‹ Les grands drames [microforme]Chapitre 15 sur 96 · REP RE A · texte numérisé non relu

REP RE A

de LD Dee mens

ténébreuse des énigmes, et le nouveau sphinx

qui se dresse devant lui va devenir son vain-

queur.

Pour découvrir son secret il faut un Voyant,

. une espèce de prophète, et le vieil aveugle Ti-

résias, qui voit d'autant mieux les choses divi-

nes qu'il n’aperçoit pas celles du monde visible,

est appelé.

Œdipe l’interroge, mais le Voyant refuse de

parler. Œdipe insiste, il presse, il conjure, il

ordonne, et le prophète hésite à révéler le terri-

ble secret.

Enfin le roi le menace, et l’outrage. Alors le

vieux Tirésias dit : ‘‘...C’est toi le fléau qui souille

mon pays !” Et comme (Œdipe ne comprend pas, il ajoute :

‘Tu cherches l'assassin de Laïus. C’est toi-

même.””.........

Tu ne sais pas quels nœuds, déplorable victime, Aux êtres les plus chers t’unissent par le crime !

Mais Œdipe, fort de son innocence, trouve

l'accusation audacieuse et il s’indigne. Vaine-

le lle

oi-

ment Tirésias multiplie les allusions et les traits de lumière pour lui faire comprendre l’horrible vérité : Œdipe le prend pour un insensé, pour un fou furieux, et il le chasse de sa présence. Alors le vieux prophète s'écrie en sortant :

Cet homme que poursuit ta sentence implacable, L’assassin de Laïus, que ton courroux accable, Il est ici présent, je le déclare à tous !—

Cet homme, en apparence étranger parmi nous, On va bientôt savoir que Thèbes l’a vu naître ; Et, certe, il aura peu de joie à se connaître !.…. Aveugle, pauvre, errant, vers le sol étranger, Courbé sur un bâton, il va se diriger.

De ses propres enfants à la fois père et frère,

I] se reconnaîtra fils-époux de sa mère !.… Inceste, et de son père exécrable assassin !-— Rentre, pèse longtemps ma parole en ton sein ; Et si je t’ai menti d’un seul mot, tu peux dire . Que je suis un devin qui ne sait rien prédire !

Cette effrayante prédiction frappe Œdipe de stupeur et il rentre dans son palais.

Comment croire à cette catastrophe mystérieuse ? Il cherche... il s’informe... le mystère le tourmente et le bouleverse.

Il soupçonne queique machinatior horrible

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de son beau-frère Créon, qui voudrait le détrôner peut-être. Il l’accuse, et pour la sûreté de l'Etat il est décidé à le faire mourir.

Jocaste s’interpose entre son frère et son époux, et pour mieux démontrer qu'ŒÆdipe n’a pu commettre les crimes annoncés par les oracles, elle raconte comment Laïus, son premier énoux, a fait reléguer son fils sur un mont solitaire, et comment il a été assassiné longtemps après par des brigands, dans un chemin qui se partage en trois.

Mais ce récit augmente le trouble d'Edipe.

Ses souvenirs d'enfance lui reviennent. Il se rappelle les anciens oracles, et cet inconnu qu'il a tué dans un chemin qui se partageait en trois.

Il interroge encore Jocaste, et plus elle parle plus il entrevoit l’horrible vérité.

L'instant d’après il se croit sauvé. Car un messager arrive de Corinthe pour lui annoncer que Polybe qu’il a toujours cru son père est mort, Mais il apprend en même temps qu’il

en

arle

un cer est qu’il

n’est pas le fils de Polybe, et l’horrible mystère recommence à l’obséder.

Ceux qui accompagnaient Laïus ont été massacrés en même temps que lui, sauf un seul esclave, qui s’est fait berger depuis, et qui vit dans les champs. Œdipe le fait mander.

En l’attendant, Jocaste offre des parfums et des guirlandes à Apollon pour détourner le malheur qui la menace, et le chœur, dans des strophes admirables, rappelle

Ces sublimes lois qui résident dans les cieux, Leur berceau radieux !

Ces lois que ne fit point l’homme, race éphémère, Ces lois dont l’Olympe est le père, Et que l’Oubli dormant ne saurait abolir; Ces grandes lois sont éternelles :

Un Dieu puissant respire en elles, Un Dieu qui ne doit point vieillir !

