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possible d'y échapper. Des puissances occultes
plus fortes que leur volonté les poussent au crime, et les entraînent à leur perte. Ils se "vient
nés pour une vie criminelle et misérable en ce
monde, et pour le châtiment dans l’autre.
Ils croient avoir la mission de tuer, et ils tuent, sûrs d'avance que ces crimes leur attireront des malheurs terribles.
Dans les tragédies de Racine, les méchants sont punis, mais ils tombent le plus souvent en dehors de la scène, et frappés seulement d’un coup d'épée ou de poignard.
Dans le drame de Shakespeare le monde surnaturel descend sur la scène ; les ombres des victimes apparaissent au meurtrier comme des furies vengeresses. Les prédictions sinistres, et les apprêts du châtiment sont plus effroyables que le châtiment lui-même.
Richard II et Macbeth en sont des exemples saisissants.
En outre, la peine varie avec les caractères et
les crimes des personnages.
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Dans Richard III, il y a un type de courtisan, le duc de Buckingham, qui ne recule devant aucune ignominie pour capter la faveur de son maître. Mais quand il a multiplié les forfaits pour assurer les succès du roi, et satisfaire sa propre ambition, il voit son maître oublier tous ses services et le sacrifier sans hésitation, parce qu'il a lui-même hésité à se charger d’une dernière infamie.
Alors il comprend son erreur et son châtiment ; quand il est livré au bourreau, il dit : “ Le crime est puni par le crime, et l'injustice par linjustice.” C'est la peine du talion.
Un autre ambitieux meurt d’une manière touchante, et prononce des paroles pleines d’enseignement. C’est le cardinal Wolsey s'adressant à Cromwell : ‘ Remarque ma chute et ce qui la causée. Cromwell, je t'en conjure, rejette loin de toi l'ambition. C'est par ce péché que sont tombés les anges. Comment l’hnmme, image de sal son créateur, pourrait-il espérer de réussir par elle? Ne t'aime toi-même qu'après tous les
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| ii 124 LES GRANDS DRAMES
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autres : Chéris les cœurs qui te haïssent, La
corruption n'obtient pas plus de succès que l'honnêteté. Sois juste, et ne crains rien! Ne be travaille que pour ton pays, pour ton Dieu, et
| pour la vérité. Alors si tu tombes, 6 Cromwell,
tu tomberas en martyr et tu seras béni.” Il n’y a pas un poète qui ait mieux que Sha-
ù kespeare représenté les tourments de la cona science criminelle, En vérité, elle semble être | un personnage vivant et visible sur la scène. Nous avons déjà vu quel glaive elle enfonçait dans le cœur de Richard III, et nous verrons plus loin quelles tortures elle inflige à Macbeth. En réalité, elle est le bourreau de tous les personnages criminels de Shakespeare. |
Voyez encore, par exemple, comme elle tourmente Bolingbroke, que tout le monde croit heureux, quand il est monté sur le trône sous le nom d'Henri IV. Il n’a pourtant pas assassiné Richard IT ; il a obtenu son abdication suivant la volonté populaire, Mais il a désiré sa mort, et il a exprimé ce
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SHAKESPEARE 125 désir devant un courtisan qui s’est hâté d'aller assassiner Richard. Il est donc bien moins coupable que Macbeth ; mais quand l'assassin revient il lui dit : ‘Vivant, je souhaitais sa mort ; assassiné, je l'aime, et je hais le meurtrier!” Puis il perd le sommeil comme Macbeth, et voici l’invocation qu’il lui adresse : ‘O sommeil, aimable sommeil, doux soutien de la nature, comment t’ai-je assez effrayé pour que tu ne veuilles plus fermer mes paupières, et plonger mes sens dans l'oubli? Pourquoi, sommeil, aimes-tu mieux dormir dans des huttes enfumées, t'étendre sur des grabats incommodes, plutôt que dans les chambres parfumées des grands, sous des dais magnifiques, bercé par les sons de la plus douce mélodie... ? Peux-tu, Ô sommeil partial, accorder ton repos au mousse suspendu pendant la tempête au haut du mât, et le refuser au roi pendant la nuit la plus calme et la plus silencieuse, malgré tous les moyens et toutes les ressources dont il dispose? Plus de repos pour la tête qui porte une couronne.”
