ET PHILOLOGIQUE XXXIII
férable à qu'il en soit ainsi? Avec l'âge, nous avons pris de l'aplomb, du poids ; mais nos aïeux avaient plus de vivacité.
4° Mille petites nuances l'attestent, par exemple, le pronom démonstratif ce, qui jadis avait sa fonction importante, dont il a trop perdu mémoire. Il se suffisait à lui-même ; «7 jouait le rôle de sujet et de complément, avec le sens de cela; d'où ces tournures lestes : « Pour se faire... Sur ce, partit l'ost (armée)... Ce non obstant (hoc non obstante), il advint. . . » Qui dono oserait préférer à cette dernière façon de dire notre lourd quoi qu*il en soit?
Mais nous n'en avo îs pas fini aveo les élégances du pronom démonstratif, dont l'office fui également heureux dans les phrases où plu» sieurs mots pouvaient, sans inconvénient d'obscurité, le séparer de son relatif, témoin ce vers de Ronsard :
« Celuy n'est pas heureai qu'on monstre par la rue. »
ou même aveo inversion :
« Qui n'est homme de bien celuy n'est pat persenai « De qui l'on paisse dire... »
Est-il besoin de signaler ici le latinisme qui... ille ?
H y en a bien d'autres. Tel est l'emploi à'icel (ecce-4lle), et d'icest, celui, celle, traités comme adjectifs démonstratifs dans ces locutions : t Icelle puissance... Celuy temps où... Celle tant renommée victoire... »
5* Tels sont les cas nombreux où figurent les pronoms relatifs qui ou que, usités alors pour ce qui et ce que dans les exemples suivants : « Nous nommons l'armet habillement de teste, qui est (quod est) une vraye sottie de dire par trois paroles ce qu'une seule nous donnoit. » — ■ Les bourgeois demandoient que (quid) c'estoit. • NouS trouvons encore un parfum de latinité dans ce tour si familier à Montaigne. «En l'amitié de quoi (de quâ) je parle... »
6» Il serait long d'épuiser la liste de ces conformités manifestes. N'oublions pas du moins le pronom indéfini aucun {altquis), qui, toujours affirmatif, comme au moyen âge, signifiait quelqu'un, avec ou sans substantif singulier ou pluriel. « Aucuns ont dit... Aucuns écrivains affirment... Aulcunes fois se trouve que... »
Relevons enfin comme digne d'attention la rencontre assez curieuse du pronom indéterminé un ayant le sens de quelqu'un : « J'advisai un qui se pourmenoit » (unum qui ambulabat). — En revanche, on sous-entendait ce mot devant seul et autre : « En ce livre n'avait seul grain de bon sens. »
T Les verbes nous révèlent aussi le sentiment prolongé de leur formation primitive. C'est ainsi qu'obéissant aux principes étymologiques, ils n'admettaient pas Vs à la première personne dw singulier.
XXXIV ÉTUDE tlTTÊflAIHE
Ce fut postérieurement que, l'assimilant à la seconde personne, c térisée j>ar l's final, on écrivit je crois, je rends, je <W«, au lieu de js croi, je ren, je dy, etc. Plus d'une antre irrégularité apparente, qui déconcerte aujourd'hui notre tontine grammatioale, n'était que la conséquence logique des lois qui régirent le passage du latin au vieux français. Ne voulant pas rebuter les esprits par des détails trop compliqués, nous indiquerons seulement, comme échantillon de cette conjugaison surannée, la troisième personne pluriel dn parfait défini eîndrent et prindvcnt, où l'intercalation du d est si conforme à nnsttaot d'euphonie qui avait tiré cendre de ctnerem, et gendre de generum.
On voit bien que les mots étaient alors plus voisins de leurs sources. Parmi les symptômes qui nous l'apprennent, comptons le participe présent, qui s'accordait avec les noms à la façon drnn adjectif. On écrivait : « Les nymphes fuyantes, les troupeaux bellans. » Or, ces flexions eurent l'avantage de varier les assonances, et produisirent parfois des effets que ne rend pas une terminaison invariable.
8° Sous les plumes autorisées, il n'est pas rare non plus de rencontrer alors des propositions InfiniHcs* tout s> fait oalquées sur la construction latine. « Vou$ sçave* ettre dn mouton le naturel toujours suyvre le premier... J'estime nostre poésie $s$rê oepoble... U te convient servir , aymer et craindre Dieu. »
9° A plus forte raison les ablatifs absolus étaient-ils d'usage quotidien, avec les participes présent ou passé. « Bstsmt de soy 1er de nature, je ne sçay... — Posé le cas que vous trouvères matières joyeuses, pas detnourer là cefault... — Eux arrhes, il se fit que... — Ce faict, on apportoit des cartes. » H en résultait pour 4a nnmsa souplesse et dextérité.
10° Mais ce qui vous frappera surtout, c'est l'abondance de cet insertions qui, fléchissant la rigueur de l'ordre logique, lui substituent l'ordre de la passion, et permettent de faire saillir le sujet, le régime ou l'attribut exprimant le vif de ridée, du sentiment et de l'intention. Ce qui plus tard sera réputé audace d'orateur on de poète était alors non sas licence tolérée, mais droit reconnu de tons, ou plutôt essor spontané d'imaginations toutes jeunes que n'avait point intimidées la férule des régents. «S'esveilloit Gargantua. entre... Possible tst de... Hasardé n'est point que [ce que) Dieu garde... Si cesse la charrue... — Qui Y arbre transforme, greffe en nouvelle sorte... Pour mieulx son œuvre commencer. » Ou je me trompe fort, ou nous avons moins gagné que perdu à nous interdire cette indépendance de tours, qui communiquait à la pensée la grâce d'un premier mouvement. Oui, j'en veux un peu aux réformateurs qui firent marcher au pas vers et prose. La Muse au moins s'accommodait mieux d'une libre démarche.