‹ Les grands écrivains du seizième siècleChapitre 352 sur 559 · ABRAHAM, SATAN · texte numérisé non relu

ABRAHAM, SATAN

O Dieu, 6 Dieu, tu vois mon cœur ouvert, Ce que je pense, ô Dieu, t'est descouvert : Qu'est-il besoingque mon mal je te die3? Tu vois, hélas! tu vois ma maladie*.

Tu peux tout seul guarison m'envoyer, S'il te plaisoit seulement m'ottroyer Un tout seul poinct* que demander je n'ose.

SATHAN

Si faut-il bien chanter quelqu'autre chose*.

ABRAHAM

Gomment? comment? se pourroit-il bien faire

Que Dieu dist l'un *, et puis feist du contraire f

Est-il trompeur? Si est-ce 7 qu'il a mis

En vray effect ce qu'il m'avoit promis ;

Pourroit-il bien maintenant se dédire?

Si, faut-il bien ainsi conclure et dire,

S'il veut r'avoir le filz qu'il m'a donné.

Que dy-je, ô Dieu? puis que l'as ordonné,

Je le feray : las! est-il raisonnable

Que moy qui suis pécheur tant misérable,

Vjene à juger les secrets jugemens

De tes parfaicts et tressaincts mandemens?

SATHAN

Mon cas va mal : mon froc, trouver nous faut

1. Cette scène est belle et très-adroi- 3. C'est métaphorique,

tement composée. La forme paraîtra 4, M'octroyer une seule faveur,

jouvent trop familière : mais il y a là 0 . .

des instincs de vérité. C'est le premier »• Sata* est ™ Pe™onuage eomi.

exemple d'analyse psychologique tp- «M« 8ans le von,0,r-

pliqnée an théâtre. Le caractère tst 6. DU une chose, et en fit une

étudié. Nous voilà dans la tradition autre,

ri française du monologue dramatique. 7, On ne saurait nier qu'il a...

». Jo te dise.

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Autre moyen de luy donner assaut.

ABRAHAM

Mais il peut estre1 aussi que j'imagine Ce qui n'est point : car tant plus j'examine Ce cas icy, plus je le trouve estrange. C'est quelque songe, ou bien quelque faux ange Qui m'a planté cecy en la cervelle.

Dieu ne veut point d'offrande si cruelle» Maudit-il pas Gain n'ayant occis Qu'Abel son frère? et j'occiray mon fils!

SATHAN

.Jamais, jamais!

ABRAHAM

Ha! qu'ay cuidô dire1 î Pardonne-moy, mon Dieu, et me retire Du mauvais pas où mon péché me meine.

Délivre-moy, Seigneur, de ceste peine. Tuer le veux moy-mesme de ma main.

Puisqu'il te plaist, ô Dieu, il est certain Que c'est raison : parquoy je le feray.

SATHAN

Oh ! que non pas! je t'en engarderay.

ABRAHAM

Mais le faisant, je feray Dieu menteur*,

Car il m'a dict qu'il me feroit cest heur *

Que de mon fîlz Isac il sortirent

Un peuple grand qui la terre empliroit.

Isac tué, l'alliance est desfaicte.

Las! est-ce en vain, Seigneur, que tu l'as faicte?

Las ! est-ce en vain, Seigneur, que tant de fois

Tu m'as promis qu'en Isac me ferois

Ce que jamais à autre ne promis ?

Las ! pourrait il à néant estre mis

Ce dont tu m'as tant de fois asseuré?

Las! est ce en vain qu'en toy j'ay espéré?

i. Il peut se faire que... 3. Je ferais mentir la parole àivioft. i

2. 11 se repent d'avoir, accusé Dieu. 4. Qu'il m'accordertii ce h*kevt Qtfahjepenêèdiref que...

THÉODORE DE BÊZB 387

O vaine attente, 6 vain espoir de l'homme1 1

C'est tout cela que je puis dire en somme* }

J'ay prié Dieu qu'il me donnast lignée , ]

Pensant, hélas! s'elle* m'estoit donnée, j

Que j'en aurois un merveilleux plaisir : 4

Et je n'en ay que mal et desplaisir ! j

De deux en fan s, l'un j'ay. chassé moy mesme*.

