‹ Les grands danseurs du roiChapitre 6 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

ses gens Tordre de la porler inconliiienl, quand elle fut avisée d'une autre visite qui lui arrivait, et que rien ne devait lui faire espérer.

— Toute belle, lui dit en entrant la maréchale, si prestement éconduile la surveille, ■— je dois vous paraître un peu bien sans cœur de revenir après votre procédé de l'autre jour ; mais je ne vous en veux pas; je n'en veux jamais aux uerfs, et puis, il faut que je vous le dise, j'apprends que vous êtes dupée de la façon la plus monstrueuse...

— Pardon, madame la maréchale, — interrompit la marquise d'un ton grave et péreraptoire, — j'ai déjà eu beaucoup à souffrir des révélations spontanées que vous avez bien voulu me faire, et dont il ne me convient pas de discuter le désintéressement et la bonne intention. Quoi qu'il en soit, sur leur valeur et sur leur bien informé, je me suis fait une opinion ; j'aurais grand'peine à en revenir, et même je désire ne point y être inquiéîée.

— Je sais tout cela, — repartit la ma-

réchale ; — que vous êtes sous un charme, que je suis, moi, véhémentemenl soupçonnée d^êlre une Putiphar haletante a la poursuite de votre Joseph de mari ; je sais même qu'il a un dossier, des pièces justificatives a Tappui de ses dires, et <ju'enfin Gerbier (1) lui-même ne plaiderait pas une affaire avec plus d'éloquence et de succès.

— Puisque vous savez tant de choses, madame, permettez-moi de vous dire que

(-1) Célèbre avocat du temps

voire prodigieuse persévérance a quelque chose de bien courageux.

— Mon Dieu, ma toute bonne^ que vous éles bien prise, et quelle belle cataracte ii vous a plantée sur les yeux!

— Justement! — teprit vivement la

marquise , — on dit que les aveugles sont les plus heureuses gens du monde, et les méchants les plus a plaindre, surtout quand ils ne réussissent pas dans leur méchanceté.

— Tout ceci, c'est de l'espril, — repartit la maréchale sans s'émouvoir; —

mais une simple preuve en fera juslice : connaissez- vous celte écriture ?

Et la dénonciatrice présenta un billet a la marquise.

— L'écriture de mon mari ! — fit celleci avec émotion. J

La suscription portait : A mademoiselle Carline, de la Comédie italienne.

— Maintenant, — continua la maréchale, — veuillez écouter.

« Ma frétillante colombine, ta lettre a « fait merveille, et tout le mal est répa- (( ré. Jamais ma romanesque de femme

« n'a eu plus de confiance en ma fidélité ; « et ta charmante inspiration de m'é- « crire comme si je te faisais languir « après ma présence, n'a plus même lais- « se planer une ombre sur ma vertu.

« Ainsi celte coche de maréchale (ici la « maréchale s'interrompit pour faire vaiK loir le bon goût de l'expression), ainsi « cette coche de maréchale en sera « pour ses frais de langue , et notre « charmant petit commerce ne se verra « point dérangé. Seulement il faut, pour « les premiers jours, y mettre un peu

« de réserve ; en conséquence, demain « je ne te verrai point, ni dimanche ; « mais, lundi, tu me donnes a souper.

« Tu es tout adorable dans les foires de i. l'Amour et de la Magie j ton costume, « comme ton jeu, est le plus coquet et « le plus galant du monde. A lundi donc, « chérie; on liquidera l'arriéré. »

— Eh bien ! que vous ensemble? ~ se contenta de demander la maréchale, après avoir lu.

Presque jamais le même malheur, venant a se reproduire, ne nous impres-

sionne, de la même manière. Cette fois, la marquise ne s'était pas trouvée mal; au contraire, elle avait écouté avec une tranquillité sombre cette révélation nouvelle, a laquelle on peut dire que ne manquait aucune façon. La lecture achevée, elle prit le billet '^des mains de la maréchale, afin , apparemment, de bien constater l'identité de l'écriture; puis, comme si elle eût trouvé quelque consolation dans une querelle avec celle qui la torturait si victorieusement.

— Mais ce billet, — dit-elle,— Madame

la maréchale, il est bien étrange qu'il se îrouve en votre possession.

*^ Pas si étrange, car c'est bien vingtcinq beaux louis qu'il m'en a coûté pour me le procurer. Du reste, j'étais piquée au jeu; votre mari allait partout se |vantant de la manière dontil vous a tranquillisée, en me noircissant charitablement dans votre esprit ; et la femme de chambre de celle histrione eut demandé, pour me livrer la lettre, cent louis au lieu de vingtcinq, que je les eusse donnés sans y avoir regret.

— L'âme d'un laquais est moins vile, — disait cependantla marquise, en mar^.q chant a pas précipités dans Tapparlcment. — Pris en flagrant délit, il ment encore; mais il n'organise pas d'avance tout un système de déception.

— Voilà les hommes, — reprit philosophiquement la maréchale, — se croyant tout permis pour nous tromper, tandis que nous, aux représailles les plus sous la main et les plus méritées, nous avons des scrupules et des hésitations infinies. ■'

— Oh ! que non, certes, je n'hésiterai pas, — s'écria impétueusement la marquise. — Il a voulu se jouer a moi; mais la vengeance que le hasard a mise sous ma main, il la boira !

— Allons donc! ma charmante, — dit Tennemie intime du marquis, — vous y venez ; je savais bien que vous finiriez parcomprendre que le magnifique et enivrant hommage d'un royal amant...

— Qui ? le roi ? — fit dédaigneusement madame de Flavacourt, —j'ai mieux que cela.

— Mieux (jue le roi ? — dit a sou tour la maréchale.— Je ne vois guère alors que Dieu le père pour mettre dans votre ressentiment de moitié avec vous.

— Mon Dieu, madame, — dit alors la marquise, — ne revenons pas sur un sujet qui déjà, entre nous, n*a rien produit de bien agréable; j'ai mon idée comme vous avez la vôtre; soyez sûre, dans tous les cas, qu'il sera parlé du châtiment que je compte infliger à cet homme de boue, et pour l'éclat et le scandale, je

ne pense pas que personne y puisse trouver quelque chose a regretter.

— Très-bien l — dit la maréchale en se levant. —• Nous attendrons donc cette nouveauté curieuse; mais si vous m'en croyez, pas de drame, pas de stylet et de poudre de succession; on rend intéressant le coupable, et rien de mieux tué, voyez-vous, ma toute belle, qu'un homme assassiné tout en vie.

La marquise se contenta de faire une inclination de tète, pour indiquer qu'elle prenait en grande considération ces pru-

dents avis; ensuite, elle affecta de reconduire la visiteuse jusqu'à l'extrême frontière de son appartement; politesse cérémonieuse, a laquelle la maréchale ne put se soustraire, quoi qu'elle en eût.

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