‹ Les grands convertisChapitre 8 sur 11 · DU MODE ÉVOLUTIF DE M. BRUNETIÈRE · texte numérisé non relu

DU MODE ÉVOLUTIF DE M. BRUNETIÈRE

II faut mentionner à cette place la conversion de M. Bnirietière, puisque conversion implique changement. D'autre part, il a toujours été en contact si intime avec le catholicisme qu'on ne peut affirmer si c'était par le dehors ou par le dedans. Foncièrement bossuétiste, il ne pouvait se tenir bien loin du g-iron de l'Eglise. Toutefois, chose curieuse, sa vénération pour Bossuet lui fit tenir sur la religion les seuls propos fpsant l'hostilité (combien peu !) que nous puissions citer. L'anticléricalisme même devait être chez lui bossuétique, comme on le vit à propos de Joseph de Maistre. Cet écrivain avait prétendu que Bossuet aurait dû mourir après le Sermon sur F incité de F Eglise, comme Scipion l'Africain après la bataille de Zama. Là-dessus, M. Brunetière de s'emporter : « Ces paroles de Joseph de Maistre, dans son livre ou plutôt soîi

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pamphlet De Véglise gciLlicanc, traduisent exactement, aujourd'hui même encore, l'opinion de la cour de Rome sur le rôle de Bossuet dans l'assemblée de 1682. Là est sa faute, son crime inexpiable ; et plutôt que de l'avoir commis, on consentirait, en vérité, à ce qu'il n'eût pas produit ses chefs-d'œuvre postérieurs. « Pense-t-on qu'il importât moins de confondre le quiétisme que de soumettre les droits de la couronne de France aux prétentions du Saint-Siège? »

Pour avoir été gallican, le grand chrétien vit exhumer contre lui des Notes àe, police (i). Bossuet, qui poursuivit la condamnation de Marie d'Agréda, «... n'eût, sans doute, pas accepté les miracles de Lourdes, et non pas même seulement, sur les visions d'une Marie Alacoque, la dévotion superstitieuse du cœur sanglant et sacré de Jésus (2) ». Il poursuivit, comm.e on le sait, la réconciliation des réformés avec l'Eglise et les rassura contre l'Immaculée-Conception qui, au point de vue de la foi, était alors chose indifférente. Et « en plein xix® siècle, les difficultés de croire étant sans doute moindres, l'église romaine a fait un nouveau dogme de cette chose indifférente (3) ».

(i^ Essais..., \'I, pp. 2I0-2U. (2) Id., p. 242.

1888. (3) Id., p. 287.

Telle fut la manifestation anticléricale la plus hardie de M. Brunetière. Ailleurs, il ne fit qu'exprimer ses doutes, sans nous en donner les raisons, tandis qu'il développait volontiers les arguments favorables au catholicisme. L'évolution intime qui le conduisit jusqu'au bout nous échappe donc en grande partie. Comme document explicite, il n'existe que la proclamation"officielle de ses étapes sur le chemin de Rome. Exposons-la d'abord suivant l'ordre chronologique.

En 91, M. Brunetière n'a rien décidé encore sur la possibilité du miracle, la vérité des prophéties, l'authenticité de la révélation, la Providence, et ne sait même pas s'il décidera jamais (i). Le i" janvier 95, les abonnés de la Revue des Deux-Mondes lisent un article de lui. Après une visite au Vatican, qui proclame plus fortement que jamais l'excellence de la foi catholique. D'autres suivent (2). — Le voici au bercail, — est tentée de s'écrier l'Eglise. Pas encore. Il n'a fait que compléter ses vieux arguments d'apologétique. Mais bientôt s'annoncent des événements plus décisifs : lui-même constate l'importance de l'étape franchie depuis son discours sur la Renaissance de r idéalisme pro-

(i) Essais..., V, pp. io3-io5. — Les Bases de la Croyance. (2) Revue des Deux Mondes, i5 novembre 96.

nonce en février 9(3, « et pourquoi, si c'est un rrand pas de fait, se demande-t-il, n'en ferais-je pas un jour un autre et un plus décisif (i) ? » Le i3 mars 99 rien n'est encore terminé : «... nous... nous arrêtons respectueusement au seuil de la croyance, mais... serions désolés de scandaliser les croyants et... regrettons amèrement de ne pas parlag-er leur foi^(2). » On perdait patience lorsque retentit un coup de tonnerre: « Ce que je crois... ailes le demander à Rome (3). »

Deux ou trois ans après qu'eut débuté cette série d'adhésions publiques et croissantes au catholicisme, se manifesta l'agitation dreyfusiste. D'où il est probable que la marche de M. Brunetière vers l'Eglise romaine devint plus ferme et plus accélérée. Il a vu en efi'et dans l'Affaire une intolérable manifestation de l'individualisme contre la discipline sociale: «... le véritable intellectuel, dit-il..., c'est... l'ennemi des lois qui n'est point fait pour elles, mais pour se mettre au-dessus d'elles (4). » De quel côté les ennemis des lois se montrèrent-ils en plus grand nombre pendant l'Affaire? Nous n'avons

(1) Discours. ., I. Le Besoin (3) Discours..., II. Les Raide croire, pp. 339-34o, 19 octo- sons actuelles de croire, pi». /iZbre 98. 44» 18 novembre igoo.

