‹ Les grands danseurs du roi (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · scène, et si c^était qu'il avait l'inlenlion (Je le ruiner · texte numérisé non relu

scène, et si c^était qu'il avait l'inlenlion (Je le ruiner

On ruinait ainsi ce singulier homme dix fois par jour : un machiniste qui plaçait mal un mpntantde coulisse, le menaçait de sa ruine; un moucheur qui laissait couler une chandelle, le ruinait encore; il allait même jusqu'à se croire ruiné par une quinte qui comptait des pauses, disant qu'il ne payait pas pour que l'on comptât des pauses, et qu'il voulait que l'oii jouât.

(^)u'on se ropréscnlc alors sa situation d'esprit quand Dupuis vint à lui faire part de son scrupule en lui annonçant qu'il était, depuis le n>atin de ce jour-l;i, passé de son service à celui du roi.

Prenant la question de très-haut, Nicolet se mit à la traiter en jurisconsulte; il argumenta de la préexistence de l'engagement dramatique souscrit à son profit, pour infirmer la valeur du contrat militaire passé au profit du roi, parla de faire emprisonner le danseur au For-l'Evêque, et voulut que l'on cassât Pompée de son grade; il aurait même, au besoin, demandé la destitution du maréchal de Biron, et hâté de quelques années la prochaine révolution de 1789, plutôt que de permettre que son premier danseur put lui être enlevé sans qu'on lui soldât un dédit.

Celte passion de le conserver avait pour Dupuis son côlé flatteur ; mais comme Nicolet, à la manière du barreau, entremêlait son point de droit de force injures et impertinences pour sa partie adverse, l'ariiste, qui avait «l'abord hési.é sur le parti qu'il devait pre.-idre, finit par s'arrMer à une id 'e. et il déclara de la manière la plu> péremploire. qu'ayant l'honneur de faire partie du régiment des girJes françaises, décilément il ne danserait pas.

Dans celte extréiuilé, Nicolet se détermina pour

— lOtJ —

un parti violent; il courut au thoàlre, fit lever la loile. et, dans une petite allocution fort émue, annonça au parlcne que, sans êlrc irulisposé , et par un pur caprice, le nommé Dupuis relusait de jouer.

A celle annonce, un affreux lumulle d'ôclaler dans la salie. » Dupuis! Dupuis! » s'écnc-t-on deloules paris; c! les gens de se lever sur les banquettes, et le parterre, qui alors n'était point^issis, de commencer à onduler comme une mer orageuse, et qu( Iques entreprenants de chercher à escalader la scène. Heureusement, uiî commissaire au (ihâielet se trouvait là présent. Pour remédier au désordre, il s;> hâta de monter au lliéàtre, el, apprenant que le réfraciaire pouvait èire inimcdiaiement montré au public , il lui ordonna d'entrer en scène cl de floimer des cxplicatioîis.

Au moment où Du[)uis parut, des sifflets el des applaudissements raccucillirent, car beaucoup pensaient que [\icolet devait avoir vis-à-vis de lui quelque tort qui l'avait décidé à ce refus de concours. i.c mirux , dans tous les cas, était de lenlendre, puisqu'il manilestait r.'nlenlion de parler, il serait loiiJDurs bien temps de bii Caire un mauvais parti , si l'on rTélaii pas conienl (Jcs raisons qu'il paraissait vttuloir doruicr, à la décharge de l'accusation portée contre lui.

Il s'élablit donc un grand silence; et après que le calme eut encore été un niomént troublé par un plaisant du para lis. qui [)ro!ila de celte éc'airctie pour faire mo itredeson iale;it à imitrr le cinnt du 00 j. Diipuis, dans une atii u le à la lois feiine et resp(M'tu(MiM>. put prviiî'ro !a paro.'e, e^ il bcx^riata à peu prèsco.nino il suit :

«c Messieurs,

« Le nommé NIcoIel (juste représaille du nommé Dupuis) vous a lait coniiailre ma résislance à conliiiuer mon service; mais il a eu soin de vous laisser ignorer les molils que je pouvais avoir pour en agir ainsi. Il est iji!p()ssil)le que le public, qui m'a toujours tri!ité avec lanl de bienveillance, puisse me supposer la pensée de vouloir lui manquer. (Ici quelques applaudissements. ) Alais j'ai maintenant des devoirs à remplir vis-à-vis d'une personne qui n est pas moins que lui conf-idérable et digne de tous m(S respects; les circonstances m'ont décidé aujourd'hui même et à l'improvisle à entrer au service iiu roi , et à contracter un engagement pour le régiment de MM. les gardes IrançaiFes. IMon seul tort, conmie iiion grand regret, est de n'avoir pas pu prévenir à tenips M. le tiirecteur, pour (aire disparaiire n:on nom de raffîche, et je prie l'honorable assistance de vouloir bien recevoir mes Irès-humhles excuses à ce sujet. »

Ce que c'est que la différence des temps ! Que l'on vienne donc dire aujourd'hui à un parterre que le service du roi empêche un acieur de remplir ses devoirs envers Sa Alajestc le public, et l'on verra eommenl celte excuse sera reçue!, A l'époque où se passe notre récit, et quoiqu'il y tut déjà en l'air bien de la senteur de 89; Texplicalion qui venait d'être donnée parut sans réplique et pas une voix ne s'éleva pour réeiamer contre la prépondérance que le daiiseur n'hésilait pas à admettre de l'un de ses iiiaitres sur laulre. Au lieu de renouveler le lumulie, l'annonce du départ de l^upuis causa dans toute la i;alie une morue stupeur, el l'on put re-

marqucM' qu'à l'idée de perdre le ddiKseur chéri , quelques mouchoirs avaient été tirés et cuiraient en jeu.

Mais loul à coup, d'une loge de ravant-scène, dont la grille élait soigneuserneiit levée, tombe Uii papier, que seinpresse de ramasser M. le commissaire, son devoir étant de ne rien laisser lire sur la scène, qu'il ne l'eût préalablement oontiolé.

Pend.'ifit qu'il prcn(j connaissance de l'écrit, chacun peut remarquer sur le visage du magistrat celte sorte d'épanouissement que nn f)ianque jamais do procurer la révélation de quelque bonheur imprévu. ' Presque au même moment, l'homme de la loi s'approche de Dupnis, et, en lui remettant le p;ipier, il est facile de \ oir qu'il ne dédaigne jjas de le Iciiciler ; car, il faut dire la \érilé, l'acroltale n'avait fias de plus cliaud admirateur que ce M. le commissaire. , Le digne l)on)me lait plus encore; il s'avance pour haranguer, et en quelques mois il annonce que Du puis vient de recevoir la nouvelle de son congé; en sorte que le délai seulement nécessaire pour aller s'habiller, et l'on va le voira son rôle.

Notre héros cependant ne send)!ail pas aussi empressé qu'on le disait de rentrer dans la vie dansante. Pendant qu'un tonnerre d'applaudissements ébraidail la salle, les yeux avidement fixés sur la loge dont la bonne nouvelle lui élait veime, il semblait chercher à f)énétrer le grillage de son regard , et il faut ajouter que dans ses traits ne se lisait point cette béatihide qu'exprimait la figure du magistrat, moins intéressé que lui cependant à l'heureux déiioùmenl qui venait d'être proclamé.

C'est qu'en effet dans le moment, au cœur dcUupuis se livrait un combat. Ne doutant pas que la marquise ne fùi là présente, sa fierté se révoUait à

ridée de se montrer devant elle dans l'exercice de son misérable métier, et d'autre part ayant, comme tous les artistes distingués, un grand respect pour le i)ul)lic, il sentait qu'à refuser maintenant de danser, il se donnerait vis-à-vis des spectateurs, qui lui avaient témoigné tant de sympathie, un tort qui ne serait point pardonnable.

JNicolet coupa court, au reste, à cette délibération intérieure, en venant prendre le rêveur par le bras, et en lui disant qu'on n'attendait plus que lui pour commencer. Comme à la toilette de théâtre qu'il devait faire, Dui»uis se sentait encore du délai pour se décider, il ne résista pas à rinlimation du directeur, et après un dernier et long regard jeté du côté que l'on peut imaginer, il se mit en devoir de gagner sa loge.

A ce qu'il parait, il finit par prendre sa détermination dans le sens le plus raisonnable, car bientôt après lorcheslre annonça son entrée, et, montant sur le théâtre ordinaire de ses exploits, il souffrit qu'en la manière accuutuniée un garçon de coulisse, affublé d'un costume à la turque, frottât de blanc d'hspagne la semelle de ses brodequins.

Au commencement, sa danse sembla se ressentir de sa situation morale; elle fut, comme il avait été lui-même, un peu découragée et indécise, et ce n'était point le Dupuis que l'on connaissait. Mais peu à peu le rhythme ardent de la musique, qui le soutenait, finit |)ar lui communiquer son animalion, et l'artiste arrivant à dominer l'homme , il reprit beaucoup de sa verve. (^)uelques instants plus lard , la réaction acheva de se faire, et te le fut sa puissance et son énergie, qu'un moment le grand danseur oublia et l'univers entier et sa marqu.se, ou, pour njieux dire, s'il se rappela cette chère pré-

sence, ce fut pour y trouver un nouvel élément de vigueur et d'inspiration. Une fois son Rubicon passé, il eut, ma foi, l'idée de faire son chemin par cette même illustration qui , un instant plus tôt, lui paraissait menacer de le perdre. Risquant les plus périlleuses choses, bondissant sur sa corde comme si ses muscles eussent été des ressorts de l'acier le plus fin, il se montra à la fois si gracieux, si énergique, si aérien, et, au milieu de ses audaces les moins ménagées, si maître de lui-même, que la salle entière le salua de ses acclamations. En un moment, tous les bouquets qui paraient les corsages volèrent pour faire autour de ce triomphateur, quand il descendrait de son ciel, une glorieuse et odorante jonchée.

JMais il était écrit que cette soirée, déjà si pleine d'émotions diverses, se terminerait par une vive péripétie.

Au moment où avait éclaté le tumulte si heureusement apaisé par le discours de Dupuis, des filous, espèce de gens qui abondent toujours aux lieux de réunions publiques, avaient compté tirer bon parti du désordre qui commençait.

La prompte pacification survenue ayant empêché ces messieurs d'opérer comme ils l'entendaient, ils ne voulurent point en avoir le démenti , et comine l'émotion causée par l'admiration leur parut aussi bonne à mettre en œuvre que l'émolion causée par la colère, ils eurent la lumineuse idée de l'exploiter sous forme de contraste ; voilà donc qu'au milieu (lo l'enivrement général , commence à retentir, sur plusieurs points delà salle, le terrible cri : Au feu! an feu I

On sait, dans un théâtre , l'effet de cette sinistre clameur; personne ne songe à constater la réalité

(Jii danger ; une Icrrenr jiaiiique s'empare de Tassisrance, on se précipite en masse vers les issues où l'on s'écrase, et c'osl à ce bon momtnl que les gens de rapine lont leur moisson de bracelels, colliers . penfJanîs d'oreilles, riches mantciels de dentelle, et autres ol)jels de leur industrie.

liupuis venait de sauîer lestement à terre, et il était en tr.iin de faire son salut au public, quand les premiers cris commencèrent à être poussés.

Vu l'étal de vive émotion où il se trouvait alors , il ciait moins en mesure que tout autre de sainement apprécier les choses; il jugea donc le péril très-sérieux sur parole. Alors, taridis que, sur la scène comme dans la salle, chacun s'occupe égoïstement de pourvoir à sa sûreté, s'élançant vers la loge d'avanl-scène d'où lui était venue la nouvelle de sa liberté, en un tour de main il brise le grillage, et aperçoit une l'emme qui essaje vainement de pî'usser la porte, dont le jeu est empêché par la ibuie extérieure.

— Madame, lui crie-t-i|, je sais une issue qui sera plus libre ; veuillez, de grâce, vous confier à moi.

A cette invitation, la dame se retourne, monte lestement sur un tabouret , et Iranchit, avec laide du danseur, l'appui de la loge; pendant que les deux lugiiils traversent rapidement le plancher du théâtre, Dupuis songe un peu à regarder sa proie...

Lui, vous et moi sommes étrangement dupés : ce n'était pas la marquise!

Où Dupuis a peut-cire tort, et, selon d'autres, raison.

Notre arlislc avait cru faire acie de haut dévouement, et il venait seulement de faire de la philanthropie. Il n'iinila pas pourtant le dauphin de la Fontaine, qui, tout hont(ux d'avoir sauvé un singe au lieu d'un honnie, quand il s'aperçut de sa bévue, rejeta eruelleiiicnt le quadrumane à la mer. La femme que Dupuis venait d'entrevoir accusait largement la cinquanlainc, et ce nétait qu'à une rare maigreur qu'elle de\ait de conserver cette tournure de jeunesse à laquelle, ainsi que la concierge, il s'était laissé tromper; néanmoins, il continua delà conduire avec égards jusqu'à une porte de dégagement qui leur présenta une issue facile, et même il lui dem;in(Ja poliment où elle désirait être accompagnée, lorsqu'ds se trouvèrent en sûreté dans la rue.

IJien en prit pourtant à l'officieux jeune homme de celte courtoise làçon d'agir; les coules delà mère l'Oie sont là pour le dire : on est souvent bon marchand d'avoir traité charitablement de pauvres vieilles décrépites, {)arce qu'elles se trojvent être ensuite des fées puissantes qui, en récom[)ensc de vos honnêtetés , vous accorderït des dons magniliques, et quelquefois même se refont jeunes et belles, à ujiracle, pour vous donner le plaisir de les épouser.

Comme notre histoire n'a rien de fantastique , et

qu^au contraire nous la do a de plus réel, nous n'iror reconnaissance de la galan dame se métamorphosa, m t-il pas si loin de la lud croire, puisqu'il parlait à part pour avoir entretien ; A l'offre que lui fit le d cette digne personne rép en même temps elle fit Fossés du Temple, où l'or les garanties de solilude qui pouvaient être désirée crèle ; en conséquence, avoir moins de chances d la manière dont elle déh discours d'un affreux ac( pouvons que fort imparl'a

— Zoune homme, dit aussi un acroubale, qu'il vir, et mes Irères aussi. î\ madame la marquise, et zoune âge d'être dans i maison.

— Diable! se dit Dupu rice, cela sent bien la pensa en même temps à 0

sous le coup de la ningnifique justifical quelle il avait clé prcsciil, (jue M. de I< s'élait assez bien lavé de la grave accusa li contre lui.

— ivavc, reprit la nourrice, elle est propreté, qu'il se (ait écrire des lettres songe pour tromper madame la njarquise est dans l'amour de sa comédienne encoure jamais.

— V^raiment, dit le danseur avec int aurait découvert que son mari...?

— Oui , mon ami. Cette digne madan)€ chale lui a fait voir jour dans cet impostoi quoi, ma pauvre maîtresse m'a envoyée vc la lettre de M. le doue de Biron, que je vr passer au bon moment, hein ! je venaii maison; ils me dirent que vous deviez êl corde; d'alors je recourus au théâtre, c dans celle loge, où pour le secret, je vo venir après la danse, sans ce feu qu'il a pr

— Et la danse vous a-t-ellc un peu satis manda gaien)enl Dupuis , auquel le suiïr fille et sœur d'acrobate ne pouvait pas cl fait indiiïérent.

