‹ Les grands danseurs du roi (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · AT · texte numérisé non relu

AT

Dupiiis fait son début dans le monde, — De sa rencontre avef la marquise, et de la l>riilaule réception qu'elle lui fit.

On pense bien que Dupuis avait un vif désir d'arriver, sur sa naissance, à une révélation un peu plus explicite, et, dès le lendemain matin.il se présentait chez M. de Luireac, d'abord pour le remercii r de l'assistance si heureuse qu'il en avait obtenue, et aussi avec un peu d'espoir que, pressé de questions, le vicomte se déciderait cnlin à ne plus rien lui cacher.

Mais il fui irès-désappoinlé en trouvant un homme d'u'je discrétion impénétrable, qui, d'ailleurs, lui afliriiia que son bordicur était plutôt attaché à l'ignorance où il resterait de sofj origirie, qu'aux dangereuses lumières qui pourraient lui èlre fournies à ce sujet.

JNe pouvant arriver à se rendre cotnpte de la nêcessiié singulière de ce secret, qu'il lui paraissait au contraire si naturel de vouloir |)cnclrer, l)u|>uis, en y mettant toute sorte de ménagements, finit par demander au vicomte si le désir de lui sauver la vie ne l'aurait pas engagé à supposer officieusement

quelque coml)inaison romanesque dont il serait alors cxpiicahie qu'il ne put pas dire le mol.

Celle qurslion du perscMéranl JeunL' homme lut près de le l)roui|ler avec M. de J^ngeac. I.e viconUe s'en monira Irès-oiïensc , et déclara qu'il laisserait égorger Irerite ro;s pour une ses amis les plus ehers, sans que l'idée lui vînt de les sauver aux dépens de sa |>aro!e d'honneur cl de sa réputation bien établie de véracité.

Dupuis vit bien que sa curio'^ité s'élail laissé emporler trop loin, et il adressa à son libérateur des excuses que celui-ci finit par admetire en considération de la posiiion vraiment inléressante du pauvre garçon; celle-ci en eiïel ne laissait point d'avoir du rapport avec l'histoire de Tantale, altéré au milieu des eaux.

Avant de quitler cet inflexible détenteur ou secret de sa vie, notre héros voulait au moins emporter une espérance, et il le pria de lui dire si ce secret n'était point connu de quelque autre personne, et s"d n'exislait absolument aucune chance qu'il put un jour lui être révélé.

— Quelques personnes haut placées le connaissent sans aucun doule, repartit le vicomle, mais je ne vois point (J'ouvcriurc à ce qu'on vous en fasse aucune conliilence. Il suffît que vous é:es gentilhomme, que vous avez une épauletle et une prolectrice qui en vaut une autre. Avec tout cela, on ne doit pas cire embarrassé de faire son chemin, et qu'on soit (ils de Dieu ou du diable, on peut encore avoir une jolie place au so'.eil et uiie boime part au gâteau.

A cette cruauté du vicomte de tuer dans l'esprit de Dupuis toute espèce d'illusion , il y eut pour cet OEdipe un avantage. Une fois bien murée , sa curio-

site, en serepliantsur elle-même, revint à pen près h cet état chronique el somnolent où elle avait toujours existé chez lui depuis qu'il se coiiMaissnil.

Mais !a pauvre vie humaine n'étant guère qu'une course en poste où chaque relais < st marqué par un souci, lîupuis n'eut pas plutôt vu cesser cet cié- Ih sme (le désir dont il s'était senti travaillé, relativetneiit à la science de son origine, que le usai de la marquise le reprii ; et) d'autres termes, il se remit à pensera eile, et autrement ei plus fort qu'il n'avait jamais fait.

Pour bien se représenter touîe la nouveauté de sa situaiio!!, il n'est pasiimtiledese rappeler les phases diverses et singulières par lesquelles sa passion avait passé.

Il fîvait élé d'abord mis hors de lui-même par la beaulé de mad.nnede I lavacourt, et ensuite conune foudroyé par son mépris. Il l'avail désirée et haïe, il l'avait eiisuile aimée de cœur sans la vouloir, surloul quand il avait cru subir une nouveHe alteinte de son dédain; puis enlin . avisé d'èire aime connue il prétendait l'être, il n'avait eu qu'une loi incoinp'cle à ce bonheur, et il avait encore ajourné d'en f.iire la moisson, afin d'attendre que. le lut plus miire et qu'une meilleure position dans le monde l'affranchit à tout jamais de cette déconsidérai ion , [)cril éternel de cet amour si lor.uilement né.

3iainlenant qu'arrivait-il? Ne fût il devenu qu'officier de lorînne, il se trouvait déjà dans u.'ic sphère à ne plus craindre le niéj.ris de|)ersomie ; mais b'en mieux encore ; quoiqu'il ressenddàt un |)eu à ces fleuves majeslueux dont on ig.'iore la source, il éait sur d'être d'une bonne origine ; le fait avait été publiquement, et dans des circonstances pour

lui fort honorables, admis cl reconnu; c'était donc d'égal à égal qu'il Irailcrail désormais avec la (ière marquise. Elle n'aurait pas à descendre vers lui, comme il n'aurait [)ns à monter vers elle; denicuranl, si l'on veut liien nous passer celte con)paraison loealivc, porte à porte cl sur le même palier, leur amour muîuel avait toutes les chances de la plus dotice comme de la plus facile ciitente, et il n'élail pas de félicité comparable à celle qui les attendait.

Un amour qui chevauche en si beau chemin, on lui lâche la bride, et ne se retenant plus à présent sur la pente comme il avait fail prccédcnnncnt, noire héros arriva bientôt à un vif et brûlant désir de revoir la marquise; en conséquence il ne pen'^a plus qu'à renouer ce rendez-vous qu'il avait laissé en souffrance plusieurs jours durant.

Répondre à la lelirc de la noble dame, qui , par paronlhèse, avait du beaucoup s'étonner de sa froideur et de son silence, cé;ail le moyen le plus simple de rétablir leur intelligence, et celui . aussi, que le retardataire adopta.

« Madame (lui écrivait-il),

«( Le bonheur entrevu dans un bi'Iel qui m'est arrive de votre part, m'aurait Ifouvé incrédule, tarit il dépassait louîes mes espérances, si, dans le même moment, un changement bien inaliendu ne s'était opéré dans ma vie. Ce qui, dans celle noiiveaulé d'existence, fail surtout ma joie, c'est qu'elle nie rend vraisemblables vos bontés, en cond)lanl en partie la d slance si crue le qui existait de vous à moi. (^)uelques nécessités d'affaires, nées précisément de l'heureux événement dont je vous entre-

tiens, in'oiU empêché dç répondre aussitôt que je l'aurais du à voire précieuse leilre, et j'ai du me donner par là un air de Iroideur bien incompréliensiblc , en présence de la félicilé qui m'était promise et que lous les ntortels envieraient.

<! J'ose espérer, madame, que vous voudrez bie/i m'enlendre avant de me condamner , et celte heure et ce lieu qu'il élait dans vos désirs de connaître, c'est moi maintenant qui les sollicite avec une impalience d'autant plus vive, qu'oui re le plus ardent désir de tomber à vos pieds, je me sens engagé, môme par la simple politesse, à vous ofl'rir le plus prochainement possible ma justification.

«'. Veuillez recevoir l'assjirance du respectueux dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être, madame,

«t Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

«: Dlpiis, « Sous-lieutenant au régiment de Sacoie-Carifjnan, »

Celle lettre assurément élait convenable, et l'on ne pouvait pas reprochera celui qui l'avait écrite d'y prendre ses avantages. D'^iillcurs, la marquisedevait, à ce qu'il send)le, être flattée de vor l'honnne qu'elle pensait à honorer de toute sa bienveillance, se relever si bien de la bassesse de sa fortune. Toutefois, elle ne lit pas de réponse, ou du moins il n'en parvint aucune ta Dupuis. (le silence, d'abord, lui parut étrange; bientôt il lui sembla suprêmement inquiétant.

Sa lettre , sans doute, était lombée aux mains du marquis, ou bien la marquise était inexorablement offensée du délai qu'il avait mis à lui répondre.

— 18iî —

Quoi qu'il en fût, ne pouvant plus longleinps souffrir cette anxiéié et ce doule, noire «inioureux , au risque de ce qui pourrait en arriver, si^ résolut à passer à I'Ik^IcI de Flavacourt pour voir comment il y serait reçu.

J.a prudence lui fit un devoir de choisir un moment où il était assuré de l'absence de l'époux : toulen)is, ce n'élait plus ce li:nide jeune homme qui aspirait à se glisser de prolil et en conlrebuule. Parc de son bel umTorme, son épée de gentilhonnne au côlé, il se disposait à entrer majestueusement, orné, comme le disait gaiement la Dubarry, de tous ses rayons.

'loutrfoissa manière d'être reçu , c'est qu'on lui refusa la porte; du reste, le moliféuiit plausii)le : madame la marquise n'était pas au Io^ms.

liien |)0ur une fois! niais deux, niais trois, mais quatre, et à la cinquième avoir vu de ses yeux rentrer son introuvable, et s'entendre encore répondre qu'elle n'est pas chez elle, au moment même où il raj)erçoit descendant de voilure sur ie iirand perron, ceci ne j)ass;ni-il pas toute pi-rmission et ne déniontrail-il pas jusqu'à l'évidence une consigne spéciale et individuelle (ioiit il élail l'objet?

l/amour-propre se mettant de la part e, IHipuis n'attribua pas celte rigueur à la niaïquise ; il lui plut de croire derechelque sa galante epilre avait été interce|>tée, et ce terrible cordoji sanitaire qu'il essayait vairteinent de IVaneliir. il n'Iiésita pas à en faire honneur à la jalousie du mari.

Ce n'élait qu'ujie raison de plus pour celte âme en peirjc de vouloir avec p;ission lentr e <le son paradis ; mais, l'abord de\e;ianl si diUieile. il fallait j)enser à quelque combijiaison adroite et exiraor iinaire, et noUe exdé avait beau s'iiigc.iier, il no

savait par où en prendre, et s'en allait droil au désespoir si quelque faveur de son étoile n'y poiirvoyait.

En lui luisant TolTrc fie son amitié, ce jeune la Brcmauiliùre, avec lequel il avait un moment croisé le far, n'entendait pas le payer de paroles. Grand admirateur du courage et du sang-froid de J)upuis, la Hremaudièro avait de même renia une écîaianle juslice aux qu ililés du cœur et de l'esprit qu'd n'avait pas tardé à reconnaître en lui; il l'avait donc h-aucoup recherché, s'élait fait en quelque fiiçon kuu pu'rain au régiment; bref, enlre les deux adviT3;nres, connne il arrive souvent, pour s'eire vus répée à la main, une liaison iniime s'était rapidement éîabh'e.

Depuis quciqiu's joiii'S , la Brcm;iu;lière,qui é;ait (i'u.'ic [jD.iiie noblesse il'.i robe el (ilsd'ijii présiiient nu grand conseil , tournsenlail so.j nouvei ami pour le j)réje;iîer d;in.s sa r;«miiie, eî. Dupuis ajournait (oUjouî'';, au!anl parce (jifii eraigaail de se liouvt',eini)runlé dani 1;» compagiiic où il étaii queslioii de i'inliOiJuire, que parce que son souci de cœar lui ôlail le goùL de louLe liistractîon.

