‹ Les grands danseurs du roi (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · I.ES MANDS DilfSEDRS f>U f^Ot · texte numérisé non relu

I.ES MANDS DilfSEDRS f>U f^Ot

Du grand souci de Dupuis. — D'une rencontre qu'il fil, et de la manière dont il mit les fers au feu pour sa vengeance.

Ce serait calomnier Dupuis que de laisser croire à son contentement parlait sitôt qu'il eut opéré celte rupture. Il avait le cœur trop bien placé pour ne pas comprendre que la duplicité dont il venait d'user n'élait pas trop d'un galant homme. Déjà donc, relativement à celte adroile exploilalion qu'il avait faite des intempérances de langue de madame Nicolet, sa conscience n'élait pas tranquille; mais la pauvre Rosalie surtout le bourrelait, et ce cri de détresse qu'il lui avait entendu jeter au moment de leur séparation lui était un triste souvenir.

Aussi bien , qu'allait-il faire de sa liberté? Celte fenimc vers laquelle Tenirainait une aspiration vague et mal définie, comment la rejoifidre, l'aborder? Que pensait-il lui demander? qu'espérait-il en obtenir?

Tant et de si difficiles questions étaient bien faites pour lui troubler l'esprit, et sa sollicitude était extrême, quand, longeant le boulevard des Filles du Calvaire, promenade paisible et assez isolée où l'avait conduit sa rêverie, il vint à rencontrer un militaire. Ce militaire s'appelait Pompée, probablement un nom de guerre.

Sergent dans les gardes françaises, Pompée était

un homme à toutes mains. Sur le quai de la Ferraille racoleur dangereux , à Popincourt * savant maître en fait d'amies, beau danseur à la Courlilic, beau buveur aux Porcherons, en tout lieu la terreur des maris, et partout la coqueluche des filles, les poulets, qu'il vous troussait d'un style tendre et guerrier, étaient d'une portée si sûre, qu'à tout prix, dans le régimejit, chacun voulait l'avoir pour secrétaire.

Il élait de conseil aussi, et, casuisle pour le point d'honneur et la gaianieiie, se piquait de trou\er aux queslions qu'on lui soumettait des solutions d une ressource admirable.

Avec tant de cordes à son arc, cet homme était un Crésus, à ce qu'on pourrait croire; mais à son opulence se rencontraient deux difficullés, l'une de mal aligner la recelte avec la dépense, l'aulre do trop vouloir soutenir l'honneur de son nouj, et de soufl'rir que, le plus souvent, on lui fit en nature, au cabaret, la liquidation de ses honoraires.

Précisément, le jour de sa rencontre avec Dupuis, les eaux, chez le sergent, étaient fort basses, et comme jamais malheurs ne vont sans se donner le bras, par celte sécheresse de bourse où il était réduil, il se voyait manquer une occasion superbe.

Vénus du marché Saint-Jean , une poissonnière fraîche et cossue depuis tantôt six mois demeurait cruelle à ce Mars. Mais enfin elle était vaincue, et ne demandait plus qu'à se rendre ; le soir même elle se laissait donner à souper ; le conquérant élait déjà muni à cet effet de sa permission de dix heures.

Malheureusement, la belle n'était pas de celles qui se seraient laissé conduire chez llamponncau

* Sa caserne.

ou autres traiteurs de pareil ordre ; pour le secret et aussi pour la délicatesse des morceaux, il lui fallait un meilleur lieu, par exemple, la Petite Hotte, dans le quartier des Imlles. Or, en ce bon endroit. Pompée n'avait point crédit, de sorte qu'il était, aussi bien que JJupuis, mélancolique et presijue lamentable.

Voilà donc ces deux douleurs à se rencontrer, el nos gens à se prendre la main d'un air pénétré; il'^ étaient vieilles connaissances.

Souvent Du puis avait rêvé les lauriers et l'uniforme, et n'élait qu'il lui fallait prendre le métier de trop bas, il eut volontiers servi.

