‹ Les grands danseurs du roiChapitre 20 sur 22 · TAIT QUE LE VICOMTE DE LUGEAC, KT DE CE QUI SE PASSA ENTRE EUX · texte numérisé non relu

TAIT QUE LE VICOMTE DE LUGEAC, KT DE CE QUI SE PASSA ENTRE EUX

Arrivé a Versailles, Dupuis se rendit chez le colonel commandant et chez le colonel en second, sans les rencontrer.

Renvoyé au lieutenant-colonel, aussitôt

qu'il se fut nommé, il sembla qu'il fût attendu, car de l'antichambre où il s'était arrêté pendant qu'un laquais était allé l'annoncer, il entendit une voix formidable qui s'écriait :

— Ah ! c'est ce monsieur ? qu'il entre, qu'il entre, je suis bien aise de faire connaissance avec lui.

Ce lieutenant-colonel était un colosse ; son teint fortement basané et de larges soucis grisonnants, sous lesquels se faisait un perpétuel roulement de deux pe-

lits yeux verdâlres, élaient loin de lai donner un abord avenant.

Dupuis présenta sa lettre de service.

— Très-bien! monsieur! - lui dit le sévère personnage, sans l'engager a s'asseoir, et après avoir jeté un coup d'œil sur le papier qui lui était présenté : — Le roi est le maître ajouta-t-il. Vous n'avez qu'a vous trouver au quartier demain matin, a l'heure de la parade, je vous ferai reconnaître comme c'est mon devoir ; bonjour, monsieur.

€eî accueil plus que foid ne parut pas

au sous-lieuleDanl de fort bon augure.

et pour la première fois, il s'avisa que ses anlécédents qui ne pouvaient manquer d'être connus, en supposant qu'ils n'eussent pas déjà transpire, étaient de nature, ainsi que la galante porte par laquelle il arrivait, h lui valoir quelques

désagrénnents.

Cependant, au sortir de chez ce brutal qui venait de lui troubler sa joie, se trouvant h peu de distance du pare, il ne résista pas au plaisir d aller y promener son uniforme, et il était en train de faire

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quelques lours de tapis vert^ quand il fut accosté par un hommedefortbounes manières, et d'un âge déjà mûr. On ne nous accusera pas d'avoir inventé h plaisir ce personnage, quelle que puisse être l'originalité de son caractère, car nous trouvons son portrait consigné dans un curieux recueil d'anecdoles auquel nous n'avons qu'a l'emprunter.

« Le vicomte de Lugeac, dit ce recacil^ « était un des hommes lesplus extraordi- « naires qui eussent paru ; il était par- « tout, savait tout, connaissait tout le

« nioruie, ëlait au fait de i'hisloire de « tout étranger arrivant a Paris, et en (( racontait les détails comme s'ii eût « vécu avec lui dans la plus grande in- « limité. S'il avait été méchant, c'aurait M été le plus dangereux de tous les hom- « mes; mais il ne songeait qu'a se diverti tir, eî point du tout b causer du chac grin a personne, il avait surtout un « talent particulier pour reconnaître les « masques; c'était son grand plaisir, et « peut-être la seule petite méciiancelé « qu'il se permît. A tous les bals de

« l'Opéra, il se postait a la porte de l'ani- « phithéâtre, armé de son petit verre,

f (car il avait la vue très-basse) et tous

« les masques qui entraient étaient

« reconnus et uoGimés impitojable-

« ment.

« La vicomtesse de P... n'avait pas été,

« depuis plusieurs années, au bal de

« l'Opéra : une nuit de carnaval ayant

« soupe avec une société peu nombreuse

« d'amis, les dames firent la partie d*y

K aller, et pressèrent madamedeP... d'en 11. <9

« être ; elle s'en défendit longtemps ; on « insista.

« — Je céderais volontiers a vos désirs, « — dit-elle, — mais je redoute ce mau- « dit Lugeae; il sera là et me reconnaî- « Ira, ce que je ne voudrais pas pour tout « i'or du monde.

« On la rassura, en lui objectant que « M. de Lugeac l'avait perdue de vue, « depuis plusieurs années qu'elle n'avait i< pas paru au bal; et que, cette fois-ci, « sa pénétration serait en défaut par la « manière dont elle se masquerait, Ma-

« dame de P... se rendit, se déguisa en « chauve-souris, si parfaitement, que « ses amis avaient peine a la reconnai- « tre. Elle se promit hien de ne pas dire « un mot. Des fiacres sont amenés, et la « troupe joyeuse se rend au bal. Le vi- « comte était a son poste; madame de

« P n'entra pas la première; dès

« qu'elle parut, plusieurs personnes de- « mandèrent a M. de Lugeac : — Quelle « est donc cette ctiauve-souris ? Le vi- « comte saisi son Verre, toise le masque, « et s'écrie : — C'est la vicomtesse de

« P FAle en fut outrée, et eonvenaiC

« naïvement que, dans son dépit, si elle € eût osé, elle lui aurait sauté au visage, « et arraciié les veux.