(2) Discours.... I. Les Enne- (4) Revue des Deuu; Mondes, mis de l' âme française, p. 197. i5 mars 98, pp. 444-445.

pas à le décider ici. Qu'il nous suffise de savoir que M. Brunetière donnait ce nom aux seuls dreyfusards. Il les traitait en malfaiteurs sociaux, redoutables et criminels au-dessus de tous les autres. Un g-ardien professionnel de la société comme il l'était devait considérer que ce danger pressant exigeait l'adoption de la discipline défensive la plus rigoureuse. Le catholicisme s'imposait d'urgence parce qu'il habitue l'homme à s'incliner devant une autorité qui ne rend pas de comptes.

Nouer la société à la religion par de tels liens équivaut à mêler politique et religion, surtout quand on a refusé de distinguer l'intérêt politique du social pour mieux mettre la morale sous la dépendance de l'Eglise. M. Brunetière est donc un converti politique, j'entends par là qu'il s'est converti en considération du salut terrestre de sa patrie. Il ne croit pas ce qu'il croit, mais ce qu'il croit qu'il faut croire pour le bien public. Par amour de la société, sa volonté a tout vaincu, y compris luimême, ce qui n'est pas un triomphe banal.

D'autant mieux qu'il s'est proclamé catholique au moment où sa raison le faisait libre-penseur. Ce. qu'il croit, allons le demander à Rome, c'est entendu, mais si nous restons à Paris nous apprendrons qu'il croit à la démocratie sociale, au darwinisme

M. DRUNETIERE

et au positivisme. Il n'y a pas toujours cru. C'est donc là le plus substantiel de sa conversion.

On pouvait craindre, au début, qu'il ne versât dans l'ornière aristocratique. Sous l'ancien régime, disait-il comme M. Bourg-et, toutes les fonctions étaient accessibles à tous, mais il fallait cinq ou six générations pour élever la famille rurale à la noblesse, sage lenteur bien préférable à la m.oderne rapidité, car elle permettait de « fixer les particularités ou aptitudes utiles au gouvernement de la société », comme on le fait par l'élevage pourfixer chez les animaux les qualités que nous recherchons en eux (i). La noblesse « n'était un privilège que s'il s'agissait de faire choix entre deux incapables: on prenait en ce temps-là le mieux né ; nous avons préféré depuis lors le plus mal élevé (2) ».

M. Brunetière n'en est pas moins aujourd'hui démocrate-socialiste. Il veut la liberté. « Nous la devons même, dit-il, à ceux qui nous la refuseraient s'ils en étaient les maîtres (3). » Il tient encoreplus à l'égalité. L'idéal démocratique tel que l'ont introduit les Irlandais aux Etats-Unis et tel qu'il l'approuve lui-même « ne consiste point du tout, comme on l'a dit, dans la haine des supériorités, mais

(i) Histoire et littérature, 82. I, pp. 393-290, I'"' avril 83. (3) Revue des Deux Mondes,

[••■ Essais..., II, p. 7, i5avril i5 décembre 1902.

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uniquement à empêcher que ces supériorités, de quelque nature qu'elles soient, deviennent jamais héréditaires (i) ». De là résulte en particulier qu'il faut supprimer l'héritage. On peut du moins y aspirer. En attendant, applaudissons ce richissime Américain qui ne laisse pas ses milliards à son fils. Pour M. Brunetière, comme pour les socialistes, lesressourcesetles moyens de la civilisation sont (( détournés de l'usage de la communauté pour n'être plus que les serviteurs de nos instincts et de nos appétits », et il faut refuser aux lois de l'économie politique leur caractère de nécessité (2), Si les prolétaires demandent « la journée de huit heures, le repos du dimanche, le salaire minimum et une retraite pour leurs vieux jours », ces revendications paraissent à M. Brunetière parfaitement légitimes.

Que la bourgeoisie ne s'alarme pas! Il ajoute aussitôt : « Messieurs... je vous laisse à juger ce qu'elles ont d'utopique ou de réalisable. » Or, il s'adresse à des patrons qui baptisent quelquefois utopie toute réforme restrictive de leurs bénéfices. Enfin voici une autre parole rassurante : « Pourvu que l'on ne touche pas à trois choses essentielles,

(i) Revue des Deux-Mondes, (a) Discours.. ., I,pp. 52-53,

!«■■ décembre 1900,9. 683.

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qui sont la constitution de la famille, la propriété privée et l'idée de patrie, je suis d'avis qu'il n'y a pas de question sociale dont nous n'ayons comme catholiques. ..le devoir étroit de nous occuper. .(i),» ou, pourrait-il poursuivre, dont nous n'ayons le droit de réprouver la discussion, — car si la propriétéprivée demeure intangible, comment justifier la moindre loi sur le travail? Tout industriel est propriétaire de son usine et tout ouvrier de ses bras. L'Etat commet donc une usurpation en rég-lementant quoi que ce soit dans l'enceinte des manufactures. Le socialisme de M. Brunetière se ferait ag-réer des capitalistes les plus endurcis.

Parcontre sonespritdémocratiquelerend hostile augrandnomhredesdémocrates. Ceux que nous appelons ainsi n'ont rien fait qui vaille depuis l'ordre moral ou même depuis le second Empire. Ils ont amené la décadence de l'enseignement : «... depuis tantôt vingt ans on s'est lourdement trompé sur le véritable objet des études... (2). » Nos « députés llomais n'orit rien oublié ni appris depuis vingtcinq ans (3) ». rt Depuis ces vingt ans, on a comme épuisé contre... trente-huit millions de

(i) Discours. ..,\l, p. ni. {Z) Discours ... , I, pp. 42-447

(2) lifivae des Ueujc Mondes, 2 février 1896. \" février 1896, p. C62.