Mais pour lui être annoncé grossièrement et avec crudité par celte burlesque messagère, son bonheur ne lui fit pas la moitié de la joie que l'on pour rail supposer.

l-oin de là : maladroitement employé à résumer les bonnes dispositions de la marquise, ce fameux mot se venger, qui réveillait dans la pensée du beau danseur toute une série de désagréables souvenirs, lui pnrut souverainement déplaisant. Et pois, nous l'avons dit, son amour avait grandi, s'était subtilisé, et une simple possession de raccroc et à la passade n'était plus maintenant un idéal à lui sourire. Au lieu donc de faire paraître l'empressement auquel dame nourrice s'attendait :

— Ainsi, demanda-t-il en homme qui épluche son occasion au lieu d'y mordre à belles dents, le marquis a donné à votre maîtresse de nouveaux sujets de plai.Mte '

— C'est ourj monstre, repartit vivement la matroiie, et madame il est bien bounne de le punir si allegretto,

— Kt alors , continua Dupuis, madame la marquise a eu la bonté de se rappeler ce pauvre sauteur, qui avait été si près déjà de lui servir pour sa colère ?

— Oui, mon fils, vous n'avez qu'à me souivre, et vous perdez ici le temps à bavarder.

— Eh bien ! reprit le danseur avec gravité, cl après avoir un moment réfléchi, vous remercierez madame la marquise du bon souvenir qu'elle a bien voulu avoir de moi ; mais vous lui direz qu'il m'est impossible de reprendre cette conversation au point où nous l'avions laissée.

— Tu refouses ! s'écria alors la nourrice, ne pouvant en croire ses oreilles.

— Oui, repartit Dupuis, de la beauté qu'est voire maîtresse, et de Fa force dont je l'aime, je ne puis la vouloir ainsi.

— El comment le la faut-il donc, sot que tu es? demanda la nialrorie, doit-elle venir te prier les mains jointes el sur deux zenoux?

— Votre maîtresse, répondit l'amoureux avec une nuance de dédain, comprendra mieux les motifs qui me délermincnt. Veuillez donc lui reporter mes paroles : Que mon cœur est trop à elle pour \ouloir être sa vengeance, et rien de plus.

— Ah! (jue je les sais, tes motifs ! Tu as peur d'èlre surpris par le marquis et jeté par les fenêtres, comme il te l'a menacé.

— F)riso!is là ! dit vivement Dupuis, achevant de se décider sous celte impertinence; voire commission est facile, vous avez ma réponse ; nous pouvons nous quitter.

— Ainsi tu ne veux pas? dit la matrone ne pouvant encore accepter l'idée d'èlre éconduile.

— Je ne puis pas, re|)artit Dupuis.

— Oh ! le piètre homme! fil la messagère avec un souverain mépris; si c'était oun Italien , qu'on lui disait qu'une belle femme l'attend, il sauterait dans le Vesouve pour y être plus tôt.

Inipuis était moins \olcanique , et comme il persista dans ses refus, après avoir commencé de si bonne intelligence, nos gens se séparèrent en grande froideur, pour ne pas dire plus.

Comment fut prise la fierté de Dupuis. — Explications entre mari et femme, et de la morale du marquis.

Ce jour-là devait être pour la complaisante nourrice le jour des élonnements.

Le galant négligé de la marquise, la chambre à coucher où elle attendait, tout faisait assez connaître que sa résolution était inexorablement prise ; aussi la confidente, après qu'elle eut transmis la réponse de Dupuis, s'attendait-elle à une explosion de la plus terrible colère. Il n'en fut rien pourtant.

-- Quoi ! vraiment, il refuse! C'est bien étrange ! se contenta de dire la nob!e dame d'un air de tranquille surprise.

Etrange ! le mot était , ma foi ! curieux ; au gré de la messagère, c'était monstrueux , hors de toute idée et de toute imagination qu'il aurait fallu dire; et, pour punir l'insolent de sa résistance, il eût été question de lui donner le boucon à l'italienne ou de faire jouer le stylet, qu'elle eût trouvé le procédé tout naturel , tant elle était furieuse et indignée.

La marquise, toutefois, parvint à la calmer en lui disant qu'elle saurait bien comment s'y prendre, et en même temps elle ordonna à la terrible entremetteuse de la laisser seule, afin qu'elle penScàt plu< mûrement à ce qu'elle ferait.

Une fois en mesure de se recueillir , madame de Flavacourt ne laissa pas d'èlre elle-même ctoiméc en trouvant dans son cœur l)eaucou[) d'inriuîgence pour la conduite de Dupuis; lors de leur dernière entrevue, comme on se le rappelle, il l'avait toute remuée et émue, et maintenant il se présentait à elle sous un jour à mettre dans une vive lumière la délicatesse vraiment peu connnune de ses sentiments.

A y regarder de bien près, elle aurait pu sans doute trouver un peu olTensante cette liberté que prenait ce ver de terre d'élever, du fond de son néant, de sérieux désirs jusqu'à elle; mais pour l'excuser, il y avait tant de choses à dire ! [>'ailleurs, dans les questions de cœur , la contradiction arrive h jouer parfois un si grand rôle, que, par le seul fait d'avoir été (roidement acctieihie , la bieineillancc de rimpéiueuse Italienne avait [)liitôt la chance de s'exalter et de se développer encore , que celle de larir tout à coup.

I/a pauvre lemme était tout abîmée en ses réllexions, quand monsieur son mari, qu'elle n'avait point entrevu depuis la veille, se présenta pour lui faire sa cour ; il s'était prudennnenl muni de quelques laisons pour excuser son at)sence, dont il s'attendait à ce qu'un grand compte lui sérail demandé.

Jl en fut pour ses Irais d'in.agiiialion , la marquise ne lui adressa pas une parole et ne parut pas plus s'occuper de sa présence que si son doguin lut entré.

D'ordinaire elle ne procédait pas par la bouderie et disait ce qu'elle av;ril sur le cœur sans a. tendre i d'y èlre provoq iée. \l. d(î Flavacour n'eut donc garde de S!ip,)()ser qije celle i;ia,le,ilion où il la voyait lui entre elle el lui le symptôme de que.cjue

inésintelligence ; en conséquence, prenant un air de gracieux reproclie :

— Que vous êtes distraite ce soir, marquise ! lui dit- il, cl que les gens ont de peijie à se l'aire remarquer de vous!

J.a jeune femme , en clignant des yeux , lui jeta un de CCS regards glaces dont elle avait le secret mieux que personne , puis clic détourn.i la lête sans daigner rcponiire à celle entrée de conversation.

— Mais, iiianca, qu'avez-vous doiic? vous paraisi^ez m'en vouloir à la n)ort ; est-ce parce que je ne vous \is pas hier de la journée? Mais quand vous saurez les milie et une raisons qui m'ont privé de ce plaisir...

— Je ne vous en veux pns, inlerrompit froidement la marquise, je vous méprise, ainsi ne vous mêliez pas en frais de mensonges, si riche que soit voire fonds.

— Madame ! dit le marquis un peu ému, vous me metlez là à un élrange vocabulaire et que toutes les colères les plus justes du monde ne me paraissent point autoriser.

— Si à être deux fois dites, reprit la marquise . les choses se foiit mieux comprendre, je vous répL'le que je vous mépriie et que j'ai moins d'eilinie pour votre personne que pour le dernier des valets.

— Mais, madame!... lit le marquis d'un ion njenaçanl en alïeclant pourianl de se mo;lérer.

— Maintenant, continua la lière Italienne, vous me demanderez peut-être où j'ai pris ce sentiment si nouveau que je vous exprime.

— Sans douLe, et puisque vous entamez sur un Ion si haut, je vous serai obligé de me faire connaiirc comment vous le justiliez?

— La maréchale..., reprit la marquise.

- li>5 -

— Ah! encore la maréchale! j'en claissùr, cl qiic'lqut' iioiivcile \isée (jiie celle...

Il chercha son mol, n'en trouvaiU pas sous sa main d'assez mé|)risafit.

— Oue celle coche , dit madame de Flavacourt venanl à son aide ; vous êles étrange, monsieur, de lie pas oser dire les njols que vous écrivez.

Le miirquis sentit comme un Iroid qui lui courut

par les cheveux, car il se rappela bien celle e\!)ros-

sion de mauvaise compagnie el l'occ^asion récenieoù

i il s'en était servi ; tâchant toutefois de faire une

contenanci! passable :

' — (x'ci est trop spirituel pour uioi, répondil-ii , t cl je ne comj)rends pas.

j — Vous com()rencz au contraire à ravir, reprit

} la marquise, et je vous entends d'ici faire une scène

t à voire (.olombine pour le peu de souri quelle met

à la conservation des lettres dont vous riionorcz.

— Ainsi, (il M. de Flavacourt, essayant de se dét battre conlrc l'évidence, toute voire colère vient J d'une le;tre que J'aurais écrite et qui vous aurait I été oïlicieusemenl conununiquéc.

— i\e diles point ma coicre, repartit froidement la jeune femme, diles mon dégoût pour une (élire que vous avez écrite, que j'ai vue de mes yeux, tenue de mes mains; je pense qu'il îj'y a pas d'esprit là dedans el que cela se comprend.

— Et quand cela serait? dit alors lièremcnt le marquis , à la (in débusqué de toutes s^s hypocrisies.

— Cela est, repartit ma lame de Flavacourt; mais pour ce qui est de mes résolutions ultérieures, vous les saurez à l'elfet et il ne me plait pas de vous les expliquer.

— - Ecoulez, lîianca, dit le mari prcnaiil un air

grave comme celui d'un homme qui moule eu chaire pour y professer, vous vous êtes fait sur ce pays-ci des idées fort biznrres. Vous pensez que, sans s'y couvrir de ridicule, des gens de lïotre sorte peuvent passer leur vie à roucouler et à s'erdacer de guirlandes comme bergers et bergères deWatteaii. Eh bien ! ma chère amie, ceci est tout simplemerd de la folie et n'est de mise que dans les trumeaux et les dessus de porte. Nous sommes, vous et moi, d'un îîge raisonnable-, nous nous sommes mariés parce que cela est l'usage et pour avoir un hériiier de mon rjom , que, par parenthèse, vous me faites beaucoup attendre, quoique je n'y épargne rien. Maintenant si nous voulons nous tourmenter, nous faire tous les soirs des scènes, nous deviendrons la faille de la ville et de la cour, je vous en préviens: laissons-nous donc jouir muluellenu'nt de la liberté que comportent nos positions d(; mari et de fennne, et réservons à M. et madame Dimanche ces habitudes d'espionnage conjugal où je vous vois malheureusement entraînée.

— Et cette liberté que comporte la position de mari et de femme, oserai-je vous demander comment vous i'entenilez V

— Mais j'entends, repartit le marquis avec embarras , que celui que nos mœurs ont lait dépositaire de l'honneur de l'autre regarde un peu à ses démarches, tout en se conduisant à sa volonté.

— En d'autres termes, vous anrez des mailresses à bouche que veux-tu? ei moi je vous regarderai faire avec Uiie béate admiralion de vos grands succès'*

— lUoij Dieu, repartit le marquis ,( e n'est pas moi qui ai fait le moide. .h' n'ai |)iscel.e bévue <à me re, (rocher, ei, da is tous les cas, l'aljsolu ii'y est pa> la règle. Je ne puis donc pas trop dire d'avance

la manière dont je prendrais les choses si , après avoir cru épouser une lemme Irès-supérieure aux faiblesses humaines, j'apprenais à mes dépens que je nie suis Iroinpi'.

— Oui , (il la marquise avec ironie, le malheur étant clans une perspective Tort lointaine, vous vous réservez davistT.

— Connue vous diles, je verrais ce que j'ai à faire, et je ne prétends pas, malgré ma philosophie en ajjpaience très-forte , que je serais , dans le cofuple que je pourrais avoir h régler, d'une paticnceaussi absolue et aussi élégante que moi-même je le désirerais ; ma"s, ce que je puis adirmer dès à présent, c'est que si, par exen»ple, c'était de ce cabinet de todelle que les représailles dussent m'arriver, je prendrais cela fort mal, parce que j'aime le bon goùl en toute chose, et que je ne conijjrends pas les gens qui se mettent dans un ruisseau pour mieux jeter de la boue.

— V^ous clés habile, dit madame de Flavacourt avec une apparente tranquillité; vous vouliez savoir d'où pouvait vous venir le péril; vos airs de menace ne me laissent plus libre de choisir : Nicolet sera votre mauvais génie.

— Je ne vous crois pas, répondit le marquis, jouant la plus enlire indifférence; une femme qui se flatte d'avoir attiré ratlenlion royale, ne pense pas à un sauteur de corde pour en faire son amant.

— Vous aimeriez mieux l'autre, n'est-ce pas? lit la marquise. Les grands services que vous avez rendus à l'Etat vous meltent depuis longlemps en passe d'être chevalier des ordres; cela fait bien, le cordon bleu , quand on va en bonnes fortunes; on dit que les filles du théâtre en raffolent; je pourrais pcul-êire vous valoir ce hochet.

LES CIUHDS PAHSEUBS OU ROI* 0

^j^ Madame ! dit Flavacourt, prodigieuscmeni monté par celte insulle, d'autant plus poignant! qu'elle avait peut-èlre un fond loinlain de vTrilé.

— Mais, dilc'smoi. continua la terrible Italienne toujours sur le même ton de sanglante ironie. Tarmc qui doit aous blesser est peut-cire déjà chargée; si. avant de s trtir, vous alliez voir le cabinet?

riavacourt connaissait assez sa lemnie pour la croire cap.iblede vouloir lui faire une seconde lois la fè!e dont il avait gardé si bon souvenir. Dans tous les cas, l'avertissant ainsi, c'est peut-être qu'elle avait monté une machine pour lui fare peur, et comme i! aimait mieux la peur que le mal. il voulait bien donner les mains à découvrir l'épouvantail dont on s'était promis de le lerrilier.

( royani donc se mettre sur la voie dune pacification, en jouant, comme on fait avec les cnfastts, le send)l;int dune grande épouvante, il alla sottcinenl au cal)i:!et el en ou\rit la |iorle a\ec urie certaine brusquerie, (lomme rien n'y bougeait, il y pénétra el ressortit presque aussitôt, en disant d'un air aimable :

— Méchante! vous avez voulu me faire peur; mais. Dieu merci ! vous n'avez plus mademoiselle J.uciie p<mr \ous mettre de ces laides vengeances sous la main.

. £n somme, M. de Flavacourt venait d'être en- Irainé à une ridicule démarche, et, l'on voit que la marquise, petits ou grands, prenait lous ses avantages, (|uand elle avait résolu de j)unii- une trahison. Ayant ainsi payé de sa niaise crédulité, réelle ou apparente, le vertueux mari pensa que le moment était venu de solliciter son pardon, et il aborda sur ce ton langoureux et tendre qui lui avait si bico réussi en une autre occasioa.

La marquise l'ôconla quelque temps sans repondre, puis aiïcclanl de bâiller ;i grand bruit :

— Vous le voyez, irioiisieur, dit elle, je tombe de sommeil; j'eiileiidriii, si vous le voulez bien, votre seeond point la première Co^s que nous viendrons .1 nous HNieinilrer.

— lUais nous sonmies tout reneonircs, à ce qu'il iri'j send)le, remarqua le mari a}anl l'air de se croiic chez lui.

— Ah ! non, lit madame de î'Iavacourl, cl si vous voulez demei.rer, je vous quille la place.

Et elle lit mine de se diriger vers la porte.

— Ueslez, reslez, nialame, dit le marquis.