Plus \olo;iliers encore, Pompée l'eût racolé, car le sujet élait superbe. Ne pouvant s'entendre sur ce point, iios gens n'éiaient pas moins entrés en familiarité, et les jours où, chez Nicolet, le sergent commandait la garde, il se faisait entre eux grande conversalion sur le pour et le contre de l'étal militaire. Dupuis d'ailleurs donnait des billets à Pompée pour le venir voir danser avec ses blondes, et, d'autre part, Pompée doimait à Dupuis des leçons de galant commerce et d'escrime.

(^)uant au maniement du tleuret, Dupuis y faisait merveilles ; pour l'autre enseignement, comme on a pu le voir , il s'en souciait médiocrement et n'élait pas un brillant élève. Néanmoins, il tenait qu'à la conduite d'une atïaire amoureuse, l'ompée était un maître passé. Or, celle (jue notre apprenti se sentait sur les bras n'était pas des plus simples et des moins épineuses ; une pente toute naturelle l'entraînait donc à consulter l'oracle qu'il trou\ait sur sa route, et, pour le mettre à même de répondre pertinemment, il ne se fit pas faute de s'ouvrira lui et de lui conter son aventure.

— Oo —

Pour un homme qui avait lui-même son souci, Pompée avait prèle au récit du danseur une atlenlion fort obligeante. Les endroits qui, dans la narration, avaient pu manquer de clarlc, comme un médecin qui confesse un malade, il les avait élucidés par des questions où se marquait son zèle d'être bien renseigné ; l'afYaire étudiée à fond, il pouvait sûrement diagnostiquer, et voici à [)cu près la manière dont il pensa que ce cas de pathologie amoureuse était à résoudre.

— A ce que je vois, dit-il, mon garçon, vous auriez comme une envie assez chatouilleuse de tàler de l'objet en question , et d'après la manière dont cet objet a été embelli par la nalure, je conçois votre goût «î la chose, dont il est facile de vous mettre à même, et ça, dans un tour de main.

— Comment! lit vivement Dupuis, vous pensez que, malgré la fierté de celte femme, on pourrait ramener...?

— l/amencr! repartit Pompée, faites seulement un geste, et l'infante est dans vos bras.

— Mais encore , demanda le danseur , ce moyen de la décider?

— Eh ! parbleu ! on la terrifie en lui disant qu'on va tout Conter.

— Mais quoi, tout? il ne s'est rien passé.

— Ah! de s'insinuer dans sa chambre, de la contempler en costume d'Eve, de savoir les secrets du ménage, vous appelez cela rien ?

— Mais, njon cher, son niari est au fait-; que voulez-vous qu'elle ait peur de mes indiscrétions?

— Eh bien ! et le monde donc! dit alors Pompée d'un ton capable, et la société qui voit toujours du plus dans les histoires , vous croyez que votre madame se souciera de leur-z-opiuion ?

— Je comprends, dit Dupuis, la menacer d'un grand scandale; mais c'est un moyen bien violent.

— Ktelle donc! ils sont genti's, ses égards, et je vous conseille encore de la dorloter.

— Je ne dis pas, mais il me répugne de m'imposer ainsi.

— Allons, mon poulet, dit Pompée en lui frapp-int sur l'épaule, voire amour ne bat que d'une .'iile; on n'y regarde pas tant quand on est bien pris ; vous me laites encore l'effet d'un de ces volcans de paille qu'on éteint en soufflant i dessus.

— Vous avez peul-èlre raison, reprit le danseur, et quand j'y regarde bien, ce n'est pas tant l'amour, mais plulôL la vengeance, qui me tiendrait.

— Si nous parlons vengeance, répondit l'oracle , toujours mè«ne marche à suivre; mais changement <Ie front au dénoùment.

— Comment l'cntendez-vous? dit alors Dupuis ciiriensenienl.

— Voilà, reprit Pompée, on investit la dame, on I;! force à capituler, puis, le quart d'heure venu, on fiit volte-face à ses charmes, rien n'endéve une .'Vmnie comme cette manière-là.

— Jaimerais mieux ce procédé, dit le danseur, il est plus noble en même temps qu'il est plus poij^nant; mais décider à se rendre une orgueilleuse pareille, on n'y parviendra pas.

— Oh ! fil l'ompée d'un ton d'assurance, on en a rencontré, de ces ligresses; et tenez, pas plus tard que ce soir, je suis pour en apprivoiser une. si ce n élait que ce diable d'argent est rare, et qu'il faut s'aider (Tun souper !