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Français tout ce qu'il y a de mesures de persécution compatibles avec les apparences ou l'hypocrisie de la paix (i). » Et les persécuteurs sont quelques centaines de milliers de francs-maçons, de protestants et de Juifs (2).

Peut-être l'évolutionnisme de M. Brunetière estil plus conforme aux définitions reçues que son social-démocratisme . Et là encore il y a eu conversion. En i888j il blâme les évolutionnistes de trop assimiler l'idée d'évolution à celle de progrès (3). Il leur donne tort aussi parce qu'ils confondent la justice avec l'expression variable du droit du plus fort ou du plus audacieux (4). Enfin, voici une profession de foi : « Je crois à l'évolution sur la parole des savants compétents, de Darwin ou d'Hœckel, si vous le voulez, pour ne rien dire de nos Français (5). »

La conversion de M. Brunetière au positivisme est la plus nette de toutes. Déjà, aux temps lointains d'une jeunesse inconsidérée, il eut cette doctrine en horreur, ccnnme il nous le confie dans le Roman naturaliste (6). « On dirait que, depuis quelques années..., le réaUsme fût en voie de deve-

(i) Revue des Deux Mondes, (4) /c?.,pp. 285-286.

i5 mars 1898, p. 43i. (5) Evolution de la poésie

(a) Id., pp. 43o-43i. lyrique, II, p. 290, 7 juin 1898.

(3) Questions. .., p. 290. (6j P. 2, 1=' avril 1873.

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iiir dans l'art ce que le positivisme est en philosophie... Il est à redouter » que ces doctrines « ne menacent l'une et l'autre d'une même et dégradante transformation l'avenir de l'art et de la métaphysique. » Ving-t ans plus tard, il estimait le positivisme condamnable parce que l'imagination et le cœur exigent des satisfactions que la science et la raison sont impuissantes à leur donner; on ne veut plus, disait-il, du positivisme (i).

Mais bientôt M. Brunetière, touché par la grâce de Comte, alla jusqu'à ériger le positivisme en a[)pui philosophique du catholicisme (2). L'infortuné Littré^ pour avoir mis les élucubrations religieuses de son maître sur le compte de la maladie ou de la folie, devint « un pauvre philosophe (3) », « consciencieux et peu intelligent (4) ».

Ici nous assistons à un travail bossuétique de M. Brunetière : la conciliation. Il concilie Auguste Comte et les Pères de l'Eglise; il en concilie bien d'autres, comme on va le voir :

Et d'abord ne devait-il pas songer à son âme divisée contre elle-même? Catholique de volonté, libre-penseur de raison, M. Brunetière tenait

{i) Discours.. ., I, pp. 19-21, le Centenaire d'Auguste Comle,

2 février iSqG. l'i^juia 190a.

(2) Discours. . ., II, p. 189.— {'■•) Discours..., II, p. 176.

Revue des Deujc Mondes. Pour (4) Id., p. 2^4.

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cependant à ce qu'il n'y eût qu'un seul Brunetière. Il parvint à réaliser cet idéal. Du même coup il habilla la religion de science et de philosophie. Elle est méconnaissable. On la trouvait décrépite sous ses vieux ajustements fournis par Aristote et Ptolémée, mais depuis que M. Brunetière l'a menée chez Darwin et Auguste Comte, on dirait de loin une toute jeune personne. Cela prouve que les gens de tradition eux-mêmes se trouvent bien de suivre la mode.

Pourtant, comment concilier la tradition qui reste immuable a^ec la mode qui change, l'immobile avec le mobile, la doctrine évolutive avec une morale absolue, avec les dogmes ? Ce n'est pas si difficile qu'on pourrait le croire. Un mot résout le problème : « Evoluer n'est pas changer. » — « Un gland ne change pas quand il devient chêne, il développe le contenu que notre ignorance n'avait pas su voir en lui (i). w Si la théorie de Darwin est vraie, il n'y a pas de changement du poisson à l'homme, il y a évolution. L'église réclame aujourd'hui la tolérance et la liberté qu'elle proscrivait ^ hier par le Sijllabus : il n'y a pas changement, il y a évolution. Rien ne change donc. Accordons-le,

(() Revue des Deux Mondes^ i" janvier iSgS. — Discours, . ., I, p. 202, note.

c'est une affaire de définition. Mais comment M. Bruneticre maintient-il son désaccord avec ceux qui croient aux variations indéfinies de la morale? Ténébreuse énig-me.

Il reste bien clair cependant, d'après ce qui précède, que M. Brunetière a entendu concilier le catholicisme avec la doctrine évolutive. Il les concilie encore de plusieurs autres manières et notamment par la considération du péché originel. Que les hommes aient pour ancêtres des animaux, «c'est, dit-il, ce que nous admettons sans hésitation ni réserve... Oui, nous avons en nous, dans notre sang... quelque chose de la brutalité, de la lubricité, delà férocité du gorille ou de l'orang-outang. .. C'est ce qu'exprime admirablement le dogme, — ou le mythe, comme on le voudra, si universel et si profond, — du péché originel... (i) ». A cette nuance près qu'il exprime le contraire. Si l'homme a été gorille, il ne l'est plus ou l'est moins; nous avons donc monté, tout au rebours d'Adam qui descendit d'un état presque angélique à notre condition misérable. Ennoblissement, dit Darwin; déchéance, dit la Bible. Qu'après cela ils soient tout de même d'accord, arrangez-le comme vous le pourrez.

(i) Revue des Deux Mondes, i^'' mai 1896, p. i3g.

