‹ Les grands drames [microforme]Chapitre 83 sur 96 · VICTOR HUGO 395 D À RP RR M O PT OE TA APE · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO 395 D À RP RR M O PT OE TA APE

naire que l’histoire a nommés Louis XIII et Richelieu.

Il a pris un forçat, Jean Valjean, et il en a fait une espèce de rédempteur, qui voudrait refaire la société, et sauver encore une fois l'humanité, puisque Jésus et son Eglise ont fait faillite,

Il a pris un bandit, Hernani, et un très grand empereur, Charles-Quint, et les mettant tous deux en scène, il a dit au public: le plus grand des deux, c’est le bandit.

Il a pris le plus vil des animaux, un pourceau,

et il l’a conduit jusqu’au pied du trône de Dieu pour demander la grâce du sultan Mourad, le plus cruel des persécuteurs du nom chrétien, parce que cet homme sanguinaire avait un jour sécouru ce pourceau en chassant les mouches qui dévoraient ses plaies sanglantes ; et Dieu mit dans la balance, d’un côté le monde opprimé, et de l'autre le porc assisté, et

Du côté du pourceau la balance pencha !

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Sultan Mourad fut pardonné, et Dieu lui dit : Viens, tu fus bon, un jour, sois à jamais heureux !

Il a pris le mot le plus bas de la langue française, et, le mettant dans la bouche d’un héros de Waterloo, il en a fait le sujet d’une page si pleine de lyrisme et d'enthousiasme, qu'il est vraiment difficile de ne pas trouver le mot sublime.

Telle a été l'esthétique de Victor Hugo. Il a poussé jusque là la passion des contrastes et de lPantithèse.

Il a prétendu démontrer à son siècle que jusqu’à lui l’art a fait fausse route : ce que l’on a cru laid est beau ; ce que l’on considérait comme vulgaire est noble ; ce qui était tenu pour grotesque est sublime.

Il a dit au mal: à l'avenir tu seras le bien ; au vice, tu seras la vertu; aux ténèbres, vous serez la lumière'; à la matière, tu seras l'idéal ; aux pourritures, vous serez des fleurs et des parfums.

dieu lui dit :

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Il a prétendu retourner bout pour bout l’échelle sociale, placer en haut ce qui est en bas, et dans les bas-fonds ce qui est au sommet, rabaiïsser toutes les grandeurs et relever toutes les bassesses, supprimer toutes les dignités et anoblir toutes les rotures.

Il a voulu la Révolution dans le domaine de l'art comme dans l'arène politiqne, dans la littérature. comme dans la société, dans le style comme dans l’idée, dans le mot comme dans le vers.

‘ Quand je sortis du collège, dit Victor Hugo, la langue était l'Etat avant quatre-vingt-neuf.” Mais alors il s’est levé ; il a fait souffler un vent révolutionnaire, il a mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire, et tout quatre-vingt-neuf éclata (1).

" Mais cette révolution accomplie dans la langue littéraire a-t-elle produit tous les bienfaisants résultats que le poète en attendait? Voilà ce

(1) Les Contemplations,

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qu'il faudrait constater. Evidemment nous ne pouvons faire ici ce travail, qui serait très curieux, mais énorme.

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Qu'il nous suffise d'affirmer que tout n’a pas été progrès dans cette fameuse révolution litté-

raire, et pour donner la mesure de ses bienfaits nous acceptons volontiers les termes de comparaison employés par le poète. Oui, la poésie française, vers 1820, était l'Etat avant quatre-

vingt-neuf, et maintenant, elle est l'Etat depuis quatre-vingt-neuf.

Elle manquait de certaines libertés : on lui a accordé la licence. Elle était soumise à des règles et à certaine convention que j'ai blamées ; mais pour l’en affranchir on l'a jetée dans le désordre et l'anarchie littéraires.

Victor Hugo a voulu absolument 9w'on appedât le cochon par son nom; (1) et le succès a couronné les œuvres d'Emile Zola et de toute une école de pornographes.