En ce temjis-!à cepend.jut, la îïrem.iu.iière ayaiit uhirié une de ses sœurs, il se lii à celte occasioi), à rijôiel [)alcrnel, une lète splendide où Hupuis ne put se refuser d'assisler ; tout cansidéré d ailleurs , celte occ.ision de fiure son déi)uL dans le monde lui semblait préférable à toute autre, puisqu'il coirjplait pouvoM^ passer inaperçu dans la foule et avo r beaucoujx m!)i/is à payer de sa perso. me au milieu de la cohue dansante qu'il prévoyait.

i\]adame de la Bremaudière, qui ne voyait que parles yeux de son fils, accueill.t avec une grâce p.irla le I ami qu'il lui présciitait el dojit il lui <ivait dit à l'avance un bien iniini; la même réceplion fut

l'aile à notre sauvage par les autres personnes de la parenlc; en somme, dans celle noble maison, dont iaboni lui avail paru si redoulahle. i\ se trouva nn'eux fèié et plus à l'aise que s'il eut élc reçu eliez (pielquc petit njareliand ou bourgeois enrichi.

Il iTaur.nl nirrne lenu qu'à lui, dans la hrillanle asscniblce à laquelle bienlol il se vit nu'lé, d'occuper le haut boni de rallenlion , cl, coinîne on dit dans nos Jiiœurs mocJer.ies, il aurait |iu devenir \c l on de la soirée, pour peu que ce rôle eût été de son -oùt.

Son histoire n'avait pis laissé de courir, et ce beau jeune bonnne, cch.qipc de chez iMcoIel el pourvu ioul à coup par M. de Lugeac de leilres de la plus hauie noiîlesse, était bien posé en eilét pour cxciu r i.i curiosi é.

délie curiosité, quoique discrète et bieiiveilîante, jarce qu'elle avait son cours au njilicu d'une sociéié ek'ganle rt ciioisie, tinil cependaul \yAr lourincMlcr îiOîre héios ; dadieurs il élail bien (.'eci.lé à «le jh'is jjrenJre sa part des plaisirs du bal . i'iiiéedi- daiise «ians Si situation parliiu ière ne lui paraissant pas bonne à réveiller; tout cela lit (|u'i! s'esquiva apr;'S les j)renjiers nienueis, et il descendait Curlivement i'escaiier de l'itôle!, quand il (il la rencoiitri! la plus inléressanlc pour son cœur el la pius inallendue.

Lui se retirant, arrivaient M. et madame de Fiivacourt, amis cl invités des la liremaudière ; ils se trouvèrent donc l'ace à l'ace sur les degrés. Le marquis, qui l'avait peu vu et toujours en costume de tliéà re, ii'outgardi; de le reconnaître sous 1 uni Ib; nie; {juanlà la marquise, si elle l'ut mieux avisée, elle ne le tén!oig!ia d'aueune manière, ei ce lut bienjuilc si elle rendit le salul respectueux que le bel amoureux lui lit en passant.

L^érnotiori de Dupuis fut si vive, et suri cœur bat- Ijiit si bruyammenl dans sa poitrine, que, pendant quelques secondes, il fut en quelque sorte soustrait à l'aclion de sa voionlé. Il avait pris son chemin dans le sens de descendre, et celte impulsion continuant d'agir presque h son insu, il se trouva au bas de IVscalier . sous le vestibule , presque sans s'être recomm.

I^laisson sang-froid enfin revenu : » Nesuis-jepas fou , se dit-il , de ne point profiler de la circonstance? et trouverai-je jamais occasion meilleure ? i» Cela dit, il se remit à franchir les marches, et rentra dans la salle de bal peu de leinps après que le marquis et la marquise y curent eux-mêmes pénétré.

Il ne parut pas que madame de Flavacourt eùl été à beaucoup près, aula.'it que lui, émue de leur rcncuntre. A peine elle élait assise, que l'on vint la prendre |;oijr (igurer dans un cotillon. Elle n'y fit pas ia moindre résislancc, et ne se servit point de 'excuse (i'èire à peine entrée, qu'elleaurait bien pu donner cependaiit si la vue de celui qu'elle aiîuait lui avait j:orlé au cœur, et qu'elle cnl eu brsoin de se recuei.lir comme il aurait élé naturel de le supposer.

Dupuis ne trouva pas que ce fût là un bien rassurani s\ niptonje, d'aulani mieux que la dame ne lui avait pas i)arLs de trop mauvaise iiileiligence avec son mari ; eidiii, pour se consoler, en altendant une explication sur laquelle il croyait main enant pouvo r comjiler, ilavailau moins le p'aisii" «le \oir dans<'r celle belle indinérente. illc s'en accjniliait aMcau.a.i <:e grâce !|u«' de iiaicsté, rapju'l.mi à peu près ia manière <iO,il ia il «sse Diaue aurait exé u,é les 3L.iKhts lertts et Ls PLiisim de niudunie Cyib-

besse, à supposer que ces deux cotillons eussent été de mode en son temps, et que la déesse Diane eut dansé. Dupuis, qui était coimaisseur, trouva que, pour la perfeclion des pas, aussi bien que pour la prestance et la beaulé (Je la tournure, aucune autre fennnc dans le bal n'élait comparable à la marquise, et tant que (Jura le quadrille où elle figurait, il ne sentit point la blessure de son cœur, et tout son souci lut suspendu.

Une Ibis la marquise revenue à sa place, il eut bien l'idée de se présenter à elle, et de faire le coup de tète d'aller la saluer ; mais, pour ce qu'il avait à lui dire , un peu de solitude eut été nécessaire , et d'ailleurs il n'y avait pas apparence d'aborder cette reine de beauté autour de laquelle s'empressaient les hommes les plus élevés en dignité pour lui présenter leurs homnjages, et la jeunesse la plus titrée et la plus pimpante, pour prendre son tour de danser avec elle, car assurément il n'y en avait pas pour tous.

Pendant une partie de la nuit, le même manège se contiima, et toujours tenu à distance, Dupuis arrivait à penser que celte occasion, qu'il avait jugée si favorable, allait faire long feu entre ses mains.

Une furieuse impatience commençait donc à s'emparer de lui , et il ne la dissimulait pas assez bien pour qu'à deux ou trois reprises , son ami la Bremaudière ne fût venu lui demander s'il ne trouvait pas de plaisir à la fête, et pourquoi il avait un air si grave et si compoé?

A la fin pouriant, le dieu des amours sembla le prendre en pitié; par suite de l'extrême chaleur qui régnait dans le salon , une jeune dame se trouva mal, et comme chacun, par intérêt ou par curiosité*

tES CRAnOS DAnSEURS DU ROI. 13

faisait foule autour de la malade, il s'ensuivit un vide vers le lieu où IrAnait la marquise, la noble dame clant, quant à elle, troj) dédaigneuse pour se kvor comme les auîres, et aller \oir qui pouvait vivre ou mourir à quatre pas de là.

Ln torture qu'il souffrait depuis si longlemps dorïoa du couiage à notre amo:;roux ; alerte à profiler de la circonstance, il sapprocha avec un respectueux empressement, et conmie il ne se sentait pas beaucoup de temps à pouvoir proliler de cette éclaircie, il ;dla droit au but et demanda à sa belle maîtresse si assez réremment elle n'axait pas reçu une leilrc qu'il avait eu l'honneur de lui adresser?

— Une lettre? répondit la marquise d'un air étonné.

— Oui, madame, une réponse à un billet que moi-même j'avais été assez heureux pour recevoir de vous.

— Je vous ai écrit, moi? s'écria madame de Flavacourl d'un ton que l'on s'imagine.

— (]ej)cndant, n>adame, rep;irtit Dupuis dans la dernière stupélaction , il est impossible que je sois pour NOUS à ce point méconnaissable ; du reste, je puis prouver que je n'ai point rêve celte lettre. Ede ne n)e quitte jamais, tant elle m'est chère, et vous reconnailrez peut-être votre écriture, si vous ne vous raj)pelez point mes traits.

Parlant ainsi, Dupuis avait pris dans une des poches de sa veste des tablettes de nacre de perle et en avait tiré la précieuse épilre que la marquise prit de ses tnains avec quelque cnjpressemcnt.

Après y avoir jeté un coup d œil, cette singulière femme, du plus grand sang froid du monde, la roula dans ses beaux doigts, et, l'ayant réduite au plus petit volume possible, eHe ia serra dans celle

bienheureuse |)lace où rnaflemoiselle d'IIauleforl (Icfiall le dévot roi l.ouis XIII (Je venir prendre ses billels , quand elle ne voulait pas qu'il les lût.

— Kri vérilé, madame, ce hatiitiageesl bien cruel, dit alors le pauvre amoureux qui ne pouvait croire à un sérieux hircin; veuillez, je vcjus en suj»plie, me restiltier celle lellre et en même temps me faire corinaîlre par où j'ai pu njcriler vos dédains et votre oubli.

— M. Dupuis, dit alors la marquise, ne marchandant plus à le reconnaiire silôt qu'elle le vil désarmé, vous êtes devenu, à ce que je vois, olficier, et de plus gentilhomme, si je suis bien informée?

— Oui , madame ; ainsi que j'avais l'honneur de vous le jnarquer dans une lellre qui vous est parvenue, j'espère, une grande révolution s'est faite dans ma vie.

— hh bien! moi, monsieur, il s'en est fait une non moins grande dans mes sentiments : en vous j'a()prociais le premier danseur du moride, et j'aurais lait peut-être la folie de me donner à lui; mais pour les officiers de hasard , les gentilshommes de contrebande , et les mignons delà Jiubarry, dispensez-moi de vous dire ce que j'en pense et les mouvemenis secrets que non cœur a pour eux.

Cela dit, la n)arquise lui tourna le dos, et elle profila de ce que 'a foule lui revenait pour feindre une graïKJe curiosité et un grand intérêt relali\enient à la persomie qui venait <le s'évanouir ; cha" cun s'enjpressant de répoiidre à ses questions, forie fut au malheureux Dupuis de boire sa honte et de se retirer sans pouvoir ajouter un inol.

Jeunesse el innocence de Dupuis. — Du cœur des femmes et de leur chdpilre dans le livre des Caraclères.

Après le terrible coup qu'il vçnait de recevoir, Dupuis essaya bien encore de se faire iliu-ion. ]| supposa qu'au (oiid du Irailement que lui avait iiilli^é son inhumaine, il y avait plus de dépit que de vrai dédain. « Sans doute , pensa-t-il , elle m'en veut de ce que je n'ai pas tout quitté pour voler à son rendez-vous; peut-èlre aussi se ligure-t-elle que je l'ai sacrifice dans mon entrevue avec madame Dubarry ; qui sait même si elle ne serait pas jalouse?)» Et comme, re'alivement à tous ces griefs, it se sentait parfaitement net et irréprochable, il ne désesfiéra pas qu'une longue lettre juslificalive, dans laquelle il expliquerait toute sacojiduite et tous les mobiles qui l'avaient dirigé, ne parvînt à conjurer la colère de sa belle ennemie.

j\Iais ni celle lettre ni vingt autres démarches expiatoires, dans le détail desquelles il serait trop long d'entrer, ne furent efïicaces pour le soulagemeiît du triste amoureux ; du reste, il aurait mii ux (lii connailre sa marquise depuis le temps qu'il la pratiquait.