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Le théâtre de Shakespeare est bien supérieur, comme morale, au théâtre français contemporain. Il ne détruit pas le respect de l'autorité, des traditions, du père de famille, du lien conjugal. Il ne prêche pas l'amour libre, ni l'amour illicite.
Dans ses comédies il a voulu châtier les ridicules de son temps. Les types d’amoureux sont très variés, et le poète sait nous intéresser à leur sort, mais aucun d'eux ne s'attaque au bien d'autrui. Le poëte ne bafoue pas les maris trompés, et il ne montre pas dans un jour intéressant les femmes infidèles et leurs amants.
Il témoigne d’un respect profond pour l’autorité du père de famille, et il ne le ridiculise jamais, même quand celui-ci s'oppose sans raison valable aux amours légitimes de ses enfants.
Dans Xoméo et Juliette il met en scène un moine qui prêche la morale, et ses discours sont pleins de sagesse. Le frère Laurent (c'est son nom ) blâme les amours violents et trop passionnés, et les paroles qu'il adresse à Roméo pour
le détourner du suicide, sont la raison même.
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‘ Retiens ta main désespérée. Es-tu un homme ? Ton extérieur le proclame, mais tes | larmes sont d’une femme, tes actes sauvages $ dénotent la fureur insensée de la brute. Parce que tu as tué Tybalt, veux-tu te tuer toi-même, | et tuer la femme qui vit de ta vie ?.. Tu désho- pie nores ta personne, ton amour, ton intelligence. Relève-toi, jeune homme ! Elle vit ta Juliette, à : pour l'amour de laquelle tu mourais tout à 4 l'heure ; en cela tu es heureux. Tyvalt voulait 141 te tuer et tu as tué Tybalt ; en celatu es encore heureux. La loi quite menaçait de la mort, 1e devient ton amie et se change en exil; en cela Pi tu es encore heureux. Un déluge de bonheurs pleuvent sur toi; mais toi, comme une jeune fille mal élevée et maussade, tu rejettes ta fortune et ton amour. Prends garde, prends garde ;
car ceux qui sont ainsi meurent misérables.”
Si les jeunes gens cherchaient la morale de F ce drame ils en déduiraient cette règle : que les ÿ unions contractées malgré les parents, ne sont pas heureuses, et qu'avant de se livrer passion-
nément à l'amour, il faut tenir compte des obstacles qui s'opposent à ces unions.
C'est pour avoir trangressé cette loi morale que Roméo et Juliette meurent, que Desdémone souffre avec Othello, et que leur flamme s'éteint dans le sang ! Ce n’est jamais impunément qu’une jeune fille méprise les avertissements ou les ordres d’un père, brise les liens
de famille pour suivre sa passion. Ce n’est pas impunément qu’un jeune homme foule aux pieds
le respect et l'autorité, qui sont les grands devoirs de la vie sociale, et prétend affranchir celle qu’il aime de ce qu’il appelle la tyrannie paternelle.
Voyez Othello. Il est plus puni que Desdémone qu'il tue dans son sommeil. Car, avant de mourir comme elle, il a enduré toutes les tortures de la jalousie et du remords. Son chôtiment a commencé le jour même où le père de Desdémone lui a dit : “ Prends garde ; celle qui a trompé son père, peut tromper son mari.”
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vant jusqu’au jour de la catastrophe.
Dans le Roi Lear, Shakespeare donne la même leçon de morale, et il veut montrer encore la haute idée qu'il a du respect dû au père par ses enfants.
C'est ainsi que le duc d’Albanie parle à Gonnerille, une des filles de Lear: ‘ Tu vaux moins que la vile poussière que le vent souffle sur ton visage. Celle qui méprise la source où elle a puisé l'existence ne peut plus connaître ni frein, ni règle. Celle qui s'arrache du sein paternel doit nécessairement se flétrir comme le rameau tranché de l'arbre, et ne peut plus servir qu’à des usages funéstes.”