Jamais la sagesse antique n’a fait entendre-de plus belles paroles ; jamais la philosophie n’a mieux fait connaître la divine origine du Droit!

Cependant la catastrophe qui menace le roi de Thèbes est inévitable, et les événements se précipitent.

La

C'est pour Jocaste la première que le voile se déchire. Les révélations du messager de Corinthe et les récits d'Œdipe lui-même lui ont suffi. Les femmes sont plus claivoyantes que les hommes dans les mystères du cœur ; et quand la lumière se fait soudainement dans son esprit, Jocaste s'enfuit épouvantée.

Mais Œdipe doute encore, parce qu’il veut douter. Avant de devenir aveugle par le châtiment, il est déjà aveugle volontaire.

Le pâtre est enfin amené, et il est mis en présence du messager de Corinthe. Œdipe les fait parler tous deux, et toutes les ombres qui enveloppaient sa vie malheureuse et ses funestes destinées se dissipent.

Il sort, frappé comme par un éclat de la foudre, en disant :

Hélas! tout s’accomplit, toute ma destinée !

Exécrable naissance ! Exécrable hyménée !

Inceste et parricide !...—Adieu donc ! je te vois, O lumière des cieux, pou: la dernière fois,

Et le chœur chante :

O race des mortels vouée à la souffrance, Qu'est-ce que votre vie? Un songe..Rien, hélas ! L'homme le pius heureux. selon son espérance,

N'a du bonheur que l’apparence, Fantôme évanoui bien vite dans ses bras !

O malheureux (Edipe !.. instruit par ton exemple,

Quand mon œil te contemple,

Je ne crois au bonheur de personne ici-bas !

La catastrophe du drame est effroyable, et

c'est un envoyé du palais qui la raconte.

Œdipe s’est enfui, fou de terreur, demandant

son épée, poussant des cris et des sanglots, appelant cette épouse qui n'est pas son épouse,

Celle qui mit au jour le père et les enfants !

Aveuglé par l’'épouvante,

Il s’élance éperdu dans la chambre fatale.

Là, quel spectacle horrible à ses regards s’étale ! Jocaste inanimée, et le corps suspendu

Au long voile traînant qu’elle-même a tordu ! Œdipe exhale un cri de lion qui succombe ;

I] détache ce nœud meurtrier : le corps tombe !.. C’est quelque chose alors d’épouvantable à voir! Il arrache, courbé sur elle, 6 désespoir !

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L'agrafe d’or fixée au manteau de la reine ;

Il s’en frappe les yeux ; il y plonge, il y traîne Impitoyablement ce funeste aiguillon,

Comme un soc de charrue au milieu du sillon.

Et parlant de ses yeux perdus :

Qu'ils ne voient plus mes maux et mes crimes sans nom- Dit-il. Que, pour jamuis enveloppés dans l’ombre, fbre! Ils ne connaissent plus, hélas ! ceux que jamais

Ils n'auraient dû connaître et que pourtant j'aimais ! ”

Ses yeux ruissellent, non pas de pleurs mais de sang ; et c’est ainsi qu’en foudroyant .…. deux têtes au lieu d’une, Le destin les confond dans la même infortune ! Cette prospérité qui faisait leur orgueil, Ce bonheur d’autrefois, qu’en reste-t-il? Le deuil !

L’opprobre et la misère !.… et tous les maux qu’on nomme, Tous les maux à la fois réunis sur un homme !

A peine l’envoyé du palais a-t-il achevé ce récit, qu'on aperçoit (Edipe, aveugle, le visage ensanglanté, les bras étendus, marchant à tâtons le long des murailles, et gémissant :

Hélas ! hélas! hélas !

Où suis-je, malheureux? Où s’égarent mes pas ? Où s'envole ma voix, cette voix lamentable ?.. Hélas ! Dieu redoutable,

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Où m'a précipité la fureur de ton bras ?...

O mes amis, chassez de la terre natale, Chassez bien loin ce mortel odieux ; Cette tête fatale, Ce fléau qui sur vous s'étale, Abominable au monde, abrminable aux Dieux !

Au milieu des lamentations lugubres d'ŒEdipe, surviennent ses deux filles bien-aimées. Il ne peut plus les voir, mais il les entend... Horreur ! elles sont le fruit de l'inceste |

Il se condamne lui-même à l'exil, et soutenu par un esclave, appuyé sur un bâton, ils’éloigne lentement de la ville de Cadmus.

