‹ Les grands écrivains du seizième siècleChapitre 21 sur 559 · XL ÉTUDE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

XL ÉTUDE LITTÉRAIRE

pleines mains sur le sol généreux où ils firent ample moisson. Montaigne, tout seul, suffirait à enriehir les plus dénués. Car, si l'on veut rajeunir le vocabulaire par des archaïsmes de bon aloi, c'est a lui surtout qu'on devra recourir. Par sa pleine possession de l'antiquité classique, par sa vigueur et sa souplesse, par la liberté de sa fantaisie créatrice, et l'ingénieuse sûreté de son bon sens, par sa science délicate des analogies qui permettent de franciser le latin, ou de latiniser le français, par l'originalité d'un style indépendant et personnel, mais logique et raisonnable jusque dans les saillies les plus aventureuses, n'offre-t-il pas une mine inépuisable à qui saurait y chercher l'or pur dont nous avons besoin pour la refonte d'une monnaie trop usée?

Des formes archaïques et de l'orthographe au XVIe siècle

S'il est utile de pratiquer nos modèles antiques, pour apprendre d'eux le parler franc, énergique, pittoresque et coloré, il serait puéril de faire dévier cette étude vers un pastiche artificiel qui étonnerait l'oreille ou les yeux, sans profit pour l'expression ou le sentiment. C'est un problème difficile à résoudre, et des plumes adroites n'y ont réussi qu'à peu près : Paul Louis Courier lui-même, auquel les maîtres du xvie siècle étaient si familiers, trahit son docte labeur jusque dans ses pages les plus raffinées. Cest qu'il s'agit bien moins ici d'imiter que de rivaliser; indiquons donc certains éoueils à éviter, je veux dire les formée surannées dont nous n'avons que faire, et une orthographe qui ne nous donnerait que le ridicule d'une physionomie gothique.

Pour ce qui est des locutions tombées en désuétude, il serait sa* perflu d'insister longuement ; car elles se dénoncent d'elles-mêmes s aussi, n'en dresserons-nous pas ici l'inventaire. Parmi les plus connues figurent les superlatifs moult (multum) et prou (beaucoup) dont il faut faire son deuil, quoi qu'en pense La Bruyère. La contraction es (dans les)t qui se retrouve dans le mot bachelier es lettres, n'est plus aussi qu'une relique de l'ancienne déclinaison que nul ne songe à ressusciter. Si le démonstratif icel s'est réfugié dans la langue du Palais, ce n'est point une raison pour l'introduire ailleurs, pas plus que cestuy-ci et cestuy-là, ou ces adverbes explétifs voirs et voirsment (verè) que nos aïeux prodiguaient à satiété, mais qui eommeneèrent à disparaître vers la seconde moitié du xvi* siècle.

