CHAPITRE QUATRIÈME
lî.
DE LETAT DE LAME DE DUPUIS. — DANSERA-T-IL ! LA LOGE MISTÉRIECSE. PLUIE DE FLEURS. — CA- TASTROPHE ET DÉCEPTIO.V.
Au sortir de chez la belle Italienne, ii se trouva que, dans les sentiments et l'esprit de notre ami l'acrobate, une profonde modification s'était opérée.
Après l'espèce d'arrende honorable que celte femme hautaine avait consenti à lui faire, après les louanges qu'elle avait données a l'honnêteté de sa conduite, et la sollicitude dont elle s'était montrée animée lorsqu'il avait été question de son engagement, enfin, après la bienveillance affectueuse ei la distinction d'un accueil auquel on ne pouvait véritablement reprocher que celle fâcheuse commémoration du marquis, intervenue si mal à propos lors du dénoûmentj Dupuis ne pouvait plus avoir de
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haine, et son amertunie devait être beaucoup tempérée.
Naturelle/lient, ce qui allait ajanquer du côté de la haine, devait se reporter du côté de l'amour, el, par snii^e de cette belle unité, ce sentiment absorbant désormais tout l'espace, ne pouvait que fructifier a miracle et pousser en peu de temps de profondes racines, surtout dans un terrain vierge, tel qu'était le cœur de Dupuis.
En même temps qu'elle prit plus de force, la passion du bon jeune homme se
tamisa en quelque sorte, ce qui veut dire que, devenue plus pue, parce qu'elle n'élait plus seulement me excitation de l'appélil sensuel, e e devint aussi plus raffinée et plus suLilc, l'être moral y étant alors deson conngenl.
Mais pour être désormais tat entier, sans fiel et sans partage, b de pensées plus tendres, Dupuis ne s'ei trouvait guère plus heureux, car il ncse dissimulait pas l'immense dislanc<qui continuait a le séparer de si hâte et si puissante dame^ et il ne lui parissait pas
qu'il eut fait encore le moindre chemin pour combler cette profondeur d'espace qui existait entre eux.
11 avait passé le reste de sa journée dans sa chambre, occupé h se repaître du souvenir de sa belle marquise, et même il avait essayé de se le rendre plus sensible en le matérialisant dans une ébauche dont le premier jet n'était point trop mal venu ; mais il lui fallut quitter celte agréable distraction pour se rendre au théâtre, où le devoir l'appelait.
Il allait prendre la clef de sa loge chez
la concierge, quand celle-ci le tira k pari d'un air de mystère, et lui dit qu'un moment avant, une dame était venue s'informer de sa demeure, et qu'elle paraissait forl empressée de la connaître, car à peine avait-elle souffert que l'on entrât avec elle dans les explications seulement nécessaires.
Dupuis ne manqua pas de s'informer de la manière dont était faite cette dame; mais tout ce qu'on sut lui répondre, c'est qu'elle était grande et simplemen.t mise; quant a son visage, on avait à
peine pu l'entrevoir, altendu le coqueluchon de son mantelet, donl elle le cachait soigneusement.
Une idée bizarre traversa alors l'esprit du danseur; ne serait - ce pas la marquise; — se demanda-t-il, — qui aurait
voulu connaître mon domicile, aOn de
me faire savoir le résultat de sa démarche auprès de mon colonel? Mais je suis bien sot, — ajouta-l-il presque aussitôt, — serait-elle venue de sa personne, et n'aurait-elie pas plutôt envoyé un de ses gens?
Sur ce, et une preuve qu'il ne s*arrêia guère à cette idée, qui l'eût bien autrement remué, s'il lui eût trouvé plus de vraisemblance, le voila qui tout-a-coup
se sent saisi d'un genre de souci bien dif-
férent.
Je rais danser, pensa-t-il, mais en aije le droit? Ma signature donnée a Pompée, j'appartiens à S. M., et portant en quelque façon l'uniforme, puis-je maintenant aller le compromettre sur la corde raide, tant que la bienveillante interven-
tion de ma prolectrice ne m'a pas relevé de mon engagement?
rendant qu'il rêvait ainsi, survient Nicolet. La pièce a la suite de laquelle paraissait Dupuis, était près de finir, et le directeur trouva son danseur chez la concierge, bayant, comme on dit vulgaireiHQnt, aux corneilles, et n'ayant pas plus l'air de penser à aller se vêtir, que si c'eût été jour de relâche, ou que son nom ne fût point affiché.
Le Nicolet n'était jamais d'une humeur très commode; mais désormais rassuré
sur la nëgociatioD de Dupuis avec Audino^ il était moins que jamais disposé k le ménager. L'aposlrophant donc avec la dernière dureté, il lui demanda à quoi il V pensait de n'être point encore prêt « a paraître en scène, et si c'était qu'il « avait l'intention de le ruiner? »
On ruinait ainsi ce singulier homme dix fois par jour : un machiniste qui plaçait mal un montant de coulisse, le menaçait de sa ruine; un moucheur qui
laissait couler une chandelle, le ruinait
encore ; il allait même jusqu'à se croire
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ruine par une quinte qui comptait des pauses, (lisant qu'il ne payait pas pour que l'on comptât des pauses, et qu'il vou lait que l'on jouât.
Qu'on se représente alors sa situation d'esprit quand Dupuis vint b lui faire part de son scrupule en lui annonçant qu'il était depuis le matin de ce jour-là, passé de son service h celui du roi.
Prenant la question de très-haut, Nicolet se mit a la traiter en jurisconsulte; il argumenta de la préexistence de l'engagement dramatique souscrit à son pro-
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fit, pour infirmer la valeur du contrat militaire passé au profil du roi ; parla de faire emprisonner le danseur au For-l'Evêque, et voulut que l'on cassât Pompée de son grade; il aurait même, au besoin,
demandé la destitution du maréchal de
Biron, et hâté de quelques années la pro- V chaîne révolution de 1789 plutôt que de permettre que son premier danseur pût lui être enlevé sans qu'on lui soldât uïi dédit.
Cette passion de le conserver avait pour Dupuis son côté flatteur: mais
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comme Nicolet, a la manière du barreau, entremêlait son point de droit de force injures et impertinences pour sa partie adverse, l'artisle, qui avait d'abord hésité sur le parti qu'il devait prendre, finit par s'arrêter a une idée, et il déclara, de la manière la plus péremptoire, qu'ayant l'honneur de faire partie du régiment des gardes françaises, décidément jl ne danserait pas.
Dans cette extrémité, Nicolet se détermina pour un parti violent, il courut au théâtre, fit levez* la toile, et dans une
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petite allocution [fort émue, annonça au parterre que, sans être indisposé, et par un pur caprice, le nommé Dupuis refusait de jouer.
A celte annonce, un affreux tumulte d'éclater dans la salle. — Dupuis! Dupuis ! s'écria-t-on de toutes parts, et les gens de se lever sur les banquettes, et le parterre, qui alors n'était point assis, de commencer k onduler comme une mer orageuse, et quelques entreprenants de chercher a escalader la scène. Heureusement, un commissaire au Ghàtelet se
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trouvait la présent. Pour remédier au désordre, il se hâta de monter au théâtre, et, apprenant que le réfraetaire pourail êlre immédiatement montré au public, il lui ordonna d'entrer en scène et de donner des explications.
Au moment où Dupuis parut, des sifflets et des applaudissements raccueilli-
rent, car beaucoup pensaient que Nicolet devait avoir vis-a-vis de lui quelque tort qui l'avait décidé a ce refus de concours. Le mieux, dans tous les cas, était de l'entendre, puisqu'il manifestait l'inlenlion