Ainsi finit la première partie de la trilogie, qui porte le titre d'Œdipe-roi. Elle est pleine d'horreur.

Il est évident qu'elle ne fait que poser un problème, le problème de la fatalité, qui était la croyance d’un grand nombre de païens.

Mais ce problème demande une solution.

Jocaste a commis un crime. Elle a manqué au devoir sacré de la maternité en voulant se défaire de son fils, dans la crainte que ce fils ne

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vint plus tard troubler son bonheur égoïste, et elle est punie justement.

Le malheur qu’elle a voulu éviter par un crime l’atteint au milieu de sa prospérité, et la précipite dans un abîme de honte et de douleur.

Mais son fils lui-même, Œdipe, est innocent.

La matière du crime existe; mais sa volonté n'y a eu aucune part, et sa conscience ne lui reproche rien. Comment les dieux peuvent-ils permettre un tel entassement de catastrophes sur une tête innocente ?

Voilà le problème auquel la seconde partie de la trilogie, Œdipe à Colonne, va répondre.

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Les deux fils d'Œdipe, Etéocle et Polynice, se sont partagé le trône de Thèbes, après avoir

frappé leur père de proscription. Le malheureux roi, aveugle, s’en va errant de ville en ville, conduit par sa fille Antigone.

La douleur l'a vieilli. Il n’est plus qu’une ruine. La célébrité que ses malheurs lui ont faite l’ont rendu un objet d'horreur pour tous.

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Mais dans la profondeur de son infortune imméritée l’homme s’est purifié, comme l'or se purifie dans un creuset. Il s'est résigné à la volonté des dieux, et cette résignation que l’on rencontre peut-être pour la première fois chez un païen, lui a rendu la paix et la sérénité.

Il a d’ailleurs touché le fond de l’abime, et il ne redoute plus rien. La mort lui apparaît comme un bien suprême.

Les oracles lui ont prédit qu'il doit mourir dans un bois consacré aux Erynnies. Il est arrivé à l'entrée de ce bois, et ce lieu, qui serait terrible pour tout autre, est pour lui un asile, Ce repaire effrayant pour les mortels lui apparaît comme le vestibule d’une vie meilleure.

C'est le terme de son exil et de ses inénarrables souffrances. C'est le repos. Il prie, comme prieront les chrétiens cinq siècles plus tard :

‘O vénérables et terribles divinités ! puisque le premier lieu de cette terre où je me suis arrêté vous est consacré, ne soyez contraires ni à Apollon ni à moi. Ce dieu, lorsqu'il me prédit autre-

te ES

18 LES GRANDS DRAMFS

fois tant de misères, m'annonça aussi que j'en trouverais le terme, au bout d'un long temps, à mon arrivée dans la terre où je deviendrais l'hôte des vénérables déesses, et que là je tournerais la borne de ma triste vie. L'oracle déclarait les signes qui devaient m'en annoncer l'heure: un tremblement de terre, des éclairs, un grand bruit de foudre. Et certes, je reconnais aujourd’hui que j'ai été conduit vers ce bois sacré, par votre assistance. Comment sans elle vous aurais-je rencontrées les premières, dans ma course errante? Comment serais-je venu d'abord m'asseoir sur cette roche abrupte, dans votre enceinte révérée, Ô sombres déesses ! Sombre moi-même comme vous. Consommez donc l’oracle et accor-

dez-moi de mourir ici, si toutefois je vous parais

assez éprouvé, depuis le temps que j'endure les plus grands maux que l’homme puisse souffrir.

Au secours, douces filles des antiques Ténébres. Et toi qui portes le nom de la grande Pallas, Athènes, !- plus illustre des villes ! aie pitié de

> j'en 1ps, à l'hôte rais la ait les e: un 1 bruit rd’hui : votre rais-je rse erm'asiceinte même accorparais re les buffrir.

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SOPHOCLE : 79 l'ombre misérable d'(Edipe, car ce n’est plus là mon corps d'autrefois.”

On le voit, Œdipe comprend maintenant qu’il n'est pas châtié, mais éprouvé. Son épreuve cependant n'est pas encore finie, et l'heure de la réhabilitation n’est pas sonnée.

Il faut qu’il souffre encore avant d'être g'arifié par ceux mêmes qui l’ont persécuté.

I est chassé du bois inviolable comme un sacrilège, et il reprend, docile et résigné, le chemin de l'exil. On dirait qu'il a lu le livre de Job, et qu'il a pris ce juste de l’ancienne loi pour modèle.