Il ne savait pas, le sot garçon, que les femmes de vive imagination , connne celle-ci s'était montrée à lui, se laissent surtout charmer par l'extraordinaire. Des ofïiciers , des gentilshommes, en un mot des gens de leur monde, les grandes dames en Irouvenl

sur leur chemin autant el plus qu'elles ne veulent. Il n'y a donc pas pour elles lant à s'en^) presser (Je ramasser ces brillanles (leurs <ic leur jardin , qui y poussent comme nalurelloment et «lont elles sa\enJ par cœur et les couleurs et les parfums. Mais que, dans une promenade hors «le leur enclos, vienne à se rencontrer la plus hund)le Heur des champs, pour le seul fait dèlre nouvelle el inconnue, la pauvre plante va fixer leurs regards, et elles au» ont aussitôt la passion d'en avoir une guirlande pour leur prochaine parure, (l'était là l'histoire de Dupuis. Par sa sauvagerie et la délicatesse prodigieusement inattendue de ses sentiments, il avait commencé par frapper l'attention de la brûlante Ilalienne; puis, par la conmiisération et ce vif intérêt qu'in- Sjjire toujours un malheur immérité el bravement soutenu, elle avait achevé de s'attendrir.

Maintenant, que faisait ce maladroit? II dérangeait tout le roman, se gretîait de noblesse et de genlilhonuncrie, et ayant par-devers lui la belle recomuïandation de la Dubarry , vénal dire h la fanta'-que dame:tiiMe voilà fait comme tous les gens que vous comiaissez ; à votre taille el hauteur, et, pour me cueillir, vous ne serez pas même dans la nécessité de vous baisser.»

*( Une belle équipée que vous avez faite là ! avait alors répondu la ujarquise. Mon idée éiail à un simple bouquet de violettes des bois, et c'est un cactus (jrandiflorus que vous me nseKez sous la main. Je vous suis obligée, monsieur l'homme d'importance, vous n'êtes pas ce qu'il me faut. » Et elle l'avait éconduil de la manière que nous avons vue.

Il se serait probablemerU passé bien du temps avant que Dupuis ne découvrit de lui-même ce sin-

gulier caprice, cause de son naulVagc. De supposer que la corrle où il ne dansait plus fut le vrai.chesnin pour aller au cœur de so!i ioe\oral)!e. il n'avait .^arde; cela élail trop au-dessus de sa cotnpréhensiou , qtie lexpérience et la pratique de ia vie n'avaient pas cin^ore ouverte el développée. I>a n»arquise cependant le lui avait dit en toutes lettres : J'appréciais en vous le pretuier tlanseurdu monde» Mais il avait pris cette parole pour une défaite, «i Klle tne veut genlillionmje. se disait-il, qu.jnd je suis daiiseur, et danseur quand je suis gentilhoinrne ; ce qui est la vraie niahicre de toujours se promettre et <le ne se donner jan»ais. i» El comme il trouvait cette coquctk'iie inlànie et inhumaine, il tâchait de son mieux à détesler celte femme sans cœur et sans entrailles, ce qui éiait aussi la vraie manière de n'en pas finir avec elle ; car ne pas pe.'iser aux gciis est inlinin)ent plus sur que de les haïr, lorsqu'il s'agit de ne plus les aimer.

^uand on n'a pas beaucoup vécu , on devrait beaucoup lire, et lire les moralistes surtout, attendu (juc chez ces observateurs on lrou\e l'expérience (ouïe faite et en quintessence, et au moins implicitement, dans leur his'oire de tout le monde, est résumée l'hisloire de chacun.

Nous avons dit que Dupuis lisait des romans, lecture qui n'est guère proîitable , les choses n'y étant jamais montrées que sous un aspect apprêté et endielli. Un jour il lui arriva de tomber sur la Bruyère, el Dieu sait la manière singulière dont il lit la coimaissance de l'un des écrivains de notre langue les plus élevés et les plus origijiaux.

il était de garde et coïnmandait un poste : Dupuis en ce poste bâillait.

Car que faire en un poste à moins que Ton ne bàillf.

Nous lie savons si oti l'a remarqué : les soldats sont merveilleux |)our ciller ramasser, on ne saii où, les livres les plus imj>révus et snuvent les moins à leur usai^e, eji vue de tromper Trnnui (le leurs loisirs occupés. Tandis que Tu/i des jiommes placés sous les ordres de notre suus-iiruleii.int lis;iil, ce qui élait fort à sa place, la Pipe cassée, poëme épi-tragipoissardi lié/ oï comique de \ adé, nn autre, comme o« le croira (ai ilemenl , s'élail endormi sur un volume dépareillé de h\ Bruyère, qu'il ieiuiit pourlaîil ouvert à uu iuléressanl ciiaj)ilie, celui iotilulé : des Femmes; oiais il s'y était alteudu à plus de gaillardise qu'il n'en a\ait trouvé.

Dans so;i désœuvrement , r):ij)uis prit le livre ^\^'^ mains du dormeur, et, se mettant à lire à l'endroit même où le soldat s'éiait arrèié , il se lrou\a face à face avec le fameux panigiaphe qui commence par : Roscius entre sur la scène de bynne grâce , et dans lequel le moraliste fait uiiC allusion si poignante aux bontés que les grandes dames de son époque avaient pour les arlisies dramaliques, les bateleurs et h-s musiciens.

Dès les premiers mots très-intéressé par cette lecture, Dujjuis poursuivit, et qu'on se repivsenle son éloimemont quanl il arriva à Ci.'lle phrase : » l*renez Bathylle ,à Lélie! où trouverez-vous , Je ne dis pas dans l'ordre des chevaliers que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs, un jeune honm;e qui s'élève si haut en dansant et qui passe mieux la cabriole? )»

Celte apostrophe fut pour Vex-danseur un trait de lumière.

— Ainsi donc, s'éc:ria-l-il, il y a de nobles dames qui dédaignent les chevaliers et auprès desquellçs s'élever haut en dansant et bien passer la cabriole

est une raison de succès; mais alors c'était donc sérieusement que madame de Flavacourt prétendait aimer en moi le funambule, et en voulant me grandir pour me ménager solidement sa possession, j'aurais donc iail follement et avec maladresse tout ce qu'il fallait pour m'en déshériter.

Fermant le livre, Dupuis se mit à creuser cette pensée, et quoiqu'il fiit bien loin de songer à prendre une résolution dans le sens de sa découverte, il ne put s'empocher de se rappeler la prophétie de la Dubarry : '< Un jour vous serez lieutenant général et vous regretterez votre balancier. » J)u reste il n'était encore que sous-lieutenant ; il devait donc avoir de la marge.

Que tout n'est pas rose sous les lauriers.

— D'un grand rerabrunissement de Dnpuis , et du retour

d'une ancienne conHai>sance.

Marquise à part, Dupuis n'était vraiment pas si heureux de son changenjent d'état qu'il l'aurait supposé.

D'abord le chapitre de ses camarades.

Dans le premier moment de la nébuleuse révélalion de M. de Lugeac, il avait étéarcepté d'enlhousiasnjcet sur parole, mais depuis on s'était un peu ravisé. A la place d'une naissance à la fois tant illustre et tant souterraine, on aurait mieux aimé lui savoir une origine plus ordinaire, mais aussi mieux avérée.

Une autre raison de froideur qui était entre l'exdanseur et ses jeunes collègues, c'était ce que, <Jans la langue du Palais, on appelle rinconipatihililé d'humeur. Les uns étaient lapa<?eurs, adonnes au vin, au Jeu et aux femmes; l'autre nVivait aucune de ces habitudes, et s'il n'avait eu tout fait le sobriquet de saltimbanque, que souvent on lui a{)pliquait en arrière de lui , on l'aurait appelé la (/einoiselle, »i cause de l'extrême douceur de ses mœurs et de la régularité un peu rêveuse de sa vie.

Pratiquant ainsi tons les vices, IMlVI. les sous-lieutenants de Savoie -Cariynan devaient avoir en grande vénération l'Oisiveté qu'on a dit être leur mère. Ceci déplaisait encore à Diipuis; il aimait, lui , à s'occuper , se livrait avec ardeur aux éludes de sa professioji , continuait sa sculpture , recherchait les conversa! ions instructives et sérieuses; or, niêmcdans son ami la Brcmaudière, charnwuit jeune homme, mais très-léger, il ne trouvait pas les ressources inlelleclueiles et la conformité des goûts qu'il aurait désirées.

Sur d'autres points, il y avait encore bien des choses h dire. La vie d'artiste est dure, sans avenir, laborieuse, mais elle a au moins la cons(»lalion qui manque le plus à la vie militaire , à savoir la liberté.

Kt cette dépendance de toutes les heures et de tous les instants, dans quel intérêt fallait-il la subir ? Surveiller la chambrée, passer la revue des sacs , faire l'éducation des recrues, aller à l'ordre, à l'appel, apprendre la théorie, faire battre la retraite des chandelles; en un mot traiter au plus grand sérieux toutes les questions de niénage dont se complique la vie des camps ; c'étaient autarU de nécessités que Dupuis tenait sans doute pour très-réelles et très-

respectables; mais la pratique ne lui paraiss^^it pas Dioins fastidieuse et iiauscabomlc. Aussi, sans ce respect singulier que les hommes ont eu général pour leurs plussottesdélermiiiations une fois prises, qu md elles ont un côié honorable et sérieux, vingt lois par jour il se serait demandé ce que diable il était allé faire dans celle galère du métier des armes qu'on aj)pelle le serrice à si jusle raison.

Et nolez qu'avec tous ces motifs de ne pas se féliciter du pirli qu'il avait pr.s et qui venaient ainsi pir couches se superj)0ser dans sa vie, notre héros conliMuait à mener de front son souci poruwnejitet ordinaire, cette funeste marquise qu'il regrettait et désirait toujours, sans lainjcr touielois d'Uii de ces amours élhérés et tendres qui trouvent un commencement de béatitude (lans leur existence mcn»e et éprouven', comme la I)ivinilé,des plaisirs ineffables rien qu';> vivre d'eux-mêmes et à se co.itempler.

Deux mois eiiviron passés dans c<'tte situation douloureuse conduisirent le malheureux jeune homme à urjc mélancolie sombre, et si ce vent de désolalion qui, plus tard, à la suite de Werther Qi de René, vint souffler d.ins nos mœurs et dans nos esprits, se lut dès ce temps-là élevé sur la France, bien certainement cet Aniony prématuré eût été l'une de ses premières victimes, et peut-être la calaslrophe d'une mort volontaire aurait été à enregistrer au déuoùment de cette histoire si joycusemcut conrmencce.

Depuis longtemps nous avons perdu Pompée de vue; lélicitOMS-nous d'avoir à ramener sa joyeuse figure, dans un moment où, sur la trace de noire héros , nous nous sentons menacé de noyer sous le lamentable celte atniosphçre voluptueuse et lleurie dans laquelle a vécu jusqu'ici notre récit,

Un jourcionc, par les rues de Paris, Uupuis rencontra M. le racoU'ur. Il avait avec ce drôle un vieux compte à régler , et, allant droit à lui , écrasant qu'il était de ses épaulelies et do son brillant uniibrnie :

— Kh hien ! M. Vonipée, lui demanda-t-il, conse.'Uiriez-vous aujourd'hui à n»c faire raison.''

