‹ Les grands danseurs du roiChapitre 18 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

— Alors, — répondit Dupuis entrant volontiers dans ce délibéré de toilette militaire, — ce serait du jaune qu'il me faudrait; mais, madame la comtesse, il y a des régiments jonquille, et je me rappelle très bien, tout à l'heure, avoir vu des uniformes de cette couleur, a Versailles, avant de venir ici.

— El Versailles pourrait le convenir?

— Sans doute, — repartit le danseur, — puisque j'aurais l'occasion d'entrevoir qjielquefois ma bienfaitrice.

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— Et que Versailles, — continua en riant la comtesse, — n'est pas loin de Paris; vilain flatteur dont je ne suis pas la dupe

— Maintenant, — remarqua le dan-

seur, — il faudrait savoir les noms des

régiments.

— Attends, — dit la du Barry, - lève-toi et va sonner.

Dupuis ajant exécuté cet ordre, un huissier parut aussitôt, mais la comtesse s'était ravisée, elle courut ouvrir une fenêtre et voyant apparemment passer de

loin un horame propre à la renseigner :

Vicomte ! — cria-t elle en vraie gri-

selte qui appelle une camarade; puis comme apparemment celui auquel elle faisait cet honneur, doutait un peu qu'il s'adressât àjui : — Oui, vous ! - fit-elle plus fort, — montez ici.

En voyan!^ une minute plus lard, entrer un brigadier des gardes de la porte^ personnage tout-a-fail mûr et respectable, Dupuis eut a s'étonner de la merveilleuse prestesse que les vieilles jam-

bes de ce bon courtisan avaient mise à se rendre à l'appel,

— Vicomte, — dit la comtesse aussitôt que Talerte brigadier fut entré, — dites-moi un peu quel est le régiment caserne a Versailles et qui a du jonquille dans Tuniforme?

Le vicomte était un vieux formaliste, en tout très-passionné pour la chose militaire et avec lequel on pouvait être assuré d'en savoir autant et plus qu'on n'en vou" lait.Prenantdoncde fort loin sa réponse:

— Nons avons, — dit-il, — madame

Ici coralesse, dans Tiafanlerie française, six régiments qui portent de jonquille sur blanc, ce sont : Savoie - Carignan, Aquitaine, Anjou, Maréchal-de-Turenne, Dauphiné et Isle-de-France, les trois premiers affectent le bouton jaune, les trois autres le bouton blanc; on les numérote 35, 36, 37, 38j trente...

— Mais quel de ces régiments habite Versailles? — demanda la comtesse en rinlerrompant.

- Savoie-Carignan, — repartit le vicomte, — un régiment superbe, tout de

bonne noblesse, marquis de Bérengcr, chevalier des ordres du roi, colonelcommaradant; colonel en second, comle de ïroussebois; lieutenant-colonel, le vicomte de Foucauld ; major... — et il aurait ainsi d'après ïEtat Militaire récité tout rétat-major, et ensuite les capitaines, lieutenants et sous-lieutenants sans se tromper d'un seul, si la comtesse n^ lui eût dit, en lui coupant la parole :

^- C'est, bien, vicomte, voilh ce que je voulais savoir, et je vous remercie de votre renseignement*

Le vicomte, ainsi coDgédié, se retira en multipliant les saints; et comme il se serait bien donné de garde de ne pas sortir a reculons, il ne put aviser un coussin qui se trouvait sur sa route, et faillit à perdre l'équilibre d'une manière toute désastreuse pour sa dignité.

— Prenez garde^ vicomte, — lui i^ria la favorite en comprimant de son mieux une forte envie de rire; puis, revenant aussitôt a Dupuis :

— Ainsi, — dit-elle, — nous décidons pour Savoie-Carignau ?

— Puisque madame la comtesse veut bien essayer de m'y faire entrer.

— Essayer ! - fit la comtesse d'un air dédaigneux, — je voudrais bien voir, quand je l'aurai demandé d'une certaine manière, que cela fit une question !

Se mettant aussitôt à son écritoire, la favorite écrivit le billet suivant :

« Mon cher duc,

« Il me faut une sous - lieutenance « pour le régiment de Savoie-Carignan , < revers et parements jonquille, caserne

2î>0 LES GRAi^DS DANSEURS

« a Versailles. Quand je dis qu'il me « la faut, c'est qu'il me la faut ; vous en- « tende/. Le sujet n'est dans aucune des « conditions voulues par ce que vous apî< pelez, quand vous voulez être maus- « sade, vos loiset vos règlements. Aussi, « c'est pour cela que je me mêle de sou (( affaire; et vous devez être charmé *ï que la chose soit difficile, puisque, sans « cela, vous n'auriez aucun mérite à me i contenter. Ne venez pas, je vous on « prie, me faire de remontrances , et « surtout, pas de recours au roi! car,