Et, au moment de sortir, il lui adressa un salut des [)lus eollel-montcet des plus cérémonieux.

l.'à marquise lui répondit par une révcienec non moins dig.ie, et, aussitôl la porle l'ermce, elle eut soin de pousser le verrou.

Cù l'on voil le j'arli q; e piciitl la marquis?. — Où

le monde esl renversé. — Où il esl doiné tomiaissance de

deux documciils nmaïqiithles. —

Où Dupuis conçoit m grand dessein.

Ainsi les jours se suivent sans se ressembler.

Une première lois, le marquis éait veim si à point, qu'une minute plus tard. Dieu saii ee qui Hrrivail. Ce même jour, sa juslilicatioa avait cic

facile, éclatante, et dans la confiance comme dans l'amour de sa femme il avait en un moment regagné tout le lorrain que la maréchale lui avait lait perdre par sa dangereuse dr-noncialion.

Mairiteninl il s'en l'ailail hien qu'il eût aulan! à se féliciter du résultai. Loin que son éloquence lui eut servi de. quelque chose, elle avait éle boime à le cotnpromeUre et rien de plus. Non-seulement il n'avait rien prouvé en faveur de sa verlu immaculée, mais il avait clé conduit à lever d;Tiniiivemenl l'étendard de l'inlidélité conjnga'e et à déchirer le masque sous lequel jusqu'alors il s'élait prudemment caché.

Or, sur une femme aussi énergiquement résoh.e que l'était la marquise, on peut se représenler TelTet de cette décl i ration des droits de l homme pro -îaiih^s avec une Iranchiie si peu mesurée. Ou. pour mieux dire , cet <ffet, nous en avons éié témoins nous-mêmes, et il n'a pas paru que. d'aucune manière, madame de i^'lavacourl fui disposée à admettre letle inégaîilé enlre les conditions du mari et de la femnic, avec privilège de désordre pour moi;seigneur l'épuux.

El à quel moment le malenconlreux venait- il faire paraile de celte étrange morale? au mo.nent même où la délaissée trouvait, dans le personnage si ifjléressaut de Dupuis, le plus dangereux terme de comparaison.

S.î/iS doule la profession de ce jeune homme était basse et misérdjie; mai^, [»ar là même, ne ser\ailellcpas à faire mieux ressortir la noblesse imprévue de ses senlin«ents et la géiiérositc tout exlraordinaire des instincts qui se révélaient en lui ■'

Tandis que le gentilhomme semblait descendre à plaisir, i'auire, suus calcul, sans airectuliun, se pous-

sait auprès de la marquise, s'élevait peu <Vpcu dans les liauleurs de son estime et allait tantôt atteindre la sphère resplendissanle (ies Ik'tos de roman.

Aîoutcz à eela que. jouant, à son Lisu. le rôle du roué le plus dangereux, par sa résistance inattendue au bonheur qui venait le chercher, l'acrohale était conduit à mettre en œuvre le nïoyen peut-être le plus inlaiHihle de se recommander à Tattenlion d'une femme et de se rendre l'objet de sa curiosité et de sa fantaisie.

Eidin ce qui, pour le marquis, élait le dernier degré de Titriprudence et de la maladresse, il avait témoigné que ce rniséiahle sauteur, comme il l'app( lait, ne laissait pas de lui être un souci, et s'était emporté jusqu'à fornmier une menace à son sujet. Que vouliez-vous de nueux pour forcer lorgueilleuse llaliemie à s'occuper sérieusetnent de cejeunc honnne? Avec lui elle châtiait son infidèle, trouvait occasion de le brav( r, et faisait l'acquisition d'un consolateur dont le prix de moment en moment s'en allait haussant sur le marche. Tout ne se trouvait-il donc pas réuni dans celte alirayante occasion? et n'(SL-ce pas bien le cas de s'écrier, avec Basile : Qui diable y résisterait?

INous analysons toute celle stualion avec quelque détail, parce qu'en dériniti\e elle accuse trèsnettement la penle qui. malgré une si prodigieuse 'dilTérence des conditions sociales, enlrainait la puissatiîe et noble dame à se rapprocher du pauvre hisirion , et ici , nous nous entendons bien, il ne s'agissait plus de le (c.iir un instant dans ses bras, pour le re,eler ensui.c tout sanglant sows le poignard d'un njari oulragé; il s'ag ssait de voir en lui un homme comme un aulre, de rendre vi\ement justice à ses excellentes qualités et à ses avantages

personnels; enfin, disons le mol, quelque étrange qu'il puisse paraître, il s'agissait de Tainier!

i^lème j)OU rie coup de lèle qu'elle avait (l'a bord médité, la preiiiiiTe iiiSj)iralio:i de la marquise avail clé dcnes'eii reinellre qu'à elle, et c'clail seulement sur les instances eueprcsenUitions de la l'emme qui avait tous ses secrets, qu'elle s'était décidée à ne point aller trou\cr Dupuis en personne cl à remettre aux mains de celte bizarre confidence la conduite de loule la liégocialion.

Mais après le b(au succès de l'ambassade, elle se résolut d'autant p'us riicilemenl h ne plus employer d'intermédiaiic, qu'elle rj'aurail dit à personne, sans u.i peu de honte, ce qu'elle sentait se passer dans son cœur et ce qu'à peine elle s'avouait à 1 écart et bien discrètement.

Du reste, trouver l'occasion de se rapprocher de Dupuis n'était ni bien compromettant fii bien difficile. La mo:I(; était alors parmi le beau monde d'aller au théâtre de Nico'.et, co orne elle fui plus lard de courir aux Variétés amusimti:s pour voir la laMieuse pièce de Jcannot ou les battus payent /'amende. Ainsi, à la façi>ii de toutes les femmes de sa qualité, se montrer jouriiellement chez Messieurs les Grands Danseurs, c'était pour la marquise un moyen tout simple de voir le beau sauteur et aussi <i\'i\ être vue.

Un autre béiiéHce d'ailleurs à calculer dans cet arranginient . c'esi qu'indispensablemenl la remarque se îerait de celte as>^i(iuilé, qu'il en viendrait qu< Iquc chose aux oreilles de >i. de Flavacourt, et que ce sérail là un bon commencement pour lui mettre martel en lèle , en allendanl ce qui devait suivre, car ce n'élail là que le moyen et pas le but.

Toutes ces choses ainsi pesées , dès le lende-

main, la vindicative Italicmio était installée dans cette même logo où Dupuis avait cru la flcvine^r; mais elle n'y mit pas (Ui linessc comme avait l'ait sa représenlanlc, et ce fut à j^riile baissée et dans tout l'éclat de la toilette la plus sjjlendide qn'elle prétendit apparaître, comme un radieux soli'ilqui se lève sur un îiorîzon sans nuages, par un beau jour d'élé. ^"* '

Dupuis ne fut pas long à remarquer la présence de la marquise, et il ne put faire autrement que de s'en émouvoir un peu ; mais il avait beaucoup pensé depus la veille, cl, plus que jamais, il élait résolu à ne passe prèîer au caprice avi issant et intéressé dont il continuait à se croire l'objet.

Suppos;inl bien que tous ces charmes, étalés devant lui, n'élaienl j)as là sans desseifi de le séduire: « Allons, ferme î'niôn cœur, se dit-il, pas (le faiblesse. 1) Kl cette fois, ne marchandaîit pas avec son métier, dont il aurait plutôt alfecté de j'arallre lier, afin de bien montrer qu'il n'était point un homme à se faire le complaisajit de la prennère fantaisie venue, il n)onla allègrement sur sa corde, et dansa de si belle manière, que la marquise, qui ne l'avait point encore vu à l'œuvre, en fui elie-mèmc surprise et ravie.

I.e voilà donc qui, même de son plus mauvais cô;é, gagne encore du (errain ; mais lui, buté à son idée de demeurer invulnérable, affoclc de ne pas même jeter un regard sur la grande dame, et. durant toute la soirée, la provoquante benu.é ne parvient pas une seule fois à rencontrer les yeux qu'elle cheiChe pourtant avec persévérance et sajjs se lasser.

Le lendemain, même manège avec celte nuance seiilcment que, comfticnçant de trouver son plaisît

à renverser le monde et à être le courtisé, Dupnis se confirme de plus en plus dans sa froideur, tandis que, d'aulre part, madame de Flavacourt s'exalle dans son bon vouloir el dans sa vive asjuralion.

]/hisloire de celte manière de duel menacerait bientôt de devenir monotone, et p(»ur ne pas la continuer indéfiniment, nous dirons qu'au bout de quelques jours, en proie au plus violent dépit amoureux, la fière marquise en était venue à désirer Dupuis pour lui-même, toule idée de vengeance et de mari à part, et, selon la fameuse distinction du quoique et du parce que, peut-être autant parce qu'il dansait sur la corde, que quoiqu'il y dansât.

Si terriblement chauffée, la chaudière, à la fin, devait faire explosion, el, un malin, pour tout couronner, le danseur reçut une letlre qui, dans les jeux (le l'amour et du hasard, formerait un curieux chapitre à enregistrer.

M Monsieur (y disait-on à Dupuis) ,

•î Une femme, que vous voyez tous les jours, ne peut parvenir à se faire remarquer de vous. Il serait pourlant facile de comprendre, à cette assiduité si singulière, que se trouvant vis-à-vis de vous de grands torts, elle a beaucoup à cœur de les réparer. Vous voulez croire qu'on vous méprise, et c'est tout le contraire pourtant. Que peul-on donc faire enfin pour vous tirer de celle erreur? Tenez! je trouve sur ma toilette le cliiff.>n de papier que voici ; vous y verrez que d'aulres, plus que vous, ont les yeux ouverls et clairvoyants; \ous y remarquerez peut-être aussi qu'il se fait aulour de moi bieu des démarches, auxquelles on s'élonne de ne

pas me trouver plus sensible. Je ne dis pas que j'irai là où je suis avisée d'èlre allenrlue; mais IrcsccrlainenuMiL j'irais voloriliers. el avec des idées bien diflFérenles de celles «j'aulrelois. \<i où l'on ne in'altend pas; il me laiidrait seulement savoir le lieu et l'heure, et, en même temps, être sure qu'on n'accueillera pas trop froidement ma venue. »

A ce billet, qui parlait assez de lui-même, était jointe une autre lettre, dont le danseur mit encore plus denipressement à prendre lecture, (lelte lettre était de la maréchale; elle élait ainsi conçue :

«t Je comprends, ma toute charmante, ce que vous entendiez par mieux que le roi. Il y a beaucoup d.'esjirit dans votre idée de vengeance, et je lu trouverais d'un ;^rand goût, s'il élail vraiment possible de vouloir la pousser à IdikI. Ce serait laire moralement ce que pratiqua irès-physlquenjenl le mari de la belle Ferronnière, al qui mil au lond)eau, d'une manière si pitoyable, noire grand roi, François !«•■, de galante mcjnoire. Mais je vous connais trop délicaie pour ne pas rester en chemin ; lors donc qu'en vous laisani pilier de chez Nicolel et en vous montrant éprise d'un de ses saileurs. comme quelques niais le disent, vous aurez bien lourmentc votre mari, il faudra loujo irs en venir à conclure, cl alors vous ne pouvez faire autre chose que de vous décider à prendre ce par.i auquel vous répugnez follement jusqu'ici. Je vous ailenrls si bien à ce dénouirient, que j'en ai mis, ma foi, Ws draps au lit^. l'révenu par nu)i, au risque de loule vo.re colère, le roi vous espère ce soir à Versailles, et je

* Rajeunissement de la vieille expression : Les fers au feu.

vous crois trop fidèle SujeUe pour vouloir manquer à celle entrevue. J'ai fait cetie nuit un drôle de rêve. Je vous voyais en ange saint Michel, foudroyant le (iial)le; le diable n'é ait pas si laid que (le coiihime; il av;iit pris les Irails de la comtes e; niais, sous celle jolie enveloppe, il n'en gardait pas moins sa vilaine âme. Adieii, belle, à ce soir; soyez, pour me prendre, sept heures sonnailles, à la surintendance.

« Votre affeclionnce,

« MaKÉCHAIE de m***, n

Le premier mouvement du dnnsour, après avoir pris connaissance de ces deux cpîlies, fut une immense salislaclion d amour-propre. Mis en balance avec le roi, il clait le j)réréré !

Mais, comme tous les gens qui ont eu la vie difficile, Dupuis ciail fort enclin à prendre le mauvais côté des choses, et, Tafiaire mieux examinée, il n'y vit pas eetle fél ici le suprême et sans mciange qu'il avait d'ahord entrevue.

Il voulait bien admettre, quoique peu vraisemblable, la sinérilcdes sciitiments cx])rimcs par la marqjise. Elle ne pensait pas n le (rômper et à lui surprendre à la \o!ée un rendez-vous. M.iis savait-elle bien elle-même l'avenir de sa vo!o;il'é?et ce doute si olï'eusanl et si cavalièrement f )rmulc pnr la mar>^cha!e, relativement à celle crianîe inqjossibilitc, que l'on put descendre jusqu'à lui , ne marqiiailil (ia> la conduite que ne manquerait pas de le- Fiir lorgueilieuse Italienne , une fois sa fa.ilaisie passée?

Et puis, celle maréchale, Dupiiis se prit tout d'un coupa la délester, et pour doux raisonsill ne lui par-

donnait pas cette afTrcnse coniparaison de la belle Ferrontiière, et il lui pardonnait encore moins, s'il était possible, ceKe lerriiiie persé\érance à vouloir accoiiiicr la marquise en haut lieu.

Sur ce, creusant toujours la silualion. le danseur eut une idée; la Dubarry clail aussi fort maltraitée de paroles dans la lettre de la maréchale, sans compter la concurrence que celle femme essayait d(; lui organiser. Or, la favorile, il n'avait garde de Toublier, s'éîait fuonlréc pour lui fort gracieuse dans la fauieuse renconire de (Ihoisy, et, à coup sur, en 1 li représentani la bonbonnière d'écaillé, dont e!Ie lavait honoré, il était bien sur de lui rafraîchir la icémoire, en supposant qu'elle l'eùl tout à fait perdu de vue.

(iCci [)o$é,il y avait, comme 0!i (Wl, quelque chose à faire , et s;nis aucur» doute, celte lellrL' venue en ses mains pouvait èlre utilemenl exploitée.

En signal-)!;l à la comtesse l'intrigue qui s'ourdissait autour d'elle . on devait , ce semble, prétendre de sa part à quelque reconnaissance. Ne pouvait-on pas alors lui dem;inder sa protection pour sortir enfin de celle ignoble condition où, à tout jnoment, l'amour-propre était froissé, et, au moyen de son crédit, par exeniple, avoir accès dans celte carrière militaire vers laquelle on s'clait toujours senti attiré ?

(l'est alors que, parvenu à une position plus digne, on pourrait tout h fait prendre conliancc dans les dispositioMS de la marquise, et, tout en savourant ses bonnes grâces , ne plus craiidre une rechute de ses dédains et de ses mrpris.

Pour ce qui était de madame (Je Flavacourt, qu'on pouvait parfaitement se dispenser de nomnier, on ne lui faisait point de tort par la production de la

lettre ; au contraire, de la contexture même des phrases résultait la preuve la plus honorable de sa résistance aux projeîs de la maréchale , el en la délivrant d'une obsession importune et qui pouvait à la fin devenir dangereuse, o i aurait le plaisir de (aire à Thorrihle appareil.'euse ' une pièce des plus cruelles, et dont elle aurait peut-êire à se souvenir longtemps.

