ET PHILOLOGIQUE XXIX
ci voulut tirer de verve les dérivés «errer et vertement; de payé, layser» Veau, eauer; de feu, feuer. Ces folies ne devaient pas avoir plus de chance de vivre que la création des mots composés, Bacchue cuissené, nourrit-vigne, aime-pampre-enfant. Elles eurent pourtant leur jour de vogue, comme le prouvent trente éditions successives d'un poëme t où Du Bartas se crut un Homère, parce qu'il appelait Apollon donne-honneur, porte-jour, Neptune guide-navire, Mercure wvent'-orl, ayme-4ire. N'est-ce pas le cas de répéter avec Boileau que Ronsard
MeUnt tout, brouilla tout, fit un art i si mode... Que sa mnse en français parla grec et latin f
JBn dépit de ces expériences, peu de mots grecs ont été greffés sur la tige gauloise. Exceptons seulement la terminologie savante dont l'exemple fut donné pour la première fois par les érudits du xvi« siècle. Us inaugurèrent ainsi ces glossaires qui, devenus le partage exclusif des spécialistes, n'ont pas cessé d'être un obstacle à la vulgarisation des sciences. Car ils en interdisent l'abord aux profanes, qui ne peuvent attacher aucune idée à ces vocables dont les hellénistes tiennent seuls la olef *•
En examinant de près les écrivains de cette époque, on pourra surprendre l'influence du grec dans certaines tournures ou expressions entre antres dans l'emploi des substantifs formés soit aveo des adjectifs, comme le chUr, le chaud, fefjkaco, le subit (pour clarté, chaleur, efficacité, soudaineté), soit aveo des infinitifs, comme f imaginer, le vivre, le partir, le mourir, le dormir, le chanter, le vouloir, le taire, le médire et le philosopher. Mais en somme, la Grèce exerça sur nous une action esthétique et morale plutôt que philologique ou grammaticale. Or, Rabelais et Amyot sont les deux écrivains auxquels nous devons le bienfait de ce commerce indirect qui nous suggéra surtout desidées et des sentiments.
Tout en puisant h pleines mains danslestrésoisde la double antiquité olassique, Rabelais eut toujours uffs prédilection marquée pour le grec « sans lequel, dit Gargantua, c'est honte qu'une personne se juge savante. » Outre que cette langue, suspecte d'hérésie, avait alors l'attrait du fruit défendu, un esprit si curieux et si ouvert devait préférer le génie athénien, ses variétés, ses audaces, sa souple
I. Guillaume de Salluste du Bartas (1544-1590) est connu par la Semaine 4e la création, poème en sept livres, où il y a de la verre, mais peu de goût et par la Seconde semaine, qui comprend l'histoire de* l'Ancien Testament.
t. On ouvrier allemand ne dit jamais psychologie , mais science d'âme (sselenlehre). Notre vocabulaire» tiré dn grec, ne dit rien à un Français qui s'a pas fait d'études classiques.
Xtt ÉfUBË LïTfÊrUlRR
déshivotture, sa netteté' 8<îîefltl^tie, ses gritoés ôtl son «njflttêitfeât, à l'austérité du latin, cet instrument de la discipliné et 4e là tradition. Sa raison, cotnftiô Son huroetiî, Alla dond par ujie sorte <î Irrésistible entraînement vêts les maîtres de toute poésie, de ttftite éloquence, de toute spéculation indépendante. Homère et Aristophane, Platon et Lucien, Hipjpodffité ef Galiêfi, sinon Aristôte que lui gâtaient les scolastiques, furent en effet, je né dis pas ses instituteurs, (ce,r 11 ne relevait que de lui-même), ma!» léS Compagnon» de ton exubérante fantaisie. Ils lui communiquèrent, par une fréquentation cordiale, à défaut de l'ftttieiemc qui n'était pas son instinct ou celui de son temps, Tari merveilleux de passer sans effort d« familier au sublime, et du réel à l'idéal, le souffle aratoire, 1* verve comique, l'entrera lyrique, et m je ne sa» quoi de léger (xeveév %%) qui m retrouve jusque dans le délire de ton ébriété»
▲myot fit plue encore. Treduoteuv incomparable, engluai dsma sa sujétion, tout ensemble bottai ai retenu, maître et diseiple, capable de sa risquer au-delà de frontière* trop étroite», en de s'arrêter a temps, lorsque l'usage résiste à la nouveauté, il sut dérober à Plutarquo s* finesse, son aisance, son agilité, ses nuances, sa phrase ondoyante, ou plutôt il le métamorphose par eette bonhomie naïve qui semble parler en son nom lorsqu'elle interprète f et donne un air d'abandon aux servitudes d'un docte labeur, Ce miracle d'adresse sous valut ce langage, « esta* forme des mole les plus doux, les plus propres, qui sonneront le mieux à l'Oreille, plue eeutumièremcnt en le bouche des bien parlants* » Ex noue révélant aussi le plus exquis répertoire de la morale païenne, il épure, il humanisa un âge fanatique et cor- . rompu. Per la forme, pat le fond, il lut le précurseur de Montaigne; et cet éloge dispense de tout autre»
En dernière analyse, la Grèce n'a pas joué près de noue le rôle d'un grammairien qui régente et enseigne un rudiment, mais d'un artiste qui nous affranchit et noue inspira, par ton esprit, sa raison et son cœur*
lafiuôuoe de lu langue latine sur la grammaire du XVI» sièole
M Athènes et Paris se touchent, Rome est plue voisine encore de la France. Car nous sommés vraiment ses fils, comme le confirme l'étude de notre épanouissement littéraire, en particulier au xvi* siècle* Outre que jusqu'alors on n'avait pas cessé d'écrire et de parler
la langue romaine, l'excellence et la popularité de Montaigne, qtH
ET MlLOLOOfOtJB XXXI
frafléise autant de mots lattes mie Rabelais dé mots grecs, né ptouvet-elle pas que îee latinismes vulgaires on lavants turent toujours le penchant prédominant de notre race ?