Tout en rendant justice k l'instinct de simplicité que manifeste

ET PHILOLOGIQUE ZLI

en mainte occasion l'idiome du bon vieux temps, par exemple dans la formation des verbes, nous ne serons pourtant pas tentés de retrancher les préfixes qui, aujourd'hui, déterminent les nuances particulières du sens, et contribuent à la clarté du discours. Ainsi, au lieu de dire apporter, accoupler, «seoir, enlever, retenir, renaître, prémunir, remarquer, poursuivre, repaître, rebâtir, repartir, reconnaître, rejeter, ressentir, retirer, retrousser, revêtir, supposer, nous n'écrirons pas, avec moins de précision, porter, coupler, eeotr. lever, tenir, naître, munir, marquer, euyvre, paislre, bas tir, partir, cognoitre, >ec«er, sentir, tirer, trousser, vestir, poser, En retour, nous n'accolerons aucun préfixe parasite à d'autres verbes qui s'en décoraient jadis : engraver (graver), engeler (geler), ensuivre (suivre), enguarder (garder, empêcher). Nous ne conseillerons pas davantage de remettre en vigueur l'usage qui donnait un sens réfléchi à toute une famille de verbes dépourvus de la forme pronominale ; affaiblir, escrimer, ourvoyer, faire voir, mesUr, montrer, passer, r épais tre, reposer, renouveler, ruer, terminer, pour «'affaiblir, s'escrimer, ee fourvoyer, le faire voir, ee mêler, ee montrer, ee passer, ee repaître, ee reposer, ee renouveler, ee ruer, ee terminer. — D'autre part, il n'est point urgent de rendre pronominaux des verbes qui ont cessé de l'être, tels que : ee sourire et ee pourpenser. — Quant à ceux qui, devenus neutres, furent alors actifs, notons-les seulement comme curiosités. Tels étaient : apprendre^ conseiller, ressembler, survivre, que suivait régulièrement le régime direct quelqu'un. On disait de même, sans le moindre scandale, pâlir ou éclater quelque ohose, pour faire pâlir et faire éclater ; il était permis également d'écrire : entrer un lieu, jouir un plaisir, user taie faveur. On rencontrera bien d'autres régimes insolites : être forcé de famine, commencer à une entreprise, exhorter ds, se régler au patron, se plaire de..., attendre à fotre, prétendre de, se résoudre de..., tire pour agir (se tenir prêt à) etc. — Les substantifs et les adjectifs ne nous dépaysent pas moins, soit que les uns se forment du verbe, comme le plonge (de plonger), le réclame (de réclamer) ; soit que les autres aient force adverbiale, comme cher, haut, premier, pour chèrement, hautement, premièrement, et, dans ce cas, gardent les formes variables d'un adjectif, comme dans cette phrase : « Des choses purée

Mais finissons-en avec des remarques dont il est prudent de n'user qu'avec discrétion, si l'on ne veut pas impatienter des lecteurs auxquels ne convient guère la sécheresse de ces études. Qu'ils nous permettent seulement de terminer notre excursion philologique par quelques remarques sur Y orthographe.

L'orthographe! Voici enoore un terrain bien glissant; aussi, j'admire fort les érudits qui, s'y tenant de pied ferme, imposent à chaque

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époque un système tufitillible auquel ils veulent mmener tous te* dissidents. Il wt certain pourtant que, Jusqu'au xv# siècle, il y eut, dans la notation des sons, à peu près autant d'anarchie que dans leur prononciation. Ans caprices individuels des écrivains, à la diversité des dialectes provinciaux, à rignorence des ans on à la prétendue science des antres, à l'absence da principe* communs, s'ajoutaient las incertitudes on les bernas des copistes, souvent distraits, itteetteiants, on trop incompétent* pour obéir à des lois et à des traditions d'aillants aussi variables que l'usega local, et la langue elle-même-. 81 au xvtfs siècle et même pttts tard» l'orthographe fût an «mfiranea dans les pins hantes régions, que devait-il en être, an omit da moyen âge? Mais reêpeotons les illusions da eeux qui ont la privilège de voir clair en plein brouillard.

81 la pureté des textes ne fut jamais qu'approximative avant l'imprimerie, cette grande découverte provoqua bientôt nn mouvement en faveur de règles pins stables. Jusqu'alors l'instinct avait tout fait ; or, à partir de la Renaissance, la réflexion sa ornt en droit d'intervenir, De là, deux systèmes en présence » l'un qui vise à rapprocher les signes de la prononciation, l'antre qui tend à rappeler la pins possible les origines du mot. Le premier est phonétique, le second étymologique. A chacun d'aux correspond de préférence une certaine classa de lettres. Ou bien elles sont Phaniu, parce qu'on les articule toutes également ifUoeofU); ou bien elles sent morto parce qu'elles ne parlent qu'à la vue, et ne disent rien à l'ouïe (philosophib).

De ces combinaisons qui vont se trouver aux prises, on voit quelle est la plus populaire et la plus pratique. Évidemment, nous reconnaissons ee caractère dans celle qui élimine l'inutile) ear, s'il convient d'être entendu de tous, des simples, des ignorants, et non pas seulement des lettrés, ou des dootes, mieux vaut réduire le sou à ses éléments les plus naturels.