Plus le danseur étudiait ce projet, et plus il y trouvait d'ouverture ; au lieu donc de répondre à la marquise, et de lui faire savoir un rendez-vous qui semblait avoir tout intérêt à se remettre , notre Dupuis s'iiabilla le plus proprement du monde, passa à la caisse de Nicolet, qui depuis le jour de son entrevue avec Pompée pouvait bien lui devoir quelque chose, el, prenant rue Saint-iNicaise le carrosse de Versailles, il s'en alla pour jeter les londements de sa nouvelle fortune ; seulement il ne savait pas bien comment il parviendrait jusqu'à la divinilé dont il voulait invoquer la puissance, et celle-ci ne scïnblait pas devoir être pour lui d'un trèsfacile accès.

De rOJyssée de Diipiiis. — Ce que c'e'lait que Zamore, il (lis grands effets de sa p:olec;iDU.

En arrivant à Versailles, Dupuis eut un premier méconqjte; soit que le roi, en vue de l'audience qu'il

* Mot de l'époque qui s'explique assez de lui-même.

comptait donner le soir à la marquise, s'occupât déjà d'éloigner la favorite, soil loule autre raison qu'il importe l'orl peu de scruter, an moment où le danseur déharquait sur la place d'Armes, la cour ve.iait de pjirlir pour }larly.

Cq n'est |)ai que de l'une à l'autre de ces deux résidences la di>lance Iiil très-cojisidénibie; et, au contraire, en prenant adroite du château de Versailles, rai ée non celle; en traversant Rocqneficourt cl en suivant après CalUe des Têtes de mort ', p.ir un chem'n charm;:n!, en un peu plus de trois quarts d heiire, un pie. on pouvait è!re rendu à \larly, de vaut la grille lloy;de, et c'est aus>^i à s'y transporter de celte m;unère que Dupuis se décida.

Mais à Marly, où beaucoup mofis qu'à Versailles régnait l'cliquetle intérieure, I accès était infiniment plus dilïicile peur qui n'était point de la cour, et même jjour qui ne s'y trouvait passeulemeiit placé dans une position un peu pri\i!égiée.

Noire soliici'cur lil tout d'ahonl l'expérience de ce peu de commodité des abords, cardes la première cour où il se [>résenta , une sentinelle des gardes suisses lui refusa durement l'entrée. Dupuis e>saya de parlementer; mais le moyen, avec un honnne qui ne savait pas un mol de français et qui, d'ailleurs , esclave de sa consigne, quiind mènjo il eut entendu la langue, n'aurait jamais entendu la raison?

Le danseur se retourna alors vers les gardes françaises qui étaienl aussi de service à celle giille, et pensa qu'il aurait njcilleur marché d'un compatriote ; il aurait pu dire, d'un collègue quelques jours avant.

' Ainsi appelée des arbres taillés en pommes qui la bordaient.

^ Il était écrit que ce rcginicnt dont faisait partie f*ompée lui porlcrait loujoùrâ malheur. Il avait parlé fort j)olitneril à la soiilineUe pour lui présenter sa rcqucîe, et il devait s'jilteiidre à ce qu'il lui fut répondu sur le inè;ire loii. Loin de là, l'entend;int dire qu'il prétendait être reçu par madame la CMiUesse Dubarrv , le soltial se mit à lui rire au nez, et lui atiressa nous ne savons quelle réponse malsoimaale qui mil le susceptible jeune homme tout hors de lui.

Jl se donna alors le tort insigne de malînilcr de paroles une sc;nlinelle, objet sacré et iidaillible, la liaison vivanle en grandes guêtres et l'arme au bras. Le l'aclioniiRiit' appela à son aide , et Dupuis , déjà apj)réhendé au collet, se voyait sur le point de vo.r finir au corjis de garde sa brillaiile campagne de cour, quand un secours bien inattendu vint le tirer de ce mauvais pas.

Tout en se laissant conduire vers le poslc, le prisonnier depuis un moment donnait altentioii à un singulier grou[)e qui venait de soii côté.

Au mdieu de plusieurs personnages que leurs cordons et la richesse de leurs habits devaient fane prejidre pour des gens fort considérables, s'avançait un négrillon, votu lui-nicjne d'un brillait costume; nialgio son teint couleur de suie et un air d'à jjerne au sortir de L'enfance y il était de la part de tout ce noble enlourage l'objet d'une déférence marqu je.

Pour que nos lecteurs, de leur côlé, prennciiL cet objet de tant de respects en quelque coiisidéraiion, nous devo.MS nous hâter de le dire, il s'agit ici d'un personnage historique, le gentilhomme cauJalairc dj madame Dnbarry.

Ce gentilhomme de couleur foncée s'appelait ^aniore. Tous les mémoires du temps noas ont

conservé son nom cl conslatcnl qu'il jouissait auprès dé la conilesse d'un immense crédit. On lit à ce sujet dans les fastes de Louis XV : «< Les ramiliarilcs que les caresses île sa mallresse le mellaieiil dans le cas de prendre avec elle, avaient f.nt dire à quelques méchants... » Nous n'àcfievons pas la phrase qui est \ïi\ peu vive, et qui , attendu Tàf^e enlaiilin (lu favori de la lavorite, nous parait receler une calomnie.

0(ioi qu'il en soit,Zamore avait tellement Toreillc de la conitesse, que les j)l us grands seigneurs ne dcdaignaie/it pas de lui faire leur cour; enfin le roi luimême, qu'il avait le talent de réjouir par ses gambades et ses gentillesses, avait pour lui des hontes sans égales; c'est ce que va prouxer une anecdote tièsaceeptée, que nous devons (ï'aulanl plus recueillir, qu'elle se relie étroitement à notre récit.

Un jour, le gentilhomme caudalairc ayant fait rire le roi aux larjiies :

— Ta Majesté reinârqucra , dit la comtesse, que ce pauvre Zamore, qui a si bien le talent <le l'amuser, est cjieore à recevoir d elle la moindre petite grâce.

— (l'est ma foi vrai ! dit le roi frappé de cette réflexion.

Jusiement, à cette époque, rarchiteclc Ledoux, celui qui depuis a conslruil les Barrières de Paris, venait d aciievcr de bâtir à J^uciennes , pour la Dubarry, ce fameux pavilloîi qui, dcjiuis, lut la propriété de notre contemporain Jacqiies Laffîlte,aj»rès que le nom dé sa première propriétaire en eut fait une demeure historique.

Dans ce même pa} s de Luciennes, existait déjî

*ùn vieux châle;iu ayant a()parlenu à la maison da

Conti et dont le roi avait alors la disposition. Soii.iuô

de faire quelque chose pour Zamore, Louis XV eut une idée à la l'ois plaisante el galante.

~ Eh bien ! donc , dit-il , je nomme M. le caudalaire gouverneur du chàleau el pavillon de Lucienncs. aux ;ippoinlcnienls de six cents livres.

Et pour prouver qu'il parlait sérieusement, il ordonna que le brcvel. aussitôt expédié, l'Ut renvoyé au chancelier, alla qu'il y lit apposer le sceau, cornino il était d'usage pour les charges ro\ales.

Le chancelier, tout lUauf.eou qu'il était , se piquait ncarnnoins de gravite, comme il convient à un chancelier, et, quand vint en ses mains le brevet de Zamore, il hésita à croire que la création de la charge fut scriense, et attendit, pour la formalité attendue de lui. d en avoir dit un mot au roi.

La favorite vit dans ce retard plus que de la désobligcance , et nous empruntons encore aux Fastes de Louis XF i le billet suivant, qu'elle s'empressa d'écrire à M, de Maupeou, pour lui témoigner tout son mécontentement :

«c Quoi ! monsieur, le brevet de Zamore n'est pas enc(ire scellé , depuis hier qu'd est dans vos bureaux? Cette jolie négi gence est-elle un effet du zèle dont vous laites parade pour le service du roi? Je vous aurais cru plus enij.ressé à saisir les occasions de laire votre cour à voire maître. Je compie que cette affaire sera terminée ce soir y sans quti vous m'obligeriez d'en porter mes plaintes au roi. « Comtesse 13 cbarky. »

On compte bien que, sur celle instance si vive, la comtesse reçut, peu après, le brevet ullcndu.

» Tome II, page 387.

Elle venait de h; remetirc à Zaïiiorc, et celui-ci, escorté d'un gros de cour isans qui sVinprcssaicnl à le CéliciliT, allnil prendre possession de son (joitreinementy quand il aperçut Dnpuisaux mains des gardes françaises. cL se laissant conduire au \io!on.

En sa qualité de caudalaire, Zaniore lie qiiiilait presque jamais sa maîlresse; il avait donc assisté à Ja repré^enlalion de (iliois) . et , comme tous les gens de sa peau. Irès-admirateur des tours de force et exercices du corps, il s'était vivement passionné pour JJupuis en le voyant danser.

JjC reconnaissant (J'ahord dans la piteuse situalion où le pauvre acrobate était réduit, il courut aux honunes de garde, et leur deniainJa inipérieii' sèment ce qu'avait fait ce jeune homme, pour être ainsi ni! né entre quatre fusiliers.

(klui qui les cmiduisail crut bien faire sa cour à Zamore, qu'il connaissait pour le favori de la quasireine de France, en lui répoi.dant que c'était U!i insolent qui avait îa ridicule prétention de péjiélrer jusqu'à madame la coni esaej et qui avait insuLé ia garde à cette occasion.

— Toi [)as danser si bien que lui, répondit alors Zamore en son langage nègre, el si lui vouk>ir [>ar- 1er à maîtresse, pourquoi pas laisser entrer?

Le sous-of licier, un peu stupéfait de l'argument de son infériorité en matière de (ianse, laclia de s'excuser sur sa consigne; mais Zamore, arrachant i]u| ui' des mains de ses sbires :

— As pas peur! lui dit-il, moi loi conduire à maîiresse; loi. bon da'iiseur, elle bien parlera loi.

Mi\l. les gardes françaises n'osèrent point o{)poser de résistance au gouverneur du chaieau ei jiavillon de j.ueicnnes, et Jjnpuis fut rends en liberté. Vu instant plus lard, l'ranchissaiil lousl* sobsiacics^

à la suite de son conducteur, il avait traversé le fameux salon octogone, où les quatre Saisons étaicnl représentées au-dessus de quatre cheminées, peintes pai- Antoine (loypel ; louis Bouilongne, de l.afosse cl Jouveiiel. et enfin il éiait introduit dansl'apparlenienL occupe par madame de Maintenon en son vivant, lequel c.ait devenu celui de madame de l'ompadour, et enliii celui de la Dubarry.

Ce fjUi se passa entre Dupuis cl la favoriie.

Dupuis avait une de ces figures heureuses qu'on n'ouljjie pas laCileiiienl une lois qu'on les a rencontrées; la favorite, sans le secours de la bonbonnière, lui donc presque aussi alerie que Zamore à le reconnaiiie, et d'abord qu'd lui iul amioncé par le négrillon :

— liens, nt-elle avec le Ion grisct:e qu'elle avait conservé de son exisle/ice prenne; e, cesi mon beau danseur de Clioisy. Bonjour, mon enfant.

Diipuis salua de furl bonne grâce cl d'un air tout respectueux.

— El qui tamène,tnon joli casse-cou? continual-elle.

Son habitude élail volontiers <Ie tutoyer les gens après un peu de connaissance, et elle voyait le danseur déjà pour la seconde lois.

— Un secitl imiorlanlque j'aurais à communiquer à madame h comlCose.

Et, en parlant aiusi, Dupui^^ rcgardérit du.cOité Uc Zamore, devant lequel il ne croyait pis devoir parler, à moins qu'il n'y fût formellement autorisé. . .1

— M'en vais, dit Zamore, sans se formaliser le moins du monde de ce congé indirect.

— Oui , va voir les Ktats , dit la comtesse au negrillon, pendant que celui-ci imprimait sur la blanche main qu'elle lui avait laissé prendre, trois ou quatre bons baisers d'adieu.

Aussitôt que Zamore fut sorti :

— Kh luen ! garçon , parle , continua-t-elle, cdr ton secret doit être dans les terribles, à la manière dont tu viens de me l'annoncer.

— Une lettre, dit Dupuis, madame la cdmiesse, est tonjbée entre mes mains.

— Ah çà ! tu ne cumules pas la danse, j'imagine, avec un emploi au rai>/He^noi/? reprit gaiement la fa* vorile sans niarchanderaulremeni les secrets d'ElaU

— Celte lettre . continua le daiiseur , sans Irop savoir ce que signifiait ce mot de cabinet noir, vu qu'il ne s'occupait guère de politique, contient en effet la révéialion d'une noire inlr gueet intéresse la sùrelé de madame lacomlesseau plus haui degré.

— Tiens! liens ! on en voudrait à ma vie? dit la comlesse; je ne suis pourtant mé hante pour personne, et excepté (ihoiseul et Praslin que j'ai fait sauter, je ne me rappelle pas trop uï'èlre fait d'ennemis. >

— Ce n'est pas à votre vie, madame, c'est à voire cœur qu'en veulent de bien vilaines-gens.

— Diable! lit la comlesse. c'est encore pis; doiine-moi donc voir cette lettre, que je voie un peu ça.

pendant que Dupuis (cherchait lu Içltre Uaus sa

poche et qu'il la faisait passer de ses mains dans

celles de la favorite :

— J'aurai, dil-ii, l'honneur de faire remarquer à maflarne la coin'.esse qu'une personne compromise dans ceUe inirigue y csl restée erilièrcmenl étrangère, el que ce n'est qu'à son corps défendntU...

— Bien, bien, fit la comtesse, laisse-moi lire, et toi. prends un siège en attendant.

i)u[)uis sciant assis sur un plinnt, la comtesse lut par deux Ib s la lettre , et (Jeux fils arrivée à l'endroit où il élail question de l'archange saint MIcIrI et du diah'e, son biau front se plissa d'une façoii menaraile: à la lin, reprenant la parole eîneléinoignaiitpasètre l'ori inquic cedela révélation, puisqu'il lui resa du loisir pour donner cours à sa curiosité de d-mme :

— Ali çà ! dis donc, demanda-t-elle , le nom de cetle dame qui le veut du bien , la lettre ne le marque pas.

— Aussi n'est-il pas nécessaire (juc madame la oo!j;iesse ie saclie, s'entj.ressa (ie répontiro le (\nn~ srîir. Par la letlre n;èuie , ainsi que j avais l'honneur de !c lui dire , il reste prouvé que tout se lait i-n dehors de celte personne, et qu'elle ne prèle aucunement les mains à l'inrernai arrangement.

~ C'est vrai, remarqua la lavorile. eljelui fais mon complinsenl d'avoir eu l'idée de ne pas s'y frotter ; mais enlin pour l'avoir sacrifu? celle letlre , il faut qu'elle soit du dernier bien avec loi, et ça m'a nm sera il de savoir un peu...

Dupuis lit une inclination de Icle respectueuse, indiquant son regret de ne pouvoir satislairo celle fantaisie.

— I\e peux-tu pas seulement, reprit plaisamment la comtesse, me dire Je iium du mari?

— Mad.Tine la comtesse se trompe , reprit Dupuis avec pravilé. la niarrcliale inlerprèle les choses à sa manière, in;iis le fail eslqiie je ne suis rien pourcclle dame, ci cpie la lellre ne m'a point été sacridée.