Nous ne rappellerons pas iei les lois qui présidèrent ans origines des dialectes romans ; car non» les avons indiquées en nn ebapitre préliminaire. Nous ne dirons rien non plus de la Renaissance. Renfermons-nous dans le XYl9 sièole j et, sans passer en revue le vocabulaire latin des érudits ou des lettrés, énumérons les principales formes latines que nons offrent les écrivains de ce temps. Le catalogue qui va suivre pourra paraître ingrat, mais il éclaire les textes que nous citons, et explique les tendances qu'ils accusent '•
1° Pour commencer par les substantifs, on ne s'étonnera pas de ce que plusieurs d'entre eux, féminins aujourd'hui, aient été mis alors au masculin. Tel est le mot erreur f auquel fut imposé parfois le genre latin, contrairement à la règle qui-fëminisait tous les masculins latins eu or, et dont le souvenir est resté dans le féminin pluriel s Satan?»
9* A la môme analogie remonte la persistance d'une forme unique peur les deux genres, dans les adjectifs qui procédaient de la seconde déclinaison en is {fortia, grandis). On écrivit en effet, une grand femme, oomme nous disons encore une grand'route. Mais pourtant, les grammairiens commençaient à perdre le sens de ces locutions; car quelques-uns usaient déjà de l'apostrophe pour marquer par ce signe la chute de Ve qu'ils croyaient supprimé.
D'autres adjectifs, devenus depuis prépositions, conservaient leurs flexions; on misait accorder sauf avec le substantif en des locations comme oelle-oi : « Saulve («afaf) l'honneur de toute la compsignie. >
Souvent aussi Ton usait d'adjectifs numéraux Vénus directement du latin, primé 9 tiers, quart, quint; et, si, depuis lors, ces formes ont à peu près succombé, ce ne fut pas sans résistance; car La Fontaine l'en servit fréquemment, et quelques-unes ont même survécu dans tiers^parli, prime-tout et prime-abord.
Notre langue ne fut pas moins fidèle à son berceau, quand elle disait : « mil chevaux, et deux milU hommes. > Elle se souvenait que mil provient de mille, qui désigne un singulier, tandis que mille, dérivé de millia, contient l'idée de plusieurs milliers*
8° Si nous abordons les pronoms personnels, nous constaterons que la syntaxe latine enseigna la pratique, alors très-générale, qui consistait à placer avant le verbe, Comme régime direct ou indirect, les
1. Ici, nous avons généralisé et groupé des observations particulières éparaei dus L'intéressante arannsirs du av? sitsle, pu M. Braehst.
XXXII ÉTUDE LITTÉRAIRE j
pronoms mot, foi, soi, dans les occasions où nous mettrions me, te, se. « Il veult soy cacher. » (Rab.) C'est en vertu d'un latinisme semblable que le pronom soi s'appliqua régulièrement à un nom déterminé de personne, et cela jusque dans les classiques du xvii0 siècle1.
Quant à la suppression du pronom personnel, sujet du verbe, elle était universelle. I
Riche ne suyst eertes je le confesse.
(Marot.)
Or ne serait-ce point une vague réminiscence de la conjugaison latine ? Avouons que ce tour avait de la grâce, et donnait au style une allure dégagée ; il convenait singulièrement à la prestesse de la poésie légère, et nous avons été mal avisés de nous en défaire. — On aimait tant ce prooédé rapide qu'il était de mise pour les sujets, je, tu, il, elle, nous, voue ; on les écartait souvent comme superflus ou importuns. Les exemples en sont si nombreux qu'il suffira d'ouvrir notre recueil au hasard pour s'en assurer. — Môme dans les verbes impersonnels, le neutre «7 s'effaçait d'ordinaire, et l'on disait gentiment : « Me souvient qu'Âristote... Alors lonnoit et pleuvinoit à met" veilles... Bien est vray que... M'est advis que... Fout estre sage. » Cette jolie forme, nous avons eu tort de la laisser à nos villageois* Car la phrase « ainsi troussée » semblait courir, comme Perrette, dans la fable du Fol au lait :
• Légère et court vèipe, elle allait à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour être pins agile, Cotillon simple et souliers plats. ■
Ajoutons que cette élimination du sujet pronominal devenait une règle absolue dans les propositions négatives : Ne sçay quoy faire... Je meurs, si secouru ne suis de toy. » (Marot.)
Pour le dire incidemment, c'est le même besoin d'agile désinvolture qui répandit l'usage de retrancher la conjonction devant les subjonctifs dont le sujet ne pouvait disparaître. Jugez-en : « Vous deb- • viez le payement réserver , l'argent vous demourast en bourse * (quand bien même V argent vous demeurerait).
Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés seront tontes flaitries. (Ronsard.)
Dans nos prières, l'antique formule ainsi soit-il n'est-elle pas pré*