. Or, quand il s'agit de croyances, la discussion devient inutile, puisqu'elle ne peut aboutir.
M. Brunetière appliqua toujours le principe d'étanchéité, et notamment pour séparer le règne humain du reste de la nature. Il mit une cloison étanche entre l'homme et la bête. Comment s'y prit-il pour laisser une telle cloison en place le jour où il se fit évolutionniste? Ce serait trop long à expliquer ici.
Comment aussi, devenu darwiniste, conserva-til son idée constante et bien bossuétiquede la similitude foncière des hommes? Car si nous descendons d'animaux, il est fort probable a priori que notre espèce, comme les autres, se divise en variétés, en races, surtout sous l'effet de la civilisation qui est une sorte de domestication parnous-smémes.
(i) Nouvelles questions..., pp. 378-382.
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(On sait que la domestication des animaux est éminemment favorable à l'apparition des variétés.) Au lieu que si nous faisons l'objet d'une création séparée, cette induction ne s'impose pas.
Quoi qu'il en soit, M. Brunetière, transformiste ou non, estime toujours la race néglig-eable. Ilsoutient que nul caractère important ne nous distingue des Chinois (i). Ils ont même plus de parenté avec nous que les peuples Aryens, ce qui est aussi le cas des Juifs (2). Et à son retour d'Amérique il s'écrie : « Que de voyageurs dont les récits n'ont éveillé chez moi qu'un grand étonnement de leur ingénuité ! Ils découvraient partout des différences et ces différences n'en étaient point pour moi. Européens ou Américains, jaunes ou blancs, Anglo- Saxons ou Latins, n'avons-nous pas tous, ou presque tous, en nous, chez nous, des échantillons de tous les vices? Admettons aussi que nous en ayons tous de toutes les qualités... (3). »
On lui a vanté la liberté de circulation en Amérique, et voilà que le conducteur du Pullmann-Car où il prend place vérifie son ticket, premièrement à son arrivée dans le wagon, deuxièmement quand le train est en marche, troisièmement cinq minutes
(\\ Histoire et littérature, III, (2) Id., p. 20.
A propos du théâtre chinois, (3) Revue des Deux Mondes,
p. 25. i^i" novembre 97, pp. 92-93.
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avant le premier arrêt, quatrièmement... nous ignorons combien il y avait de stations sur la ligne. M. Brunetière a beau s'évertuer, il ne trouve nulle part de dillérence entre l'Europe et le pays qu'il visite (i). Sans doute, là-bas, comme ici, les trains sont composés de wag^ons qui sont aussi traînés par des locomotives munies aussi de foyers où briile aussi du charbon qui fait aussi de la fumée qui empeste aussi. C'est bien la peine de s'exposer au mal de mer pour voir ce qu'on verrait entre la gare Saint-Lazare et les Batignolles. .. L'activité des Américains? pure légende! Baltimore est une ville plus endormie que Versailles. Dans ces Etat-Unis, qui contiennent toutes les races, M. Brunetière ne peut pas rencontrer un Ang-lo-Saxon qui n'ait le caractère latin, ou inversement. C'est heureux que le noir n'y soit pas blanc. La couleur de la peau constitue une différence indéniable qui reposerait de tant de similitudes.
Aussi le premier soin de M. Brunetière en débarquant à New-York est-il de chercher desnèg-res. Il se promène partout, pas de nègres ! Alors il prend un grand parti : sillonner l'Amérique à la poursuite de ce rare bipède, et accessoirement faire des conférences. « Nous traversons, raconte-t-il, un
(i) Revue des Deux Mondes, i"' novembre 97, pp. 96-97. .
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bras de l'Hudson... on débarque , on se rembarque dans un Pullmann-Car; et je vois un nègre. Pourquoi ma joie est-elle très vive (i) ? » Pourquoi aussi, ayant comblé ses vœux, ne rentre-t-il pas à Paris? C'est qu'on lui a signalé à Baltimore la présence d'au moins 70.000 gens de couleur. Déception nouvelle plus forte qu'à New-York : on lui a escamoté ses 70.000 nègres ! Tous invisibles, même à l'hôtel ! et il exhale ses plaintes devant les abonnés de la Revue des Deux Mondes : « le service de l'hôtel est fait par des blancs. C'est une étrange fatalité ! » Il y a eu des voyageurs plus heureux. « Moi, tous mes nègres sont à la cuisine (2). »
Nous tenons là un témoignage implicite de sa bonne volonté. Il ne demanderait pas mieux que d'admettre les différences de races, mais il cherche à les voir et n'y parvient pas.
Au reste, fussions-nous certains de l'existence des races, il vaudrait mieux garder le silence làdessus : leur différence suppose en effet leur inégalité,qui est une cause dehaines : delà nous est venu l'antisémitisme (3). « Ce sont des savants, — parmi lesquels on en nommerait d'illustres, — qui ont posé la distinction des différentes races d'hommes
11) Revue des Deux Mondes, (3) Reuue des Deux Mondes,
!<"■ nov. 97. i5 mars 98. pp. 429-430.