— Tu la tiens donc de la femme de chambre ? les drôlcsses sont hien capables de ces tours-là.

Dupuis ayant lait un gesle de dédain :

— Allons, tu neveux pas pailer. continua la fa- -vorile, et, au fait, je l'en loue; la discréiion sur le chapitre des l'ennucs, c'est la vraie vertu des hommes, et tu as mon estime aussi bien que ma recoiiuaissaïice ; quoique , vois-iu bien , la maréchale et loule son intrigue , je m'en soucie comme de mes vieilles mitaines, vu qu'elle ne sera ni la première ni la dernière à venir papiTonnor autour de ma chandelle qui leur brûlera les ailes à tous.

— Il ne fiiut que voir madame la comlesse , répondit le danseur se faisant courtisan , pour s'assurer qu'elle n'a rien à craindre; mais néanmoins uji l)on averti...

— Fait toujours plaisir, interrompit la favorite ; d'ailleurs j'aime les gens qui m'aiment, moi, contirma-t-elie. Voyons, j'ai un peu de crédit, et que veux-tu pour ta récompense de le dévouer ainsi cà moi?

— Madame la comtesse est bien bonne , réponpit Dupuis commençant à s'épouvanter à l'idée de révéler son and)ition secrète.

— Je ne t'offre pas de I argent, reprit la favorilc, lu n'es ni valet ni grand seigneur.

El par une allusion toute gracieuse au passé :

— Tu es connue les enfants , ajoula-t-el!e , tu aimes n)ieux les bonbons.

— ftlon Dicn, dit alors Dupuis, chacun a bien ses petits désirs secrets.

— Dis-Iej donc , mon fils , car je puis peut-être mieux les satisfaire que les deviner.

— Eh bien! répondit le danseur en soupirant, je dois l'avouer à madame la comtesse , je ne suis pas heureux de ma profession.

— Comment! loi, le roi de la danse, que les autres rois admirent et complimentent , pour qui les grandes dames soupirent, que le public idolâtre, et qui n'as pas à craindre que Ton veuille le supplânler!

— Oui, fit Dupuis, mais avec tout cela, pas la moindre considération.

— La considération ! s'écria la favorite, une belle viande creuse! Mais moi, telle que tu me vois, et le foi lui-même , crois-tu que nous soyons déjà tant considérés par messieurs nos sujets?

— Au moins ne vous jelte~t-on pas chaque jour le mépris à la lace, dit le danseur en s'animant; à Vous, madame la comtesse , un sergent de gardes françaises ne viendrait pas vous dire qu'il reluse de se bâllre avec vous , parce que vous êles un sauteur de chez INicolet !

" — L'insolent! dit la favorite en prenant parti pour son protégé , veux-tu que je le fasse casser, ce mal appris, et qu'on l'envoie pour une année ou deux à la Bastille, alin de lui enseigner un peu l'égalité?

— Bien obligé , madame la comtesse, j'espère un jour ou l'autre me venger moi-même , et je parle de cet affront entre mille , parce que justement j'aurais beaucoup aimé l'état militaire, et qu'il m'a surtout été pénible d'è!re insulté par cet uniforme que je me fusse trouvé si heureux de porter.

' — Eh bieii ! mais oU peut toujours servir le roi, et si une fois tu prenais ce parti , Je pouri-liis U

donner un bon coup frépjinlc pour ton avancement.

— Sans cloulc, rcpnriil Dupuis avec embarras, niais servir comme soldai, ce-l bien dur, el si le coup (l"c|)au!e de madame la comtesse avait pu venir plutôt avaiit... qu'après...

— .l'enîends, dit la Dubarry en riant, il te faudrait comme qui dirait une sous-lieulenance pour commencer.

— N'étant pas gentilhomme, reprit le danseur, je sais condjien cela serait diCTicile , mais il est toujours permis de rêver.

— Mais, au lait, dit la favoriie , un Poisson de Ma'voisin, qui battait la caisse dans le régiment de Piémont, est bien, par le crédit de madann; de Pompadour, sa cousine, devenu maréchal décampa ! Pourquoi donc, d'un ji)li garçon qui se dévoue à mo!i service . ne ferais Je pas un sous-lieutenant? ITailleurs, cela fera enrager d Aiguillon '. que je soupçonne d'èlre dans le Iripolage de la maréchale, vu la grajide liaison qu'il y a entre eux. Ça va, garçon . ajoula-t-elie , j'en fais mon affaire , et lu seras officier.

— Quoi ! vraiment, vous daigneriez...? s'écria Dupuis avec joie.

— Oui; mais, dit la favorite, montrant bien l'ancienne modiste en ce souci , il faut choisir uji joli uniforme ; je veux me faire honneur de mon protégé.

— Kl une garniso!! pas trop loin de Paris ou de Versailles, s'il élait possible, ajouta timidement Dupuis.

— Ah ! gaillard, repartit la comtesse en le me-

* Historique. Son nom figure dans VÉlat militaire de 1780. ' Au portelVuille des nHaires étrangères le ducd'Aiguiilon réuni.ssait celui de la guerre.

lîaçanl du dui|^t, tu veux te faire voir à ta grande da.ne, orné de tous tes rayons.

]>os f'eîjjiries sont vraiment a îmirables à toiit deviner dans les choses du cœur, et le futur souslieu lenant était percé à jour malgré toutes ses proteslatioîis.

— Voyons, revers et parements bleu céleste, cela t'arrangerait-ii ? continua la Dubarry , je vois de celte couleur-là par les rues de Paris.

— -'.lais oui, répondit Uupuis, bleu céleste sur blanc, cela <loil bien faire.

— Hum ! fil la comtesse, il y a seulement une c'iusc à (iire , cest que le bleu est le fard des biiMides, elcjuc lu es brun décidé.

— Alors , répondit Dupuis , entrant volontiers dans ce délibère de toilette militaire , ce serait du jaune qu'il me faudrait ; mais, madame la comtesse, il y a des régiments jonquille, et je me rappelle très-bien , tout à Tlieure, avoir vu des uniformes de cette couleur à Versailles avant de venir ici.

— Et Versaides pourrait te convenir '*

— Sans doute . repariit le danseur, puisque j'aurais l'occasion d entrevoir queLjuefois ma bienfaitrice.

— Et que Versailes, continua en riant la comtesse, n'est pas loiti de Paris; vilain flatteur dont je ne suis pas la dupe.

— i\laintenant , remarqua le danseur, il faudrait savoir les noms des régiments.

— Attends , dit la Dubarry , lève-toi et va sonner.

Jjupuis ayant exécuté cet ordre , un huissier paru! aussitôt , mais la comtesse s'était ravisée, elle courut ou\rir une fenêtre, et voyant apparemment passer de loin un homme propre à la renseigner :

— VicoiDle ! cria-t-elle en vraie grisette qui appelle UDC camarade.

Puis comme apparemment celui auquel elle faisait cet honneur doutait un peu qu'il s adressât à lui:

— Oui ,vous! fit-elle plus fort , montez ici.

Kn voyant, une minule plis tard , entrer un brljçadier des gardes de la porte, personnage tout à lait mùr et resj)eclal)le , Dupuis eut à s'étonner de la merveilleuse preslesse que les vieilles jambes de ce bon courlisan avaient mise à se rendre à l'appel.

— Vicomte, dit la comtesse aussitôt que l'alerte brigadier lut entre, dites-moi un peu quel est le r<gim(>nt caserne à Versailles et qui a du jonquille dans l'uniforme?

Le vicomte élait un vieux formaliste, en tout Irèspnssionné pour la chose militaire, et avec lequel on pouvait être assuré d'en savoir autant et plus qu'on n'Qw vouiail. PrenarU donc de fort loin sa réponse :

— Nous avons , dit-il , niadame la comtesse, dans l'infanterie française, six régimen s qui portent de jonquille sur blanc ; ce sont : Savoic-Carignan , Aquitaine , Anjou , Marcchal-de-Turenne , Dauphiné et lic-de-irance ; les trois premiers affectent le bouton jaune, les trois auins le boulon blanc ; on les numérote ô5, 50, 57, 58, trente. ..

— iMais quel de ces régiments habile Versailles? demanda la comtesse en rinicrrompanl.

— Savoie-tiarigiian , repartit le vicomte, un régiment superbe, tout de bonne noblesse : marquis de l)creiiger, chevalier des ordres du roi. colonel commandant ; colonel en second, comte de Troussebois ; lieulenanl-colonel, le vicomte de loucauld ; major...

ht il aurait ainsi, d'après l'État nulitaire, récité tout l'étal-major, et ensuite les capitaines, lieutenants

et sous-lieutenants , sans se tromper d'un seul , si la co.'nlessc ne lui eût dit, en lui coupant la paro'e:

— C'est l)ien . viconilc, voilà ce que je voulais savoir, et je vous remercie de vo!re renseignement.

Le vicomte, ainsi congédié, se relira en multipliant les saluls; et comme il se sérail bien rionné de garde de ne pgs sortir à reculons , il ne put aviser un coussin qui se trouvait sur sa roule, et il laillit à perrlre réquilihrc d'une n)anière toute dçsaslrcusc pour sa dignité.

' — FrerH'z garde , vicomte , lui cria la favorite en com[)rimaid de son mieux une forle envie de rire. Puis, revenant aussitôt h Dupuis :

— Ainsi, dit-elle, nous décidons pour Savoie- Ci^rignan?

"'■^ Puisque madame la comtesse veut bien essayer de m'y faire entrer.

'-— Essayer! (Il la comtesse d'un air dédaigneux,

je voudrais bien voir, quand je l'aurai demandé

d'une certaine manière, que cela fil une question !

Se meiiant aussitôt à son écriloire,la favorite

écrivit le billet suivant :

«1 Mon cher duc ,

ti II me faut une sous-licule.nat|cc pour îe régimentde Savoie-CaVignan , revers él paren^cnls jonquil'e, caserne à Versailles. Quand je dis qu'il me la faut, c'est qu'il me la faut; vous entendez. Le sujet ii'est dans aucune des comlilions voulues par ce que vous appelez , quand vous voulez être maussade, vos lois et vos règlements. Aussi, c'est [tour cela que je me méjc de son affa re : et vous devez ê'ire charmé que la chose soit difficile, puisque,, sans celci , vôu.^ rî'auriez auciiti merllè a nie conten-

1er. Ne venez pas , je vous en prie , me faire de remontrances, et surloiil pas de recours au roi! car, vous, le roi et 1;« maréchale fie M'" vous êtes proljablcmrnl trois morislres qui avez fçraiifl besoin de ma clémence, et si une lois l'on me contrarie, je dirai le lait à lout le monde, au lieu que je pourrai pcut-cire ne rien savoir si l'on est aimable avec moi et qu'on rie m'aigrisse pas le tempérament. Le sujet s'appelle l!u[)uis, et le roi n'aura pas dans ses troupes deux officiers de sa tournure. Vous m'adresserez son brevet, que je me charge dé lui (aire tenir, et d'avance je vous remercie. «t Comtesse Dcbarry. î»

— Maintenant , dit la favorite après avoir cichelc cette letireà ses armes, tu vas, de (on pied léger, te rendre à l'un de ces douze pavillons que lu vois de ces fenêtres et qui représentent autant de signes du zodiaque. D'Aiguillon loge au dixième, qui est celui du capricorne ; s'il est chez lui, lu demanderas à lui remettre nia leltre en personne, et de ma part; et si par hasard il te recevait mal, tu reviendrais me le dire. S'il ne s'y trouve pas, ce qui à cette heure est plus probable, tu laisseras la lettre et partiras aussitôt pour Paris, où tu cooimaiideras tes uniformes; puis, donne-moi ton adresse pour que je t'expédie le brevet.

J.a favorite ayant écrit, sous la dictée du danseur : Du puis, rue des Fosscs-du- Temple, n" 17 :

— Tiens, dit-elle, esl-ce que ce n'est pas dans ces environs-là (pie le fameux traiteur Cornus avait son établissement?

— Il existe encore, répondit Dupuis ; sa façade est sur le boulevard ; mais il a près de chez moi, dans la rue Basse, sa petite entréei.,, *»

Alors, sur le visage de la favorite, s'épanouit un de ces sourires à la fois doux et trisîes, qui accusent le souvenir d'un lointain passe; en même temps, d'un ton de regret et avec ufi soupir:

— Ahîsedil-elleàclle-nièincc'é'.aillàlebonlemps!

— ^]on Dieu , demanda Dupuis tout clonriê de cet air douloureux, est-ce que j'aurais eu le maliieur de réveiller dans la mémoire de madame la comtesse...?

— Au contraire, mon garçon, répondit la Dubirry ; je pense à mes beaux jours, alors que je n'éîais ni comtesse, ni reine de France, et que, comme la pucelle d'Orléans, ma compatriote ^, je m'appelais Jeamie, aussi.

— 3rest avis , pourlant, reprit l'ambitieux jeune homme, que c'est plaisir de s'élever.

— Ah ! mon pauvre garçon, si lu savais comme souvent la cour me pue au nez, et comme je voudrais encore être celle peli.'e fdle qu'on comblait de bonheur en lui promettant, quand viendrait Pâques , qu'elle aurait une belle robe de taffelas !

— On dit cela, repartit JDupuis d'un air incrédule.

— Non, mon ami, c'est la vérilé pure. Ce que j'élais alors , tu l'es aujourd'hui; lu as la jeunesse, la figure, des lleurs à pleines mains sur la roule, et, quand il s'y trouverait mêlées quelques épines, les senl-on à vingl ans?

— Oui, njadanic, on les sent, surtout quand c'est lamour-propre qui à tout moment est blessé.

— lùdin.repr.l la Cavorile, lu crois faire au mieux pour ton bonheur; mais souviens-loi bien de mes

' Jeanne Yaubernier, comtesse Dubarry, élait née en 17i4, k Vaucouleurs, tout près du pays de Jeanne d'Arc

j)aroles : Tu seras peut-être un jour lieutenant général, et lu rogrellcras Ion balancier.

(les paroles venaient si hien du cœur, et elles lurent dites d'un ton si mélancolique, que sans èlre persuade le moins du monde, Dupuis en lut touché jusqu'aux larmes, blmporlé par un mouvement dont il ne l'ut pas maître, il se jela aux pieds de sa bienfaitrice, dont la main se trouva sous ses lèvres avant qu'il eut eu le temps de penser à ce qu'il lasjiit.

J>a Dubarry était trop bonne lille pour lui savoir mauvais gré de cet enlr<iînement, et elle ne s'avisa pas de voir un manque de respect là où il n'y avait qu'une expression exallce de rccoimaissance.

— Pardon mille lo.s , madame la comtesse, dit Dupuis revenu à lui.

— De quoi, pardon''' répondit gniement la comtesse, il est admis que les reines, plus que les autres femmes, donnent leur main à baiser. Allons, garçon, adieu, ou pluiôl à revoir.

— Vous me permettrez donc de venir vous [)résenler mes respects?

— C.onnnent! mais je veux t'admircr sous ion habit d'ollicier, et, en l'adressant à l'ami Zamore , lu seias toujours le bieii\enu.

Dupuis salua avec un respect d'autant plus {)n»fond , qu'un moment avant il a\ait été plus près d'en manquer, el, le c(eur jdein de joie et de gratitude, il sortit de rapparicmciit.

Oà diverses choses sont liquidées tant du fait de Dupuis que du nôtre.