Ainsi fit d'ordinaire le moyen âge; il s'interdit par exemple ce* Uttrti doublés, qui sont un des fléaux du vocabulaire, et V encombrent le plus souvent sans raison. Il n'usa pas davantage de ces lettres intercalaire» qui épaississent les mots, sans que leur substance en profite. Au lieu de reoepvoir, deovoir, au/tre, pau/me, il écrivait t recevoir, devoir, autre, paume. C'était obéir à l'usage séculaire qui, ehea nous, avait, sans la vouloir, transformé spontanément eu e le p latin.

Mais les savants en décidèrent autrement. Tout imbus de l'antiquité qu'ils traduisaient aveo enthousiasme, ils crurent lui rendre hommage, en calquant les mots sur le latin savant. Ils ne sa bornèrent pas à revêtir de ce costume les termes qu'ils venaient de créer par brusque importation) ils imposèrent l'uniforme à beaucoup 4'au-

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tfH^M «Hêfifel qfé dtt latftt Vulgaire, l'étaient point SOTtisd* I*Éeott on det livret. Cette révolution fut surtont opérée par ces hirpriinoare érudita entre lesquels s'illustrèrent Robert et Henri Ettienne.

Veflà d'eH proche l'invasion de Ces lettrée maettee qui foisonnèrent dans tous les dérivés; ils étalaient ee taxe stérile comme un titre de noblesse classique. Il en résulta une confosion fâcheuse, dont U trace n'est point encore effacée ♦ car elle se perpétue en de choquantes irrégularité*, Ou en de flagrantes contradiction*. Pourquoi, par exemple, la btearrerte qui autorité simultanément bonheur et hemiéte, hofierer et noworBÏble, pfovenattt du même radical 7

Maigret et Ramas * eurent beau s'Insurger, les étyiMtogtetet prévalurent. Cent été demi-mal, ii leur zèle ne s'était égaré souvent en conjectures qui ne ressemblent pas plus à là science que l'alchimie & ht chimie, on l'astrologie à l'astronomie. Que de chimères, en effet, dans leurs inductions i — Ce fut ainsi que, tirant pofede pondus, Ils écrivirent neldi, sans se douter que ce vocable descendait en ligne directe de pensum par la réduction de n en i, d'où provint le latin vulgaire ©««m, qui donna pois à la langue primitive par le changement constant de e en of. Une méprise analogue fit restaurer, dans prié et ses composés (priru, apprtM,iurprtM) les deux consonnes ne «ni se «menaient à 1*, dans le vieux français : (moto, toiee de menti* et m*(t). te mfme calcul modifia le groupe latin #n qui, originairement, perdait le g, (forntode bènignue.pôtnâepugmê); ces mots et leurs pareils donnèrent donc bintng, poing, etc. -r Tandis que les premiers &ges changeaient en n Vm latin appuyé sur une consonne, {ttmge de omnium, conter de computare), les contemporains de la Renaissance adoptèrent compter. — Le d qui disparaissait toujours devant une consonne (<nwrtr d'ûdwnfaO fit de nouveau son apparition dans advenir, «— Ignorant que et latin se métamorphose en U, et est représenté pat i dans trait (de tatctofli), et fait (de factum), les réformateurs nous déchirèrent les oreilles par traict et fa/ci. » Ile allèrent pins loin. Non contents de rétablir c dans les mots on il existait en latin, ils l'accordèrent libéralement à ceux que leur étymoîogie en affranchissait, et ils dirent trainete pour traintê, parce qu'Us ne voyaient pas que craindre dérive de fwmtf* par la mutation ordinaire de mère en eindre: (geindre de gemere). — Une erreur noir moins grave nous valut ecaeotr, que Ton tira faussement de ecire et

t. Maigret, grammairien qui publia en i»« un Traité touchant le commm utagé êé tècfilÉrè, et, en 1550, le Tfettè àê /« grammère françotse. - Ram** (Pi«rre de la ttafflée) (tSOl-iMi), professeur de philesophle et eVêloqoeiie» aa Collège de France, réforma la rhétorique it U gramme**, Il Pé«* ▼»ctima de la Saint-BartbMemY'

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