* L'oxpression dont se servit Pompée , prise également dans ridée éolienne, était plus soldatesque et plus énergique, nous radoucissons.

— Ma loi, inoM pauvre Pomijée, vous tombez mal, repartit aussitôt le danseur, croyant voir dans les paroles du sergent un appel à sa bourse, je suis juste à la tète d'un écu de six livres; tous mes ap- |)oinlements ont passe ces jours-ci pour les cadeaux de noce, et il n'y a pas à compter sur la dot, car mon mariage vient d'être rompu.

— Ah! vous n'épousez pas? dit Pompée avec distraction; un écu de six livres, c'est un peu court! ajoula-t-il, et puis je ne voudrais pas vous gêner.

— A votre disposition, mon cher, repartit le danseur en lui donnant l'argent, trop heureux de pouvoir vous l'offrir, et bien désolé de ne pas faire mieux.

— C/est un commencement, dit Pompée en mettant reçu dans sa poche.

Après quoi il parut réfléchir un peu, puis, comme saisi tout à coup pour Dtipuis d'un immense in- Icrèt :

— Tiens, vois-tu, beau danseur, reprit-il, tu me fais de la peine, et je ne le vois pas d'un calibre à mener celte affaire-là.

— J'en ai peur, répondit Dupuis, et pourtant j'y suis de mon honneur, il me faut une réparation.

— Oui , reprit le sergent , ce n'est pas un écolier qu'il faut pour la circonstance , c'est un bronzé, un racorni, enCiii un lapin comme moi.

— Certainement, dit le danseur, je crois bien qu'à ma place vous ne seriez pas embarrassé.

— Eh bien ! je m'y mets , moi , à la place , et je m'en vais de ce pas chez ta marquise lui chanter une antienne... enfin, suffît; nous en tirerons pied ou aile, c'est moi qui le le dis,

— Quoi, vraiment! fit Dupuis avec admiration, vous oseriez vous charger... ?

— Qui , moi , Pompée! si j'oserai ? Mais ce n'est pas un César que celle femme, pour me faire reculer, et si lu veux coimailre le discours que je lui prononcerai...

— Je m'en rapporte à vous, répondit Dupuis; seulemenl je vous engagea mettre des ménagements dans la forme, une femme de sa qualité. ..

— C'est charmant , dit le sergent en haussant les épaules, il va m'apprendre les manières à présent! 31ais, hianc-bec, on les possédait les manières, avant que lu ne soyes né, et Ion en a connu des princesses qui valaient bien la marquise de... Tiens à propos, son nom ?

— Son nom ? fit Dupuis avec une hésitation qu'on aime à lui voir.

— 8ans doute, son nom et son adresse, puisque j'y vais de ce pas.

— Mais, mon cher,objecla le danseur, comment allez-vous faire pour pénétrer jusqu'à elle? car enfin chez des femmes de sa condition, il y a une étiquette.

— Sois donc tranquille, ça me regarde; tu dis qu'elle s'appelle?

— Madame de Flavacourt, répondit Dupuis en se décidant.

— Et que ce bel oiseau niche...?

— Rue de la Chaussée-d'Antin.

— Marquise Flavacourt , rue Chaussée-d'Antin ; lu peux êlre tranquille, mon trésor, pas plus lard que ce soir je l'en rendrai bon compte.

Parlant ainsi, le sergent serra la main de Dupuis d'une manière significative, et ils se séparèrent làdessus,

On l'ompcc parall sous un iiouvoau jour. — Et de l'adinirahlc façon dont sont géiées les allaires de Dupuis.

De luule iDjinière, la visite que l'uinpée se jnuposait de faire nécessilait un peu de préparalion. ]i passa donc à sa caserne, où il coninieiiça par niellre sous enveloppe une belle Ceuille (Je papier à placet, sur laquelle il eut soin de ne rien écrire; il scella ensuite cette singulière dépêche d'un magnifique cachet de cire rouge pour lequel il fit industricusemcnt servir lempreinle d'un des boutons armoriés de son habit. Cela (ail, de loule la calligraphie dont il était capable , il écrivit l'adresse de la marquise; puis comme le guerrier français aime en général à se présenter à son avantage, il se vergeta soigneusemenl flepuis les guêtres jusqu'au tricorne , et, s'élant ensuite donné un œil de poudre, partit, muni de sa nnssive, pour se rendre à l'iiôtel Flavacourt , où il ne larda pas d'arriver.