La douleur n’a plus de prise sur lui, parce qu'il la vaincue ; et sûr de son innocence, il triomphe jusque dans le châtiment. La vraie peine serait le remords : il n’en éprouve aucun.

A tous les habitants de Colonne qui l’accusent il répond victorieusement. Ilest vrai qu'il a tué son père, et épousé sa mère ; mais il n'avait jamais connu ni son père, ni sa mère. Ce passant qu'il a tué en se défendant, il igno-

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rait qu'il fût son fils. Dès lors son âme est restée pure.

Vainement on fait le vide de l'horreur autour de lui, comme autour d’un pestiféré. Il voit clair dans sa conscience ; il en fait briller l’innocence aux yeux de tous, et rappelant les horreurs qu’on lui reproche, il s'en va répétant : “ Ces horreurs, je les ai subies, ma volonté n’y était pour rien.”

Mais il ne suffit pas que le juste soit disculpé,

quand il a souffert tant d’injustices et de

souffrances ; il faut de plus qu’il soit glorifié.

Un jour, arrive de Thèbes le messager de la réhabilitation. C'est Ismène, la sœur d’Antigone, qui vient apporter au pauvre proscrit des nouvelles de sa patrie, et lui annoncer que le jour de la justice est levé.

Thèbes est en proie à une guerre fratricide, Etéocle a chasse Polynice du trône, et celui-ci marche contre sa ville natale à la tête d’une armée. L’or-le de Delphes a été consulté, et il a répondu ‘“ que le corps d'Œdipe protégera la

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terre qui le possédera, qu'il la rendra invincible, et la maintiendra florissante,”

Enfin: ja justice divine va donc prendre son cours. Arrière, Fatalité ! ton rôle est fini. Le droit et la ver‘u seront plus forts que les événements et les hommes. Dieu lui-même intervient, et de celui que les hommes ont condamné, il fait son élu !

Dès lors, les habitants de Colonne ne veulent plus laisser s'éloigner l’auguste vieillard qui doit porter bonheur et gloire à la terre qu'il habitera, et ils vantent les beautés et les joies de leur cité.

Mais Thèbes dispute à Colonne la possession de ce héros, devenu un talisman. Créon accourt à la tête d’une troupe de guerriers pour l’enlever. Après Créon qui n’a pu réussir, c’est Polynice, le fils ingrat, qui vient confesser ses fautes, er demander païdon, et proposer au vieillard de le rétablir sur son trône.

Mais Œdipe reste inflexible. Le père outra-

gé se dresse devant son fils comme un vengeur

impitoyable, et lance contre lui ces épouvantables imprécations

“ Méchant ! lorsque tu tenais ce sceptre et Be trône que ton frère possède maintenant dans.

Thèbes, tu as chassé ton père, tu l’as poussé hors des murs dans l'exil, où tu le revois couveri de ces lambeaux qui te font pleurer, aujourd’hui que te voilà tombé dans les mêmes misères ! Je ne pleure pas sur mes maux, et, tant qi: it vivrai je les porterai sans fléchir ; mais je me souviens de ton parricide. C'est toi qui m'as jeté dans cette détresse, toi qui m'as proscrit, toi qui m'as réduit à mendier le pain de chaque jour. Si je n'avais pas engendré ces filles, nourrices du vieillard, il y a longtemps que je serais mort, et par toi. Ce sont elles qui m'assistent et qui me font vivre, elles qui supportent mon fardeau, femmes avec le courage de l’homme ; mais vous autres, vous n'êtes pas mes fils ! Aussi un dieu se lève déjà, et tu le sentiras dressé devant toi quand ton armée marchera sur Thèbes. Ne te vante pas de pouvoir renverser la ville ; vous

1ta-

tamberez avant, ton frère et toi, dans le même

sang.

4 J'ai déjà lancé contre vous ces imprécations, et je les répète maintenant afin qu’elles viennent à mon aide, et que vous appreniez, fils d’un père aveugle, à révérer vos parents. Mes imprécations assiégeront vos trêres, et elles s’y dresseront à vos places, s’il est vrai que l'antique Né-

mésis, gardienne des lois éternelles, siège encore

près du trône de Zeus. Va donc au malheur, fils exécrable, renié par ton père ; emporte avec toi ces malédictions ! Puisses-tu ne posséder jamais la terre paternelle, ni rentrer jamais dans le creux Argos, mais tomber sous la main de ton frère et l’égorger du méme coup ! J'invoque les odieuses Ténèbres du Tartare, pour qu'elles t’'engloutissent ; j’invoque aussi les déesses de ce bois terrible, et Arès qui vous a inspiré cette haine affreuse.—Il a entendu, qu’il parte maintenant, et qu’il aille annoncer aux Thébains quels présents Œdipe a faits à ses fils !”