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€ vous, le roi el la Maréchale de M..., (( vous êtes probablement trois monstres « qui avez grand besoin de ma clémen- « ce, et si une fois on me contrarie, je « dirai le fait à tout le monde, au lieu « que je pourrai peut-être ne rien savoir « si l'on est aimable avec moî et qu'on € ne m'aigrisse pas le tempérament. Le « sujeJ s'appelle Dupuis, et le roi n'aura « pas dans ses troupes deux officiers de € sa tournure. Vous m'adresserez aon « brevet, que je me charge de lui faire

« tenir, et d'avance, je vous remercie. « Comtesse du Barry. »

— Maintenant, dit la favorite après avoir cacheté cette lettre a ses armes, — tu vas de ton pied léger, te rendre a Tun de ces douze pavillons que lu vois de ces fenêtres et qui représentent autant de signes du zodiaques. D*Aiguillon loge au dixième, qui est celui du Capricorne y s*il est chez lui, tu demanderas a lui remettre ma lettre en personne, et de ma part; et, si par hasard, il le recevait mal, tu reviendrais me le dire. S'il ne

t^U ROI. "^ôS

s'y trouve pas, ce qui a celle heure est plus probable, tu laisseras la lettre et partiras aussitôt pour Paris, où lu commanderas tes uniformes, puis, donnemoi ton adresse pour que je l'expédie le brevet.

La favorite, ayant écrit, sous la dictée du danseur: Dupuîs^ rue des Fossés-du- Temple ^ ?i' 17.

— Tiens, — dit-elle, — est-ce que ce n'est pas dans ces environs-lh que le fameux, traiteur Cornus avait son établissement ?

LES ORAINDS DANSEURS

— Il existe encore, — répondit Dupuis; — sa façade est sur le boulevard; mais il a près de chez moi, dans la rue Basse, sa petite entrée.

— Alors, sur le visage de la favorite, s'épanouit un de ces sourires k la fois doux et tristes^ qui accusent le souvenir d'un lointain passé; en même temps, d'un ton de regret et avec un soupir : — Ah 1 se dit^elle a eiie-méme, — c'était tk le bon temps î

— Mon Dieu, — demanda Dupuis tout étonné de cet air douloureux, — est-ce

que j'aurais eu le malheur de réveiller dans la mémoire de madame la comtesse?...

— Au contraire, mon Tarçon, — répondit la du Barry; — je pense à mes beaux jours, alors que je n'étais ni comtesse ni reine de France, et que, comme la pucelle d'Orléaus, ma compatriote (t), je m'appellais Jeanne, aussi.

— M'est avis, pourtant, — reprit l'am-

{\) Jeanne Vaubernier, comtesse du Barry, était née c;i 4744, à Vaucouieprs, tout près du pajs de Jeanne d'Arc.

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bilieux jeune iiomme, — que c'est plaisir de s'élever.

— Ah! mon pauvre garçon, si tu savais comme souvent la cour me pue au nez, et comme je voudrais encore être cette petite OlJe qu'on comblait de bonheur, en lui promettant, quand viendrait Pâques, qu'elle aurait une belle robe de taffetas !

— On dit cela? - répartit Dupuis d'un air incrédule!

— Non, mon ami, c'esl la vérité pure.

Ce quej'élais alors, tu l'es aujourd'hui; lu

as la jeunesse, la figure, des fleurs a pleines mains sur ta roule, et, quand il s'y trouverait mêlées quelques épines, les sent-on a vingt ans?

— Oui, madame, on les sent, surtout quand c'est l'amour-propre qui h tout moment est blessé.

— Enfin, — reprit la favorite, — tu crois faire au mieuiL pour ton bonheur; mais souviens-toi bien de mes paroles : Tu seras peul-êfre un jour lieutenantgénéral , et tu regretteras ton balancier.

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Ces paroles venaient si bien du cœur,

el elles furent dites d'un ton si mélanco-

lique, que, sans être persuadé le moins du monde, Dupuis en fut touché jusqu'aux larmes. Emporté par un mouvement dont il ne fut pas maîlre, il se jeta aux pieds de sa bienfaitrice, dont la

main se trouva sous ses lèvres avant

qu'il eût eu le temps de penser à ee qu'il

faisait.

La du Barry étaU trop bonne fille pour lui savoir mauvais eré de cel enlraîne-

s'avisa pas de voir un

manque de respect, Ta où il n'y avait qu'une expression exaltée de reconnaissance.

— Pardon mille fois, madame la comtesse, — dilDupuis revenu a lui.

— De quoi, pardon? — répondit gaîment la comtesse, — il est admis que les reines, plus que les autres femmes, donnent leur main a baiser. Allons, garçon, adieu, ou plutôt a revoir.

— Vous me permettrez donc de venir vous présenter mes respects ?

— Comment, |mais je veux t'admirer,

SOUS ton habit d'oificier, et, en t'adressant a l'ami Zamore, tu seras toujours le bien venu,

Dupuis salua avec un respect d'autant plus profond, qu'un moment avant, il avait été plus près d'en manquer, et, le cœur pleinde joie et de gralilude, il sortit de l'appartement.

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