Frappant au carreau du suisse :

— P(»ur madame la marquise, de la part de M. le maréchal duc de Biron, colonel des gardes françaises, dit-il en montrant sa lettre et en ayant soin de faire briller le cachet.

Le suisse leva son chapeau en signe de respectueuse déférence, et donna un coup de cloche pour averljr les laquais ; en même tem[îs il indiqua fort

— vu —

poliment à Pompée le perron par lequel il devait entrer.

Sous le vestibule . le sergent fut reçu par un valet galonné auquel il répéla son mot de passe. Le valet voulut alors lui prendre la lettre pour la faire transmettre à sa maîtresse; mais Pompée refusa de se dessaisir du paquet, disant qu'il avait ordre de remettre eti mains propres, et il glissa adroitement, qu'à être portée par un sergent du régiment de 31. le maréchal , et non par un de ses gens , cette dépêche faisait d'elle-même comprendre la conséquence dont elle était.

Se rendant à cette raison , le valet introduisit Pompée dans une vaste antichambre où une belle collection de gens de livrée témoignait du bon pied sur lequel était la maison de la marquise. Après une attente de quelques minutes, le sergent se vit invité à passer dans un salon; là il fut reçu par une femme de chambre, qui n'était pas mademoiselle Lucile, car on pense bien qu'après ce qui s'était découvert de sa coîiiluite, cette effrontée n'avait pas fait beaucoup de séjour à Ihôtel. La camériste ouvrit la porte d'une autre pièce, et marquant son savoir-vivre, au lieu d'annoncer : M. Pompée, visite qui, de toute manière, eût pu paraître assez étrange à sa maîtresse, elle dit, en y mettant quelque solennité : De la part de M. le maréchal de Biron; ce qui avait un peu meilleur air, on en conviendra.

Seule, dans un boudoir tapissé de lampas bleu, la inarquise était occupée à feuilleter quelques Nouvelles à la main, dont elle avait fait acheter dès le matin un exemplaire, car les pamphlétaires qui rédigaient ces insolents mémoires secrets étaient de si adroits jfurcteurs et si miraculeusement informés qu'il n'eût pas été impossible que toute roccurrence

I ijc la iiuil prôcêcleiite y lût déjà consigiiée. Dieu merci ! rien n'avait Iraiispiré ; c'est donc sans fâcheuse préoccupation que madame de Fiavacourt j reçut la prétendue lettre de M. le duc de Biron. ' (lelui-ci, au reste, était assez de sa connaissance et ' d'un âge assez mûr ^ pour qu'un envoi fait à elle ' de sa part n'eût rien de i)ien inattendu et de bien i surprenant.

f l.e Pompée était pourvu d'un si bel aplomb, et ; doutait si peu (lu succès de sa visite, que, pendant \ le temps employé par la marquise à décacheter l'enveloppe et à chercher le conleim écrit qui ne s'y trouvait pas, il s'occupait tranquillement à considérer la noble dame, se disant à lui même :

— Mille-z-yeux! une belle femme, et dire qu'elle s'est montrée au naturel à ce sot de Dupuis.

— Alais, mon garçon, dit à la fin la marquise, à quoi pense le maréchal , de m'envoyer du papier bla/jc?

— Du papier blanc? répéta Pompée, je n'ai pourtant rien perdu en roule, et je reniels à madame la marquise le paquet tel qu'il a été fait.

— Je le vois bien, le cachet était intact; c'est apparennncnt quelque dislraclion.

— C-omme dit madame la marquise, une distraction. Cependant, avec une jolie femme coinmeelle, pu ne devrait pas être distrait.

Loin de plaire à la belle Italienne, cette galanterie fje M. Pompée lui parut des plus déplacées ; elle le toisa d'un regard fort peu reconnaissant, et finit par lui dire en le congédiant :

— C'est bien ; vous prierez de ma part le maréchal , quand il aura des lettres à m'envoyer , de

* Soixante-neuf ans. Né le 2 février i701, mort en 1788.

prendre la peine de les écrire; vous lui direz aussi qu'il me les fasse parvenir par quelqu'un de son service; je l'aime mieux ainsi.

