‹ Les grands écrivains du seizième siècleChapitre 25 sur 559 · PROSE · texte numérisé non relu

PROSE

Né la même année que Luther, sur les bords de la L rire, en Tou- Wn«, près de Chiuon, dans la métairie de la Devinière, fils d'un ' apothicaire suivant les uns, d'un cabaretier suivant les autres, François Rabelais ne devait poiut oublier le voisinage de la Divt bouteille, et des joyeux buveurs dont les chants l'éveillèrent au berceau. De l'auberge de la Lamproie il passa chez les moines de Seuillé, où il commença ses premières études, qui furent achevées au couvent de la Bamette, à Angers. Il se souvint aussi de ces écoles hantées par le pédautisme, et les impressions qu'il en garda se retrouveront plus tard dans les vertes satires qu'il inflige à l'ignorance ou à la routine. Sans ajouter foi à toutes les légendes qui enveloppent sa biographie, nous le retrouvons bientôt frère mineur à. Fontenay-le-Comte, abbaye de cordelière, où sa libre humeur faillit lui coûter cher, s'il faut en oroire l'anecdote qui nous le montre condamné à une prison perpétuelle, dans les souterrains du monastère. Délivré par le crédit d'amis puissants qu'il devait à la renommée de son savoir, il fut autorisé par le pape Clément VII à entrer au cloître de Maillezais, dans l'ordre des bénédictins. Mais il n'y fit pas long séjour ; et, jetant le froc aux orties, devint, en 1524, prêtre séculier, puis secrétaire d'un évêque, Geoffroy d'Estissao. Quelque temps après, vers 1530, l'année même où Louis Berquin fut brûlé en place de Grève, il étudiait la médecine à Montpellier, et apprenait à y connaître de près les bons tours de ces étudiants qu'il représentera au vif sous les traits de Pa« nurge. Ce fut alors qu'il édita certains traités d'Hippocrate et de Galien -, nous savons aussi que le cardinal du Bellay se fit accompagner par maître François dans son ambassade à Rome. Ce voyage lui valut, avec un surcroît d'expérience, une bulle pontificale qui l'autorisait à exercer en tous lieux l'art de la médecine, mais à titre gratuit, « jusqu'à l'application du fer et du feu exclusivement ]. w Fixé à Lyon, où il figure en 1536 comme médecin du grand hôpital *, il fut bientôt compromis dans un procès d'hérésie, mais s'abrita sous la pourpre d'un prélat qui le sauva de ce mauvais pas. Absous par le saint-siége, il finit même par obtenir d'abord une prébende dans l'église collégiale de Saint-Maur-les-Fossés , puis la cure de Meudon, retraite sûre où, achevant sans péril la publication de Pantagruel, il termina doucement une existence dont les contrastes sont aussi étranges que les caprices de son imagination* Oui, ses œuvres ressemblent à la vie même de leur auteur qui,

t. Interdit aux gens d'Église. £. Il fut docteur le %i mai 1537.

tour à tour moine, docteur et curé, fut ayant tout poète, homme de libre étude et de libre plaisir. Composé de marbre et de boue-, ce monument qu'on pourrait appeler l'apocalypse d'un philosophe, devait être la proie des commentateurs. Jamais écrivain ne leur donna plus rude besogne. Nous ne perdrons pas notre peine à débrouiller leurs gloses encore plus obscures que le texte. Evitons les pièges où tombèrent ceux qui prétendirent expliquer , par des symboles et des allégories, toutes les conceptions de Gargantua ou de Pantagruel. C'est ne pas comprendre Rabelais que de vouloir toujours et partout le comprendre. Sans voir dans ses éclats de rire une série d'allusions dont on peut retrouver la clef, bornons-nous à dire qu'au sortir de la scolastique et de ses ténébreux labyrinthes, la franche gatté de sa verve incomparable épanouit enfin la raison assombrie et mortifiée. Si l'on se demande ce qu'eût été Molière en un siècle où tout esprit indépendant avait à craindre le Châtelet, le Parlement et la Sorbonne, Molière privé d'un théâtre et réduit à dérober son bon sens sous la livrée de la folie, on songera tout naturellement au pantogruélisme de Rabelais, côtoyant les pièges sans y tomber, et sauvant ses audaces par l'apparente insanité d'un rire sans cause. Dans cette arène sanglante des guerres civiles et religieuses, on avait besoin de rire, pour ne pas pleurer. Les ooqs-à-1'àne et les billevesées furent du moins la sauvegarde des vérités que recouvraient les débauches d'un comique étourdissant. Cette épopée jubilatoire ouvrit un âge, comme l'ironie de Voltaire en fermait un autre.