(1) Les Contemplations.

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Si la révolution littéraire a corrigé certains défauts, comme la révolution politique a fait disparaître certains abus, toutes deux ont engendré, chacune dans sa sphère, d'autres défauts et d’autres abus, bien pires, à notre avis, que ceux de l’ancien régime.

Victor Hugo maudissait les magisters antiques de la jeunesse, prêtres, moines, êtres noirs, cancres, eunuques, diacres, bedeaux, ignorantins, etc. ; il soupirait après le jour où l’enfant aurait un instituteur qui serait magistrat du progrès, médecin de l'ignorance et prêtre de l'idée; alors s'accomplirait le Fiat /ux :

Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant ; Le maître, doux apôtre incliné sur l’enfant,

Fera, lui versant Dieu, l’azur et l’harmonie, Boire la petite âme à la coupe infinie, (1)

Eh bien ! il est venu ce maître, mais le Zowx

apôtre ne s'occupe guèré de faire boire la petite.

âme à la coupe infinie; car il ne croit pas à

(1) Voir À propos d’ Horace dans les Contemplations.

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l’âme, et s’il croit à la coupe infinie, il n’y verse pas Dieu. Au contraire, il est bien entendu que Dieu ne doit pas se trouver dans la coupe où il fait boire l'enfant.

Sans doute, certains progrès dans la forme ont été réalisés. Le vers surtout a acquis, avec Lamartine et Victor Hugo, une élégance, une harmonie, un éclat qu’il n'avait pas auparavant.

Mais depuis que ces deux génies sont disparus, où donc est le progrès? Quels disciples ont-ils laissés ? Quelles écoles ont-ils fondées ? Et, sous le rapport des idées et de la morale, n’y a-t-il pas décadence? A la place des doctrines et des croyances dont on ne veut plus, a-t-on entassé autre chose que des ruines ?

On reproche aux maîtres du XVII° siècle une sujétion trop servile à des règles étroites ét qui gênaient leur essor. Mais ils en souffraient assez eux-mêmes, et nul n’en sentait plus qu'eux les inconvénients, C’est l'opinion publique de leur époque qu'il faut accuser. Ils ont suivi

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VICTOR HUGO 401 ques de 1830 ont obéi à l’entraînement des idées nouvelles.

En justice pour les grands classiques il faut tenir compte des entraves que l'esprit public de !cur temps semait sur leur chemin, et scruter moins rigoureusement les imperfections de leurs œuvres. Moins ils furent libres, plus leurs génies doivent nous paraître puissants.

C'est l'observation que faisait Stendhal, qui était un romantique. En parlant de Corneille, Racine, Molière, Voltaire, il disait que la France ne verrait peut-être pas leurs égaux pendant les huit ou dix siècles à venir. “Ils s’élançaient dans la carrière chargés de fers, ajoute-t-il, et ils les portaient avec tant de grâce que des pédants ont fait croire que ces chaînes pesantes sont des.ornements. Nous demandons que l'on ne continue pas à imposer aux poètes nouveaux l'armure gênante portée jadis avec tant de grâce par Racine et Voltaire.”

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Nous sommes de ceux qui ont la plus vive

admiration pour le génie poétique de Victor . Hugo, qui nous paraît merveilleux.

Nous croyons que le don qu'il avait reçu de Dieu était vraiment prodigieux. C’est l’organisation poétique la plus extraordinaire et la plus curieuse que l'on ait vue dans notre siècle, si fécond en phénomènes.

Nul artiste n’a jamais eu, au service de son génie, une puissance d'exécution aussi étonnante. La versification est pour lui un instrument dont il joue incomparablement. Il improvise des vers avec autant de facilité que lés orateurs de Æustings débitent des lieux com-

muns. La rime est son esclave dévouée, et quand il l'appelle, elle lui répond toujours immédiatement, servilement.

Son imagination était également une merveille. Nous ne connaissons que deux hommes qu’on puisse lui comparer sous ce rapport—

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