Le sergent comprit la leçon ; mais il se senlait fort, et, sans se décontenancer :

— Aux regrets, reprit-il , d'avoir pu désobliger madame la marquise, d'autant mieux qu'ayant à traiter avec elle une petite affaire, j'y voudrais mettre tout le coulant dont je suis susceptible.

— Une affaire avec moi?

ÎSous disons bien les paroles; mais c'est le ton et l'accent qu'il faudrait pouvoir reproduire.

— Une affaire, répéta Pompée, vu que je ne suis pas tant envoyé par M. le maréchal que par un autre particulier que madame la marquise connaît.

— Voyons, parlez donc une fois, dit vivement la marquise, les rébus me fatiguent, mon ami.

— Désolé d'impatienter les nerfs de madame; mais je tournais ma langue avant de lui couler le nom de mon jeune et intéressant ami, le beau danseur Dupuis.

A ce nom , la marquise pâlit , puis devint pourpre, car commenté, surtout par l'ifisolence du soldat, il faisait pressentir quelque chose de fort disgracieux.

— Eh bien ! que voulez-vous dire avec ce M. Dupuis? demanda-t-elle, coruinuant d'affecter une fermeté hautaine , qui pourtant lléchissait un peu.

— Je dis , par ma foi, que le drôle doit avoir les yeux solides pour avoir ainsi dévisagé le soleil et n'en être pas resté aveuglé !

Plus de doute, cet homme savait tout. La marquise parut un moment se recueillir , puis courant

:i un cordon de sonnette, elle le lira avec vivacité.

«1 Diable! pensa Pompée, est-ce qu'elle se proposerait de me laire insinuer à la porte par messieurs ,s(S gens ? »

Ufi domestique ayant aussitôt paru :

— Le marquis! dit madame deFlavacourt, failesliii savoir que je l'attends tout de suite. Allez.

— M. le marquis vient de sortir, répondit le domestique.

La pélulanle Italienne fit un geste d'impatience, et frappa violemment de son joli pied le tapis de la Savonnerie qui recouvrait le parquet. Puis comme le domestique restait là, promenant un regard ébahi de Pompée à elle, et delle à Pompée :

— C'est bien, lui dit-elle, sortez.

Le domestique une fois dehors :

— Je regrette vivement, conlinua-t elle, monsieur l'envoyé du maréchal , que mon mari ne se trouve pas ici, pour vous faire jeter par les fenêtres ; mais, à la manière dont vous voyez que je me cachais de lui , vous pensez bietï que je r»e redoute aucun scandale. Maintenant, si vous avez encore quelque chose à me dire, vous pouvez achever.

Le sergent, pendant le petit incident qui venait de se passer, avait eu tout le temps de rélléchir.

— Pesle! s'élait-il dit, voilà une petite commère qui n'est rien moins que commode à manier, et si je me risque à lui couler la commission de Dupuis, elle est pour m'arracher les yeux , sans compter les coups de bàlon qu'il pourrait bien lui prendre envie de me faire administrer par ses pendards de laquais; modilions donc un peu nos instructions, et voyons d'autre manière à tirer d'elle pied ou aile, ainsi que je l'ai promis à celui qui m'envoie; aussi ))ien c'est vraiment un trop beau morceau pour un

garçon (le son espèce , un vil saltimbanque nprès tout.

Ces réflexions rapidement faites, à la vive intimation qui venait de lui être adressée de parler bref et net, il répondit :

— Il faut vraiment que je me sois bien mal expliqué pour avoir ainsi fait sortir madame la marquise hors des gonds. Ce Dupuis est un petit sot auquel un coup de soleil, comme je le disais tout à l'heure, a failli fondre la cervelle. Parce que le hasard et une drôlesse de chambrière l'avaient conduit chez madame, il parlait de lout mettre à feu et à sang, et comme il sait que j'ai eu dans ma vie quelques succès auprès des fenmies, il était venu me demander un coup de main pour des sottises de premier nuniéro, et desquelles il avait l'idée.