— (lerliiinenienl. n>on lieutenant, répondit Pompée en se p'nçant à la posiiion la plus rigoureusement dclinie |).'ir les réglenjcnts pour la perieciion du salut mililaire; tous les honneurs seraient pour moi , iuuïs primo i]U(i la discipline ne sonlïVirail pas que j'eusse l'^ivanlage de me ralraichir avec vous d'un coup (le sabre, je pense bien que votre grand cœur a oublie nos pelilcs difficultés, et vous ne daignez plus m'en vouloir.

— Savez-vous, M. Pompée, continua Dupuis, que vous avez été pour moi terriblement dur?

— IJistoire de rire, reparlil le sergent, et puis l'amour, lieutenant, ce gredin d'amour qui est notre nîaîts e à tous et qui m'a fait employer un léger subterfuge...

— Kt qu'avez-vousdit.^ brillant recruteur, quand vous avez vu votre proie arrachée de vos njains?

— J'ai déploré, lieutenant, le bel homme que j'échappais, mais je me suis dit : Au fait, Apollon fut toujours le favori des Grâces, et elles auraient plulôt uns tous leurs bijoux en gage que le laisser s'enrôler.

— Tant il y a, reprit rofïicier, que de la belle équipée que vous m'aviez fait faire, je vous suis redevable de irenle-quatre livres dont vous deviez vous raitraper sur ma paye.

— Parlons pas de ça , c'est un compte réglé , j'ai été rembourse par le colone}.

— Eh bien ! donc, M. Pompée, vous le serez deux fois, car voici deux louis que vous voudrez bien re-j cevoir pour le principal et les inléréls.

— Lieutenant, s'écria Pompée, je ne souffrirai pas, ma délicatesse s'y oppose...

— Ah çà, mon cher, repartit Dupuis, vous m vous rappelez donc pas votre exclamation? « l)e| l'argent qui lombe du ciel, vous prene? ça pour unj inconvénient; puissent m'arriver souvent des désagréments pareils! »

— Lieutenant, repartit le sergent, on peut dire] que vous vous vengez à fond, mais c'est avec agrément et noblesse.

Sur ce, il empocha les deux louis par respect pour son supérieur.

— î]h bien! et Nicolet? dit l'ex-danseur, changeant de propos. Est-ce toujours de plus fort en plus fort? y montez-vous souvent la garde?

— J'y fus, je crois, de service la semaine passée ; mais, je ne sais pas, ce théâtre me scnible jeter un assez mauvais coîon; ils ont maintenant pour premi'eruu insulaire qu'on nomme l'ylnr/lais à la fraise jaune. On en faisait beaucoup de récit ; il ne nje va pas , moi : c'est fort , c'est nerveux, ça a du jarret, aussi ça plaît assez au parterre; mais pour les loges et les femnies qui penchent plus pour le galant et la grâce, elles ont toujours leur idole qu'on ne leur z'a pas rendue. Savez -vous, licntenaiil , nue du départ d'une certaine personne, on dit qu'il y a sept ou huit bourgeoises qui ont fait des maladies?

— M. Pompée, répondit Dupuis en riant, je suis assez riche pour acquitter mes dettes, mais pas assez pour payer des llatteurs ; ainsi , cette gasconnade, si vous le permettez, passera par-dessus le

tnarcliè. Sur ce, beaucoup do succès dans vos amours, et à revoir.

Pompée, au dcnoùment de celle conversalion , salua aussi respectueusement qu'à son début ; il était donc encore en position quand Dupuis revint sur ses pas et lui dit :

— Cet Anglais, est-ce qu'il danse tous les soirs?

— Absolument, les mêmes jours et aux mêmes heures, répondit Pompée, se servant d'une réticence de fort bon goût.

— Merci, mon cher, repartit Dupuis d'un air réfléchi.

Kt ainsi Qnit la rencontre.

Où Dupuis relourne en arrière. —

De l'Ai'glais à lu fraise ja.ne. — D'uue vcngeauce de

femme, d'uu bouquet cl de ses conséquences.

Quoique habitant Versail'es, Dupuis ne s'élait pas détail de son logement de la rue des Fossés du Temple; oulrc qu'il lui était commode d'avoir à Paris un picd-à-lerre. il tenait à ce petit réduit, où, jusqu'à l'époque de sa nouvelle fortune, s'était concentrée presque toute sa vie.

Il eut à se téliiiier, ce jour-là, de s'être ainsi ménagé un asile. Surpris, presque aussitôt après sa rencontre avec Pompée, par un de ces orages parisiens qui ont toujours l'air de conmiencer le dé-

luge, en vertu du décorum militaire, qui ordonne au porîeur d'un uniforme dt se laisser stoïquement mouiller jusqu'aux os, il lut IranSpcr-cé de si belle maiiière, qu'à part une urne qu'il n'avait pas sous le bras, o^i l'eùi pris pliilôt ywur un lieux e niylhologique que pour un otficierderarincedu roi.

Il avait en sa mansarde une petite provision de lin.^e et ses aticieFis habits de ville; il alla donc y refaire une toilette, et comme la pluie continuait toujours de tomber à torrents et que l'atmosphère s'était considérablement refroidie, il alluma du feu, se fit aj)porter à manger de chez le traiteur qui le servait à une autre époque , enfin reprit si bien tout le trantran de son petit ménage d'artiste , que , pour un moment, il put se croire redevenu le Dupuis d'autrefois.

Ces sortes d'excursions dans le passé ont leuicharme, mais un charme un peu douloureux; ce sont (le ces plaisirs qui , comme les bo.'is vins , tournent à l'amer quand on les fait trop durer. Le tenjps s'était fixé à la pluie pour le reste de la soirée; le jour allait déjà baissant ; ainsi , chez notre solitaire, tout poussait au noir et au sombre, et il était vraiment désirable qu'il se secouât en quelque manière, afin de changer le cours de ses idées.

Pour triompher de cetle lugubre disposition, Dupuis pensa à aller firiir sa soirée dans quelque théâtre. Il n'y en avait pas de ^jIus pioche (jue celui de ses anciens exploits ; et d'ailleurs , son successeur, cet Anglais à la fraise jaunes lui trottait malgré lui dans la tête. S'envelop[)ant doiic d'un manteau que comportaient à la fois et l'état du ciel et son désir, facile à conq)rcndre, de garder l'incognito , pour |)lus de sûreté , il se disposait à monter dans une de ces loges du cintre, fréquentées

surtout par des gens qui ne s'occupent que de leurs affaires, à Savoir les amoureux. Mais comme il feo glissail furlivenienl le long du corridor, il Cul avisé par INicolei, qui toujours errait par son tiiéàtre, et alors il n'y eut pas à s'en défendre, il Callut qu'il allât s'installer dans la loge de la direclion.

Cette place pourvoyait, au reslc , assez bien à sa crainle d'èlre recoium. Boudoir élégant et coquet qui n'élail pas sans donner quelques ap])réhensions jalouses à madame ISi<:olet, la loge de M. le directeur était siîuée derriire la toile, un peu en arrière de i'avant-scènc , presque de p!ain-pied avec le Ihéàire , et ,cn s'y asseyant, le dos tourné à la salle, on était, pour celle-ci , à peu près hors de vue.

Tout en conduisant son hôle à ce secret asile, Nicolel lui avait beaucoup parlé de L'^n<jlais à la fraise jaune , qu'il avait l'air de regarder comme une acqusition excellente ; il lui vanta aussi une nouveauté de son invemion qui , disait-il, faisait fureur. Or, voici ce que l'habile diiecleur appelait une nouviau'é.

Après la retraite de Dupuis , qui avait porlé un grand coup à ses recettes, il avait pensé à ramener le public ()ar quelque chose d'attrayant et (i'imprévu. Adnnraleur passionné de M. de Voltaire, et ne coimaissant rien au-dessus de sa tragédie de Zaïre, Thabile adiniiiistrateur avait alors eu l'idée d imporuT cet ouvrage sur son théâtre ; seulement , comnic la (iomédic-l rançaise aurait pu lui chercher querelle s'il n'eût pas un peu déguisé l'emprunt, Zaïre se jouait sous le liire du Grand Turc mis à mort • ; comme aujourd'hui entore , sur quelques affiches de province , on voit 4a tragédie de

* flistoriqi*»

Racine s'appeler Phèdre et Hippoljrte ou le Monstre marin.

On peut se figurer le charme de Zaïre , représenlée par des acleurs accoutumés à jouer Arlequin, dogue d'Angleterre , et la Mort du Bœuf- Gras, cl l'on voit d'ici comment la poésie de M. de Voltaire se trouvait accommodée.

Tombé vers le troisième acle dans ce guêpier, Dupuis prit le seul j arli qu'il y eût à prendre : en moins de cinquante vers, il était endormi.

Durant ce sonnneil , Tancien arlisle eut un rêve, vision conluse, mais splendide, où figuraient pêlemêle le roi , la Dubarry, Zamore, la maréchale, le sergent Pompée , et suriout la uiarquise, dans ce costume adorablement négaliC où le pauvre jeune homme avait coinmencé de s'éprendre d'elle. Tous ces gens lui taisaient d'amers reproches de ce qu'il avait quitté son art, et, en lui montrant la belle Biancu , qui sanglotait en un coin , na\rée de son abandoii , ils lui demandaient connnent , à la fumée d'une vaine gloriole , il avait pu sacrifier la possession de ce miracle de beauté.

Wolre dormeur lut cependant tiré de ce songe par un grand bruit d'mstruments qui vint à reteniir ; il s'aperçut alors que la tragédie avait pris lin , et que les exercices des sauteurs connnençaicnl.

Tout en regardant fonctionner ses anciens confrères et en amendant la venue de l'Anglais à la fraise jaune , Dupuis ne pouvait parvenir à secouer i'intluence de son rêve; chacun la éprouvé ; il est de ces visions de l'homnie endormi , qui semblent reteniir au sein de la veille, et qui ont dans la vie réelle une sorte de continuité inyslérieusc et de prolongement.

Les oreilles et les yeux encore pleins de ce qu'il avait vu et entendu pendant son sommeil , le trarjsfugc de la danse se sentait sous le coup d'une ,tItraction étrange, et il y avait en lui connnc une voix inlérieure lui conseillant de quitter sa Irislc existence militaire, pour retournera la vie d'artiste et ravoir sa marquise.

Pendant que sa r.iison luttait contre cette fantasque idée dont il lâchait à se faire honte, une partie de son rêve vint à se réaliser. Dans une glace ornant le galant réduit du sieur Nicolel et disposée de manière à reOéter la salle , Dupuis aprrçoil la belle madame de Flavacourt , qui venait d'entrer. Un bouquet à la main, elle est assise dans cette même loge d'où elle l'avait si souveni prov«)qué du regard , et pour nous, qui sommes de sang-lroid et point sous l'impression d'un songe , il n'y a pas beaucoup à nous élonncr de cette apparition qui jette un si grand trouble dans les idées (ie notre héros. Au temps de sa passion pour le danseur, la marquise avait pris cette loge à l'annre , et comme cette iîicliiialion , si étrangement placée, avait été dans le monde le sujet de quelques malicieux commentaires, probablement le meilleur moyen que la rusée dame eût trouvé de réparer ce scanda e, c'était de continuer son assiduité aux Grands DajiseurS) depuis que le bel astre quelleéiail sou| çonnée de venir y chercher avait disparu de l'horizon.