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En revanche, nous comprenons M. Brunelière quand il reg-arde le catholicisme comme plein d'une vertu démocratique et sociale (i). Ce que Royer- Coilard, Tocqueville, Chateaubriand « entendaient par démocratie, conformément à l'esprit delà Révolution, c'était... ce qu'exprime et résume la devise fatidique : Liberté, Egalité, Fraternité. . . » . Or, cette devise est contraire aux conclusions de la science et le sens des mots qui la composent <( ne se précise, le contenu ne s'en éclaire, la définition ne s'en dégage qu'à la lumière de l'idée chrétienne (2) ». «... La déclaration des droits de l'homme est une laïcisation de l'idée chrétienne. Mais en la laïcisant... on suspend en l'air, ou dans le vide, pour ainsi parler, les droits de l'homme... (3). » — « Si la vraie démocratie, la bonne, consiste et ne saurait sans doute consister qu'en un constant et perpétuel effort des bonnes volontés vers une égalisation prog-ressive des conditions des hommes... l'idéal futur ne s'en pourra jamais réaliser que dans e^ par le christianisme (4). » Bref, il y a convenance étroite entre larelig-ion catholique et la démocratie. En théorie cela est d'une justesse irréprochable.

(i) Revue des Deux Mondes, (3) Discours, II, p. 36.

!«'■ décembre 1900, p. 689. (4) Id., p. 171,

(2) Discours. .., Il, pp. 23-25.

M. BRIJNETIÈRE l85

En fait, et depuis 1789, nous avons toujours vu, sauf exceptions rares et douteuses, l'aristocratie avec le catholicisme dans un camp et la démocratie dans l'autre. Si l'on veut aller au fond des choses on verra que le catholicisme et la démocratie sont séparés en France (i) par l'histoire et non par les doctrines, ce qui serait beaucoup moins irrémédiable. De ce côté encore, l'œuvre conciliatrice de M.Brunelière subit un échec.

Elle réussit mieux en ce qui concerne le catholicisme et le positivisme. Auguste Comte avait formé une religion. Il suffisait donc de le suivre dans les arguments qu'il employait pour établir la nécessité d'une religion en général et là de déclarer qu'un peu d'humilité lui eût suffi pour aller jusqu'au bout. Le bout, c'est toujours Rome. Evidemment Auguste Comte a été pris d'une inspiration saugrenue en voulant fonder une religion nouvelle : aucune religion ne réussit sans être ou se prétendre vieille, l'expérience le prouve, et l'on comprend assez (pie Littré ait alors douté de la santé du maître. Toutefois, celui-ci a exposé quelque part ses raisons pour renoncer aux commodités d'un dogme

(i) D'une manière générale la démocratie et le catholicisme ne peuvent marcher d'accord que chez les peuples anciens à majorité non catholique ou chez les nations ncuvellps.

tout fait, mais on se garde bien de nous les faire connaître. C'est qu'avant de bâtir une religion, Comte ruina d'abord la chrétienne. Telle fut sa marche, pendant laquelle on peut donc le croire en opposition constante avec le catholicisme. Aussi M. Brunetière, renonçant à adopter entièrement le positivisme, s'est-il contenté de l'utiliser sur les chemins de la croyance. Voilà le stade le plus récent de son évolution.

Le livre intitulé Sur les chemins de la croyance (1904) a pour objet essentiel d'établir, avec l'appui d'Auguste Comte, que la question sociale est une question morale. Autrement dit, l'existence même de la société et sa marche vers un état meilleur ne peuvent être assurés que si chaque individu s'astreint à une discipline de mœurs, la même pour tout le monde. On nous prouvera plus tard que cette discipline a pour condition nécessaire une relig-ion. De là au catholicisme, le pas est tout de suite franchi, puisque, chez nous, que nous soyons croyants ou non, religion signifie presque toujours catholicisme.

Croyons donc, sous peine d'être des dissolvants sociaux. Croyons par devoir. La croyance relèverait avant tout de la volonté. M. Brunetière l'entend ainsi, au moins implicitement, et c'est là le

trait dominant de son caractère : vouloir d'abord, raisonner ensuite.

Ceci nous conduit à le résumer.

Il est l'hommc-bloc, insouciant des contradictions, qu'elles soient dans ses propres paroles ou dans les faits.

Il se moque des contradictions parce que sa nature est belliqueuse. Nous le voyons terrasser aujourd'hui ses adversaires par un argument, il les terrassera demain par l'argument contraire. L'arme aura changé, l'ennemi non. Ainsi ce soldat, qui paraît versatile, ne le cède, en réalité, à personne pour la défense opiniâtre de son drapeau.

Il est énergique, il a de la volonté, un caractère indomptable. La certitude l'attire; il la prend parce qu'il la veut, et, pour la même raison, il la garde. Certes, son intelligence joue un r<jle dans la conservation de ce trésor. Mais l'intelligence n'est pour lui qu'un instrument. Les contradictions qu'elle lui montre dans les faits doivent disparaître si des intérêts supérieurs l'exigent. Un instrument gênant a tort. On le redresse. En M. Brunelière la volonté a maintes fois asservi l'intelligence, sans jamais l'affaiblir d'ailleurs.

M. Brunelière est donc avant tout une force.

L'emploi que cette force fait d'elle-même est-il profitable ?

Pour les libres-penseurs, oui. Ils ont beaucoup plus d'avantage à lutter contre les hommes intelligents que contre les autres. Les autres ne vous attaquent jamais par le défaut de votre cuirasse et vous permettent ainsi de l'ignorer.

Pour l'Eglise, oui. Le catholicisme, hier encore, soutenait directement la vérité historique de ses dogmes. Aujourd'hui nous le voyons insister d'abord sur leur utilité sociale. La nouvelle position est bien moins difficile à défendre, et nul ne l'aura mieux fortifiée que M. Brunetière.

