‹ Les grands danseurs du roiChapitre 19 sur 22 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

ou DIVERSES CHOSES SONT LIQUIDEES TANT DU FAIT DE DUPUIS QUE DU NOTBE.

Dupuis ne trouva pas le duc d'Aigil- Ion, et il laissa là lettre; mais celle-ci ^ frappait si juste, que le ministre, craignant d^enlamer une lulle ouverte avec

264 LES GRANDS DANSEÏjRS

la favorite, se détermina, sans relard, à appointer sa demande. Pour comprendre ce que la nomination du danseur avait de hasardé, il faut savoir que, jusqu'en 89, il a existé, au^déparlement de la guerre, un fonetionnaireayant le titre de : Commissaire du roi pour certifier à Sa Majesté la noblesse des sous-lieutenauts de ses troupes françaises (i), Nous serions un peu curieux de savoir comment ce vérificateur de noblesse s*y serait pris pour certifier celle de Dupuis.

(-1) Voir VAImanath royal de -1789, page 255.

Mais un ministre, qui veut se conserver au pouvoir, (et qui sont ceux qui ne le veulent?) ne regarde pas a une irrégularité, grande ou petite, le brevet fut donc immédiatement expédié a la du Barrv, et, le lendemain matin , le danseur le recevait avec accompagnement d'un rouleau de cinquante louis, sur lequel était écrit par la comtesse, de sa belle main blanche : « De la volonté du roi, pour les premières nécessités de Téquipement. »

En eiïel, c'était le roi qui, sur sa cas-

sette, avait fait les frais de cette graliGcation. La veille au soir, quand, pour l'auguste soupirant, était venue l'heure

du berger, il s'était en allé tout discrète-

ment a Versailles, a la surintendance, où la comtesse s'était d'avance assurée qu'il ne trouverait que la maréchale, et, une heure après, il était revenu dans une humeur massacrante, ce qui se comprend.

Voyant ainsi son pauvre roi battu de l'aile, la comtesse, qui avait eu soin d'être la a son retour, s'était conduite en

femme habile et expérimentée. Elle lui avait d'abord fait comprendre qu'elle connaissait parfaitement son petit libertinage, puis s'était contentée de déplorer d'un air tout charmant de dévoûment et d'abnégation « les compromet- « tantes démarches auxquelles la majes- « té royale était sans cesse entraînée « 'par des intrigantes, »

Enchanté que sa découverte ne fût point couronnée par une scène, le roi, moitié reconnaissance, moitié excitation des ardeurs perdues qu'il rapportait de

â68 LES GRANDS DANSEURS

son rendez-vous, avait fini par se montrer d'une tendresse qui rappelait a la favorite ses meilleurs jours. Elle n'avait eu alors qu'a demander et vouloir; en un tour de main, elle avait obtenu un ordre'd'exil pour la maréchale, et, pour « un brave officier auquel elle s'intéres- « sait, et qui n'avait pas le [moyen de « pourvoir aux dépenses de son équi- € page, » la gratification que nous venons de voir arriver a son adresse : on peut reconnaître que de son côté, le duc

d'Aiguillon avait sagement fait en mon-

Irant cette largeur de manches à laquelle il s'était résigné , car pendant qu'elle y était, la du Barry aurait de même obtenu le brevet de Dupuis si elle eût été mise dans l'obligation de le demander, et autant valait que le prudent ministre en eût fait sa paix avec elle sans se le laisser arracher violemment des mains, comme -il serait infailliblement arrivé.

La délicatesse du nouveau sous-lieutenant n'avait donc pas à s'oiïenser de cet envoi d'argent, qui, étant bien en effet

d'origine royale, lui survenait vraiment Irès-a propos ; car sans cet aimable souci quel'on prenait de tout lui applanir, il se fût trouvé un peu embarrassé des arrangements à prendre avec ses fournisseurs, chez lesquels, cependant, il avait été dès la veille faire ses commandes, ainsi que sa protectrice le lui avait intimé.

Une fois muni de ce qu'il fallait pour les bien recevoir, Dupuis, quoiqu'il fût encore bon matin, trouva que « ces gens « n'étaient guère exacts, » et il commençait k éprouver un peu de celte impa-

lience où l'on nous montre M. Jourdain attendant son tailleur, lorsqu'une visite, qui fut pour lui la source d'émotions diverses, vint faire diversion a cette fiévreuse expectative du premier uniforme par laquelle ont passé tous les jeunes officiers.