— Et vous , de vous faire son porteur d*insolences?dit vivement la marquise en l'interrompant.

— Moi, madame la marquise, répondit le sergent en chattemite et d'un ton à se faire canoniser lout vivant, je l'ai, au contraire, chapitré de la belle manière, «i Y penses-lU? lui ai-jedit, de vouloir le doimer des airs de roué avec une fennne de cette condition, cl de songer à lui faire de la peine? )» Mais il clait endiablé, ce drôle, |)rétenilant que NOUS vous étiez moquée de lui, et qu'on lui devait urje revanche; enlin , bref, pour empêcher le scandale, je me suis décidé à venir à sa place...

— Et c'est aussi à ce sujet, interrompit la marquise en se moquant, que M. le maréchal de Biron a pris la peine de m'écrire cette importante lettre?

— Maintenant, dit Pompée sans se dcmnnler sous cette ironie, si d'un simple sergent, mais d'un

loyal et franc militaire, qui veut ici le bien de tous, madame la marquise souffrait un avis, voilà tout bas ce que je lui dirais...

— Voyons, honnête homme, dit madame de Flavacourt, et d gne conseiller?

— Une lenniie d'esprit, comme madame la marquise, le comprendra : on a beau être tout ce qu'il y a de mieux, un inlirme peut vous nuire; on dit qu'un chien regarde bien un évêque ; il peut môme le mordre, surtout s'il est enragé. Eh bien! moi , je sais un moyen de fermer le bec à ce saltimbanque, et de l'empêcher de clabauder. Ces gens-là sont toujours à court; ça travaille três-dur, c'est très-mal payé; qu'on lui jette seulement un os à ronger, et il ny a pas de danger qu'il parle, je le garantis.

— Et combien faudrait il vous payer, messieurs les drôles? demanda madame de Ela\acourt, croyant voir le déveloi»pement d'uri complot en extorsion.

— Madame la marquise est bien dure pour moi , dit Pompée, feignant d'essuyer une larme, et elle me donrje un vif regret de m'être mêlé de cette affaire, car enfin, quand il s'agit peut-être dune vingtaine de pisloles pour clouer la bouche à ce misérable, comment peut-elle croire que l'histoire de partager une pareille somme aye dii ine déterminer?

— Dans le fait, dit la marquise, s'il ne s'agit que de deux cents livres, le gàleau ne serait pas fort merveilleux à partager.

— Oui, madame, deux cents livres, pas davantage, et j'ai dit vingt pisloles, par considcration pour la qualité de la personne, car cet histrion, on l'aurait contenté avec trois cens de six livres ; mais uneFlavacourt ne peut pas payer comme une bourgeoise, voilà ce que je me suis représenté.

^ te --

— Eh bien ! soit, je vais vous donner vingt pistoles; mais, après cela, que je n'entende plus parler de M. Dupuis, dit la marquise en passant dans une autre pièce.

Lelempsde son absence fut gaiement employé par Pompée. Ne se sentant pas de joie d'avoir amené à bien ce qui avait toujours été le fond de son entreprise :

— 0 poissonnière de mon cœur, s'écria-t-il, je te tiens donc !

Et en foi du torrent de félicité qui inondait son âme, devant une glace à fleur du parquet, où il se mirait des pieds à la tète, il battit le plus bel entrechat qu'il eût pincé de sa vie.

Il était heureusement redescendu à terre et se tenait dans une attitude parfaitement convenable quand madame de Elavacourt rentra.

— Tenez, monsieur le militaire, dit celle-ci en lui remettant la somme. Et maintenant, pensez bien à ne plus vous mêler de cette affaire, car iVI. de Biron serait averti, et quant à voire ami, une bonne letlre de cacl]ft...

— Oh ! oh ! qu'il ne s'y frotte pas, répondit Pompée, ne prenant rien pour lui de la recommandation ; c'est à moi qu'il aurait affaire. Madame la niarquise, à l'honneur...

El il sortit le plus joyeux du monde, quoique affectant une contenance sérieuse et digne.

De son côté, la marquise n'était pas trop mécontente de la tournure qu'avaient prise les choses.