Pour la critique, oui et non. Oui, tant que M. Brunetière en a fait, non, quand il fait autre chose. On se souvient de ses combats en faveur de l'impersonnalité en littérature et implicitement contre le cabotinage. Cette campagne reste inachevée. Regrettons-le.

Et pour M. Brunetière lui-même? Cela ne nous regarde pas. J'estime seulement qu'il faut lui savoir gré de sa conversion. Quand on trouve une religion bonne pour les autres, il est permis de la trouver mauvaise pour soi à condition de se taire, mais si l'on parle, qu'on se convertisse. M. Brunetière a compris ce devoir. Qu'il l'ait accompli sans dou-

M. BRUNETIERE

leur pour sa raison, je ne le crois pas ; cette douleur en tout cas rehausserait davantag-e Tacte toujours courageux qui consiste à mettre sa conduite en accord avec ses doctrines. A cet égard, comme à plusieurs autres, M. Brunetière mérite l'admiration et l'estime .

M. COPPEE

Laissons M. Coppée se présenter lui-même: « Je suis, dit-il, la dernière grisette (i). » « L'auteur de cette page, lisons-nous encore dans les Contes pour les jours de fête, a écrit un jour que, devant les souvenirs de l'épopée napoléonienne, il sentait se hérisser d'enthousiasme le bonnet à poil qu'il a dans le cœur. Cette métaphore chauvine et cocardière lui a valu plus d'un sarcasme, en notre triste époque où tant de gens croient de bon ton de se faire une âme internationale et cosmopolite et de se déclarer citoyens du monde apparemment pour se dispenser d'aimer leurpatrie(2). » M. Mimi-Pinson Coppée se résume assez bien en ces deux images : la grisette et le bonnet à poil. La grisette est une humble, fille d'humbles, très parisienne, légèrement gavroche, sentimentale, instinctive, intellig-ente, peu intellectuelle. L'amour dirig-e toute sa vie et toutes ses pensées, quand elle en a. Elle ne manque pas de relig'ion, malgré quoi elle tourne mal. Quand l'amant arrive, Dieu se retire, mais pas trop loin, et à chaque

'0 Mon Franc-Parler. II, p. (a) Pp. 233-2.''4.

Dimanche des Rameaux la gentille pécheresse renouvelle le buis bénit qui préside à des noces non bénies. Les années amènent la vieillesse, l'amant s'en va, Dieu revient. Et voilà comment se convertit la grisette.

Mais il n'y a plus de grisettes, puisque M.Goppée est la dernière. Alors, me dira-t-on, quel intérêt présente la conversion de votre bonnet à poil-grisctle? Un intérêt considérable, répondrai-je. Mimi- Pinson, bien que disparue du monde g-alant, revit en un grand nombre de nos concitoyens mâles qui sont des braves gens sentimentaux, non pas, il est vrai, n'importe lesquels, mais de ceux qui appartiennent au grand parti honnête. On connaît celuici, sans quoi je serais obligé de le définir, ce qui m'embarrasserait fort. J'en puis dire seulement qu'il restera toujours dans l'opposition, car s'il en sortait il aurait pour alliés tous les politiciens malhonnêtes qui sont par essence amis des faveurs et de l'argent, c'est-à-dire du pouvoir. Si l'on veut une étiquette plus précise, le brave homme antiparlementaire ou niniportequiste représenterait assez bien le type auquel je fais allusion. Nous saurons approximativement ce qu'il est,ce qu'il sent, ce qu'il pense, comment il se convertit, en l'étudiant dans sa réalisation la plus illustre, M. François Coppée.

Nous venons de voirlasymbolique,mais trop sommaire esquisse de M. Goppée. Il faut en compléter et en préciser les traits.

M. Goppée est donc un humble, fils d'humbles. Il n'a jamais renié ses origines ; au contraire, il en lire gloire, une gloire excessive, et cela refroidit la sympathie qu'il sollicite de nous pour avoir bien aimé sa mère. Mais on ne saurait lui décerner trop de louang-es quand il parle des autres humbles, ses frères, demeurés dans l'obscurité des échoppes, dés bureaux de ministères, des mansardes, des ateliers. Il aime le peuple et la petite bourgeoisie, il honore sa caste, la meilleure, la plus morale selon lui et selon la vérité, ce qui vaut mieux que d'en faire, à l'exemple de M. Bourget, un ramassis de dégénérés criminels ou dangereux.

Le peuple tient à l'aise dans le cœur de M. Goppée, large vaisseau, réceptacle infini de tendresses. Mais toutes ces tendresses ne sont pas de l'ordre

igÔ LES GRANDS CONVERTIS

strictement vertueux. On a été jeune : « 0 les premiers baisers à travers la voilette (i) ! »

M.Coppéeaimeenbravehommeet enbonhomme, pas bég-ueule pour deux sous, comme il dirait en son lang-age. Le poète AmédéeViolettequi,onnous l'avoue, a les mêmes sentiments que lui (2), se promène dans Paris « avec sa chère petite Rosa. Rosa, c'est sa bonne amie tout simplement. Amédée n'est pas hypocrite et ne cache pas ses amours comme l'éléphant (3) ». M. Coppée n'imite pas davantage la réserve éléphantine lorsqu'il nous fait ses propres confidences.

