XXVIII ^TUDE LITTÉRAIRE
HI Influence de la langue grecque sur le XVI* siècle
Quoi qu'en aient dit certains grammairiens ou étymologistes du temps passé, les Gaulois et les Grecs n'eurent jamais de relations directes. Ces deux races n'auraient pu se toucher que dans la colonie phocéenne de Marseille ; mais, comme elle devint rapidement toute romaine, l'idiome originaire fut submergé sous cette inondation. Si, avant le xv* siècle, quelques mots grecs se glissèrent dans l'usage, ils ne nous ont été transmis que par voie détournée, comme chère, somme, parole, bourse, bocal, qui proviennent de cara, sagma, yarabola, byrsa, baucalis, empruntés par le latin vulgaire à xdpa, 9ayu.ot, icocpa6éXv}, pvpca, ftauxàXiov '.
C'est donc à la Renaissance qu'il convient d'attribuer l'influence que le grec put exercer sur notre langue et notre littérature.
Ici, comme tout à l'heure, nous rencontrons des intempérants qui, suivant l'expression de Bonaventure des Périers, voulaient « tirer tout le françois du grégeois.9 » Telle fut la visée d'Henri Estienne qni découvrit entre l'un et l'autre toutes sortes de conformités imaginaires. 11 les développe aves une complaisance systématique dans un Traité célèbre composé de trois livres où, considérant les « diverses parties de l'oraison, les locutions, les idiotismes et les étymologies,» il s'évertue à justifier son paradoxe par des raisons qui peuvent faire sourire la philologie moderne, mais témoignent d'une sagacité ingénieuse et d'une recherche inventive. Ses erreurs mêmes recouvrent parfois des instincts clairvoyants, et, si la science n'a pas grand'ohose à démêler avec ses conjectures, il n'en faut pas moins regarder comme un service rendu cet appel qui anima la curiosité des intelligences, et les conduisit vers des sources trop oubliées.
Nous n'en dirons pas autant des extravagances dont Ronsard prit l'initiative, lorsqu'à la façon des Grecs il essaya de provignbr les mots,
1. Voir M. Brochet (introduction an Dictionnaire étymologique).
S. Il serait amusant de résumer les rêveries des étymologistes anciens.
Tâtonnements incertains, analogies arbitraires et artificielles, combinaisons hardies, conjectures chimériques, divination préconçue, telle fut l'histoire de leurs fantaisies jusqu'à la fin dn xvin' siècle, où la sagacité de Tnrgot soupçonna pour la première fois les lois d'une science fondée snr l'observation, la logique et l'histoire. — Ménage rattachait jeûne à jeune, sous prétexte que la jeunesse est le malio de la vie, et qu'on est à jeun quand on se lève. — Il tirait le mot rat du latin- mus. « On avait dû dire d'abord mus, puis muratus^ puis riitm. enfin rat. — On faisait venir le latin lucus (bois sacré) de non In» cere (ne pa* luire), sous prétexte que dans un bois ou ae voit pas clair.