Très-bien pour le sergent et pour la grande dame, mais pour le pauvre Dupuis?

ûii Dupiiis apprend qu'il ne fait pas bon conter ses afiairen. — Où Pompée achève de se manifester.

La journée de Dupuis n'avait point été bonne; à peine ses pouvoirs donnés à Pompée, une sorte de prudence après coup , excellente niais tardive conseillère, lui avait insinué qu'en se confiant à cet homme, il n'avait peut-être pas procédé avec toute la mesure qu'une affaire si délicate sensblait commander.

Sur le soir, ne recevant point de nouvelles, il avait commencéà s'inquiéter plus vivement. Enfin, la nuit avait été pleine de soucis, et, le lendemain matin , poussé par une impatience qui ne se connaissait plus, il se promenait, comme un furieux, devant la caserne de l'opincourt, occupé à guetter la sortie de Vompée, car la forte discipline que M. le Uiaréchal de Biron avait établie dans le régiment des gardes françaises, ne permettait pas aux visiteurs de pénétrer dans leurs quartiers ^

* Les gardes françaises faisaient partie de la maison du roi. et avaient à peu près le service de la garde municipale; ils étaient, comme Cile, répartis dans plusieurs casernes. Frois compagnies occupaient la caserne de Babylonc, trois celle de la Nouvelle- France, trois celle de Popincourt. 11 y avait encore une de leurs casernes au faubourg du Temple, et une autre, faubourg Sainl-Honorc.

•Sur les dix heures, le beau sergent parut enfin. li était ce jour-là en une lenue magnifique, car il se rendait à son bureau du quai de la Ferraille, pour y recruter. On se plaignait, depuis quelque temps, que Vespèce de MM. les gardes allait s'abâiardissant; ordre venait donc d'èlre donné à Pompée, qui s'entendait tnerveilleusement à cette pèche, de se mettre en quête de quelques AntinoûsctApollons.

Ce jour-là, ce n'était plus ce ncccssileux qui avail été trop heureux d'écorniOer à Dupuis un écu de six livres. Avec la mission de se procurer à tout prix de heanx Iiommes, le lenlalenr avait reçu une somme ronde pour meure au bout de ses hameçons. Quoique cet argent ne fût pas sien , de l'avoir simplemerjl dans sa poche le grandissait d'une cuuiiée; c'est là en ctïei une des singularités de ce préci< ux métal , qu'à l'apparence seule de le posséder, mènie un pau\rc diable prend de l'imporlance. Ajoutons que, pour un cas pressant, n'ayant à rendie compte qu'en masse, notre comptable ne se serait pas l'ait faute de Irapper sur sa caisse un emprunt.

— Eh bien! fit Dupuis, courant à lui des qu'il l'aperçut, quelles nouvelles? J'ai cru vraiment qu'il vous élait arrivé quelque malencontre, tant il m'étonnail de n'avoir pas entendu parler de vous d<> toute la journée.

— Ah çà ! mon garçon, repartit Pompée, vous vous imaginez donc qu'on n'a que vous à penser? Les amoureux sont de drôles de pistolets, ils se figureraient voloniiers le Père éternel ayant lait liî monde en six jours rien quà leur intention.

— Enfin , eles-vous parvenu à pénétrer jusqu'à la marquise? l'avez-vous vue ? lui avez-vous parlé?

— fichtre! repartit Pompée, quel morceau que

celte déesse! quels yeux! quelle taille! et surtout quel ton !

— Alors elle vous a reçu? et qu'avez-vous fait?

— Certainement, qu'elle m'a reçu , et je puis le •lire, avec affahiliiê et avec grâce*. Du reste, une maison cossue, suisse, l.iquais galonnés sur toutes 1rs coutures ; des entiladcs d'apparlemenis comme à Versailles, et tout cela meublé dans le dernier goût.

— 3fais, enfin, dit Dupuis, que tout ce préambule taisait bouillir, le résultat de la conférence?

— Eh bien! fit Pompée d'un air de négligence, ça s'est très-bien passé.

— Comment! elle consent à me recevoir? demanda le danseur, tout haletant rien qu'à cette idée.

—Pas précisément, répondit le cauteleux sergent; cela aurait souffert trop de difficultés.