Jamais la dangereuse Italienne n'avait éic plus adorable et plus séduisante. Soit qu'elle se laiss«1t doucement bercer par un souvenir du passé, soif, seulement l'ennui du spectacle auquel elle se condamnait chaque soir par souci de sa renommée, chez elle la fierté et les airs imposants avaient lait place à une molle langueur. Voilant ainsi la splendeur

— âo6 - ^

éblouissante de sa benufé, peut-être ce léger nuage ajoulait encore à ses charmes. Enfin . jusqu'à ce jeu de glace . en la faisan! paraîlre comme une apparition loiiilniiie et vaporeuse, contribuait à la l'ascinntion de Dupuis.

(]c|)ciidaril le Iretin des sauteurs avait défilé, et arrivait le tour du fameux Insulaire, comme l'appelait Pompée.

Kn enlrant en scène . au lieu de saluer l'assistance à la manière des arlisles français avec noblesse et délérence , il vint roiile et droit commoun cierge, et. sans plier les épaules , donna deux ou trois fois de la tète, cotnme si son cou eût été à ressorts, ce qui parut à Dupuis le plus disgracieux et le plus inconvenant du monde.

JMofiié ensuite sur sa corde, il passa un temps considérable en capricieuses préparations, uc pouvant parvenir à rencontrer le balancier dont il voulait se servir, la citnie n'étant jamais au point de tension qu'il entendait ; et lois ses ordres donnés avec une morgue et un fle-ime merveilleux, en prenant son loisir et ses aises, sans plus se soucier du public qui attendait que si l'on eùL été là assemblé pour voir danser à l( ur heure Sa rtiajeslé l'empereur du grand Jlogol ou la reine de Saba.

Ouand toutes ces im|)ertinences furent à bout, le seigneur acrobate se dé -ida pourtant à comniericer. et. i\u prenjier coup d'œil , nujmis vil qu'il avait alfaire biiii moins à un véritable danseur qtj'à un a<;ile fort de la halle, hardi cxéeuîeur de sauls périlleux. Toutefois on paraissait goûter ce détestable genre, et de frequenies salves d'applaudissements encourageaient les lourds et disgracieux exercicesde l'Hercule britannique. Ces bravos devenaient jpour l'ànie artiste de notre héros autant de tortures

et de coups (Je poignard , cl en voyant ainsi passée k un infligne celle faveur du public qu'il availsu conquérir par des moyens si dinércnls, il ne pouvait assez gémir ets'étonncr d'un a vcuglernenl si étrange.

Quoi qu'en eut dit Pompée, qui ne lui accordait en propre que l'approb ttioii du parlerre , cet homme élait tiécidémcnl renlanlgfUé de la loule inconstante et volage, et il n'y avait rien qu'il ne se permit.

Ainsi, après avoir quelque temps dansé de son cru , il eut bien l'audacieu'^e idée de rejirorluire un pas qui était le triomphe de Dupuis en son vivant j et ii n'avait pas moins que la prétention de l'y faire oublier.

Ce pas était célèbre sous le nom de pas fies Drapeaux, parce que le danseur y paraissait, en effet, portant un drapeau de chaque main, et se servant de ces deux conlre-poiils pour accomplir les plus gracieusos et les plus ravissantes choses. Or, voilà jusqu'où allait l'impudence du plagiaire : accueilli dans notre pays avec une hospitalité si bienveilla/ite , aux drapeaux blancs lleurdelisés d'or qui étaient à l'usage de Dupuis , l'arrogant étranger, comme s'il eût voulu réserver sa nationalité, ne s'avisait-il pasdesubslitucrdeuxpaviilonsaux couleurs et armes d'Angleterre ([u'il affeclait de faire floUer orgueilleusement 'Ouelques mois avant, un danseur français ', pour avoir risqué à Londres la même incartade , avait nianqué d être assommé f»ar la populace anglaise, el s'était vu obligé de demander pardon ; à Paris , l'Anglais à la fraise jaune n'éiait pas même inquiété dans son imperlinenle manifestation, et, qui mieux est, on applaudissait.

Mettant sur le compte du patriotisme ce qui élait

' Voir les journaux du temps.

bien aussi un peu le cri de son amour-propre blessé, Dupuis ne revenait pas de la patience et de la longanimité du public, et il ne tenait à rien que, s'élaîjçant de sa place , il ne courût sus à son successeur et ne le jetât du haut en bas de sa corde , pour lui apprendre la politesse internationale dont il semblait se soucier si peu.

Mais dans ce lac orageux , qui grossissait sans cesse , finit par tomber la dernière goutte qui le ût déborder.

Au moment où, salué de bravos Irénéliques , le sauteur étranger mettmt pied à terre , du haut d'une loge l'ut jeté un bouquet en tout semblable à celui que portait la marquise; ayant alors vivement regardé dans la glace, Dupuis reconnut qu'à la place des fleurs qu'il lui avait vues à la main , madame de Flavacourt n'avait plus que son éventail.

Honleet makdiction ! c'était donc pour son lourd et épais successeur que celle femme , si éléganle , si lière , si impérieuse, continuait ses assiduités chez iMcolet! Celte idée souleva une lelle tempête dans le cœur de l'impétueux jeune homme , qu'il en devliit comme insensé et ne se connut plus. Se précipitant dun bond Curieux sur le théâtre, il court à l'Anglais slupéfait , arrache de ses niains le bouquet qu'il foule aux pieds, puis d'une voix retentissante et .jiimée par la colère :

— 1 oi, un danseur ! s'écrie-t-il, regarde un peu, et tu vas voir, vil bateleur, ce que c'est que danser.

Cela dit, courant au piédeslal dont il veut renverser la statue de Tusurpateur, le sous-lieutenant (le Savoie-Carignan, qu'heureusement nous savons en tenue bourgeoise, se rejette comme un furieux dans son ancien mélicr. Magnifique d'enlraincment et de passion, jamais il n'a été artiste plus puissant

et plus incomparable, l'eiidaril quelques minutes, sa colère et le prodigieux enthousiasme qu'il ne larde pas à exciter seiïihlent le trans|)orier et le soutenirdans une sphère iriabordahloaux forces humaines, mais tout d'un coup on le voit pâlir et chanceler, et quelques gagistes nccourus n'ont que le temps de le recevoir haletant et évanoui dans leurs Uras.

En fim'ssant ce chapitre, ne laissons pas la marquise sous le coup d'une igno!)le suspicion, (le n'était point elle, conmic on pourrait le croire, qui avait jeté le bouquet.

On se rappelle mademoiselle Lucile. régrillarde femme de chambre, qui déjà, par la légèreté de ses démarches , avait eu une si étrange innueiice sur la destinée de Dupuis. Oulrageusement ch.issée de l'hôtel Mavacourt, cette fille, quelque temps après, avait trouvé un refuge dans le cœur et la bourse d'un fiîiancier , qui s'était épris de son agnçant minois. Gardant rancune à sa maîlresse. la soubrette avait imaginé un singulier procédé de vengeance. Dans tous les lieux que fréquentait la marquise et où elle-njcme pouvait avoir accès, elle se trouvait sur le cliemin de la grande dame, singoanl ses airs, ses toilettes, et poussant jusqu'aux plus menus détails d'imitation l'in^^istance persécutrice de cette coîilrefaçon, à laquelle l'amour-proprc du financier se prêtait volontiers.

Madame de Flavacourt ayant une loge chez Nicolet, il ne pouvait èlre que facileet agréable à mademoiselle Lucile d'en avoir une en vis-à-vis; mais comme on sait son cœur énjijiemment tendre aux séductions acrobatiques, le talent rie f/irKjlais à la fraise jaune aussi bien que le musculeux aspect de sa beauté de crocheteur n'avaient pas manqué de

produire quelque etfct sur elle. Elle avait donc eu bientôt deux raisons d'êlre fervente aux exercices des Grands Danseurs, et, placée de manière à ne pouvoir être aperçue de Dupuis, elle assistait, de son côté, à la représenlalion mémorable dont nous venons de dire la péripétie.

I.a marquise avait, ce jour-là, un bouquet; à rinslant ménie, sa vivante image avait exigé que son Turcaret lui en procurât un pareil , el l'accomplissement de ce désir n'était pas, on en conviendra , une tâche bien difficile pour un de ces toutpuissants que la ferme générale mettait en mesure (Je satisfaire bien d'autres fantaisies.

La marquise, que ne laissait pas de dépiter cette éternelle parodie «i laquelle elleétaiten bulle, n'a\ait pas plutôt remarqué le contre-houquet dans les mains de son anc enne camériste, qu'avec affeclatiofi et coièrc elle avait jeté le sien dans un coin de sa loge. Dans cet intervalle , l'Anglais avait terminé ses exercices. Alors mademoiselle Lucilc, mettant aussi à honneur de se défleurir, avait trouvé à faire, selon son cœur, un placement de celle odorante dépouille dont elle se séparait , et, sous prétexte d'enthousiasme, elle l'avait galamment jetée à l'objet secret de ses convoitises. De là la méprise de Dupuis; de là, les événements dont il nous reste à faire l'histoire, tant il est vrai que toute la donnée d'un avenir et d'une existence peut quelquefois tenir à une rose du Japon et à un peu de violettes de Parnîe, entremêlées de jasmin , d'héliotropes et de résédas.

De la manière doiil Dupuis juslifia sa n'solut'on. — D^ ses vuci sur l'élat militaire, cl d'une louchante ié^avalion.

A la suite de si défalMaiice, Dupuis était resté en proie à un violent de ire, qu'un sonnneil répanileur était enfin venu calmer. Le lendemain, à son réveil, il se retrouva dans sa chambrette , entouré de quelques danseuses, bonnes âmes et ehariiablos lilles qui, relrouvaiil en lui un camarade, avaient voulu passer la nuit à le veiller.

Au premier inoment, il n'eut pas un souvenir bien eniier des événcinenis de la veille ; mais quand on les lui eut pleinement renn's en rrjémoire, et quand surtout on lui eut expliqué de quelles mains le fatal bo)iquet était descendu, bien loin d'avoir regret <à so:i eidraînement :

— Tant nneux, mes bonnes amies, dit-il en serrant afïcctueusement la itiaifi cà ses gardes-malades, me revoilà des vôtres, e! je ne vous quitte plus.

Là-dessus arriva le Petit Diable , un des sujets mâles de la troupe, auquel Dupuis demaiula des nouvelles de l'Anglais, pensant bien qu'il s'agirait entre eux de quelque réparation.

liC Petit niable répondit que l'Anglais avait parlé de boxer , et comme on lui eut expliqué que ce genre de satisfaction ji'élait pas dans les njœurs françaises , il avait fait emballer ses costumes , demandé des chevaux de poste , vu qu'il tranchait du

grand seigneur , et était aussitôt reparti pour son i!c, en jurant que tôt ou lard il saurait bien se \enger.

Dupuis ne se soucia pns beaucoup de ces vagues et lointaines menaces ; mais il eut bientôt h s'occuper d'une dcrnarcbe un peu plus sérieuse qui fut iaiîe auprès rie lui.

L'événement qui l'avait rendu à la vie dramatique était trop étrange et de nature à faire une trop ^ive sensation pour ne pas avoir un grand retentissement. Aussi ces Nouvelles à la Main, dont . à un autre mon)ent, nous avons vu la marquise redouter les indiscrétions, eurent-elles bientôt fait de s'emparer de ce scandale, et, dès le lendemain, portée par elles à la renoînmée , l'histoire de notre relaps faisait la conv( rsation de la cour et de la ville.

