‹ Les grands écrivains du seizième siècleChapitre 20 sur 559 · ET PHILOLOGIQUE XXXVII · texte numérisé non relu

ET PHILOLOGIQUE XXXVII

D'autres vfctimes d'arrêts trop rigoureux se recommandent aussi à l'honneur d'un souvenir ; je veux parler des diminutifs,, qui, beaucoup plus nombreux que de nos jours, se formaient alors soit du Substantif, soit des adjectifs simples, par addition des suffixes et, eUet, oty quin, etc., comme jolie t, doucelet, seulet, berge rot, musequin (petit berger, petit museau), etc. Puisqu'on a conservé cueillette, coquttte, oiselet, pourquoi a-t-on banni mette (petite abeille), gorgette, 6ovquette (petite bouche), façonne t te, ruisselé t, colombelle, et mille autres fleurettes dont nous pourrions composer un joli bouquet? Sans doute, il fut sage d'émonder ce luxe trop exubérant, surtout au temps des Valois. Mais nous eussions demandé grâce pour beaucoup d'innocents massacrés par les Hérodes de notre vocabulaire.

Ils eussent attendri le cœur de Fénelon ; car plusieurs d'entre eux ont touché celui de La Fontaine toujours si hospitalier pour ce vieux langage qui « avoit je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné, » comme dit la lettre à l'Académie. Labruyère est encore plus compatissant pour ces épaves d'un vaste naufrage; écoutez ses plaintes : « Ains a péri : la voyelle qui le commence, et si propre à l'élision, n'a pu le sauver. Certes est beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son déclin : la poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en prose, et se commettent pour lui dans leurs ouvrages. Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et par la facilité qu'il y avait à le couler dans le style, et par son origine qui est française. Moult, quoique latin, était dans son temps d'un même mérite, et je ne vois pas par où beaucoup l'emporte sur lui. Quelle persécution le car n'a-t-il pas essuyée? et, s'il n'eût trouvé de la proteotion parmi les gens polis, n'était-il pas banni honteusement d'une langue à qui il a rendu de si longs services, sans qu'on sût quel mot lui substituer? Cil a été, dans ses beaux jours, le plus joli mot de la langue française ; il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient chaleureux ou ehalovreux; celui-ci se passe, bien que ce fut une richesse pour la langue, et qu'il se dise fort juste où chaud ne s'emploie qu'improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux; haine, haineux; peine, peineux ; pitié, piteux ; foi, féal j cour, courtois; haleine, haléné; coutume, coutumier; point, pointu et pointilleux; frein% effréné; front, effronté, etc.... Heur se plaçait où bonfwur ne saurait entrer; il a fait heureux qui est si français, et il a cessé de l'Ôtce; si quelques poètes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la contrainte de la mesure. Issue prospère, et vient à' issir qui est aboli. Fin subsiste, sans conséquence pour finer qui vient de lui, pendant que cesse «t cesser lèguent également. Verd ne fait plus verdoyer, ni fête, fêtoyer, ni larme

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larmoyer, ni joie, s*éjou4r, bien qu'il fessa toujours se réjouir, se \ jouir, ainsi qu'orgueil s'enorgueillir. On a dit gsnt, le corps gsnt : ce mot si facile non-seulement est tombé» l'on voit même qu'il a entraîné gentil dans sa chute. On dit diffamé, dérivé de famé, qui ne s'entend plus... Il y avait à gagner de dire et que pour de êorte que, ou de manière que; de moi, au lieu de pour moi, ou quant à moi; de dire je «ot* 9110 c'ee* qu'un mal, plutôt que J* eaie ce que &e*t qu'un mal, soit par l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent à avoir un mot de moins dans l'oraison. L'usage a préféré par ooneéquent à par conséquence, et en conséquence à en conséquent, travailler à ouvrer, conduire à autre, faire du bruit à bruire, injurier à vilainery piquer à poindre ; et dans les noms, pensées à penser s, un si beau mot et dont le vers se trouvait si bien) grondée actions à prouesses, louanges kloz, méchanceté à mauvaieiié, porte à huis, navire a nef, armée à ost, monastère à mouler f prairies à preee,... tous mots qui pouvaient durer ensemble d'une égale beauté, et rendre une langue plus abondante... Si nos ancêtres ont mieux éerit que nous, ou si nous l'emportons sur eux par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clarté et la brièveté du discours, o'est une question souvent agitée, toujours indécise. »