Cela rappelle les anathèmes des Prophètes, et

84 LES GRANDS DRAMES les excommuniçations des Souverains Pontifes contre les rois prévaricateurs.

C'est qu’en réalité Œdipe est en ce moment l'écho des justices divines. Il parle d'inspiration, poussé par une force d’en haut. Remarquons d’ailleurs que le monde est encore à cette époque sous la loi de crainte, et que le Christ n’a pas encore apporté la loi d'ämour à la terre.

cnfin, l’heure de la récompense éterrelle est venue pour Œdipe. Il en a le pressentiment, et voyant la mort qui s’avance, il marche à sa rencontre. Une tempête effroyable éclate, et les éclairs sillonnent ce bois des Erynnies où doit . s'ouvrir sa tombe.

Il y entre résolûüment, non plus comme un

aveugle, mais comme un voyant. Les lumières

de l’autre vie l'illuminent.

‘“ Suivez-moi, mes filles : Vous qui me meniez par la main, c’est moi maintenant qui vais vous conduire. Marchez et ne me touchez pas ! Laissez-moi trouver seul la tombe sacrée où je vais

ntifes

ment ation, juons Joque

a pas

SOPHOCLE 85 entrer. Icil Par ici! Hermès, conducteur des âmes, et Perséphone m'indiquent le chemin.”

Le chœur adresse au ciel des invocations, et l’auguste mourant fait les derniers préparatifs de son apothéose.

Il se révêt d’une robe blanche, comine un prêtre à l'heure du sacrifice, et de l'ombre du bois sacré sort une voix divine qui l'appelle : ‘ Œdipe ! Œdipe ! qu’attends-tu ? Viens, tu es en retard!” Puis, soudain ses filles qui l'ont suivi le perdent de vue. Il disparaît comme s’il devenait un pur esprit.

Est-il monté au ciel comme Elie ou Enoch ?

La terre s’est-elle ouverte soudainement sous ses pas? Le poète ne le dit pas, mais il est évident qu'Œdipe est entré dans la gloire, et presque de la tnême manière que plusieurs des Justes et des Prophètes de l’ancienne Loi.

Faut-il en conclure que Sophocle avait lu quelques-uns des livres de l'Ancien Testament? Ce ne serait pas une conclusion rigoureuse ; mais

c’est une opinion qui pourrait être défendue.

Ce qui est certain, c’est que l’on croirait voir briller dans ce drame, comme dans Prométhée, l'aurore de la Loi nouvelle, de la Loi d’amour et de miséricorde |

La troisième partie de la trilogie d'Œwipe ne s'y rattache que de loin. Mais elle complète la solution du problème débattu dans les autres parties, et répand plus de lumière sur les croyances religieuses de Sophocle et de la classe lettrée de son temps.

Elle montre combien les mystères de cette vie et de l’autre tourmentaient la société d'alors, et comment Sophocle s’efforçait de dissiper les ténèbres qui l’enveloppaient.

Elle fait voir enfin quelles racines profondes

les traditions et les révélations primi tives avaient

jetées dans le sol.

Il nous semble donc utile, pour achever notre étude d'Œdipe, d'analyser ce troisième drame que le poète a intitulé Awéigone.

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otre

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ee

Les anciens ne considéraient pas la mor.

comme une séparation complète de l’âme d'avec Je corps : pour eux, l’homme conservait même dans le tombeau une espèce de vie spectrale.

La sépulture avait donc pour eux une importance beaucoup plus grande que pour nous, puisqu'ils croyaient renfermer l’homme tout entier dans le sépulcre. Le tombeau n'était qu’une habitation nouvelle où commençait une nouvelle vie.

Aussi croyait-on que l’homme devait être souffrant et malheureux dans cette autre vie, s’il ne recevait pas une sépulture convenable.

Avec de telles idées, on comprend pourquoi Autigone s’est donné la mission de rendre les honneurs funèbres à son frère Polynice, qui le lui avait fait promettre en mourant.