Un régiment n'est pas, comme un mari, tout des derniersà savoir les infidélilés qu'on peut lui faire. En conséquence l'article fut presque immédiatement connu dans Saroie-Carignan . et d'^ïhord MM. les sous-lieulenanls de se réunir et de décider qu'une députalion partirait pour Paris, afin de demander à Dupuis des explications.

Aussitôt que celui-ci vit entrer les envoyés, il se douta bien de ce que leur présence voulait dire, et, après avoir prié ses camarades de théâtre de le laisser seul avec ces mess eurs, il se montra prêt à entendre ce que Ton pouvait avoir à lui signifier.

La députalion, présidée par celui que nous a|)pellerons toujours le doyen , se composait en outre de la Breniaudicre et de ce Gascon qui avait parlé plaisamment de se mettre en travers pour le cas où il eût été question que Dupuis voulut avaler le régiment.

Ji n'y avait pas deux manières d'entamer avec

l'inculpé, et on lui demanda ce qu'il fallait penser (le la teneur de l'article qu'on lui présentait.

L'article , comme il arrive souvent aux journaux, •'-lait à la fois bien et mal informe. Il donnait pour niotiile immédiat à l'action de Dupuis une sorle de délire furieux et erotique; mais il expliquait celte aberration par un violent accès de jalousie dont le jeune offîcier aurait été saisi en voyant la mallresse du fifiancier Papillon de la Bergerie, une fille du monde dont il était violemment épris, donner une marque éclatante de son attention au nommé Williams Bull, premier danseur de chez Nicolet, et vuljçairement connu sous le nom de l'Anglais à la fraise jaune.

Dupuis se contenta de sourire d'un air de dénéi^ation à la lecture de Tarticie qui lui avait été remis, *i\ ensuite il demanda à la députation quelles conséquences elle avait la mission de donner à cette communication.

On expliqua alors au danseur qu'on le regardait comme parfaitement libre de faire pour les maîtresses de MiVI, les fermiers généraux toutes les folies qui pouvaient lui passer par la têle. Toutefois s'il était vrai que sa déraison eût été poussée jusqu'à commettre son grade et son uniforme sur la corde roide, il comprenait que sa démission devenait nécessaire et l'on venait de gré ou de force la lui insinuer.

— Messieurs, répondit Dupuis sans outrecuidance, mais aussi sans hunnlité, je vous ai prouvé, dans une autre occasion , que je faisais selon mon désir, et que les ntenaces n'avaient sur moi aucune action. Je puis donc, en pleine liberté, vous avouer que j'ai pris un parti dont je ne compte plus revenir, Si vous ne vous fussiez pas donné la peine de

vous déranger, ma démission allait être envoyée au ministre de la guerre, et cela d'un mouvement sur lequel je vous demande la permission de dire que votre démarche li'aura eu d'influence en aucune façon.

— Ainsi , dit le Gascon, vous faites le contraire d'Achille ; au lieu de choisir les armes, il vous convient mieux les fuseaux ».

— Je ne sais pas bien précisément ce que vous voulez dire, ré[)ondiL Dupuis, qui n'avait pas fait d'études; mais si cela signifie que le métier que je déserte vaut mieux que celui où je vaisrcn'rer, je vous dirai que je n'en crois rien. Votre métier, mou cher, tout le monde peut le faire, et au bout de trois semaines j'en savais autant que vous ; le mien, pour me servir d'une de vos expressions favorites , je vous le donne en dix , essayez-y un peu.

— Mon cher Dupuis, répondit la Bremaudicre avec gravité et tristesse , dites que le parti que vous prenez est dans vos goûts, et que la vie de théâtre a des charmes secrets dont on a peine à se défendre quand une fois on en a goûté; mais ne fail€S pas de désobligeant paradoxe, et permettez- nous de regretter une résolution que nous déplorons tous.

— Mon ami , dit Dupuis avec un peu d'émotion, je ne me sépare pas sans regret des camarades qui avaicfit fini par bien m'accueillir, et vous en particulier, qui m'avez honoré de votre amitié, vous resterez pour moi un précieux souveidr; mais en résumé, je crois bien faire; et voyez-vous , mes-

* L'officier gascon se mel 15 aussi en travera de la mythologie, et il lait des liisloires d'Acliille el d'Herculç. une espèce de mixture q^u'il faut lui pardonner à raison de sa bonne intention classic^ue.

sieurs, il me semble eulre nous que nous ne nous convenions pas.

— (lomnient j'cntcnflez-vons? demanda le doyen, en mctiant à sa question une cerlainc sécheresse.

— On dit que je suis gentilhomme, repartit le danseur. j'aime à le croire; mais, entre moi et vous qui l'êtes sans conteste, je vois pourtant de grandes (Jiffércnces. Vous portez, presque sans le sentir, le joug de la discipline; moi. je ne puis le souffrir, et j'en desséchais ; vous êtes d'une entière résignation à tout le tripot militaire, moi il me semble que l'ordinaire et la chambrée, tête à gauche, tête à droite, et caporal, venez reconnaître trouille, sont aillant de vulgaires préoccupations où je n'ai jamais trouvé mon plaisir.

— Mais, monsieur, dit le doyen avec un sérieux qui ne manquait pas de dignité, tout ce que vous dédaignez là, c'est l'armée, et l'armée, c'est la sécurité du royaume.

■ — Soit, rcpojidit Dupuis, mais si vous êtes la force du pays, nous autres artistes nous en sommes le délassement et la (cte. Et puis sans entrer ici en tant de questions de prééminence, un soir on m'a trouvé sur le pas d'une porte; je suis un bohème après tout, et maintenant je retourne à la vie du bohème qui est l'espace, le grand air et la liberté.

— Messieurs, dit alors le doyen très-peu touché de cet enthousiasnie, il me sendjie que nous n'avons plus rien à faire ici.

Tout le monde se leva.

— Adieu donc , messieurs , dit le danseur en reconduisant.

Quand on fut sur le pas de la porte, la Bremaudière, qui, comme le plus jeune, passait le dernier, ?p retourna du côté de Dupuis, et celui-ci put sur-

prendre une larme qui brillait dans les yeux de son ancien ami.

— Voire main, la Bremaudière, dit alors Dupuis en lui tendant la sienne.

La Bremaudière ne lui donna pas sa main, mais il se précipita chaleureusement dans ses bras; un instant, comme ils avaient fait à la suite de leur duel , les deux jeunes gens se tinrent embrassés , ensuite ils se séparèrent, probablement pour ne se rencontrer jamais.

ûui sera très-conrt.

Remis un peu de l'émotion que lui avait causée cette scène, Dupuis s'occupa sans retard de rédiger une démission qu'il eut soin de faire parvenir dans le plus bref délai possible à M. le duc d'Aiguillon.

Ensuite, il s'occupa d'une lettre dont la rédaction était un peu plus difficile : il s'agissait d'écrire à l.i marquise, de lui laisser entendre la part qu'elle avait eue dans levénenjcnl de la veille, enîin de tirer pied ou aile de son sacrifice, comme aurait dit Pompée.

Mais après avoir barbouillé deux ou trois feuille^ de papier sans pouvoir trouver un début qui le satisfît, Dupuis se vit interrompu par une nouvelle visite à laquelle il devait bien s'attendre ; mais . néanmoins, il aurait mieux aimé la recevoir dan»" Ufi autre moment.

Entrant tout à coup chez lui, Nicolet raborJa avec sa formule ordinaire :

— Ah Ç'î ! mon cher, vous voulez donc me ruiner?

— Kt où voyez-vous cela? repartit Dupuis , ne pouvant s'empêcher de rire à ce début.

— Comment! je vous fais la politesse de vous placer dans ma loge, et vous protîlez de cette facilité, pour sauter connue un fou sur le théâtre et pour venir insulter mon premier sujet et le forcer h s^expatrier!

— V^ous voulez dire pour le forcer à retourner dans sa patrie où il fera bien, ma foi ! de demeurer, !e gâte-mélier qu'il est!

— .^lon ami, reprit Nicolet, vous ne rendez pas justice à cet honnne, et parce qu'il est étranger...

— Ce n'est pas une raison, interrompit Dupuis, pour qu'il se permette rinsolence de ce drapeau national; et puis enfin voyons, maître Nicolet, vous êtes un directeur éclairé et qui avez des yeux ; là, je vous le demande, les tours d'cquilibriste que fait cet Anglais, appelez-vous cela danser?

— Enfin, repar.it le directeur, il réussissait, le public l'avait adopté, et vous venez me le faire envoler !

— Mais si je redeviens des vôtres ! le public, moi aussi , m'avait adopté, et il m'a bien fait voir hier qu'il ne m'avait pas oublié.

— Très-bien ; mais vous m'avez dit un jour que je vous avais eu pour un morceau de pain, et je vous vois bien d'ici avec des prétentions à me...

— A vous ruiner? lit gaiement Dupuis. Vous vous trompez, continua-t-il , des prétentions, je n'en ai aucune; j'estime, au contraire , que moa engagement avait encore quelque temps à cturir;

' je le reprends et Tacbèverai sur le même pied, et

pour ce qui est de l'absence que j'ai faite, nous supposerons que j'ai eu un congé.

— Yr.i'\? c'est là voire idée? dennanda Nicolel avec cbahissement.

— Oui, mon bon directeur, voilà toutes les condilioîis que je mets à nia rentrée. Eh bien ! plus tard , quand il sera question de renouveler bail , si vous êles coulent de mes services, vous hausserez un peu mon prix.

— Ah ! fit iNicolet avec mélancolie. Nous avions parlé dans le temps de quelque chose qui arrangeait bien toutes ces affaires, et c'est un grand malheur que vous vous soyez dédit.

— Que voulez-vous ! reprit le danseur. Je ne me sentais pas mùr pour le mariage.

— Sans doute, le mariage, repartit Nicolet en homme qui en avait talé, il y a là-dessus bien des choses à dire; mais, ce qui est désastreux, c'est que vous ayez laissé amener les choses au point de conclure, parce que,^ maintenant, il y a celle petite qui payera les pots cassés.

— (ionunenl cela ? denjanda Dupuis avec intérêt.

— Oui , Rosalie, celle enfant, qui était folle de vous et qui ne se console pas de votre perle; à ce point même qu'elle s'en va mourant de consomption et qu'elle est condamnée par tous les médecins.

— Ce que vous dites là n'est pas possible ! s'écria le danseur avec un vif accent de pitié.

— Si fait, vraiment, elle est très-mal; deux fois déjà il a éié question qu'elle lût administrée, et, pas plus lard qu'hier soir, elle demandait un notaire pour l'aire son testament.

— Mon Dieu! dit Dupuis du ton le plus ému, mais vous me fendez le cœur avec ees révéialioiis ;

fît la Diédecine dit qu'il n'y a pas de remède?

— Un remède! un remède, peut-être il y en aurait un : celui avec lequel o/j guérit la moitié des maladies des lilles, mais il faudrait avoir le docteur pour l'appliquer.

— Voyons cependant, drt Dupuis tâchant de calmer sa conscience. Vous parle/ d'une consoniption; la consomption ne marche pas si vite, et tout nedoil pas être désespéré.