Ce plaidoyer n'est point une boutade, et l'usage lui a même donné raison, puisqu'il a repris plusieurs des mots cités par Labruyère comme ayant alors disparu. Ce n'est pas que tout soit de mfime prix dans cette langue que Fénelon jugea « trop verbeuse. » Il y avait des pousses parasites a élaguer; mais le fer ne devait pas entamer le tronc, et compromettre ainsi la sève. Parmi les rejetons qu'on aurait pu épargner avec avantage, signalons presque au hasard, nonchaloir, désaccoulumance, biendisance, esjouiesance, ombreuse, herbageux, «a«— frageux, tempes tueux, ro seyant, dé feuillet, apoltronir, desconforter, enjalouser } feuillir^ esbaudir, ceillader, enfiévrer , guirlander, patoiser, »'a~ mignarder, désaimer, envieillir, énamourer, et surtout sereiner, qui était d'un puissant effet dans cette phrase de Montaigne ; « La phisophie doit sereiner les tem pestes de l'âme. 0 Jamais les mots hains, animosité ou violence n'égaleront non plus l'intensité du mot rancœur, qui exprimait si bien l'indélébile et juste ressentiment d'un outrage. — Qui pourrait préférer orgueil ou fierté au sens que nos pères donnaient à ce noble substantif la superbe ? — Vire est aussi un terme admirable que ne remplacent pas courroux et colère. — Pourtraire me paraît plus bref et plus commode que faire un portrait. — Il affiert eut plus d'énergie que" n'en a il convient ; car cette locution indiquait un mouvement d'attraction et de sympathie (ferre, ad). — (7uider gardait sa nuance distincte, puisqu'il voulait dire estimer après réflexion, ce que ne signifie ni penser (jtensare, peser), ni croit s (credere, se fier à), ni songer (somniare). — Doutoir (dolere) né oolî-

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tenait pas seulement l'idée métaphysique de souffrance, mais tressaillait de la sensation même qui brise le coeur et fait couler les Urines. — Férir répondait h une action plus rire que frapper ,.~ G audir évoque l'ingénuité d'une joie toute naïve et spontanée, dont il semble que notis ayons oublié te secret.

L'un veut railler, l'autre g audir et rire.

(Masot).

— Gésir (être étendu par terre, jacere) n'a pas eu de digne successeur.

— Issir (sortir aveo vitesse) parlait à l'imagination, et n'a pas laissé sa vertu au verbe sortir (sortiri). — Rober (voler) s'applique à un rapt violent auquel ne suffit point dérober ou même ravir, — Tollir a une tout autre véhémence qu'enlevé*. — Liesse (lœtitia) nous communique le sentiment d'une jouissance, d'une déleotation, dont la plénitude n'est traduite que languissamment par des synonymes dégénérés. — Ramenlevoir (remettre en mémoire) désignait je ne sais quelle réminiscence de souvenir éloigné, dont le vague rappel chercherait aujourd'hui vainement son verbe définitif. — Enfin souloir (solere) a droit au moins à une oraison funèbre, ne fut-ce qu'en mémoire de La Fontaine qui, flans son épitaphe, disait nonchalamment de sa vie éoonlée:

Dent parts en fit, dont U sûutatt passer L'en* à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Je ne dirai rien de worH, d'occorf, de discourtois t à*a$sqgirt d'omtttoir, de eharlttansr, de coquiner, de dévatttr, Vembesogner, à'encager, de routôwr, de pHfiner et de tant d'autres vocables qui, tout morts qu'ils sont, pourraient bien être plus vivants que leurs héritiers) oar, après l'ostracisme qui sévit entre 1600 et 1620, nous avons été réduits à leur substituer des termes abstraits qui sentent l'officine des savants, au lieu d'avoir jailli de source vive, je veux dire de l'imagination populaire, si prompte à peindre et animer tout ce qu'elle voit, tout oe qu'elle touche.. On reconnaîtra de prime-abord les mots qui en proviennent. Ils ont énergie, grâce, précision, esprit et maliee Ce sont des Gaulois de race, chez lesquels une franohite toute rustique n'exclut pas la finesse. Pourquoi faut-il que des médailles si nette*, ai brillantes encore, malgré leurs services séculaires, ne soient plus en circulation? Au lieu d'en faire collection dans tin glossaire, oe serait-il pas sage de puiser avec discernement dans cette réserve nationale, qui peut redevenir une fontaine de Jouvence pour une langue trop morigénée jadis par les rigoristes, et aujourd'hui trop infidèle f> set vieilles traditions? Dans les pl«s belles années de notre siècle, toute une école, poètes et prosateurs, a tenté cette restauration* et ■'• poia* «* * •'•* plaindre. On peut donc encore glaner a

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