Et en prenant de l'âge il devient paternel, il ne se montre pas plus rigoriste envers la jeunesse qu'envers lui-même. Qu'elle s'amuse! Il dit aux étudiants : « .... entre une conférence de M. Aulard et une partie de campagne avec une jolie fille, n'hésitez pas, filez sur Bougival ou sur Robinson... (4). »

Avec une bonhomie toute pareille il nous expose la contrariété que lui fait ressentir le refroidissement de la cinquantaine. « Je troquerais de bon cœur, s'écrie-t-il, la rosette rouge, Thabit à palmes

(i) Poésies, I, Intimités, p. 96. {3)Mon Franc-Parler,\, p. 8.

(2) Toute une jeunesse. Dédi- (4) Ibid., I, p. 173.

rare, pp. I-II.

M. COPPEE 197

vertes... contre un de mes Quinze août du second Empire avec dînette à Velizy... quand on ne me donnait pas du cher Maître et qu'on m'appelait tout populairement mon trésor... Dieu de Dieu! que c'est bête de vieillir (i). » Et on ne peut considérer cette dernière phrase comme une invite aux protestations polies du lecteur, car il ajoute (2) : ... (( par une triste conséquence de l'àg-e, le printemps me fait moins d'effet chaque année;... je suis de plus en plus calme au point de vue de la galanterie (3). »

J'entends bien que les moralistes vont se récrier en médisant: «C'est un débauché que votre M. CoppéCj comment pouvez-vous l'appeler bonhomme?» — Bon homme, brave homme, je le maintiens. Car s'il est un peu erotique, c'est un défaut qu'il partag-e avec nous tous, et cela ne l'empcche pas de chanter tant qu'il peut la charité, la pitié, le dévouement, l'abnég^ation. Enfin il est tellement le poète des humbles qu'on n'a vraiment pas besoin d'insister pour faire admettre la bonté foncière de son cœur.

Les humbles lui servent même de niveau comparatif pour juger les autres classes de la société.

(i) Mon Frnnc-Par/er, I, Fé- (2) Ihid., II, p. 22,').

tes d'autrefois. [3) Ihid,, p. -226.

Chez lui les riches sont toujours antipathiques, tel lebaronMufelbach, généreux seulement par crainte des socialistes (i). Tel aussi le ménage dont il est question dans la pièce de vers intitulée la Nourrice. Quand Madame avoua sa grossesse,

L'homme, — la Bourse avait baissé probablement, — Ne trouva tout d'abord qu'un mot suspect : Vraiment. Mais rempli d'à propos, comme un joueur qui triche. Il s'attendrit bientôt, sa femme étant très riche (2).

Le nourrisson mourut pendant que ses parents étaient au théâtre.

... La mère, en rentrant, (rouva le médecin Penché sur le petit cadavre déjà roide, Et, confuse, ayant peur de paraître trop froide, Fit, pour pleurer beaucoup, des efforts inouïs (3).

Les aristocrates ne sont pas beaucoup mieux traités. M. Coppée s'en moque avec un esprit quelque peu faubourien en les appelant duc de la Tour- Prends-Garde (4), marquis de la Tour-Prends- Garde (5), M^'^ de la Tour-Prends-Garde, duchesse de Château-Branlant, vicomte de la Houstepilière(6).

Il ne les respecte qu'appauvris par l'émigration

(1) Conles pour les joai's de (3) 76/^., p. 12.

fête. — Les quarante sous du (f^) Toute une jeunesse, \>. 210.

baron. (5) Longues et brèves, p. 197.

(2) Poésies, II, p. (j. (G) Le Coupable, p. fig.

M. COPPEE igg

OU s'ils ont servi dans l'armée nationale, mais ce dernier point concerne le chapitre des chapeaux, je veux dire du bonnet à poil.

Est-ce aussi de l'amour des humbles que dérive l'antipathie professée par M. Coppée à l'ég-ard de la magistrature? On pourrait le croire, quand il nous parle de « ...ces excellents magistrats devant qui l'on traîne des malheureux, le nez cassé ou la tète fendue par les argousins, et qui leur distribuent par-dessus le marché des amendes et des journées de prison avec l'air détaché d'un joueur de whist en train de servir les cartes (r) ».

Le conseiller Durousseau est « célèbre par la grâce de gros chat paresseux qu'il déploie en jouant avec la tête d'un criminel (2) ». M. Lescuyer, autre magistrat, nous inspire de l'horreur par son « cou de vautour », sa « tète sèche et sanguine », ses « jeuxdehaine »,son « rictus maussade à dents jaunes (3) ». Les juges sont appelés « chats fourrés », ils portent un « jupon noir » et « une peau de lapin sur l'épaule (4) »• Bref, l'espèce j'usticianle n'est pas en faveur auprès de notre poète.

Il fait toutefois exception pour les juges du petit

(i) Mon Franc-Parler, I, p. (3) Ibid., pp. 6-7.

2G1. [li) Ibid., p. Si. •

(a) Le Coupable, pp. 294-290.

parquet, « ... mag-istrats intègres... sur lesquels on ne peut compter pour les procès politiques et qui n'auront pas d'avancement (i) k.

Ici apparaît autre chose que l'amour des humbles. On remarque, en effet, que M, Coppée estime les victimes de l'épuration et que ses premières médisances contre la magistrature coïncident vers 1893 avec l'explosion de son militarisme. Il y a là politique sous roche. Déjà se prépare l'état d'âme propice aux dissensions de l'Affaire pendant lesquelles, au lieu de s'inchner à la fois devant l'armée et la mag-istrature, tout le monde préféra choisir, faute sans doute de pouvoir faire autrement.

Le choix de M . Coppée se trouvait indiqué d'avance. Il avait déjà commencé d'exalter le pantalon aux dépens de la robe, bien qu'ils fussent roug-es l'un et l'autre.

