‹ Les grands écrivains du seizième siècleChapitre 19 sur 559 · ET PHIL0L0GIQU8 XXXV · texte numérisé non relu

ET PHIL0L0GIQU8 XXXV

En résumé, le français du xvi- siècle est tout latin par son vocabulaire et sa grammaire. Que serait-ce done si nous pouvions analyser ici le style des maîtres, et goûter la saveur de leur plus pure substance? Jusque sous les nonchalances de Montaigne se retrouverait comme la moelle de cette antiquité romaine dont il disait : a Quand je veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves et si profondes, je se dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. » Notre conclusion, c'est encore lui qui nous l'offre, non-seulement par son exemple, mais par ce précepte : « A défault de nostre langage, le latin se présente au secours... Le maniement de ses beaux esprits donne prix à la langue, non pas l'innovant, tant comme la remplissant de plus vigoureux et divers services, l'estirant et la ployant. Ils enrichissent ses mots, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage, luy apprenant des mouvements inaccoutumés, mais prudemment et ingénieusement. »

Quels regrets mérite la langue du XVI* siècle?

Puisque le chapitre précédent nous y invite, donnons ici place aux regrets que méritent certaines façons de dire qui ne sont plus. Car tout ne fut pas également indispensable dans le travail d'épuration auquel se livrèrent les écoles, les salons ou les Académies qui passèrent au crible les éléments du discours, A force de tamiser le dictionnaire, le zèle des puristes prit parfois le bon grain pour l'ivraie, et notre langue fut exposée au m$m* péril que Y Homme entre deux âges, dans cette fable où La Fontaine nous montre deux veuves lui arrachant l'une les'cheveux noirs,, parce qu'ils sont trop jeunes, l'autre les blanos parce qu'ils sont trop vieux. Néologisme» et archaïsmes subirent ainsi une enquête qui 'nous eût privé des uns et des autres, si l'usage n'en avait sauvé bon nombre, sans en demander la permission à ceux qui s'intitulaient ses experts et ses contrôleurs.

Faisons donc un retour vers ces formes oubliées; et, sans en dresser l'inventaire complet, éveillons la curiosité de nos lecteurs qui, psjr leurs propres recherches, suppléeront à nos lacunes.

Parmi les pratiques où il y avait du bon, pourvu qu'on n'en abusât pas, une des plus habituelles fut la suppression des article* devant une foule de substantifs qui prenaient ainsi une physionomie plus vivante. Car ils présentaient l'idée abstraite comme personne agissante ou objet animé; et d'ailleurs les mots glissaient plus doucement quand ils étalent affranchis de ces le, la, Us dont nos phrases sont maintenant comme saupoudrées.

ÎXXV1 ÉTUDE LITTÉRAIRE

Les particules pas, et point pouvaient de même s'abstenir d'escorter la négation : « Je n'ay soucy de... — Ne bougez... — Ne touchez à.. .» Entre ne et sinon, le mot rien (qui est affirmatif étaient de rem) n'était nullement de nécessité *•

Je ne suis à tes yeux sinon Qu'un fétu sans force et sans non.

En revanche, on disait, sans particule négative : « Est-ce pas?... Avez-vous pas ouy dire ? » Cette tendance, que j'appellerai l'instinct de la brièveté, est sensible en mainte rencontre. A cette heure d'adolescence, la parole était moins posée, moins stricte : on ne mettait pas les points -sur les i; j'entends par là qu'on allait au plus pressé, sans trop se soucier des entraves qui ralentissent le débit, ou embarrassent l'action du discours.

De ces sous-entendus et ellipses résultait pour la diction un air de gentillesse enfantine. Il est malaisé de fixer oes nuances qui ont de l'insaisissable, et se sentent plus qu'elles ne s'analysent. Pour en juger, comparez telle page de Montaigne à telle autre de Pascal se rencontrant sur le même sujet ; vous verrez que la différence ne tient pas seulement aux esprits, mais à la langue, qui n'a plus le même âge, et dont la virilité commence. Nous ne voudrions pas nous attarder ici aux minuties grammaticales. Signalons pourtant un exemple, oelui de Yélision, qui, pour éviter un hiatus, faisait dire m' amour et m' amie? N'y avait-il pas là je ne sais quoi de caressant ou de câlin que ne rendra jamais le rétablissement du pronom possessif dans : mon amour et mon amie? Il ne me déplaît pas non plus l'usage où l'on était de traiter indistinctement mien, tien, sien en adjectifs possessifs ou en pronoms, et de dire, à la mode italienne, la sienne mère (la sua madré).

Mais ne regardons pas les choses au microscope. Allons plutôt à cette classe d'adjectifs composés, qui auraient eu meilleure fortune s'ils ne s'étaient produits que sous le patronage de Montaigne, comme doux fleurant, qui eut bien autant de droit à survivre que clairvoyant et ses semblables. Sans réhabiliter un procédé que décourage le génie analytique de notre langue, et sans nous écrier aveo Ronsard,

Combien je suis marry que la muse françoise Ne fasse pas ses mots comme fait la grégeoise, Qcymore, dyspolme, oligochronien I

nous estimons pourtant que cette ressource se prêtait à des nuances délicates dont l'expression n'a plus son équivalent. C'était question de sobriété, de tact ou de choix ; mais fallait-il envelopper dans une commune proscription les élus et lés réprouvés?

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