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Falstaff est un scélérat, mais il est le personnage le plus comique que Shakespeare ait créé. Il n'y a pas dans tout le théâtre français un bouffon qui l’égale. Sancho Pança lui est peutêtre supérieur, mais il est d'un genre différent.
Rien n’égale les forfanteries et les rodomontades de Falstaff, et c’est avec une facilité merveilleuse qu’il transforme en exploits ses lâchetés les plus honteuses.
Un jour, le prince Henri et Poins son compa-
* gnon ont voulu mystifier Falstaff. Ils l’ont as-
sailli sur le chemin après s'être déguisés, et Falstaff s’est enfui avec une agilité dont on ne l’aurait pas cru capable. Un instant aprés, ils le rejoignent dans une caverne, et ils lui font raconter son aventure.
Falstaff ne se fait pas prier, et la scène qui suit est des plus piquantes au théâtre :
Falstaf.— J'en ai poivré deux. 11 y en a deux, j'en suis sûr, à qui j’ai donné leur compte, deux drôles en habit de bougran. Que je te ra-
conte. Henri; si je mens, crache-moi à la figu-
erson- | créé.
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re, et appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade? (Iltire son épée.) J'étais dans cette position, et je tenais mon épée comme cela ; quatre drôles en bougran se jettent sur moi.
Le prince Henri.— Comment, quatre ? Tu ne nous as dit que deux tout à l’heuré.
Falstaff.— Quatre, Henri: je lai dit, Are Poins.— Oui, il a dit quatre.
ÆFalstaf.— Ces quatre arrivent de front et
m'attaquent tous à la fois. Moi je ne m'en mets pas davantage en peine, et je reçois leurs sept lames dans mon bouclier, comme cela.
Le prince Henri.— Sept? mais ils n'étaient que quatre tout à l’heure.
Falstaff.— En bougran ?
Poins.— Oui, quatre en habit de bougran.
Falstaf.— Sept, par la poignée de mon épée, ou je ne suis qu’un misérable,
Le prince Henri.— ( À part à Poins.) Je t'en prie, laisse-le faire, le nombre va encore augmenter.
Falstaf.— M'entends-tu, Henri ?
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Le prince Henri.— Oui, et je t'écoute aussi, Jack.
Falstaf.— Ecoute, car cela en vaut la peine.
Ces neuf hommes en bougran dont je te parle.
Le prince Henri.— Bon, deux de plus à présent. -
Falstaf.— Leurs lames s'étant brisées...
Poins.— Les morceaux en tombèrent à terre.
Falstaf.— Ils commencèrent à mc céder le terrain ; mais je les suivis de près, je les serrai du pied ct de la main, et, aussi rapidement que la pensée, j'en expédiai sept sur onze.
Le prince Henri. — O prodige! De deux hommes en bougran il en est sorti onze !”
Shakespeare.excelle dans la peinture des caractères, et la série des tableaux dans lesquels il les montre se déroule sous les yeux du spectateur, avec une logique et un enchaînement remarquables.
Comparez, par exemple, Richard II et Richard III, un roi faible et un roi violent, un roi sans vertu et sans vices, et un roi méchant.
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Richard II ne pouvant compter sur lui-même, s'appuie sur sa dignité ; et quand le danger approche, il s’imagine qu'il ne peut l’atteindre parce qu’il est roi.
Il y a là une peinture vraie de la grandeur de la royauté légitime ; et si plus tard le poète représente l’écroulement de cette grandeur, ce n’est pas qu'il la méprise, mais il veut démontrer qu’un roi faible est presque aussi funeste pour une nation qu’un roi méchant, et que cette faiblesse entraîne la chute de la légitimité.
‘ Ne suis-je pas roi? se dit-il à lui-même. Un roi a-t-il quelque chose à craindre ? Le nom de roi ne vaut-il pas quarante mille hommes ? Tous les flots de l'Océan ne sauraient effacer du front d’un roi l’onction sainte. La parole des mortels ne saurait déposer le représentant que le Seigneur s'est choisi À chacun des soldats que Bolingbroke a réunis pour lever le fer contre notre couronne d’or, Dieu pour défendre Richard, oppose et entretient à sa solde célesteun
ange immortel.”
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Mais quand il voit que la majesté royale ne sauvera pas sa personne, il change complètement de langage :
‘ Couvrez-vous, dit-il à ses serviteurs, et n’insultez pas un être de chair et de sang par les démonstrations d'un respect ridicule. Mettez de côté les honneurs traditionnels, l’étiquette et les cérémonies. Jusqu'à présent, vous vous êtes mépris sur mon compte. Comme vous je vis de pain, je ressens les besoins et la douleur ; je ne puis me passer d'amis soumis à toutes ces né-
cessités ; comment pouvez-vous me dire que je
suis roi?”
C'est ici que se révèle tout l’art du poëte.
Comment ce caractère faible et sans vertu va-til nous intéresser? Comment va-t-il devenir dramatique ?—Par la sensibilité. Oui, cette nature indécise et sans force se révèle tout à coup comme profondément sensible, et son malheur nous émeut.
On oublie sa faiblesse pour ne plus considérer que sa délicatesse de sentiments. On est
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tenté de passer l'éponge sur ses crimes, tant on s’apitoie sur la profondeur de ses douleurs et de ses regrets.
Bolingbroke.—Est-ce volontairement que vous résignez la couronne ?
Richard II.—Oui et non. Non et oui. Non, car alors je ne dois plus être rien ; oui, car je la résigne en tafaveur. Regarde maintenant com-
ment je vais me dépouiller moi-même. Je dé-
charge ma tête de cette lourde couronne, et mes mains de ce sceptre pesant ; j'arrache de mon cœur l’orgueil du pouvoir royal; j'efface avec mes larmes l'huile dont j'ai été oint ; je rejette de mes propres mains mon diadème ; j’abjure de ma propre bouche mon caractère sacré. Ma propre voix délie de leur serment tous ceux qui ont des devoirs envers moi. J’abandonne toute pompe et toute majesté ; je renonce à mes domaines, à mes redevances et à mes revenus ; j'annule mes actes, mes décrets et mes ordonnances. Dieu pardonne à tous ceux qui violeront les. serments qu'ils m'ont prêtés. Dieu
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maintienne inviolables tous les serments qui te seront prêtés ! Qu'il ne m'affige plus de rien, moi qui n'ai plus rien, et qu’il accomplisse tous tes désirs, à toi qui possèdes tout ! Puisses-tu vivre longtemps, assis sur le trône de Richard, et puisse Richard être bientôt étendu dans sa fosse ! Dieu sauve le roi Henri, dit le roi Richard détrôné, et qu'il lui envoie beaucoup d'années de bonheur |”
Mettons en regard Richard III.
C'est le caractère ferme, résolu, qui n’est pas entraîné au crime mais qui entraîne les autres, qui commande et veut être obéi, qui marche sans fléchir vers un but criminel, à travers les crimes, et qui poursuit logiquement, énergiquement son œuvre sanguinaire.
C'est un monstre au moral comme au physique ; mais c'est une personnalité remarquable par son intelligence, par sa volonté perverse, par son unité persévérante et inflexible, par son ambition effrénée, et par sa dissimulation, pleine d’astuce, de finesse et de profondeur.
RAA TO