Tout en regrettant que le cynisme de ce Shakespeare jovial justifie trop le mot de la Bruyère, disant : « Où il est mauvais, il passe bien au-delà du pire ; c'est le régal de la canaille, » rappelons pourtant qu' « où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et l'excellent, qu'il peut être le mets des plus délicats. » Tels sont les chapitres où il inaugure la Renaissance par un système d'éducation tout pratique, digne d'inspirer Montaigne, mieux ménagé que celui de Y Emile, et dont le juste équilibre nous révèle le génie d'un moraliste éclairé par l'expérience d'un médecin. S'il fustige d'importance les ridicules et les abus de son temps, il épargne ces géants dont la haute taille indique assez la puissance. A la façon dont il les traite, on soupçonne qu'un de leurs attributs est de protéger les téméraires contre les grifles des chats fourrés. Pichrocols seul est Ici le type des tyrans violents et ambitieux, livrés à leurs passions et aux flatteries de courtisans imbéciles. Mais Pantagruel nous apparaît comme un idéal de la royauté forte et bienfaisante; Il est une sorte d'Ulysse satirique visitant l'empire de la Folie et tous les vices de l'humanité, sans se laisser ni duper ni séduire. Dans le cortège de ce souverain équitable et pacifique, une place d'honneur est réservée à Panurge, homme d'esprit nécessiteux, ourdisseur d'intrigues, frondeur impitoyable, relégué par sa naissance au plus bas de l'échelle , mais impatient de prendre son rang, et habile à se venger par ses moqueries des injustices qu'il reproche au hasard. Nous reconnaissons dans ce personnage l'ancêtre de Figaro; l'avenir lui appartient; il n'est rien

encore; mais il sera tout un jour. C'est 1* tiers état instinctivement personnifié.

L'écrivain est digne du penseur, auquel nous ne saurions pourtant pardonner toutes ses gigantesques polissonneries. L'opulence et la souplesse est merveilleuse en ce style inimitable, qui abaisse ou élève les mots au niveau des choses. Il y a de l'or dans ce torrent turbulent et fangeux qui s'échappe d'une imagination homérique et aristophanesque. Quelle netteté ! quel relief! quelle vigueur inventive | d'expressions toujours originales ! Créateur et peintre, il a, comme ' dit Montaigne , fureté tout le magasin des termes et des figures. Physique, médecine, astrologie, alchimie, théologie, philosophie, toutes les sciences lui furent familières. Il sait le grec, le latin, l'hébreu et la plupart des langues modernes. Emprunté aux arts, aux métiers, à la guerre, à la marine, à la basoche, son français a exploité toutes les sources techniques, tout le trésor du fonds national. Mais ces éléments, dont il est comme farci, sont devenus sa substance et sa moelle. Aussi jamais plume ne fut à pareille fête. Il y a du prodige dans le jet intarissable de cette parole où la splendeur de Rubens s'associe à la crudité grotesque de Callot. Il concilie Platon et Lucien; il a du Miohel-Ange et du Boocace. Si son cerveau semble parfois comme obscurci par le vertige d'une ébriété d'ailleurs toute lyrique, il a ses heures de souveraine éloquence, où règne la pure raison. Nul, avant Corneille et Molière, n'a possédé plus magistralement le don supérieur de créer des types, et la puissance du génie dramatique. Légataire universel de tous les francs oonteurs qui foisonnaient en terre gauloise, il a mis l'Arioste $, la portée des races prosaïques deBrie, de Champagne, de Picardie, de Beauce, de Touraine et de Poitou. Tous les crus de notre sol plantureux fermentent ici comme dans une cuve féconde, sous le chaud soleil de la Renaissance. Semblable à ces géants nés de sa fantaisie, il se dresse sur le seuil du seizième siècle, le broo en main et le rire aux lèvres, versant à tous le délire ou la sagesse. Son œuvre rappelle cette fontaine magique dont les eaux avaient pour chacun le goût des vins qu'il s'imaginait boire. C'est donc à nous de n'y puiser qu'une liqueur généreuse, et non de nous y abreuver jusqu'à la lie.

Alcibiades, on 1 dialogue de Platon intitulé le Bancquett louant Bon précepteur Socrates , sans controverse princo des philosophes, entre aultres parolles, le dict * estre semblable es * Silènes. Silènes estoient jadis * petites boytes8, telles que voyons de présent es boutiques des apothecaires*,

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