— Mon cher, c'est surtout depuis le moment où vous avez pris répaulelle que les progrès ont été rapides : jusque-là, c'était de la tristesse, des larmes en secret ; car lorsque madame Nicolet la voyait pleurer, el'e la tarabustait, et même un peu irop rudement; mais quand une l'ois cette petite lêle a appris que vous passiez dans la noblesse, elle s'est tout à lait montée ; elle s'est dit : «iCet iionnne-là est perrlu pour moi , je ne l'aurai jamais.» Alors sont venues les syncopes , la fièvre, enlin qu'elle est au plus bas.

l)uj)uis avait écouté avec une attention marquée cet historique de la maladie; puis , après avoir encore gardé uji nionient le silejice :

— Si je pouvais croire, dit-il, que ma visite... Puis se reprenant aussiiôt :

— ftîais noij , ajouta-i-il , ce serait de l'huile sur le feu.

— Je sais bien, reprit Nicolet, que j'ai entendu parler à M. Troiichin , car vous remarquerez que nous avons appelé tout ce qu'il y a de mieux en fait de docteurs, M. Ironchin de Genève , prejnier médecin de M. le duc d'Orléans...

— Eh bien! que vous disait-il, M. Tronchin? demanda Dupuis avec impatience.

— fch bien ! il disait qu'une crise, une forte se^

<:ousse , enfin quelque chose qui la tirerait de son marasme, pourrait peut-être la sauver.

— Veuillez alors savoir, dit Dupuis, s'il pense que ma présence serait de nature à opérer une diversion heureuse ; c'est bien le moins que je fasse la démarche de la voir après tout le mal dont je suis coupable innocemment.

— C'est bien, dit Nicolet en prenant son chapeau, je vais causer de cela avec ma femme.

Puis, revenant sur ses pas :

— Ah çà. ce soir, demanda-t-il, nous vous mettons sur l'affiche... c'est enlendu?

— Oui, je danserai, repartit Dupuis, quoique vous ne m'ayez guère mis en verve avec vos tristes révélations.

— Que voulez-vous, mon cher! on ne peut pas dire que ce soit absolument votre faute; et puis, tôt ou tard, vous auriez su ce qui se passait. Du reste, nous allons voir ce que va dire le médecin; sur ce, je me sauve, car j'ai la répétition à onze heures.

Et en effet, lécher Nicoîet sortit.

Où Dupuis ne fait pas preuve d'un coup d*œil bien juste. — De sa visite à Rosalie, et du résa'.lat de celte entrevue.

. Quand Dupuis ee retrouva seul , il s'en fallut bien que sa conscience le laissât eu lepos. Nicolet lui

i avait <lil quelque chose de parraileuioiil vrai : il avait.

sans doute le droit de reluser ce mariage d'abord

qu'on le lui ollVit , inais c'était à lui une graiule

faute de l'avoir ainsi rompu au dernier moinenl.

i II se disait bien pour excuse qu'il avait accepte sous

le coup d'une sorte de slupélaclion , résultat de la

( perfide conlidence de maciame Nicolet touchant îe

j prétendu secret de sa naissance; il pouvait en^'ore

) considérer qu'une sorte de fatalité l'avait eiisuile

I rendu amoureux de la marquise, el que môme,

j plus tard , il avait essayé (ie renouer les choses .

' al(»rs qu'il avait eu ce besoin pressant d'argiMit pour

réparer l'équipée de Pompée. Mais , à côté de toutes

ces atténuations plus ou moins réelles, il y avait

un (ait terrible et écrasant : une m;dheureuse en-

f faut se mour;iit d'ansour pour lui, et, à supposer

( qu'elle ne lut pas perdue sans ressource, l'acquiescc-

[ ment qu'il donnerait à leur mariage était, selon

toute apparence , le seul moyen possible de la sau-

i ver.

i D'un autre côté, tout en se sentant louché pour i Rosalie d'un vit' intérêt, il ne pouvait pourtant pas il se dire que jamais il en eût été bien vivement épris. J Au cojilraire, en devenant pour une bonne part la j cause de son fiévreux entraînement de la veille, la ( marquise avait bien montré le gra.id empire qu'elle ; avait encore sur son cœur, el c'éta'L au momciit I nièmeoù il devait se croire près derecucill r le (VuiL I de sa lo:igue patience et <le s.s sacJi.-i.'s. qu'il i voy il l«uil à coup co.nmc un mur d'airiiu se drcs- * ser devant lii.

j (])mme,aux ch >se'^ qui i\0'i< d«''ra.ig n! , n;);is sommesa-.se/ iiigé.i eux pour .rouuT.irs aco-nniodemen.s , 1) i,>u.s . aj)r.'.s av nr li'un soug •, li;i!L cependant par se dire que j[jeut-clie , e.i ie \oyaiit

rentrer à son bercail, Nicolel avait eu l'idée de renouer l'affaire du mariage, et , pour îtgir piiissainment sur sa résislance , il n'était pas impossible que le rusé direcleur eût singulièrement exagéré Télat de sa pupille. Bief, sans s'arrêter à aucun parli, l)upuis se promit bien de jouer serré et de voir venir. Quoi qu'il en fut. et à tout hasard, pour luer le leuips et se distraire , il essaya de se remelîre à sa letire pour la marquise ; mais ii est presque superflu deleiJiro Jl ne lit rien qui vaille. (>es sortes d'épiircs se réiississent de deux manières : avec le cœur, qui dotme lonjours as-ez d'es|)ril, ou avec l'esprit, qui paifois joue le cœur à s'y tromper. Mais , dans l'un ou l'aulre cas , il faut le cœur et l'esjjrit bien libres de foule distraction ;or, ce n'élail point là riiisloire de noire héros ; et bien s'en fallait.

Deux heures plus lard, Dupuis reçut ces quatre lignes, écriles de la belle maiii blanche de madame i\icolet :

•: Notre cher enfant prodigue ,

'c i.e médecin sort d'ici ; il a trouvé une petiie pointe de mieux ; ii est davis que , préparée à votre visite, Uosalie pourrait la recevoir avec avantage; venez donc nous voir, la petite lualade d'abord, et ensuite voire bien affectionnée directrice,

«i Naniive Nicolet. ;>

Le ton mielleux de ce billet accrut encore chez le danseur le soupçon de celle caplation a laquelle il lui conven.iil de se croire en bulle, et afin de s'écliiircirde son donle . il ne remit pas ï)|iisiongteui[)S ^n Si rcîîdri' où i él li' aiti-ndsi.

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flireclrice, il ne lit que se conlirmer dans ses suppositions, car jamais elle ne l'avail Irailé avec lant (J'égards et de dislinclion. Knlin, quand il lui in- IroduiL <lans la clianibre de Uusaiie,au premier coup d'œil jelé sur la n)aia.ie il ne douîa presque plus de la justesse de son aperçu.

Rosalie éliiil uiie de ces rares nuances de beauté auxquelles le nég!i'',é sied iiiieux que I aj^paral de la loilelie. Eu cornelie de nuileten blanc deslialjil.é, ne mojtlranl pas plus de che\eux qu'uiic carmélite, à vrai dire, elle elail charmante, liien qu'a^s.se en un grand lauleuil, la lèle et ies bras souleiius par des oreillers, et placée a puriée d'un ra^on de soleil , connue on lait avec les malades que l'on ciierche à ranimer à celte ciialeur bienlaisante, au lieu de paraître délaite et paie, elle était si rosée, ses yeux étaient si bnllanis et ses lèvres si Iraiches , qu'en ce moment Dupuis poussa le soupron à I ex- Iréme , se demanuant quelie était doiic celle comédie que l'oii voulait jouer avec lui.

l'répaive à la visite (.e soii aacien promis, comme disent les Allemands, llosatie,en le voyaiit entrer, ne témoigna presque point U'emoiioii.

• — BoiijOur, M. Dupu.s , oit-elie d'une voix ua peu dolciiie (mais ii y a des t'emmes qui savent parl'ailemeiit prendre ce ton en |>ariaiie santé). Je suis bien aise iie vous voir ei aut,si d apprenarc tjue \ uus êtes re\enu a\ec mon lutcur; ccsi une chose bien heureuse pour lui.

Dupuis b.ilbiiiia on ne sait quelle réponse, et il était assurément plus ému que la malade , car, en ia rcgardaut mieux qu'il n avait lail d'aboiiJ , et en g'asscyanl auprès d'elle, il cut bieniOl lail de reconii'iiirc I !<iju lice Ue sa prem.ère jdee. Ce cni"i{

dévorante de la fièvre ; et il ne lallail que voir, chez la pauvre enfant , ses mains décharnées , d'un blanc mal et laissant apercevoir loulc la transparence des veines, pour s'assurer, comme on le lui avait dit, qu'elle s'en allait lentement vers sa lifi.

Tout absorbé dans la contemplation des ravages du mal , et la position n'élant pas d'ailleurs trèsfacile à manier, Dupuis ne soufflait mot , et madame Nicolet, ordinairenient plus preste à la parole , ne voyait trop que dire , par l'appréhension de donner un cours dangereux à cet entretien , ressource à deux tranchants dont il y avait autant à craindre qu'à es[)érer.

Ce l'ut donc Rosalie qui reprit :

— \ ous me trouvez bien changée , n'est-ce pas , M. Dupuis?

— !\!ais non, mademoiselle, et vous avez, au contraire, bien meilleur visage que je n'aurais cm.

Cette phrase est éternellement à l'usage de ceux qui visitent les malades, et comme stéréotypée.

— Ah ! fit Rosalie d'un air incrédule , c'est la fièvre qui me donne des couleurs; si vous saviez, monsieur, qu'elle ne me quille pas.

— Mais si, Rosalie, dit madame JNicoletavec douceur, M. Tronchin ne vous en a presque pas trouvé ce matin, et il dit que, si vous vouliez seulement calmer cotte petite tête , tout irait bien.

— Un peu de temps encore, reprit la malade, et tout s'y câlinera '.

Et à ra;.ceiit douloureux qu'elle avait mis à cellcl paro'e. il n'éiait j)as dilïicile de deviner da.is qui'i' sens ele l'* n;endait.

i opiiis. ,ui co .ip.'il bien, l'ut si renujé par le te si) jde tl rêsi-jiê d,).i. R is.i.ic a\a.i pnié. que mu.gre ioùs ses eiîoris pour c«cher soi» é.jiuiiuii

il ne puteinpêcheriinelarmedclomber de ses yc'jx.

— Alloîis, (lit Rosalie, voilà inainlenanl que je vous fais de la peine; vous croyez peut-être que c'esl un reproche; rjiais non, M. Pupuis, ce nVst pas un reproche. Si une chose avait pu avoir lieu, sans doute j'aurais clé plus heureuse; mais [)ais!{iic ça ne se pouvait pas , ce n'est pas votre faute ; on ne peut pas ordonner à son cœur d'aimer les gens.

— Voyons, voyons, dit madame Nicolet en intervenant , car elle trouva que l'enlrelicn prcriait une tournure trop émouvante, il ne s'agit pas de nous occuper du passé. Une chose certaine, c'est que voilà M. Du()uis reverm avec nous , et que maintenant vous pourrez le voir souvent.

— Tous les jours, repartit Dupuis avec empressomejit, et aussi longtemps que mes visi'es pourront durer sans fatiguer madetnoiselle.

— Je pense qu'il peut bien me promettre cela , répondit Uosalie , vu que son dérangement ne doit pas durer bien longtemps...