(i) Le Coupable, p. i3G.

J'ai dit commencé^ car M. Coppée fut d'abord un militariste modéré. II se contentait sag-ement d'aimer l'armée, sans en avoir, ou du moins sans en affecter l'idolâtrie. Parfois même il se permit de la critiquer. « Donc, ô femme, s'écria-t-il un jour,

Donc, ô femme, toujours ton caprice fantasque Aux boucles des brassards s'accroche fasciné ; Ton orgueil, par le glaive absurde dominé, Tombe aux pieds des pesants pourfendeurs comme un

[masque (i),]

Et ailleurs, à propos d'un soldat qu'il vit sur un banc aux côtés d'une bonne d'enfants :

Lui, la conscription à vingt ans l'avait pris. Etre soldat, cela se nomme encore service. Il maudit ce métier qui lui donnait un vice : De pauvre on l'avait fait devenir paresseux (2).

Il est vrai que cela se rapportait à l'armée du second Empire.

(i) Poésies, I, p. 5g. (2) lOid., p. 179.

Au commencement de la République, les nouveaux officiers ne lui inspirèrent encore qu'une demi-confiance. Il interpella un sous-lieutenant (i). Il le trouva bien habillé, bien ganté, charmant, plein d'élégance, mais lui fit observer que nous venions d'être battus, et lui demanda s'il travaillait, s'il s'occupait de ses hommes :

Vos soldais sont-ils vos enfants ?

Eles-vous leur chef et leur père ?

Je veux le croire et me défends D'un doute qui me désespère.

Doute qu'il trouverait aujourd'hui criminel.

Désormais il ne marqua plus de méfiance, sans toutefois se laisser aller d'abord à un enthousiasme fougueux. Il dépeignit le métier des armes comme honorable. Ses officiers furent tous sympathiques. Cela n'alla pas plus loin.

Soudain il trembla en chambre d'un délire guerrier. A quel propos? je ne saurais le dire. L'histoire notera que ce fut vers 1898. Y avait-il à ce moment de l'agitation dans les esprits au sujet de l'armée, un vent belliqueux ou pacifique soufflait-il ? Réagissait-on contre la Débâcle de Zola et quelques autres ouvrages ? Ou bien l'accès de M, Goppée lui est-il propre ? Cette dernière hypothèse vaudrait

(1) Poésies,ll, Le Cahier rouge. — A an soas-lieutenant.

d'être examinée, car, au commencement de 1894, notre poète releva d'une congestion pulmonaire. Les médecins diront si les maladies de poitrine, surtout chez les personnes qui les contractent facilement, ne sont pas précédées et suivies d'exaltation fébrile. Enfin n'oublions pas la crise de la cinquantaine : M. Coppée est né en 1842.

A défaut de la cause, affirmons les effets. Le 9 novembre 92 paraissait l'article intitulé Un soldat de treize jours. Il s'agit du jardinier de M. Coppée. « En lui, dit ce dernier, j'ai reconnu toute notre race, et il a certainement dans ses veines une goutte du sang- de nos premiers ancêtres, qui tordaient en chig-non leur crinière rousse et mettaient à nu leur torse blanc, pour combattre plus à l'aise, de ces Gaulois aux farouches moustaches et aux yeux d'acier, qui ne craignaient rien au monde que la chute du ciel (i). » Un brave, ce jardinier! Savez-vous quelieest son action d'éclat? Il a fait ses treize jours et sans avoir jamais servi auparavant. Et encore? II est revenu enchanté, non pas de son retour, mais de son capitaine et de ses sous-officiers !.. . C'est dans le même article que M. Coppée se proclame pour la première fois en

(i) Mon Franc-Par 1er, I, p. 29.

délire. « ...J'aime l'armée, s'écrie-t-il, et quand passe un régiment, je l'accompagne un bout de chemin, le long du trottoir... Pour un peu, vieux gamin de Paris que je suis, je ramasserais deux tessons, je m'en ferais des castagnettes et je marquerais le rythme des tambours (i). »

Depuis lors il ne se calma plus.

Avec cette crise coïncide assez naturellement une napoléonite aiguë. M. Coppée appelle Napoléon mon empereur [i), mon grand empereur {Z).

Lui-même devient un grognard. Il sacre, il jure, sans choquer toutefois les oreilles des dames. Sa vareuse rouge se change, dans son esprit, en uniforme, sa plume en sabre. Au moment où il va écrire un poème il se commande à lui-même : — Garde à vos ! — Si une rime peu complaisante le force à réfléchir : — Attention ! Fixe ! — Il crie : — Rassemblement! — aux moineaux qu'il veut régaler de mie de pain, et il répète six fois : — Une, deuss, — pour vérifier que ses alexandrins ont bien douze pieds. Je me représente ainsi du moins son langage privé d'après son langage public.

Comme on réclamait un jour son indulgence à l'égard des députés en lui faisant observer qu'ils

(i) Mon Franc-Parler, 1, (2) Ibid. III, p. Sg.

p. 24. (3) Ibid., p. 146.