Ce qui fait le principal mérite des drames de Shakespeare, c'est qu'ils révèlentune connaissance profonde de la double nature de l’homme et de la double attraction qu'il subit. Nul poète
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130 LES GRANDS DRAMES n’a mieux scruté les replis les plus cachés du cœur humain.
Hamlet et Macbeth sont deux études psychologiques pleines d'originalité et de profondeur.
Hamlet est la personnification du doute. Il ne croit plus à la foi jurée, puisque sa mère a été barjure. Il ne croit plus à l'honneur, il ne croit plus à l'amour, et s’il croit encore en Dieu, c’est en un Dieu qui a livré la terre à la force et aux passions des «hommes, sans se réserver aucun contrôle.
To be or not to be, être ou ne pas être ; lequel des deux vaut mieux? Tel est le problème que Hamlet se pose, et dont il ne trouve pas la solution.
Pourquoi l'être qui souffre ne se jetterait-il pas dans le néant? L'homme qui ne croit pas ae voit aucune objection à cette dernière ressource : le suicide. Et c’est pourquoi Hamlet se tue quand la catastrophe vient fondre sur lui, et quand il a vengé son père.
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croit pas à l’immortalité de l'âme, et cependant il croit à l'ombre de son père qui lui apparaît ; il écoute sés discours et il agit en conséquence. Il ne se demande pas même comment son père peut lui apparaître et lui parler, s’il est dans le néant. Flottant toujours entre la foi et l'incrédulité, il parle et il agit tantôt comme un homme qui croit, tantôt comme un homme qui ne croit pas. En cela Shakespeare a peint admirablement la nature humaine, et la nature du scepticisme. . Hamlet ne croit pas à l’autre monde parce qu'il est invisible, et quand l'apparition de son père le lui rend visible, il ne paraît pas y croire davantage ; ou plutôt ses yeux croient, mais son esprit continue de douter. Alors il tue sa mère pour obéir à la croyance de ses yeux, puis il se tue lui-même, suivant l'inspiration du scepticisme de son esprit.
La parenté d'Oreste et d'Hamlet est évidente.
Ils sont frères. L'un et l’autre ont un père à
venger, et leur vengeanee doit retomber sur leur mère.
Cependant tuer leur mère est un grand crime, et ils hésitent. Mais ne pas la tuer, laisser le crime impuni leur paraît plus criminel encore. Des voix surnaturelles, venant d'un monde inconnu, leur commandent de tuer, mais des voix intérieures leur crient que c’est mal.
Ainsi tiraillés par deux forces contraires, 1ls s'avancent en tâtonnant dans l'ombre, ne sachant pas exactement où ils vont, mais glissant aveuglément sur la pente du crime.
Dans leur ignorance du vrai Dieu, ils ne voient pas clairement où est le devoir ; ils souffrent, ils s'irritent contre la destinée. Iis se croient des victimes de la fatalité, et finalement, comme des foux furieux, ils tuent autant par rage que par une fausse notion de leur devoir.
Nous le répétons, il y a dans amet une étude psychologique vraiment supérieure, et des beautés dramatiques de premier ordre; mais c'est un pessimiste dont l'influence est malsaine.
Au double point de vue littéraire et moral, je
préfère Macbeth.
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Ce drame a plus d'unité, plus de suite, plus de logique, et révèle mieux les plis secrets de l'âme humaine, On y voit mieux la tentation s'attaquant à la vertu, et toutes les péripéties de la lutte. On y voit mieux l’homme ambitieux et faible, placé entre deux attractions, celle d'en haut et celle d’en bas, cédant à l’une, mais ne s’arrachant à l’autre qu'avec des remords et des cris de douleur.
Macbeth est le drame vivant de la conscience immortelle.
On connaît le poème de Victor Hugo intitulé lu Conscience. C’est un chef-d'œuvre, et le poète y a représenté le remords sous une des formes les plus saisissantes et les plus vraies ; ‘: sendant cela n’égale pas la peinture terrible ct dramatique que Shakespeare en fait dans Macbeth.
Le Caïn de Victor ‘: :2 voit toujours un œil tout grand ouvert qui le regarde, et malgré tout ce qu’il fait pour se soustraire à ce regard
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terrifiant, il ne peut y échapper ; ll accusateur le poursuit jusque dans la mort:
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L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.