« II fut vériûé, un?dinjanche,quclemê- « me vicomte de Lugeac avait paru le ma- « Un a Paris, au lèvera Versailles, a deux « heures aux Tuileries, le soir a tous les « grands spectacles, ensuite au Palaisce Royal, et enGn la nuit aux boulevards « et aux spectacles d'après souper. C'est « le même dont on raconte qu'un de ses « amis lui disant, a l'Opéra, qu'il venait

« y chercher une cousine, arrivée ce « jour la de Bretagne, et le priant de <( l'aider, quoiqu'il ne l'eût jamais vue, <( il lorgna toute la salle, alla le retrou- <t ver, et lui dit :

« — Tiens, il faut que ta cousine soit cette a femme à chapeau vert aux secondes loges,- « car c'est la seule ^ dans la salle ^ que je ne <( connaisse pas, — Il avait raison : c'était « elle. »

On ne s'étonnera pas de voir un horame de ce caractère s'approcher de Du-

puis, et lui dire, après Tavoir salué avec un parfait savoir vivre :

— Vous me pardonnerez, monsieur, ma curiosité : il est convenu qu'on me passe ce travers; je suis le vicomte de Lugeac, dont vous avez ouï parler peutêtre ; je n'ai pas d'autre métier et d'autre plaisir que de tout savoir ; je suis accepté sur ce pied.

— Vous avez la, monsieur, une rude besogne,— dit Dupuis, voyant qu'il avait affaire à un original, et se tenant sur la réserve avec lui.

— Moins rude que vous ne le pensez, — répondit le vicomte, — j'observe beaucoup, j'interroge , bien des renseignements me viennent d'eux mêmes, et, en somme, sans prendre beaucoup de peine, je ne suis pas mal informé.

— Et sur quel point, monsieur, — demanda roiQcier, ~- pourrais -je avoir l'honneur de vous renseigner?

— Il y a quatre minutes, j'aurais juré que je connaissais, au moins de nom et de visage, tous les officiers de Savoie -Carignariy sans compter la liaison plus par-

ticuîière que je puis avoir avec quelquesuns d'entre eux; mais j'avoue, monsieur, que vous me dépaysez, et je ne puis faire autrement que de vous supposer bien nouvellement arrivé dans le régiment.

— J'y arrive aujourd'hui même, ~re partit Dupuis, — a telles enseignes que je ne suis pas encore officiellement reconnu.

— Ah ! c'est donc ça, — reprit le vicomte;— et, pour continuer mes indiscrétionS;, oserai-je vous demander si quelquefois vous fréquentez les théâtres a Paris.

— Mais, oui, — fit Dupuis, — comme tout le monde, de temps en temps.

— C'est qu'une chose me frappe, — continua le vicomte, — et veuillez ne pas prendre ma remarque en mauvaise part, car il s'agit d'une des figures les plus él<^gantes que j'aie jamais rencontrées ; mais il m'est impossible de ne pas être émerveillé de ce rapport, et vous a^ez une ressemblance si singulière avec Dupuis, le premier danseur de chez Nicolet !...

~ Que je suis ce Dupuis lui-même, —

interrompit ûèreraent l'officier, coupant court par la brusquerie de cet aveu a toutes les équivoques possibles de cette singulière conversation.

— Vous voyez ? — dit le vicomte, qui eut le^bon goût de ne pas montrer d'étonnement, — mon coup d'oeil me trompe rarement. Mais, Monsieur, en vous adressant mes sincères félicitations, permettez-moi de vous dire que, pour être ainsi nommé d'emblée à une sous-lieuteuance, vous avez dû être protégé de bien haut.

— En eiïet, repartit roiïcior de for-

tune, — j'ai clé aidé par une personne assez bien placée.

— C'est juste î je me rappelle, — continua le terrible fureteur, poussant toujours son enquête en aj^ant l'air de causer, — vous eûtes dernièrement l'honneur d'être présenté au roi et d'en obtenir un charmant accueil ainsi que de la comtesse ?

— C'est a-aire que j'eus ^e bonheur de ne pas leur déplaire, — repartit Dupuis d'un accent où un peu de sécheresse se mêlait h beaucoup de modestie.

— Encore un coup, Monsieur, je vous félicite ; el vous dites donc que vous n'êtes pas encore reçu au régi ment, où probablement alors vous n'avez pas beaucoup de relations parmi le corps d'officiers ?

— Je sors de chez le lieutenant-colonel, et c'est la seule personne que j'aie encore vue ?

— El que dites-vous de ce Goliath ? 11 m'étonnerait fort qu'il vous eût reçu avec beaucoup d'aménité.

— J'avoue, — repartit Dupuis, et dans la

manière de prononcer celle phrase, il ne put s'empêcher de laisser percer quelqu'amerlune, — que, malgré la distance du grade, je me faisais une autre idée des rapports qui pouvaient exister de supérieur a subordonné. Je suis sans doute un sujet fort indigne; enûn j'ai l'avantage de me présenter porteur d'un brevet qui est la volonté écrite de sa Majesté.

Le vicomte ne répondit pas d'abord, il ne voulait pas apparemment s'expliquer sur le mérite de celte remarque, mais il

regarda Dupuis avec intérêt et de l'air d'un homme qui se serait dit tout bas: « Il est, ma foi! très-bien ce jeune homme ! « Puis il reprR:

— Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous dire que je m'appelle le vicomte de Lugeac, j'ajouterai que je demeure rue des Réservoirs^ et si, par hasard, dans un temps plus ou moins prochain, je pouvais vous être bon a quelque chose, il vous suffirait de vous présenter chez moi, et, en vous nommant, \ous seriez aussitôt introduit.

Cela dit, sans attendre la réponse de Diipuis, il lui adressa uu salut fort coutois, et le laissant continuer sa promenade, il le quitta pour aller k la rencontre de quelques femmes qu'il voyait venir dans le sens opposé.

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