— Qu'y a-t-il donc eu de décidé alors?

— Aion cher, reprit Pompée, continuant de tourner autour de la vérité, celte femme, comme je vous disais, m'a fait un accueil parfait; mais j'ai )ién vu qu'il ne serait pas absolument facile de 'intimider, si bien que n'espérant pas de l'amener à la combinaison voulue, je me suis dit : 11 ne faut cependant pas que tout se passe en belles paroles, et je liens à honneur à ce que, d'une façon ou d'une mire, ce pauvre Dupuis tire parti d*e la circontànce.

— Enfin? fit le danseur, dont la curiosité était joussée au dernier degré.

^ — Enfin, et finalement, répéta Pompée, puisqu'il j y avait pas moyen de se payer en nalurvj, dame! 'ai tourné les choses de manière à être au inoio^

edoinwagé en arpot.

— En argent! s'écria Dupuis avec une horrible angoisse.

— Oh ! mon Dieu, dit Pompée, je ne me suis pas montré exigeant; je savais vos intentions; c'était seuienjent pour dire qu'elle n'aurait pas pris gratis son chocolat à vos dépens.

— Vous lui avez demandé de l'argent? reprit Dupuis d'un ton annonçant une furieuse indignation prête à éclater.

— Oui, (it négligemment le sergent, je lui ai fail lâcher vingt pisloles, qu'elle a, ma foi , données de très-bonne grâce. Elle s'est montrée belle joueuse: c'est une justice que je lui rends.

— M. Pompée ! vous êtes un misérable! dit alors Dupuis cessant de se contenir, et serrant avec force le bras du sergent.

— Hein? lit Pompée, relevant fièrement la tête ; vous dites?

— Je dis que vous êtes un homme sans foi ni loyauté, et que vous déshonorez l'uniforme que vous avez l'honneur déporter!

— Saltimbanque, vous le prenez sur un ton à bientôt regretter les paroles incohérentes que vou^ prononcez.

— C'est justement ce que je désire , répondit Dupuis, prenant cette menace pour une provocation ; et tout niaître d'armes que vous êtes, je coniple bien vous donner une leçon dont vous vous souviendrez.

— Toi, inlirme? dit le sergent du ton de l'aristocratie la plus dédaigneuse, et tu t'imagines que j'irai m'aligner avec un sauteur de chez Nicolel?

— Ah! Ut Dupuis en se frappant la tête à deux mains de désespoir, car les idées du temps le laissaient convaincu qu'il venait de se heurter ^ mi invincible préjugé.

— Ainsi voilà! continua Ponipée, vous vous échauffez le tempérament à rendre service à un blanc-bec , que vous honorez de votre société , et puis c'est sa manière de vous dire merci.

— Cet argent, vous l'avez? demanda alors le danseur d'un air sombre, mais ayant au moins à la surface recouvré son sang-froid.

— Ah! nous ne sommes donc plus si dégoûté, répondit le sergent, et nous voudrions bien le tenir, ce numéraire!

— Oui, il m'appartient; je l'ai payé assez cher, et veuillez me le remettre.

— Voilà, dit Pompée en donnant à Dupuis les pisloles roulées dans un fragment de billet doux.

Dupuis ouvrit convulsivement le papier, et, après avoir rapidement estimé la somme :

— Mais il n'y a pas là vingt pistoles, remarquat-il en continuant de se modérer.

— J'iii dit vingt pisloles, en tout, repartit Pompée, dix pour vous, jeune homme, et dix pour le coparlagcanl, somme totale et juste, si je sais bien compter.

— Ah oui, dit ironiquement Dupuis, nous avions fait société pour l'exploitation de cette femme , vous êtes un digne mandataire, M. Pompée !

— C'est-à-dire, reprit le sergent y niellant de la loyauté, que vous ne trouverez peut-être pas tout à fait voire part; vous m'aviez montré hier tant de bonne volonté de m'obliger, que, me trouvant un peu à court, j'ai légèrement écorné le prêt...

— Je comprends, dit alors Dupuis ; pour le souper que vous aviez en tète dès le malin, et qui m'explique le beau zèle que vous avez montré pour mes intérêts.

— Mais je vous tiendrai compte de la différence,

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