M . COPPEE

avalent toujours voté sans discussion le budyet de ia guerre: « Mille tonnerres! s'écria-t-il. Il n'aurait plus manqué que cela! La haute trahison alors (i)? » A propos des incidents d'Aigues-Mortes, il hausse encore le ton : « Il va bien, dites-moi donc, votre rêve de fraternité universelle !... Restons fidèles au vieux jeu, fichtre de fichtre! Ne provoquons personne! mais soyons toujours parés pour le coup de chien. Fantassins, apprêtez... armes. Et vous, canonniers, à vos pièces (2) ! »

Ce langage de troupier s'appliqua même aux choses littéraires, notamment lorsque M. Coppée joua au petit caporal devant M. d'Esparbès: il se ramena une mèche de cheveux sur le front, campa son bicorne d'académicien en bataille, inséra deux doigts entre les boutons de son gilet et se mit à tutoyer son jeune confrère comme Napoléon tutoyait les grognards de sa garde : « Et maintenant, sors du rang, mon petit d'Esparbès I Sors du rang, pour que celui que tu veux bien traiter comme un chef t'embrasse et te décore devant le front de la compagnie (3) ! »

D'où viennentces manifestations? Elles sont étranges, car M. Coppée n'a pas le tempérament belli-

(i) Mon Franc-Parler, I, (3) Ibld., p. 3 12.

1». aOi. (3) Ibid., p. \(jli.

queux. Il se proclame doux et pacifique. La guerre lui fait horreur, excepté celle qui nous rendrait l'Alsace-Lorraine et que d'ailleurs il ne veut pas voir provoquer. Toutefois il aime les guerres passées, les batailles que, dans son enfance, il voyait retracées sur les images d'Epinal (i) ou représentées au cirque par des acteurs vivants (2). Qu'estce donc qu'un goût pareil, sinon le goût du théâtre?

Notre brave homme national est ainsi fait. Nul au monde ne respecte plus la vie humaine, mais il raffole des carnages fictifs et des carnages éloignés de lui par l'espace ou le temps. C'est une variété du plaisir qu'il prend, commodément assis dans un fauteuil d'orchestre, à voir des drames épouvantables. L'armée pour lui est surtout un spectacle, et dans l'armée ses prédilections secrètes vont à la musique.

La France de ce brave homme est elle-rmême une sorte de grande actrice, chargée défaire des gestes héroïques devant le monde. Quand le monde a été bien ému, peu importe le reste. Nous pouvions perdre les vieilles limites de la Gaule puisque Napoléon était allé à Moscou; s'il nous avait menés jusqu'à Pékin, les Alliés nous auraient ensuite réduits

(i) Mon Franc-Parler, l,p. Gg. (2) lOid., Il, pp. 122-123.

à la Bretagne que la mémoire de Napoléon devrait nous être plus chère encore.

De pareils sentiments produisent un patriotisme d'une insuffisance lamentable. On a fait tout son devoir de patriote quand on a parlé de la défense des frontières, parce que le soldat fièrement appuyé sur son fusil, le drapeau qui flotte, le cuirassé vomissant une fumée noire sont des images théâtrales. Mais outre les étrang-ers qui, en somme, ne pensent pas sans répit à nous envahir, nous avons des ennemis installés à demeure chez nous, et qui tous les jours minent la race: tels sont par exemple l'alcool et la tuberculose.il y a là une défense non moins urgente et du même ordre à organiser. Pourquoi cependant les gens qui se dispensent d'y participer ne sont-ils pas traités de sans-patrie par le brave homme? C'est que l'abstention des spiritueux n'est pas un geste théâtral, c'est que le microbe n'est pas scénique.

Le brave homme en question aurait un goût fort incomplet pour le théâtre s'il n'aimait à s'exhiber lui-même. Aussi n'y manque-t-il guère. Dès que les circonstances le mettent un peu en relief, nous apprenons aussitôt les moindres détails qui le concernent. Il ne nous laissera pas ignorer longtemps combien il met de morceaux de sucre dans son café.

Tel estM. Coppée.Il fait du théâtre, il a le cœur théâtral, il ne quitte pas la scène, il y fait monter avec lui toute sa famille, ses amis, sa bonne et même ses animaux domestiques.

Nous savons comment il s'habillait. Dans son enfance on lui fit porter d'abord « une culotte fendue par derrière », c'était en i847 ^^ il avait cinq ans (i), puis « un petit caban de drap écossais à carreaux blancs et rouges, chef-d'œuvre de l'industrie maternelle » dont il était très fier. Il avait

{i) Mon Franc- Parler', pp. 264-265.

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alors six ans et répondait au sobriquet deCicis(i). Plus lard nous le retrouvons sur la plag-e de Coutainville, écrivant les Jacobites en vareuse rouge, et les hirondelles de mer n'avaient plus peur de son éclatant justaucorps (2). Il ne veut pas que nous ignorions son attirail de promenade quand il arpente les campagnes de Brie. « Mettons, s'écriet-il, des souliers de fatigue et ce costume de velours à côtes, ni trop lourd, ni trop léger. Sur la tôte un vieux feutre qui n'a pas peur d'une averse; en main, une canne solide. Et en route (3)! »

En 94 M. Coppée avait trois chats: Petit-Loulou, angora de Portugal, Noiraud et Mistigris, « vagabonds inconnus, cheminots quelconques (4) ». Et sans doute il conservait encore ses deux chiennes de 93, Flora et Truffe (5).

Convenons, pour être justes, qu'il donne encore plus d'importance aux gens de son entourage. Nous avons déjà entendu parler de son jardinier. En bon fils il parle longuement de ses parents, en bon frère de ses sœurs. Il n'oublie pas son grand-père Jean- Baptiste Coppée, « l'homme au nez de priseur » qui épousa une « jeune personne aux yeux couleur de

(j) Contes en prose, pp. 2-Ï-28. (3) Mon Franc-Parler, II,

{2) Mon Franc-I'arfcr, II, p. p. i .

io4, et Longues et Brèves, j>. {l{)Ihid., p. o^bo.

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