Dupuis ne trouva pas le duc d'Aiguillon, et il laissa la leilre; mais CL'Ile-ci Irappail si juste, que le ministre, craignant d'enlamer une lutte ouverte avec la lavurile, se ilélermina , saiiS relard, à appointer sa demande. Pour comprendre ceque la nomination du dans; ur jivait de hasardé, iitriut savoir que, jusqu'en 89, il a existé, au dcparlement de la guerre, un l'onelioimaire ayant le titre de commissaire du roi pour certifier à Sa Majesté ta noblesse des sous-lieu tenants de ses troupes françaises ^ Nous serions un peu curieux de savoir connnent ce vérilicaleur de noblesse s'y sérail pris pour certiiier celle de Dupuis.

Mais uii ministre qui veut se conserver au pouvoir ( et qui sont ceux qui ne le veulent? ; ne regarde pas à une irrégularité, grande ou petite; le brevet lut donc innnédiaicnienl expédié «i la Dubarry , et, le lendemain matin , le danseur le recevait avec accompagnement d'un rouleau de cinquante louis, sur lequel éiail écrit par la comtesse, de sa belle main blaiiclie : u De la volonté du roi, pour les premières nécessités de l'équipement. »

En elfeL c'é.ait le roi qui, sur sa cassette, avait

* Voir VAlmanach royal de 1789, p. 23«i.

fait les frais de celle gralificalion. f.a veille ?m soir, quanfl pour ratigiisle soupirant élait venue l'hcnre du hergcr, il s'en élail allé tout discrèlenicnl à Versailles, à la surinlendatice, où la comtesse s'ct;iit d'avance assurée qu'il ne trouvera t que la marccliale, et, une heure aprrs, il élait revenu dans une humeur niassacranie, ce qui se comprend.

Voyant aiiisi son pauvre roi ballu de l'aile, la comlesse, qui avari eu soin d'être là à son retour, s'était coiiduile en femme habile et cxpérimintée. Klle lui avait d'abord lait comprendre qu'elle connaissait parlai ;ement son petit libertinage, puis s'ciait contentée de dé[)!orer d'un air tout charmant de dévouement et d'abnégation « les compromettantes démarches auxquelles la majesté royale élait sans cesse entraînée pai* des intnyunles. >»

Enchanté que sa découverte ne lut point couromiée par une scène le roi, moil é reco inaissancr, moitié excitation des ardeurs perdues qu'il rapportait de son ren(Jez-vous, avait lini par se montrer d'une tendresse qui rappelait à la favorite ses ineilleurs jours. lille n'avait eu alors qu'à demander et voulo.r; en un tour de main, elle avait obtenu un ordre d'exil i)0ur la maréchale, et, pour « un brave o/Jicier auquel elle s'intéressait, et qui n'avait pas le nioyeji de pourvoir aux dépenses de son équipage, )' la gratilica.ioM que nous venons de voir arriver à son adresse ; on peut reconnaitre que, de son côté, le duc d'Aiguillon avait sagement f.iit en montrant cette largeur de manches à laquelle il s'était résigné, car pemiant tju'el.e y élait, la Dubarry aurait de même obtenu le brevet de Dupuis si ellecïilè.é mise dans l'obligation de \ù demander, cl autant valait que le prude.it ministre en eut lasl $a paix àvt*c elle sans se le laisser arracher viôlcm-

ment des mains , comme il serait infailliblement arrivé.

J.adc'icafesse du nouveau sous-lieutenant n'avait donc pas à s'offenser de cet envoi d'argent, qui, clant bien en tiret d'origine royale, lui survenait vraiment très à propos; car sans cet aimable souci que l'on prenait de tout lui ap!;''Mr , il se lïil trouve un peu embarrassé des arra g'nenls à prendre avec ses fournisseurs, chez Itbi^uels, cependant, il avait été dès la veille faire ses commandes, a.nsi que sa prolecirice le lui avait intimé.

Une lois muni de ce qu'il fallait pour les bien recevoir, Dupuis, quoiqu'il fût encore bon matin, trouva que ces gens n'cia.enl guère exacts , et il connnençait à éprouver un [)eu de cette in)paticnce où l'on nous monlrc i\l. Jourdain attendant son tailleur, lorsqu'une visite, qui fui pour lui la source d'émolions diverses, vint faire diversion à celle fiévreuse expeclalive du premier uniforme par laquelle ont passé tous les jeunes olficiers. Aussi-Ot son brevet dans ses maiiis, Dnpuis, afin d'évilcr que son liOtn ne lut mis sur l'affiche , s'était empressé décrire à monsieur son directeur pour le prévenir de la haute faveur dont il venait d'circ honoré. La première idée de JNicolet, en lisant cette nouvelle, avaii été que la tê.e avait touriié au pau- \re danseur; cej)endanl, venant à se rappeler l'accueil que le roi avait fait à ce Jeune homme dans une occasion où son amour-propre iViènpresario avait eu tant à souffrir, il axait fini par trouver ouverture à la possibilité (J'une fortune si singulière, opinion qui fut entièrement parlagée par madame Nicolet, car nous l'avons vue, dès les premiers chapitres de celte histoire, traiter Dupuis ù'intrigant, Quant à ilosalie, l'élévation de son

prétendu lut pour elle un coup de foudre. Jusquelà, elle avait toujours vaguement espéré voir renouer leur niari.ige, quelque peu d'apparence qu'il y eut; iriais lorsqu'elle lut avisée de ce qui se p.issait, elle jugea bien que tout était Uni, et se retira en pleurant dans sa chambre, où l)ient(jt mê/ne, saisie d'un violent accès de lièvre, elle fut obligée de se mettre au lit.

Voulant cependant savoir à quoi s'en tenir , Nicolel prit le parti de se rendre chez son premier danseur, et, son bonheur bien constaté, au lieu de l'en féliciter, il ne manqua pas de remettre sur le lapis la prétention d'un dédit.

31ais, pour cette fois, Uupuis ne se montra j)as si simple et si sottement désintéressé qu'il l'avait toujours élé. H objecta, avec vivacité, que, depuis nond)re dannées, à peine payé par le rapace directeur, il faisait la fortune de son théâtre. Il ajouta que c'était à lui, et à lui seul , qu'était du ce famjux litre de Grands danseurs du roi, dont NicoleL se p irait si orgueilleusement, et, en manière de menace, il lit comprendre que celui qui avait ménagé la faveur royale pouvait aussi la faire reiirer.

Dès lors INicolet ne soutïl.i plus mot; il passa condamnation, et, se jeiant même dans le sentiment, il pria Dupuis de lui garder u»ie place dans so.i souvenir, et de lui faire quelquefois l'ho.meur et le plaisir de \enir les vsiter. lui et sa femme.

Le pauvre giiço.i avait si naivejue it bo.i cœur, qu'il [)ril au sérieux ce. le p.i ;tal »ii;ia h- , vi ne s^î i'a,>[)t'la plus avo.r élé ex^jlo t •. OuoI jUe chose de inéla ic » iq.ie s/ re ico.i iv <r<iil.eUiS a toji c.i i igoineni «ie lociu le . al(M*s qu'il s'agii de r > npr.; a\i.c u i \ieux pa se, si peu regicliab e qu il soii. ce iut donc Uiic lar.uc dans Ica yeux que iJujiui-' se sé^)a.d

de SUD ancien directeur, el, en lui serran! cordialement la main , il le chargea de mille choses obligeantes pour njadanie Nicoict, sans faire mention de Uosalie , dont il lui vint pourtant comme un tendre souvenir; mais ce lut pour cette raison-ià même qu'il n'o.'^a pas la nommer.

Vers le midi, les marchands auxquels s était adresse le nouvel officier , commençant de se suceéo'er à la fde, vinrent lui dissiper celte mélancolie, et il n'y a pas à s'éionner qu'en aussi peu de temps on eUl pu lui conipléler un équipement Irès-sorlable. Avec les luililaires , souvent sujets à de brusques départs, on sait qu'il n'y a point de temps à perdre, et les gens habitués à cette clientèle sont toujours en nasure de la servir avec diligence , pour ne pas manquer les occasions. Après avoir eu alïaire au passementier, nu cl'.apelier, au tailleur, et enfin BU perruquier, qui l'accommoda d'une belle perruque h bourse , i lipnisse trouva au grand complet de son costume eî n'eut plus qu'à prendre le chenjin de Versailles, pour se présetiter chez son colonel , ainsi que le lui commandait la ietire de service dont élait accompagné son brevet.

En le voyant passer en cet équipoge, ses voisins ne revenaiejil pas de leur surprise ; quelques-uns le cruÉ'efti devenu maniaque, et^ si l'on eût été en temps de cariiaval. personne neùt douté d une mascarade là laquelle le danseur s'ainusail.

liais tout cet étonnement se passait en arrière de lui, et loin que quelque chose, jusqu'à son arrivée à Versa Iles, lui lioublàt sa joie, il n'aurait tenu qu'à lui , chemin Taisant, de cueillir des roses ; dans Je carrosse public qui le voiturait, il se trouva deux bourgeoises que sa bonne mine et son unilorme rendirent aussitôt lolles de lui, et d n'est pas daga-

relies el de mifies qu'elles ne firent pour attirer son atlentiori ; nmis le bel ofticier av.iit auire chose à fajre que de s'arrèlcrà ceile menue monnaie; deux choses plus sérieuses oecup^iient en ce niomcnt sa pensée, à savoir son colonel et la marquise.

D'iiu homme que rencoii^r.' Diipiiis. —

Ce qne c'élail que k ^iiomle dr Lugeac, et de ce qui se

jiassa cille eux.

Arrivé à Versailles, Dupuis se rendit chez le colonel comniaridajîl el chez ie colonel en second, sans les renconUrr. IlcH\oyéau liouîenant co'onci, anssiiôl qu'il se ("ut nomnié, il sembla (ju'il lut alU'n'lu, car de rantichandHe où il s'éîail arrêté [jcndant qu'un laquais était allé l'amioncer, il enlemlit une voix rornii(lab!e qui s'écriait :

— Ah ! c'est ce nionsieur. qu'il entre, qu'il entre, je suis bien aise de taire connaissance avec lui.

Ce lieutenant-colonel était un colosse ; son teint jbrienient basané et de larges sourcils grisonnants, sous lcs(|uels se faisait un perpétuel roulement de deux petits }eux verdàlres, étaient loin de lui doii- /jcr un abord avenant.

Jlupuis pr;'\senla sa leKrede service.

— Très-bien , «nons^eur ! lui dit le sévère personnage sans l'engager à s'asseoir.

Et après avoir jeté un coup d'œil sur le papier qui lui était p'résenlc ;

— Le roieslle iiiuilre, ajouia-l-il. Vous n'avez qu'à vous trouver <iu quartier demain malin, à l'heure de la parade, je vous ferai recomiailre, comme e'esl njoii devoir; boiijtiur, monsieur.

Cet accueil plus que froid ne parut pas au souslieulenanl de fort bon augure, et pour la première fois il s'avisa que ses antccédeiils. qui ne pouvaient ujanquer d'clre coiirms, en supposant qu'ils n'eussent pas déjà transpiré, étaienl de nalure, ainsi que la galante porle par laijuelle il arrivait, à lui valoir quelques désagrémenls.

dépendant, au sortir de chez ce brutal qui venait de lui troubler toute sa joie, se trouvant à peu de distance du parc, il ne résista pas au plaisir d'aller y promener son uniforme, et il était en train de faire quelques tours de tapis cert, quand il fut accosté par un honnne de fort bonnes manières, et d'un âge déjà mur. On ne nous accusera pas d'avoir îiiveiité à plaisir ce persomiage , quelle que puisse être l'originalité de son caractère, car nous trouvons son portrait consigné dans un curieux recueil d'aiiccdoles auquel nous n'a\ons quà l'emprunter.

u l.e vicomte de Lugeac, dit ce recueil , était un des iionnnes les plus extraordinaires qui eussent paru; il était {sartout, sa\ait tout, connaissait tout le mon<le, était au fait de Thistoire delout étranger ariivanl à Paris, et en racontait les détails coiume s'il eut \écu avec lui dans la plus grande intimiié. S'il a\ail éti méchant, c'aurait elé le plus daiigereux de Imus les lionnnes ; mais il ne .'O igeait qu'à §e (iixeiiii-. et point tu u-u.à causer ou eh igrin à i;ersi)ime. Il avai. surtout \i\\ talent parlicuner |>otir reconnaître les masques; c'était su.i griiid j-laisir, et i eut e.re la seuie peliie méeliance.e qu'.l se perii.il, A tous les baiS Oc l'O^^ra, il se postait à la

porte do Tamphillléâtro, armé de son petit verre (car il avait la vue très-basse), et tous les masques qui entraient étaient reconnus et nommés inijjiloynhlemenl.

<t \.;\ vicomlesse de P*** rj'avait pas été, depuis plusieurs années, au bal de l'Opéra : une nuit de carnaval, ayant soupe avec une société peu nombreuse d'amis, les dames firent la partie d'y aller, et pressèrerït madame de P*** d'en être; elle s'en défendit longtemps; on insista.

♦! — Je céderais volontiers à vos désirs, dit-elle, mais je redoute ce maudit Lugeac; il sera là et me recormailra, ce que je ne vomirais pas pour tout Tor du monde.

«t On la rassura, eh lui objectant que ^ï. de Lugeac l'avait perflue de vue depuis plus eurs aniiées qu'elle n'avait pas paru au bal ; et que, cette fois-ci, sa pénétration serait en défaut par la manière dont elle se masquerait. Madame de P*** so rendit, se déguisa en chîiuve-souris , si parfaitement, que ses amis avaient peine à la reconnaître. l>lle se proîuit bien de ne pas dire un mol. Des fiacres sont amenés et la troupe joyeuse se rend au bal. Le vicomte était à son poste; madame de P**" n'entra pas la première; dès qu'elle parut, plusieurs personnes demandèrent à iVI. de Lugeac :

« — Quelle est donc celte chauve-souris?

«t Le vicomte saisit son verre, toise le masque, et s'écrie :

«! — C'est la vicomtesse de p***.

«t Elle en fut outrée, et convenait naïvement que, dans son dépit, si elle eût osé, elle lui aurait sauté au visage, et arraché les yeux.

« Il lut vérifié un dimanche que le même vicomte de Lugeac avait paru le matin à Paris , au lever k,

Versailîes, h deux heures aux Tuileries. le «oir h tous les grnnris specMcles . ensuite au Palais-Royal, cl enfin la nuil aux boulevards el aux spettacles d'après souper. (i'esL le niCMue dont on raconte qu'un de ses amis lui disant, à l'Opéra, qu il venait y chercher une cousir>e. arrivée ce Jour-I > de Brelagnc. et le priai'.t de l'aider, quoiqu'il ne l'eût jamais vue, il lorgna toute !a salie, alla le retrouver, et lui dit :

«: — Tiens j il faut que ta cousine soit cette femme à clia/>eau vert aux secondes loties; car c'est la seule, clans la salle, que je ne connaisse pas. Il avait raison : c éiait elle. »

On ne s'étonnera pas de voir un homme de ce caractère sapprocher de Dupuis, et lui dire, après l'avoir s;diié avec un parfait savoir-vivre :

— Vous me pardonnerez, monsieur, ma curiosité : il est convenu qu'on me passe ce travers; je suis !e vicomte de i>ugeac, dont vous avez ouï parler peulê:re; je n'ai pas d'aulre mélii.T et d'jiulre plaisir que de tout savoir; je suis accepté sur ce pied.