[i)Id., p. 99.
en inférieures et en supérieures... et ce sont bien eux qui entretiennent ainsi parmi les hommes, au nom de leur science, des haines véritablement animales, des haines physiologiques, des haines de sang- (i). » Est-ce bien sûr ? Beaucoup de nos théoriciens des races professent la supériorité des Ang-lo-Saxons, ce qui n'est pas pour nous attirer la haine de l'Ang'leterre ni des Etats-Unis. Expliquer la haine des hommes et la provoquer sont deux choses qu'il convient de ne pas confondre. On a pu même soutenir la supériorité d'un sexe sur l'autre sans légitimer pour cela les injures et sévices graves dans les ménag'es. Et si je dis comme je le pense que M. Bourg^et n'est p^s semblable à M. Brunetière, nul ne m'accusera de les exciter à se pourfendre. Nous admettons sans crime les différences individuelles; il n'y a donc pas de raison pour que notre conscience nous empêche de disting-uer aussi les races.
Pourquoi M. Brunetière ne fait-il pas quelque réflexion de ce g^enre ? C'est qu'il n'en a pas besoin. La question des races se trouve tranchée pour lui sans discussion possible par la méthode des conséquences, méthode qu'il emploie d'une
(i) Revae des Deux Mondes, i5 mars 98, p. 429.
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manière constante. La voici en gros : pour juger une tliéorie, ne la jugez pas, interrog-ez seulement ses conséquences les plus vulgaires ; si celles-ci vous apparaissent comme dangereuses au point de vue social, la théorie est fausse. Ainsi en ce qui concerne la théorie des races, M. Drumont s'appuie sur elle pour exciter l'Aryen contre le Juif, conséquence dangereuse, donc la théorie des races est fausse.
Plus dang'ereuse encore que toutes les conséquences possibles est la méthode de M. Brunetière, pour lui-même surtout.
Car il a dit un jour : «... Je considère qu'un Juif est un homme comme un autre... En quoi donc et par où est-il juif? Il l'est par la religion... Voilà donc des cas et des cas contemporains où, comme vous le voyez, la religion c'est la patrie, et la patrie c'est la religion (i). » « La France, c'est le catholicisme (2). » Cette théorie justifierait l'extermination des protestants et des libres-penseurs outre celle des Juifs. Elle est dangereuse, donc elle est fausse.
Et il serait facile d'anéantir de même les plus beaux travaux de M. Brunetière, je veux dire son étude de l'individualisme, étude qui se poursuit
(i) De la nécessité de ridée à la Coopération des idées. religieuse. — Conférence faite [2) Discours..., [, p. 198.
à travers la plupart de ses écrits. Elle rattache l'histoire littéraire à l'histoire philosophique, elle fait un tout des courants de pensée et d'art, elle réunit dans une synthèse la vie morale tout entière de la France. C'est une œuvre grandiose et,le plus souvent, généreuse.
Mais nous avons vu plus haut que, suivant M. Brunetière, l'individualisme se confondait avec l'égoïsme et par conséquent ruinait la société. On peut tirer de là cette conclusion : la société ayant le droit de se défendre devra sévir impitoyablement contre l'individualisme, raison individuelle, convenances individuelles, etc., c'est-ùdire supprimer toutes les libertés individuelles. Ceci n'est-il pas dangereux? Donc les théories de M. Brunetière sur l'individualisme seraient fausses, d'après sa méthode des conséquences.
Méthode criticable, puisqu'elle permet de condamnera la fois l'affirmation et la négation, c'est-àdire les théories les plus contradictoires comme celles-ci : larace est faite par le sang, la race est faite par la religion. Ces deux théories, en elfet, conduisent également à la haine, pour peu qu'on le veuille. Et de même on peut voir le mal en toutes les théories : il n'y faut que l'intention. Cherchons donc la vérité pour elle seule d'abord. Si nous
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croyons la tenir, proclamons-la. Mettons ensuite notre responsabilité à couvert en faisant ressortir seulement les bonnes conséquences de nos doctrines. Il j en a, car toutes les doctrines suscitent des adversaires qui savent toujours les montrer grosses de conséquences pernicieuses ; cela prouve que chaque idée porte ombre, et que par suite elle a aussi une face dans la lumière.
Pour procéder de la sorte, il faut avoir un tempérament de penseur. M. Brunetière est homme d'action. Guerrier de la parole, il ne suit pas une log^ique, mais une tactique. D'autres cherchent les vérités. Qu'ils cherchent donc. Le temps leur manque, ils mourront avant de les avoir trouvées. Lui se dit au contraire : — Je tiens à vivre d'abord, et on ne peut vivre sans quelques vérités. Puisqu'elles me fuiront toujours, pourquoi courir? — Alors il s'en fabrique la provision nécessaire, il les entoure de travaux à la Vauban, il les surveille et il les protège. Tout sera désormais subordonné à leur conservation. De là sa méthode si bien adaptée à ce but défensif. Il pose d'abord les conséquences dont il a besoin, et après cela tout le reste lui importe peu. Suivant les nécessités, ou au cours de son évolution, il les regardera comme issues d'une théorie, puis de la théorie con-
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traire, mais elles n'auront pas bougé d'une ligne. Attaquez-le, si vous l'osez. Présentez-vous avec toute une artillerie d'arguments. Il acceptera le défi, au besoin sur votre terrain, car il ne boude guère à la bataille. Et je suppose, hypothèse chimérique d'ailleurs, que l'affaire tourne à votre avantage : vous avez triomphé par la rigueur de votre logique, lui-même en convient. Etes-vous vainqueur? Pas du tout. M. Brunetière, bien entier, solide sur ses jambes, est là qui vous dit avec un sourire narquois : — Mon ami, vous avez beau raisonner mieux que moi, et en savoir plus long que moi, cela m'est parfaitement égal; je ne tiens qu'à mes conclusions, je les garde, emportez le reste.