‹ Les grands drames [microforme]Chapitre 64 sur 96 · LES GRAND® DRAMES · texte numérisé non relu

LES GRAND® DRAMES

Père barbare, achève, achève ton ouvrage ;

Cette seconde hostie est digne de ta rage :

Joins ta fille à ton gendre ; ose : que tardes-tu ? Tu vois le même crime ou la même vertu ;

Ta barbarie en elle a les m£’ :s matières.

Mon époux en mourant r : !3,:56 ses lumières ; Son sang, dont les bourre‘ux v ennent de me couvrir, M'a dessillé les yeu:' «t me les vient d'ouvrir.

Je vois, je sais, je crcis, ÿ: suis désabusée.

De ce bienheureux sang tu me vois baptisée,

Je suis chrétienne, entin, n’est-ce point asse: dit ? Conserve en me perdani ton rang et ton créilit. Redoute l’empereur, appréhende Sévère :

Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire ; Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas ;

Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras : Mène, mène-moi voir tes dieux que je déie::2

Ils n’en ont brisé qu’un, je briserai le reste

On m’y verra braver tout ce que vous s "ne, Ces foudres impuissants qu’en leurs msi: .:": eignez, Et, saintement rebelle aux lois de la naissance, Une fois envers toi manquer d’ol ‘issance,

Ce n’est point ma douleur que par là je fais voi: ; C’est la grâce qui parle, et non ]: désespoir,

Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétieune ; Affermis par ma mort ta fortune et la mienne :

Le coup à l’un et l’autre en sera précieux, Puisqu’il t’assure en terre en m’élevant aux cicux,

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Alors intervient Sévère, qui achève d’accabler le malheureux Félix :

Père dénaturé, malheureux politique,

Esclave ambitieux d’une peur chimérique, Polyeucte est donc mort ! et par vos cruautés Vous pouvez conserver vos tristes dignités !

La faveur que pour lui je vous avais offerte,

Au lieu de le sauver, précipite sa perte !

J'ai prié, menacé, maïs sans vous émouvoir ;

Et vous m’avez cru fourbe, ou de peu de pouvoir ! Eh bien, à vos dépens vous verrez que Sévère

Ne se vante jamais que de ce qu’il peut faire ;

Et par votre ruine il vous fera juger

Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger. Continuez aux dieux ce service fidèle ;

Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle, Adieu ; mais quand l'orage éclatera sur vous,

Ne doutez point du bras dont partiront les coups,

FÉLIX

Arrêtez-vous, seigneur, et, d’une âme apaisée, Souffrez que je vous livre une vengeance aisée. Ne me reprochez plus que par mes cruautés

Je tâche à conserver mes tristes dignités ;

Je dépose à vos pieds l’éclat de leur faux lustre ; Celle où j'ose asp'rer est d'un rang plus illustre Je m’y trouve forcé par un secret appas ;

Je cède à des transports que je ne connais pas,

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Et par un mouvement que je ne puis entendre,

De ma fureur je passe au zèle de mon gendre.

C’est lui, n’en doutez point, dont le sang innocent Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant, Son amour, épandu sur toute la famille, .

Tire après lui le père aussi bien que la fille,

J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien ; J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien, C’est ainsi qu’un chrétien se venge et se courrouce : Heureuse cruauté dont la suite est si douce ! Donne la main, Pauline. Apportez des liens ; Immolez à vos dieux ces deux nouveaux chrétiens. Je le suis, elle l’est, suivez votre colère.

A ce spectacle, Sévère, à demi converti, ne peut plus contenir son émotion. Ces chrétiens, dit-il,

Ont quelque chose en eux qui surpasse l’humain,

Félix gardera sa dignité, et Sévère emploiera tout son crédit auprès de l’empereur pour faire cesser cette persécution. C’est ainsi que le sang versé pour la foi devient une semence de vie.

Il est bien remarquable que Podyeucte, qui est le chef-d'œuvre de Corneille, et Afhalie, qui

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CORNEILLE 325 est le chef-d'œuvre de Racine, sont deux sujets chrétiens ; et l’on a lieu de regretter que ces deux grands génies soient allés si souvent chercher dans l'antiquité païenne des modèles et des caractères.

On ne saurait imaginer une plus noble figure que Polyeucte devenu chrétien ; et Pauline, son épouse, est bien la plus admirable des héroïnes de Corneille,

C'est la matrone romaine dans toute sa dignité. Elle a été mariée à un homme qu’elle n’aimait pas. Bientôt les circonstances la rapprochent de l’homme qu’elle aimait, et tout conspire pour la livrer à ce premier amour qui lui donnerait la puissance, les honneurs et la félicité terrestre. La tentation semble terrible, mais elle effleure à peine cette grande âme.

Avant même que Ja foi l'ait conquise, sa vertu triomphe de l'amour; mais quand la foi la touche elle se transfigure : elle se sacrifie toute entière, et, des sommets humains qu’elle habitait déjà, elle s’élance jusque dans les hauteurs de l'idéal chrétien.

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Le foyer domestique avait été pour la matrone un sanctuaire de Vesta ; mais rien de terrestre n’y demeure, quand elle est devenue chrétienne. L'hymen, commencé sur terre sans amour, se consommera dans le ciel par un amour sans fin. La terre ne boira pas le sang qui s'échappe de ce grand cœur blessé: il remontera vers Dieu comme la fumée d’un holocauste, ou comme un encens d'agréable odeur.

Quel contraste entre les leçons qui découlent de cette immolation héroïque, et les enseignements du théâtre contemporain !

Après Polyeucte, Corneille fit encore quelques tragédies remarquablement belles, telles que Pompée, Rodogune, Héraclius, don Sanche d'Aragon, et Sertorius. Rodogune et Pompée surtout nous paraissent admirables ; mais l’ana-

lyse de ces pièces nous entraînerait trop loin,

et nous ne voulons rien dire des œuvres du grand poète à son déclin.

Le recueil de ses chefs-d'œuvre lui assure une gloire qui n’a pas été surpassée depuis, et dont rien ne fait encore prévoir l’éclipse.

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