~ Vous avez là , monsieur, une rule besogne, dit Dupuis voyant qu'il avait affaire à un original, et se tenaîit sur la réserva ave^: lui.

— Moins rude que vous ne pensez, répondit le vicomte ; j'observe bemcoup , j'inlerioge. bien des renseignements me viennent d'eux-mêmes, et, en ;^sonnne, sans prendre beaucoup de peine, je ne suis pas mal informé.

— Et sur quel point, monsieur, demarida l'ofilcicr , [)ourrais-je avoir riioimeur de vous renseigner?

— Il y a quatre minutes, j'aurais juré que je connaissais, au moins de nom ei dévisage, tous les officiers de Savoie-Carignan , sans compter la liaison

plus parliculière que je puis avoir avec quelquesuns d'entre eux ; mais j'avoue , monsieur, que vous me dépaysez, et je ne puis Taire autrement que dé vous supposer bien nouveilement arrivé dans le régiment.

— J'y arrive aujourd'hui même, repartit Dupuis, à telles enseignes que je ne suis pas encore officieir lement recofnm.

— Ah ! c'est donc ça, reprit le vicomle ; et , pour continuer mes indiscrétions, oserai-je vous demander si quclquelois vous fréquentez les ihéàLres à Paris?

— Mais , oui , fit Dupuis . comme tout le ino.ide , de temps en temps.

— Cesl qu'une chose me frappe, continua le vicomte, et veuillez ne pas prendre ma remarque en mauvaise part, car il s'agit d'uiie des figures les plus élégantes que j'aie jamais rencoiilrées ; mais il m'est impossible de ne pas êlro émerveillé de ce rapport, et vous avez une ressemblance si singulière avec Dupuis, le premier danseur de chez i\icolet!...

— Que je suis ce Dupuis lui-même, interrompit fièrement l'officier, coupant court par la brusquerie de cet aveu à toutes les équivoques possibles de cette singulière conversation.

— Vous voyez? dit le vicomte, qui eut le bon goût de ne pas montrer d'étonnemerit, mon coup d'œil me trompe raremenl. Mais, mous eur,en vous adressant mes sincères leliciiations, perinettez-moi de vous dire que, pour être ainsi nommé d'emblée à une sous-lieulenance , vous avez dû être protégé de bien haut !

— Eu effet, repartit l'officier de fortune, j'ai été aidé par une personne assez bien placée.

~ C'est juste! je me rappelle, continua le terrible fnreleur, poussant toujours son enquête en ayant l'air (!e causer, vous eûtes dernièrement l'honneur d'être présenté au roi et d'en obtenir uii cLarmaiil accueil ainsi que de la comtesse?

— (l'est- à-dire que j'eus le bonheur de ne pas leur déplaire, repartit Dupuis d'un accent où un peu de sécheresse se mêlait à beaucoup de modestie.

— Encore un coup, monsieur, je vous félicite; et vous dites <lonc que vous n'êtes pas encore reçu au régiment, où probablement alors vous n'avez pas beaucoup de relations parmi le corps d'officiers?

~ Je sors de chez le lieulenant-colonel, et c'est la seule personne que j'aie encore vue.

— Et que diles-vous de ce Goliath? Il m'étonnerait lortqu'il vous eût reçu avec beaucoup daménité.

— J'avoue, repartit Dupuis (et dans la manière de prononcer cette phrase, il ne put s'empêcher de laisser percer quelque amertume), que, malgré la dist;mce du grade, je me faisais une autre idée des rapports qui pouvaient exister de supérieur à subordonné. Je suis sans doute un sujet fort indigne; mais enfin , j'ai Tavaniage de me présenter porteur d'un brevet qui est la volonté écrite de Sa jMajesté.

Le vicomte ne répondit pas d'abord, il ne voulait pas apparemment s'expliquer sur le mérite de cette remarque, mais il regarda Dupuis avec intérêt et de l'air d'un homme qui se serait dit tout bas : «t II est, ma foi ! très-bien , ce jeune homme ! » Puis il reprit :

— Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous dire que je m'appelle le vicomte de Lugeac , j'ajouterai que je demeure rue des Résercohs, et si, par hasard, dans

un temps plus ou moins prochain , je pouvais vous élre bon à quoique chose , il vous sulTirail (Je vous prc'sefilor chez moi , el, en vous nommant, vous seriez aussi:6l introduit.

(iela dit, sans attendre la réponse de Dupuis. il lui adressa un salut lorl courtois, et le laissant continuer sa promenade, il le quitta pour aller à la rencontre de quelques l'emmes qu'il voyait venir (h\n^ le sens oppose.

De la réception qui fut faite à Dupuis dans Savoie-Garignan, et de la manière dont il résolut une question qui lui fut posée.

Un drôle de corps! se dit l'ex-danseur en se retournant pour voir aller le vicomte, et dabord il n'attacha pas un grand sens aux offres de service sur lesquelles ils s'étaient séparés.

En y pensant mieux cependant , el en s'en rappelant le ton et les termes, Dupuis fut amené à leur voir un côté plus sérieux, car elles rentraient assez dans le doute où il avait commencé d'être luimême relalivemerjt à la gra< ieuseté de Taceueil qui pouvait lui être |)ron)isau régiment, (les réllexions le mirent de plus en plus en humeur sérieuse, si bien qu'il ne jugea pas à propos de continuer sa pronienade ; et gagnant alors l'avenue de Sceaux où ciait situé le bureau des coches, il se disposait à monter en voiture pour retournera Paris,

l^à se trouvaient à point nommé, et comme s'ils l'eussent attendu , trois jeunesoffîciers de son graue, qui portaient le même uniforme que lui.

Jlsrahordèrent avec politesse, lui demandant s'ils n'avaient pas ThorHieur de parler à M. Dupuis?

Celui- ji ayant repondu qu'ils ne se trompaient pas, ils voulurent savoir de lui s'il aurait quelque répugnance à les suivre à quatre pa§ (le là , pour conférer avec eux et quelques autres de leurs collègues relalivement à un poiîit qui intéressait lui et eux.

Cette invilalioîi était faite en termes trop polis pour devoir être refusée ; Dupuis accompagna donc le trio jusqu'à une maison où une enseigne dofinail à connaître que l'on louait des chambres garnies. Là , il fut introduit dans une vaste pièce qui devait être la salle à manger de l'établissement, mais la table en avait été enlevée, et, en voyant quin>.c à dix-huit personnes assises gravement autour de l'appartemeiit sur des sièges disposés avec une certaine préparation , il aurait pu se croire devant un aréopage. Toutefois , l'extrême jeunesse de la plupart des assistants, et les épaulettes de sous-lieutenant qu'ils portaient tous ainsi que lui, ne donnaient guère ouveriure à cette comjiaraison.

Au moment où Dupuis entra, l'assemblée entière se leva; après quoi le doyen, qui pouvait être un homme de vingt-six ans , le pria , avec une exquise politesse, de s'asseoir; ch.icun en ayant fait de même, au nnlieu d'un silence qui avait vraiment quelque chose d'imposant, le doyen prit la parole et parla ainsi :

— [Monsieur, nous vous supplions de ne pas prendre eji mauvaise part ce que nous avons à vous dire, et surtout veuillez croire que nous sommes animés du plus grand e-^pril de co.iciliation.

— Je vous écoute, inoasirur, répondit Dupu^ avec utie ccriaine énjolion , la soleiinilé de ce début ne lui r.usaiil rien prcssenlir de hieri nkrcatif.

— Monsieur, coiiliciua l'uralcur, il nous paraît difficile de croire que vous n'ayez pas ealievu quelques ditTicullês probables à votre admission parmi nous.

— Pourquoi des dinicuUcs, Sa Majesté m'ayanl fait riiouneur de mç nommer?

— D'abord , continua le président , ne faisons pas intervenir ici Sa Majesté. Le roi ne peut mal l'aire. c'est un vieux principe de la monarchie; les minislres , les favoris , tout cela est fait en grande partie pour endosser et pomper, en quelque sorte, la juste animadversion que peuvesil faire naître certains actes émanés de la couronne. Ainsi, vous, monsieur, par exemple, nous n'e limons pas que vous ayez été nonnné par un acte rélléchi et spoalané de la volonté rojale.

— Je suis désolé, nuinsieur, reprit Dupuis qui s'était renn's, d'avoir à vous contredire; maisjustemejit , à mon brevet était jointe une sonnne destinée à me facililer les prennères dépenses de mon élablisscment militaire, cl il élait exprimé, en toutes Jetires , que cet ei»voi m'était fait de la volonlé expresse de vSa Majesté.

— ^-^h bien ! monsieur, précisément; c'est ce qui établit une nuance iidinie. Un gentilhomme, comme nous sommes lous ici , quand il a l'honneur d'être appelé à servir le roi, pourvoit de lui-même au)^ nécessités de sa position , et- n'a pas besoin d'avoir recours à la munilicence ro}ale.

— Par exemple, répondit vivement Dupuis, yous ne nous ferez pas facdement croire qu'e}^ aucun temps la noblesse se soit çvue rabaissée ^'t çom-

promise en acceptant les bienfaits de la couronne. Klle en a toujours , au contraire , été très-flésireuse et irès-friandc , et, en même temps qu'elle était dispensée par ses privilèges de rien verser dans les caisses de l'Etat, à toutes les époques elle s'est empressée d'y puiser du mieux qu'elle a pu.

On pense bien que cet aperçu ne fui pas du goût de l'assemblée, il fut même accueilli par quelques murmures. Le président réclama vivement le silence, puis il reprit :

— Je trouve, monsieur, tout à fait inutile que nous nous jetions ici à perle de vue dans des considérations historiques , d'autant mieux qu'il ne s'<igit ni de noblesse ni de tiers état : il s'agit d'une position tout exceptionnelle; vous vous présefilez avec des antécédents étranges, pour ne pas dire plus; vous y arrivez par usie porte qui n'est pas la bonne ; vous ne devez donc pas vous étonner de l'opposition que vous êtes exposé à rencontrer.

— Je fais plus que m'en élonner, repartit Dupuis, je m'en afflige; mais ma déférence pour la manifeslalion qui m'en est faiie ne saurait aller au delà de ce sentiment de regret.

— Ainsi, monsieur, dit le doyen, sortant un peu de la modération éludioe qu'il avait gardée jusque-là, voire prétention estcle vous installer dans Savoie-Carù/na n wa\^rc tout le corps d'officiers?

— Si vous savez une manière d'être sous-lieutenant sans appartenir à un régiment, et que vous ayez la bonié de me la faire connaître...

— Monsieur, dit alors un des assistants , qui sans doute s'impatientait de ne point voir arriver plus rapiden»enl le point précis de la question , il y a des régiments d'un tempérament plus ou njoins nerveux ; ainsi , sous le règne de madame de Pompa-

dour, tout le monde coiuMît l'IiiiitoiiL' de boii coubiii Poisson de Malvoisifi , qui était simple tambour dans Royal- Piémont.

— Permettez, mon jeune confrère, dit le président en retrouvant l'occasion de se réiniégrcr dans la parole ; vous voulez dire Piémont infanterie, car Royal-Piémont étant de cavalerie, M. de iVlalvoisin n'y aurait point été tambour, il y aurait été trompette.

— Enfin , dit un troisième orateur qui , comme pi usieursnotabililésparlemenla ires (ienol reépoque, ne (Jédaignait pas l'occasion d'un calembour, ce fut toujours sans tand)()ur ni trompette que M. de Malvoisin , s'étanl présenté avec le brevet d'une lieutenance pour le régiment du roi, lut obligé d'aller chercher fortune ailleurs.

— A quoi il faut ajouter, reprit le second orateur, que sa posiiion élait iidiniment plus soulcnable que celle de monsieur ; car enfin quelque mince que fût son point de départ , il avait l'avantage d'èire déjà au service, et même il avait donné des preuves de Sii bravoure en p!us u'une occasion.

— C'est justement, reprit Diipuis , parce que M. de Malvoisin avait fait ses preuves , qu'il lui élait loisible de passer par certaines nécessiiés qu il m'est impossible de subir, à moi , jeune homme , et sans aucune espèce de précédenls,

— (]omment,des précédents? Mais vous en avez, mon cher, et l'on peut même le dire , de l'ordre le pl.is élevé.

Mojs devons nous hâter de dire que ce jeu de m Ils insuKa.il. auquel se la.SM aller l'h Mume aux calembours, excila d i is Ta^senihlée, presque loute coiuposée de jeu. les gc.is de boiiiie co.n^ag.de, une Uésapijrobaiiu.i jjénéru.e.

— Monsieur, «iil Diipuis au mauvais plaisant, je dois croire que la con lusion de tout ce qui se passe ici est une affaire que l'on me ménage ; cela étant, j'aime mieux l'avoir avec quelqu'un qui se soit rendu coupable vis-à-vis de moi d'un mauvais procédé ; j'ose donc espérer que vous voudrez bien me rendre raison.

— A vos ordres , répondit en se levant celui qui venait d'être provoqué.

—- Voyons, Hasquinet, asseyez-vous. dit le doyen avec autorité; vous avez eu un tort avec monsieur, et , au nom de l'assendilée comme au v6ire,en veriu des pouvoirs qui me sont délégués, je lui en fais mes excuses. Maintenant, monsieur, conliimal-il en s'adressant à Hupuis. il laul qu<; je vous Casse connaître au juste voire siiualion ; et pour reprendre li' fait relatif à M. le ii»arcchal de camp l'oisson de Malvoisin , qui peut être ici , en ( ffei, d'une grande aulorilé. je vous dirai que. s'élânt présenté ;!U régiment du roi . il fut accueilli comme un brave qu'il élait ; mais seulement on lui dorma à entendre qu'altendu les circonstances particulières de sa nomination ^ s'il lenail absolument à ce que celle nominalion eut nue suite, la première formalité qu'il aurait à remplir, ce serait de tuer un h un tout le eorps dolii'jiers, car il était convenu d'Un accord unanime qu'on ne l'admettrait pas.

— Kt que lit alors M. de Maîvoisin?

— M. de Malvoisin , tout brave qu'il élàit , comprit que le (ravail d'cxicrminalion qu'on lui propo-f sa t élaii au-dessus des forces d'un homme; il se résigna donc à solliciîer son adnnssii)n dans un autre corps, et il n'en est pas moins aujourd'hui fcin (-iïiiier général forl considéré.

— J'ai di. et je répète , repartit Dupuis , que m»

posilioîi (i'tioniini' qui n'a aucune espèce de services ne me permet pas utie (liHerniJnalion pareille. Je sais que ce n'est p.'s métiic une chance à courir; mais, quelque périlleuse que soil la cerlilude que j'ctjvisage , elle ne me (era pas reculer.

— Sandis! il veut avaler tout lé régiment, dit un Gascon en marnère daparlé. mais pourtant de manière à être entendu ; je né sais ce que vous ferez, vous autres; mais, moi. je compte bien mé metire en travers, je lui en préviens.

— M. Diipuis ! les sentiments que vous laites paraître , reprit le doyen avec graviîé, ne peuvent que nous <lonner un très-grand regret de voir un honnne de cœjir eiilroj)renilre une lutte aussi inégale. Ainsi , croyez-moi , ne persistez pas dans une détermination insensée. La personne qui vous a rendu possible la préleniion d'è-re admis parmi fious a tout le crédit nécessaire pour vous aplanir l'entrée en quelque antre etidroit, et en lui exposant les d.iricullés (le votre position...