De l'autre il faut, ô douleur très extresmel

Que je sois dict le père et le bourreau ! I

Bourreau, hélas 1 hélas! ouy, bourreau I

O Dieu ! ô Dieu ! au moins fais moy la grâce '..« \

sàthà*.

Grâce! ce mot n'est point en mon papier,

ABRAHAM

Qu'un autre soit de mon filz le meurtrier9» Hélas! seigneur, faut il que ceste main Viene à donner ce coup tant inhumain?

Las! que feray-je à la mère dolente *, Si elle entend ceste mort violente ?

Si je t'allègue, hélas! qui me croira7? S'on 8 ne le croit, las! quel bruict en courra? Seray-je pas d'un chacun rejette Gomme un patron 9 d'extrême cruauté ?

Et toy, seigneur, qui te voudra prier?

Qui se voudra jamais en toy fier *•?

Las 1 pourra bien ceste blanche vieillesse Porter le faizM d'une telle tristesse?

Ay-je passé parmi tant de dangers, Tant traversé de pays estrangers, Souffert la faim, la soif, le chaut, le froid, Et devant toy toujours cheminé droict,

t. 11 y a, dans celte plainte, une 6. On attendait cas accents

trière éloquente. U plaida comme «n 7> 0ni, nous serions presque ici du

pce de Dieo môme. ^ ^ g^. Ceg nisons, ,ont hn.

1 1 Si elle.,* maines, devaient être exprimées, mais

I 3. Ismaêl, le fils d'Agar. sons nue forme plus relevés.

i 4. L'idée est suspendue par la ma* 8. Si o*». (La vers ttt d'un stylt

u"contreuse réflexion da Satan. Ce vulgaire.)

sselispartossiuàlareprisequi * p^™^^,,...

k Ce mot us faisait alors que deui *•■ C'«l bien &**•

tllabes. 11. Le fardeau*

Ay-je vescu, vescu si longuement,

Pour me mourir si douloureusement ?

Plustost on meurt, tant moins la mort est grève '•

SATHAN

Le voila bas», si Dieu ne le relève*

ABRAHAM

Que dy je? ou suis je? o Dieu mon créateur1

Ne suis je pas ton loyal serviteur?

Ne m'as tu pas de mon pays tiré?

Ne m'as tu pas tant de fois asseuré

Que ceste terre aux miens estoit donnée ?

${e m'as tu pas donné ceste lignée,

En m'asseurant que d'Isac sortiroit

Un peuple tien qui la terre empliroit*

Si dono tu veux mon Isac emprunter S

.Que me faut-il contre toi disputer ?

31 est a toy, car de toi je l'ay pris :

Et pour autant quand tu l'auras repris

Ressuciter plustost tu le feras,

Que ne m' ad vînt ce que promis tu m'as *•

Mais, o seigneur, tu sçais qu'homme je suis,

Exécuter rien de bon je ne puis,

Non pas penser • ; mais ta force invincible

Fait qu'au croyant il n'est rien impossible7.

Arrière chair., arrière affections;

Retirez-vous, humaines passions ;

Rien ne m'est bon, rien ne m'est raisonnable ,

Que ce qui est au Seigneur agréable 8.

1. Tonte cette tirade serait fort pa- plu* à la grâce qu'an lifre arbitre.

ilSnné.81 l'°tpreSSi°a D'étaU MMi *• Le» Kre. d. 1U**, Ma*

n'ont pas le cœur anssi tendre que le

t Satan chante trop tôt victoire. père de l'enfant predigue. L'antiqnit*

3. Ici le sentiment entraine avec Jaive ressemble un peu i l'antiquité lui le style, qui est presque digne d'un grecqne et romaine. Abraham, cooma motif très ^heureux. Jephté, sacrifie son enfant La foi do-

4. C. à d. reprendre ce qne ta m'as *ine ^ tendresse paternelle. U phi donné. disparaît dans le croyant, comme cbei

' les Brntns et les ManliM , dans le » I

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