— Encore cette vilaine idée! fit madame Nicolet d'un ton de reproche, tandis que, de son côté, Dupuis disait d'un ton pénétré :

— Mademoiselle, pouvez-vous bien parler ainsi?

— Je ne sais ce que je dis, remarqua alors Rosalie de ce petit ton d'impatience qui prend parfois aux malades les plus alfeclueux et les plus résigtu's; c'est que j'ai uiuî idée qui me tourmente et que je n'ose pas l'exprimer tout h?iut; alors je dis ce qui n'est pas à dire, et je fais ainsi de la peine à ceux qui sont auprès de moi.

— Mais qu'est-ce qui vous tourmenîe? demanda , madame Nicolet avec un intérêt n»êlé de curiosité,

nous aurions peut-être aussi bien fait de dire avec une curiosité mêlé d'intérêt.

— Kh bien ! il me tourmente que j'aurais voulu j)ar]er à M. D!ij)uis en particulier, et que j'ai peur que vous ne trouviez (m la contre les convenances.

— !\laflamc sait très-bien, dit vivement Dupuis. tfu'en tout tein[)s vous auriez été l'objet de mes égnrds et de ines respects , et je ne crois pas qu'un têle-à-lêle entre nous puisse beaucoup l'inquiéter.

— Sans doute , dit madame Nicolet , en ayant l'air le moins lâché qu'il lui fui possible .et puisque vous aviez du par!icuîier <à dire <à monsieur, je ne vois pas pourquoi loule celte cérémonie.

— Mn marraine, dit alors Rosalie en tendant sa main à la directrice , cela ne vous fâche pas , n'estil pas vrai?

— Non, i^ion enfant, non , répondit madame iSicoîet totil à Tsil rassérénée.

Car, outre qu'il faut beaucoup passer aux malades, la douceur de celle-ci et son air suppliant ava'eni quelque chose de si irrésistible, qu'il fallait lui pardonîier quoi qii'on en eut.

Rosalie pressa sur ses lèvres la main de la directrice qu'elle tenait encore dans la sienne ; ensuite, d'un œil un peu impa'ient . les gens qui souîTrenl n'étant pas très-habiles à déguiser leurs ijnpressions, elle suivit le tiers importun , pendant qu'il se dirigeait vers la porte.

— Ah! fit pourtant madame Nicolet en revenant; sur ses pas , que je vous donne son flacon ; s'il lui j prenait ujie crisi\ j

Et elle remit à Dupuis des sels saturés de vinaigre ! des Quatre Voleurs et sortit défisiilivement. !

— M. Dupuis, dit Rosalie aussitôt qu'ils furent seuls , quoiqu'on se fut enqjressé de m'approndrr votre retour et de me dire que vous seriez bit aise de me voir, je me serais privée de ce plai>

si je n'avais eu un graml service à vous (leiri;«fidér.

— Vous m'en voulez donc bien ? demanda Dupuis , qu'il vous ail lallu , pour vous décider h me

I recevoir, le molif que vous dites là ?

— Je ne vous en veux pas , je vous l'ai dit , et je ! ne mens j.imais; mais je pensais que cette visite j vous sérail pcnihle ; je vous l'aurais éparfçnêe si je > n'avais vu, dans le secours que vous voudriez bien

' me prêter, le moyen d'exécuter quelque chose à quoi je tiens beaucoup.

— t'arlez , mademoiselle, répondit Dupuis ; ce que vous voudrez que je fasse, je le ferai.

— Il faudrait, jM. Dupuis. avoir la bonté de me faire venir un notaire que j'ai déjà demande plu-

f sieurs fois.

— Mais , mademoiselle, pourquoi toujours des , idées d'une fin prochaine? V^ous n'en êtes p.is là.

— Allons, dit Rosalie avec une nuance imperceptible d'impatience, vous allez dire aussi comme les autres! Je sais bieri ce que je sens, moi ; ainsi vous allez aller chercher ce notaire, tout de suite, h'est-il pas vrai?

— Mon Dieu, si vous l'exigez, je vous obéirai ; mais votre tuteur et votre marraine ne trouverontils pas étrange que cela ait l'air de se faire en dehors deux?

Rosalie avait peut-être une pensée qu'elle ne voulait pas dire, car elle sembla un moment chercher ses paroles. Enfin elle reprit :

— Quand les personnes dont vous parlez se décideront à appeler le notaire , je ne m'entendrai peutêtre pas bien avec eux sur ce que je veux laire écrire. Ainsi il vaut mieux , de toute manière , que Cela se passe en dehors d'eux, conmie vous dites;

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une fois qu*on saura que vous avez été cherchef l'homme noir, on ne pourra plus le renvoyer.

— Enfin, mademoiselle, si vous l'exigez absolument, je ferai suivant voire désir.

— Ce n'est pas tout , continua Rosalie , et vous n'allez pas vous fâcher de ce qui me reste à vous dire?

— Bonne comme vous êtes , répondit Dupuis , pourriez -vous jamais adresser à quelqu'un une parole offensante?

— D'al)ord , reprit la jeune fille, je veux que mes derniôres volon'.és soient exécutées. Vous y tiendrez la main, n'esl-il pas vrai? vous me le proniellez ?

De plus en plus ému , le danseur mit , à prendre l'engagement qu'on lui demandait , toute la chaleur que l'on peut croire.

— Eh bien ! dit la petite malade après s'être un peu recueillie , voilà ma pensée, M. Dupuis ; puisque nous ne nous sommes pas mariés , vous ne m'avez jamais regardée comme votre femme!

— i)iademoise!ie, fit Dupuis en interrompant, pourquoi rappeler ces choses?...

— Laissez-moi dire, interrompit à son tour Rosalie; je parle depuis longlenips ; tout ceci me remue, et je crains que les forces ne me manquent... Je disais donc que vous ne me regardiez pas comme votre femme; mais moi , vous me le pardonnerez, n'est-ce pas? je vous ai toujours regardé comme mon mari.

— Eh mon Dieu !... dit Dupuis avec expression , sans que Rosalie lui permit d achever.

— Je n'ai pas de parents , continua-t-elle. M. et madame Nicoiet sont riches; moi, j'ai un petit avoir, et c'est à mon mari que je veux le laisser.

— Rosalie, s'écria Dupuis en tombant à ses genoux et en lui prenant les (Jeux mains dans les siennes , que ne me permetiiez-vous de finir? je voulais vous dire que je l'élais voire mari , que je veux Tèlre, et il fallait donc me laisser parler avant que celle dernière preuve de voire amour vint montrer combien j'étais insensé et ingrat en vous refusant.

Rosalie dans celle longue phrase n'avait entendu que ces mots : Votre mari, je veux l'être. Une telle révolution se fit en elle, à celle parole, que l'animation et la force parurent lui revenir tout à coup. T>es mains appuyées sur les bras du fauteuil, elle se souleva éiiergiquement comme si elle eût voulu aller reprendre possi'ssion de la vie , et en même lemps elle s'écria avec angoisse :

— M. Dupuis, vous ne me trompez pas?

— Non, Rosalie, répondit Dupuis entraîné par la force de la situation; devant Dieu et devant les hommes, vous êtes ma femme, je vous le promets.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria la pauvre fille, retombant sous l'effort qu'elle avait fait.

En même lemps elle joignit les mains comme pour une prière , el il sembla que la mort venait de passer sur son front.

Epouvanté de ce spectacle, Dupuis courut ouvrir la porte , appelant de toutes ses forces à l'aide.

Aladame Nicolet vint aussitôt, suivie d'une voisine, et de la servante. En voyant la pâleur el l'immobilité de la jeune fille , elles la crurent morte, et madame Micoiel de s'en presidre à Dupuis , cependant que la voisine et la servante frappaient dans les mains de la pauvre enfant , lui faisaient res[iirer des sels, et enfin s'empressaient de leur mieux autour d'elle.

Dans ce moment survint le docteur; il avait espéré quelque chose de la visite de Dupuis, se doulaul bien, à la manière dont on lui avait peint son caractère, qu'il aurait peine à sortir de celle entrevue sans donner à la malade au moins un lointain espoir; maintenant il venait voir le résultat de son expérience.

— Ah ! monsieur, s'écria madame Nicolet en le voyant entrer, quelle imprudence à nous d'avoir permis celle visite !

Le docteur ne parut pas fort convaincu de celte bévue médicale, à laquelle madame Nicolet avait la générosiléde s'associer.

Il s'approcha de Rosalie, ausculta le cœur, lâta le pouls, et, s'adressant ensuite à Dupuis qui, dan^ une angoisse inexprimable, attendait son arrêt, il lui demanda ce qui s'était passé entre lui et la malade.

— Mon Dieu, monsieur, repartit Dupuis, tant d'amour et de résignation m'avaient louché, et c'est du fond de mon cœur que je lui avais marqué linlentioji de la prendre pour femme.

— Le n)alheureux ! s'écria la directrice, lui dire cela sans préparation ! Tout est fini ; le saisissement l'a luée.

— Le saisissement l'a sauvée, répondit le docteur. Je n'en attendais pas moins de vous, ajoula-t-il parlant à Dupuis; maintenant je réponds d'elle.

Qui sera long, al'cmîu le nombre des chosfs (ju'il renferme, tant prévues qu'imprévues.

Quoique s'élant décidé d'cntraîiieineiit , pupuis n'eut pas de rogrel au parti qu'il avail pris. Aussitôt qu'il l'ut rassuré sur le compte de sa fiaucce , if lui send)la qu'une hruine venait de disparaîire de devant ses yeux, ei il se demanda comment jusque là ii avait pu méconnaitrc, et la louchante beauté de Rosalie, et sa naïveté enchanteresse, et enfin l'admirahle élévation de celle nature, qui dans son adorable simplicité atteignait, sans même s'en apercevoir, presque au sublime de la résignation et du «iévouenient.

A grand'peine , sur l'exprès commandement du docteur, déclarant qu'après tant d'émotions la malade avait besoin de repos et de solitude, le liancé se dcci(la-l-il à la quitter pour quelques heures, et elle commençait déjà à tenir tant de place dans sa pensée, que, même longiemps après s'être séj)aré d'elle, il entendait encore à soji oreille celle douce voix dont, au moment où il était sorti, elle lui avait dit, en lui tendant la main : Adieu ! ami , ad revoir !

Puis, en se pronsenant dans la compagnie de ses riantes idées sur ce joyeux boulevard du *l'emple , où il lui fallait toujours revenir comme à une patrie: <t A quoi pensais-Je donc, se demandait-il, dîiller si

loin chercher le bonheur quand il était là ? » Pensées de haute forlune, ainbilieux désirs, vanité du rang et de la naissance , comme tout cela lui paraissait mesquin et hors de raison, et comme sur sa vie d'artiste, désormais embellie par la possession de ce cœur d'or qu'il avait eistrevu, bien d'autres chances d'un doux et tranquille avem'r semblaient maintenant se lever !

Un peu avant de se rendre au théâtre, il passa au logis de Nicolet où il apprit qu'un mieux marqué contiimait à se dessiner dans Télat de Rosalie : depuis une heure environ , elle reposait d'un bon sommeil.

Ce fut donc avec de merveilleuses dispositions à se surpasser qu'il alla se disposer pour la représentation du soir. Depuis le matin , apposée par les soins de Nicolet , et portant en caractères mégascopiques :

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