— Ici, monsieur, je vous arrèle , dit Dupuis en se levant; s'il est vrai que ma présence puisse être disputée quelque part, ce quelque part, c'est l*;irmée tout entière, et je ne saurais comprenfire ni aditKttreque M\l. les sous-lieutenants de SaioieCarifjnan aient, sur le point d'honneur, des luniières particulières. Le |)arli pris que vous me faites l'Iionneur de me signiiier. je le lrou\erais partout ailleurs; et là où s'est é!e\ce la diiricuhé , elle se dénouera.

— 'J'rès bien , monsieur, dit le doyen avec un redoublement de solenni é, il tse nous reste donc plus qu'à vous (aire conn.ïilre les dispositioiis que nous a\()ns du arrêter en prévision d'une obslinalion déplorable.

— Je suis prêt à les ralifier , répondit Dupuis, étant d'avance assuré que j'ai affaire à des gens d'honneur.

— D'abord , monsieur, il a été convenu que vous n'auriez pas plus d'un duel par jour, et que vous ne vous battriez pas le dimanche.

— (]omme le bon Dieu , dit gaiement Dupuis, à cela près que mon œuvre sera le contraire de la créalion.

— Ensuite, comme il fallait un ordre d'inscription , afin de vous ménager tous les avantages qui élaient en notre pouvoir, nous a\ons décidé que les plus jeunes d'entre nous , comme étant naturellement les plus inexpérimentés , auraient d'abord l'honneur de faire votre partie.

— Très-reconnaissant de cette attention, répondit Dupuis.

— En conséquence, reprit le doyen, j'ai l'honneur de vous présenter M. Fernajid de la liremaudière , sorti de l'école de Brienne il y a deux niois.

A celte parole, un charmant jeune honjme, frais et rosé, s'était levé, et, entre Dupuis et lui, s'échangea un salut.

— Maintenant, continua le président, il nous reste à régler l'heure de la rencontre.

— Tout de suite, dit M. de la Bremaudière avec une impatience tou-e juvénile ; il esta pciiie quatre hcuics, et nous a\Oi)S du jour jusqu à huit heures au moiiis.

— Très bien , dit l'un des assslanls; mais vous ne faites pis a.le;ilio:i q.se mo.is eures. da.is l<( nécessité «le s»' procurer Uii .é.n.iM.

— Mo I nieu. d l l)u,iUi.>, SI j'ii le boidijur de rencon.rer UnC pcrsoniie qui. sans douic daiis la prcvisiu.i de ce qui arrive, m'oiliail, il y a ua mu-

nient, SCS services, je pourrais èlre aussitôt sorti de cet erol>arnis. Le nom de M. le vicoinle de l.ugcac ne vous est sans doule |}ns inconnu, messieurs; il îo'a même <lit qu'il .ivail riioiineur «l'elre dans une liaison assez iniinicavcc qu<'l(|ues uns d'entre vous.

— I.e vicomie de I.uj'eac? sans doule, nous le connaissons, dirent plusieurs des assistants, c'est un lionnne pariailenienl convenable , cl qui aura ainsi le |daisir de savoir à lond loule celle aflaire où il sera nièlc.

— Je cours donc de ce pas chez lui, reprit noire sous-lieulcnant en se disposant à sortir; el où vous retrouverai-je , messieurs? ajo;ila-l-il par réflexion.

— Ici. Nous vous attendons, lui fut-il répondu. Et au moment même i\ sortit de celle étrange as-

sciiibiée.

De la rciicoiîlrc de nnjiiiis avec ilî. di; !a DrcmaudicTe, el (juclie eu l'ut l'issiie.

IiU|iuis fut assez heureux pour trouver chez lui M. de Lug- ac.

— I h l)ieii ! mon olTicicr. quoi de nouveau ? lui demanda le vicomte en !e voyant entrer.

— Je (jiiil e (es soijs-liouie.ian's nus camarades, i('ji;ir(ii re\-d;i; seur. je suis loi • d'iaoïr à n.e luuer de lear accueil, il awuil supposé que vos

offres de service. M. le vicomte, pouvaient avoir

Irait à celle occurrciice...

— . \'ous veriL'z, interrompit M. de Lugeac, me î'ricr dèlrc voire lôn.oiu dins l'affaire j)ar laquelle ils veulent vous lâler? Je suis prèl, mon cher, à vous rendre ce bon office, car franchement je m'y aitendais.

— Mais , nrio:isieur , reprit Dupuis , c'est qu'il ne s'agit |!ns d'une seule rencoiitre; ces messieurs m'oiit signidé qu'il {allait leur passer sur le corps à tous pour avoir accès d.ms le régiment.

— Rien ! c'est le scandale llalroisin dont on vent nous donner une seconde édiiioii, remarqua le vicomte, et vous avez accepté?

— r\Ion Dieu ! qnoicjue n'éîant pas Irop nsaladroit aux arme>. je périrai à la peine; cela est plus que probable, mais le iottyen de re'user -* -

— Bra\oî jeune honnne. dit le vicomte; j'aime à vous \oir cette rt signalion valeureuse ; mais sojez IraiKjîîiile, vous ne setez pas obligé de les tuer tous, et ajjrès une ou (\qu\ éj)reuvcs, si elles vous sont ra\orables , je vous pnnnels bicii du radoucissenient,

— (]e n'est pis tout, dit alors Dupuis. je suis encore obligé, lil. le vicomte, dé demander à l'instant même l'honneur de voire prescjice ; tout est réglé, et l'on n'allend plus que vous.

— Diable! lil j\!. lie l.ugeac, cela me contrarie un peu., je n'avais compté que sur «lemain, et j'avais ce soir à survci.ler quelqut; chose à l'Opéra.

— Eidin, monsieur, si cela vous dérange trop, je verrai;» ciiercher nuv; autre personne.

— Du twul, mon cher, les choses sérieuses avant les plaisirs, du le viconile en soiinanl son valei de chambre; seulement je trouve, conlinua-l-il peu-

danl qu'on lui passait snii habit, que ces cccrvelôs sont bit'M pressés de faire une sottise; le roi a clé fort inécoiileiit de riniporlinoncc qu'eut à subir, dans le temps, le protégé de nridanie de l'ompadour. et je donle iort (ju'il soulTrc Uanquillenicnt aujourd'hui de voir renouveler celte d (Ticullé.

— Uaison de plus pour se h.Ucr, répondit le courageux jeune honinje. car, pour loul au monde, je ne voudrais pas avoir l'air de me meltre derrière celle auguste |)roleclion.

— Je suis à vous, mon cher, repartit M. de Lugeac.

Et, au même njoment. ils se mirent Cii roule jiour retrouver l'adversaire de Dupuis.

Le jeune la lîremaMdièri» atlendidl, assisté, pour lémoin, de celui (jur juscju'ici nous avons appelé if doyen ; de plns,cin:j ou six des coilègues dt.' jîupuis lui demandèrcil . connni.' lîue l'avetir à laquelle ils ien:jienl beamou,'. \-\ pe; ::;i^s o.i d assis;er en curieux au CDUiha:. Noire; hé,- is . qui se propi^saU u^bien l'aire, ne vi. qu- du l)é.jé.ice à a\Oir i)e:u.jcu!ip de speclali'urs, pu'sqne sa i'épuialiiiu de bravouie s'en établirait d'a.iia.U. lin conséquence , il appoinia gracieuscNoenl la requête qui lui élait pro- ^senléc. On se sépara alors en peliis groui)es pour ne point exciter l'aitention, cl, marchaiil le pas de gens qui se proinênenl, on se dirigea vers un pelit bois silué derrière le château de t^lagny V. el qui avait élé arrêlé pour lieu de reniJi'Z-vous.

(Ihemin faisant, et pendant que j);ipuis el \I. de la Bremautiiùre, qui était un charmajit jeune ho;nme, s'en allaieni devisant connue s'ils eussent éic les meilleurs amis du monde, 31. de Lugeac, marchant avec l'autre témoin . lui demanda si MU. les sous-

* Bâti par Louis XIV, pour madame de Montespan.

lieuteiuirits de Savoie-Carignmi avaient bien réfléchi à leur petit coup de tèle, et s'ils ne craignaient pas de voir le roi se mellre dans une furieuse colère quand il apprencirait le irailement fait à un homme qui avait bien l'air d'élre son prolcgé, au moins de la seconde main?

A celte question, le président de l'assemblée répondit qu'ils avaient leur garde à carreau : le colonel, aussitôt avisé de la nomination de Dnpuis. les avait lait venir, et leur avait dit cette seule parole significative : «-. A vous de voir, messieurs, comment vous accueillerez le nouveau collègue qui vous est envoyé. '>

En homme fort expérimenté des choses de la vie, le vicomte remarqua que c'était seulement déplacer la question, et que la résistance, venant d'abord du colonel, n'en serait pas plus agréable à Sa Majesté.

— Seulement, ajouia-t-il, ce qui pourra bien arriver, c'est que les grosses épaulettes, quand Torage ^iuraéciat6,rojetlent tout sur les jeunes têtes, et alors gare aux arrcls, messieurs les dégoûtés et les susceplibles, si mèn.e vous vous en tirez à ce prix!

A celle propliélie . on avait encore réponse, car, d'une parole échappée au colonel, on pouvait iidérer que la coufluile tenue dans la circo.'islance serait tout à lail approuvée par le ministre, ayant eu, a ce qu'il paraissait, la main forcée; au lieu d'entrer on lulle avec un^ h.'ule influence, lui-même aurait insinue ce lenjpérament.

On petjsc bien que gaiement invité h. faire son protit de toute celle myslérieuse diplomaîie, le vicomte de liUgeac ne faillit pas à en écrire Ih^sUiirc sur ses tablettes, et si, connue il est probibie, le flairé de quelques curieuses révélations rivait engagé à se uièler des afl'uircs de Dupuis, il faut cou-

venir qii*il n'était pas tout à fnit trompe dans sou calcul, et qu'il commençiil déjà d*êlre assez bien payé.

('('pendant on élait arrivé au lieu du combat, et, pour un philosophe, c'aurait été le cas de remarquer comme dame Nature se soucie peu, en général, de se mettre à l'unisson de nos «louleursou de nos joies.

l.e jour où nous nous marions , elle fera plenvoir à torrents; et le jour où nos amis mèjient notre deuil, elle fera resplendir insolemment un ciel d'azur, comme pour insulter à leur affliction.

Il s'agissait maintenant, pourdeux pauvres jeunes gens, de se couper la gorge; et dans le bosquet, lutur théâtre de ce carnage, ce n'éiaient que Irais ond)rages, chant des oiseaux, senteurs baisamiques, gazon verdoyant émaillé de pâquerettes; enfin tout l'impitoyable contraste auquel la stoïque mère de toutes choses semble trouver sa joie.

Les [)laces réglées, et le sole) partage entre les condjallanls, car, tout près qu'il élait de descendre à l'horizon, ce n'était pour le hlond Phébiis qu'une raison de plus pour s'entremettre là de ses importuns rayons, les deux adversaires quittèrent leurs habits, et, la chennse ouverte sur la poitrine aussi bien que les manches re!roussé(.'S jusqu'aux coudes, après s'être mis en garde , ils connuencèrent à se pousser quelques bottes, c!) montrant dos <leux parts autant d'adresse que de sang-t'roid. Tout à coup le vicomte de Lugeac quitte la place qu'il occupe à la droite de Dupuis, de sa canne il abaisse les épées croisées, et après avoir un instant considéré le signe hiéroglyphique que le çlanseur porte au bras et qui vient de frapper ses yeux :

— Messieurs, dit-il à l'assistance, je ne mets en doute la noblesse d'aucun de vous, mais celle que

je vois inscrite sur le bras de votre adversaire peut se porler l'égale de (oiitc autre, et en l'acceptant pour voire camarade, vous IVrez honneur à vousmêmes pour le moins au'anl qu'à lui.

— Qu'est-ce à dire? deniarulèrent vivement les jeunes officiers, en ne paraissant pas ajouter une très-grande (oi à cette révélation en manière de coup de théâtre.

— Messieurs, reprit M. de I.ugeac avec l'autorité que lui donnaient son âge et la vive conviction dont il semblait aniîné , personne ici , je pense, ne met en doute que je sois homme dhonneur.

Reconnu pour tel par un assentiment unanime :

— Eh bien! coniinua-t-il , quoiqu'il me soit interdit de m'expliquer plus clairement sur le spiendide latou.'ige que j'aperçois ici, je répète que M. Dnpuis est fait, par sa naissance, pour honorer toule conspignie où il se présentera. Ouant à la profession qu'il a pu exercer, c'est un de ces caprices du sort dont il ne laut pas demander compte à lui, mais à la Providence, et je déclare qu'entre ce gentdhomme et vous il n'y a aucune raison que les choses soient poussées plus avant.

— .Mais ejdin cependant, dit le doyen, vous n'êtes pas. tiion cher vicomte, jwj/e d'armes de ta noblesse de Fiance, et pour apprécier le tnérite de ce grand secret, nous voudrions bien voir lever ne lùt-ce qu'un coin du vode qui enveloppe l'origine de monsieur.

— Dites-moi, demanda alors le vicomte, sans èlre M. d'Hozier de Serigny, croyez-vous qu'il y ail en France un autre liOinme aussi bien renseigné que moi sur toule espèce de mystère •''

— Sans doute , vous êtes généralement bien informé.

— Eh bien! croyrz-moi donc un pou, et quand j*afTîrme aussi expressément un fait sous ma rcspons;il)ililé, cVsl que j'en su"s sur, el que vos vir(j2,tsix ans, non jeune ami, im' fassent pas à ma barbe grise l'injure d'en doiiler ])lu-. longlemps.

Il y avait, dans l'aceenldn vicomie, lanl debonne foi et de siniérité. qu'une résislanrc plus longletnps prolon};ée n'élail vraiment pas soulenable. Après donc qu'on eul pris le soin de eonslaler, pour dernière prctaulioji, que c'élail sur les dires et atTirmations répéiés de ■\l. le viconde de Lugeac que l'on se rendail.il l'ut dcelarc que Dupuis, suus celle hoîiorable eauliun , était lenu poui- bon gentilhomme , ainsi que, d'ailleurs , loute sa conduite le faisait supposer.

Alors s'avançuit vers lui . ^1. de la lîremaudière lui lendit la main, en lui disant avec urje grâce charinantc :

— M(Misieur, pour avoir dû être le prcîriierde vos a l^ersaires, j'aurai . je pense, quelque droit à ne pas être le dernier dans votre amitié.

liinu à un poiid que l'on ne saurait dire, Dnpuis sentit ses yeux se mouiller de larmes, et au lieu de do:iner sa main à M. de la Brenjaudièrc, il se jeta dans ses bras avec eiïiisioji.

Après que les deux jeunes gens se furent ainsi embrassés, le geiililhomme de nouvelle création serra cordialeuient la main de chacun de ses aulres collègues, et de suite l'on retourna à Versailles, où, dans cette même salle que nous avons vue servira un moins agrrable usage, fut oiïerl le soir même à Dupuis et à son témoin un grand souper de bienvemie. J.e tout fut terminé par un bris de lanternes et par le (lécrochenienl de quelques enseignes, joyeusctés d'après boire auxquelles le nouveau

sous-lioutcnaiit cvifa de prendre pari; il avait la tête assez bonne pour supporier à la fois les fumées du vin qu'o;i lui avait fait prendre et celles de la nouvelle fortune qui lui arrivait.

Page 1