Nous avons vu avec quel filial dévouement elle a suivi son père dans l'exil, et partagé ses souffrances : elle va être maintenant la victime volontaire de son amour fraternel. Antigone est la personnification du sacrifice et du dévouement ;

elle précède les vierges martyres que le christianisme donnera au monde.

Ses deux frères sont morts. Créon, devenu roi, a fait faire pour Etéocle de pompeuses funérailles ; mais il a donné ordre que le corps de Polynice soit jeté aux chiens, en dehors de sa ville natale.

Sauver de l’opprobre ce corps chéri, et l’ensevelir dans la terre de la patrie, est pour Antigone un devoir aussi sacré que le serait pour une chrétienne celui de sauver l’âme de son frère.

Elle s'y dévoue. L'acte pieux est accompli pendant la nuit, et les gardes qui veillaient auprès du cadavre n’ont découvert qu’au matin que le corps du condamné avait été recouvert d’une couche de poussière, ce qui suffisait à la sépulture suivant le rite antique.

Cette poussière est soigneusement enlevée par l'ordre du roi; mais Antigone revient, au milieu d’une tempête effroyable, recouvrir le cadavre d’un nouveau suaire de terre, et répandre

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sur lui les libations obligées, Alors, les gardes l’arrêtent et la conduisent devant le roi.

Créon interroge la jeune héroïne avec l’insolence d'un parvenu, et la vierge lui répond sans détour, ni faiblesse.

“Te voilà, toi qui courbes maintenant la tête contre la terre! Avoues-tu ou nies-tu ce dont on t'accuse ?

— Je l'avoue et ne le nie pas.

— Connaissais-tu l’édit que j'ai proclamé ?

— Comment ne l’aurais-je pas connu? Tu l'as fait crier publiquement.

— Et tu as osé transgresser cette loi ? ”

A cette dernière question, qui contient toute l'accusation, Antigone fait cette réponse qui a dû bien étonner le monde païen :

‘ C'est que ni Zeus, ni la Justice, concitoyenne des dieux infernaux, ne l'avaient promulguée, Et je n’ai pas cru que tes édits pussent l’emporter sur les lois non écrites et immuables des dieux, puisque tu n'es qu'un mortel. Ce n'est pas d’aujourd’hui, ce n’est pas d’hier qu’elles exis-

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——.. ee

tent, elles sont de tous temps, et personne ne peut dire quand elles ont commencé. Devais-je donc, par crainte des ordres d’un homme, mériter d’être châtiée par les dieux ?

“Je sais que je dois mourir un jour (comment l'ignorer ?) même sans ta volonté ; et si je meurs avant le temps, ce sera pour moi un très grand bienfait. Et comment la mort me paraîtrait-elle une peine, dans l’abîme de maux où je suis tombée ? C’en eût été pour moiune bien plus cruelle si j'avais laissé sans sépulture le cadavre du fils de ma mère. Voilà ce qui m'eût désespérée ; le reste ne m'afflige point. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé ! ”

Quel langage étonnant et admirable ! C'est le droit divin proclamé supérieur à la loi humaine, près de cinq siècles avant Jésus-Christ. C’est la doctrine que les martyrs invoqueront en disant : ‘“ Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes |”

En même temps quel mépris de la mort, et quelle ferme espérance dans une vie meilleure !

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Le colloque se poursuit entre l’accusée et son juge, et l’on croirait entendre une vierge chrétienne répondant à ses bourreaux, et proclamant le dogme éternel de l'égalité dans la mort.

Ici, Ismène, sœur d’Antigone, qui avait refusé de s’associer à son œuvre pie, est conquise par l'héroïsme de sa sœur, et veut le partager. Mais Antigone la repousse en disant : ‘Tu as choisi de vivre, et moi de mourir.”

Survient alors Hémon, fils du roi et fiancé d'Antigone. C’est l’amour qui, pour la première fois, fait son apparition dans le drame. Que les temps sont changés! Aujourd’hui il n’y a plus de place au théâtre que pour lui !

Hémon plaide la cause d’Antigone devant son père, en invoqant moins son amour que le respect dû aux dieux souverains ; mais le tyran reste inflexible :

‘ Non, jamais tu ne l’épouseras vivante,” ditil à son fils. Celui-ci répond:

‘ Elle mourra donc, mais elle ne mourra pas

seule ; jamais tes yeux ne me reverront. ”

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