Aussitôt son brevet dans ses mains, Dupuis, afin d'éviter que son nom ne fût mis sur l'affiche, s'était empressé d'écrire a monsieur son directeur pour le prévenir de la haule faveur dont il venait d'être honoré. La première idée de

Nicoîet, en lisant cette nouvelle, avait été que la têle avait tourné au pauvre danseur; cependant, venant a se rappeler l'accueil que le roi avait fait a ce jeune homme dans une occasion 'où son amour-propre d'imprésario avait eu tant à souffrir, il avait fini par trouver ouverture a la possibilité d'une fortune si singulière, opinion qui fut entièrement partagée par madame Nicolet, car nous l'avons vue, dès les premiers chapitres de celte histoire, traiter Dupuis d'intrigant. Quant a Rosalie, l'élévation de son pré-

leudu fut pour elle un coup de foudre. Jusque-là, elle avait toujours vaguement espéré voir renouer leur mariage, quelque peu d'apparence qu'il y eût; mais lorsqu'elle fut avisée de ce qui se passait, elle jugea bien que tout était fini, et se retira en pleurant dans sa chambre, où bieritpt même, saisie d'un violent accès de fièvre, elle fut ^obligée de se mettre au lit.

Voulant cependant savoir à quoi s'en tenir, Nicolet prit le parli de se rendre chez son premier danseur, et, son bon-

heur bien constaté, au lieu de l'en léliciter, il ne manqua pas de remettre sur le tapis la prétention d'un dédit.

Mais, pour cette fois, Dupuis ne se montra pas si simple et si sottement désintéressé qu'il l'avait toujours été. Il objecta, avec vivacité, que depuis nombre d'années, a peine payé par le rapace directeur, il faisait la fortune de son théâtre. Il ajouta que c'était a lui, et \x lui seul, qu'était dû ce fameux titre de Grands Danseurs du /ioî, don! Nicolet se parait si orgueilleusement, et, en manière de mena-

ce, il fit comprendre que celui qui avait ménagé la faveur royale pouvait aussi la faire retirer.

Dès lors Nicolet ne souffla plus mol ; il passa condamnation, et, se jetant même dans le sentiment, il pria Dupuis de lui garder une place dans son souvenir, et de lui faire quelquefois l'honneur et le plaisir de venir les visiter, lui et sa femme.

Le pauvre fçarçon avait si naïvement bon cœur, qu'il prit au sérieux cette pantalonade, et ne se rappela plus avoir été

exploité. Quelque chose de mélancolique

se reoconire d'ailleurs a tout chauge-

ment de fortune, alors qu'il s'aiçil de rompre avec un vieux passé, si peu regrettable qu'il soit; ce fut donc une larme dans les yeux que Dupais se sépara de son ancien directeur, et, en lui serrant cordialement la main, il le chargea de mille ciîoses obligeantes pour madame Nicolet, sans faire mention de Rosalie, dont il lui vint pourtant comme un tendre souvenir; mais ce fut pour cette raison la même qu'il n'osa pas la nommer.

Vers les midi;, les aiarchands auxquels s'était adressé le nouvel officier, commençant de se succéder à la file, vinrent lui dissiper celte mélancolie, et il n'y a pas à s'étonner qu'en aussi peu de temps on eiit pu lui compléter un équipement très-sortable. Avec les militaires, sou-^ vent sujets a de brusques départs, on sait qu'il n'y a point de temps a perdre, et les gens habitués a cette clientelle sont toujours en mesure de la servire avec diligence, pour ne pas manquer les occasions. Après avoir eu affaire au passe-

menlier, au chapelier, Su. tailleur, el enfin au perruquier , qui raccomoda d'une belle perruque a boursey Dupuis se trouva au grand complet de son costume, et nVutplus qu'à prendre le chemin de Versailles, pour se présenter chez son colonel, ainsi que le lui commandait la lettre de service dont était accompagné son brevet.

En le voyant passer en cet équipage, ses voisins ne revenaient pas de leur surprise ; quelques-uns le crurent devenu maniaque, et, si l'on eût été en

lemps de carnaval, personne n'eût douté d'une mascarade a laquelle le danseur s'amusaitô

Mais tout cet étonnement se passait en arrière de lui, et loin que quelque chose, jusqu'à son arrivée a Versailles^ lui troublât sa joie, il n'aurait tenu qu'a lui, chemin faisant, de cueillir des roses ; dans le cafosse public qui le voiturait, il se trouva deux bourgeoises que sa bonne mine et son uniforme rendirent aussitôt folles de lui, et il n'est pas d'agaceries et de mines qu'elles ne ûrent

èSO LES GRANDS DANSEURS

pour attirer son attention ; mais le bel officier avait tout autre chose a faire que de s'arrêter à cette menue monnaie ; deux choses plus sérieuses occupaient en ce moment sa pensée, à savoir son colonel et la marquise.

Page 1