À Dans Shakespeare la conscience fait revivre et apparaître Banquo ; elle absorh= :. ites les facultés de Macbeth, elle envahit tut son être, elle ie rend fou furieux ; elle s’empare de lady Macbeth elle-même, qui semblait au-dessus de ses atteintes, et la jette dans des hallucinations effrayantes.
Dans Macbeth \ n’y a pas de hors-d'œuvre.
comme dans //amlet et dans beaucoup d’autres pièces de Shakespeare. On dirait même que le fa poète a mis un frein à son imagination, et l'a
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circonscrite dans des limites certaines. L'acti”! 8 marche sans s'arrêter vers le dénouement , «t quoiqu'il soit prévu, l'intérêt ne languit pas un É instant, Les événements, bien enchaînés, bien déduits, se précipitent et préparent logiquement la catastrophe finale.
Mais le châtiment de Macbeth commence au
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SHAKESPEARE 135 er A PNR ESS lendemain de son crime, et il devient tellement intolérable que sa mort ressemble à une délivrance. Mieux vaut mourir que vivre ainsi, le cœur percé de mille glaives.
Analysons maintenant ce grand drame pour en mieux juger.
Macbeth est d’abord représenté par le poète” comme un type de bravoure, d'honneur et de vertu. Il méprise la fortune, comme il méprise la mort, et il se bat comme un lion, pour son roi, sans paraître chercher de récompense.
‘ O mon noble cousin, lui dit le roi, tu es si loin en avant que la récompense la plus rapide n’aurait pas assez d'ailes pour t’atteindre. Que n’as-tu mérité moins ! J'aurais su mieux proportionner les remerciements et les récompenses. Il ne me reste rien à dire, sinon qu’ilt’est dû plus que je ne puis te payer.”
Macbeth répond : ‘ Le service et la fidélité que je vous dois se récompensent en s'exerçant. Il apvartient à Votre Altesse de recevoir nos de-
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voirs ; et nos devoirs sont, pour votre trône et pour l'Etat, des enfants et des serviteurs qui ne: font que ce qu’ils doivent en faisant toute chose par affection et par honneur pour vous.”
Quelle noble réponse !
Mais en revenant de la guerre, Macbeth à.
rencontré des sorcières dans les bruyères de l'Ecosse. L'une d'elles lui a dit : “ Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Glamis !” Une autre a dit: “Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Cawdor |” La troisième a ajouté : ‘ Salut, Macbeth ! salut à toi qui seras roi !”
Voilà la tentation, le réveil de l'ambition chez le grand homme.
Il veut en savoir plus long et retenir les sorcières qui disparaissent. Il veut savoir d’où elles. tiennent ces étranges prophéties. Mais à peine ont-elles disparu, que des envoyés du roi arrivent et le saluent sous les titres de thane de Glamis et de thane de Cawdor : c’est la première récom-
pense que lui envoie son maître.
Dès lors la tentation de l'ambition devient.
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plus forte. “ Thane de Glamis et thane de Cawdor, se dit Macbeth, le plus grand est encore à venir !”
“Cette instigation surnaturelle ne peut pas être mauvaise... mais ne peut pas être bonne. Si elle est mauvaise, pourquoi m'’a-t-elle donné un gage de succès, en commençant par une vérité ? Car je suis thane de Cawdor. Si elle est bonne, pourquoi cédé-je à une pensée dont l’image fait dresser mes cheveux d’horreur et battre mon cœur contre mes flancs, malgré les lois de la nature qui le tiennent immobile ?.. Ma pensée, où le meurtre n’est encore qu'un fantôme, ébranle tellement tout mon être, que toutes les fonctions en sont comme étouffées par les pressentiments ; rien n’y existe que ce qui n’y existe pas encore.”
Macbeth résiste, et la seule pensée du crime l’épouvante ; mais elle reste au fond de son cœur ; elle grandit, et dans son trouble Macbeth s'écrie: ‘Etoiles, cachez vos feux; que votre
lumière ne voie pas mes sombres et profonds