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HEGNIER 539
Il n'est coing et recoing que je n'aye tenté Depuis que la nature icy bas m'a planté : Mais tant plus je me lime et plus je me raboto1, Jecroy qu'à mon avis tout le monde radote2, Qu'il a la teste vuide et sans dessus dessous a, Ou qu'il faut qu'au rebours je sois l'un des plus fous. C'est de notre folie un plaisant stratagesme, Se flattant* déjuger les autres par soy-mesme. Ceux qui pour voyager s'embarquent dessus l'eau "Voyent aller la terre, et non pas leur vaisseau : Peut-estre ainsi trompé que faussement je juge; Toutesfois, si les fous ont leur sens pour refuge, Je ne suis pas tenu de croire aux yeux d'autruy. Puis, j'en sçay pour le moins autant ou plus que luy. Voylà fort bien parlé, si l'on me vouloit croire. Sotte présomption, vous m'enyvrez sans boire5!
LA VOHTUlf JK
Jamais mon jugement sur cela ne se fonde :
Au compas des grandeurs je ne juge le monde ;
L'esclat de ces cliuquans 8 ne m'esblouit les yeux.
Pour être dans k ciel je n'estime les dieux 7,
Mais pour s'y maintenir et gouverner de sorte
Que ce tout en devoir règlement se comporte,
Et que leur providence également conduit
Tout ce que le soleil en la terre produit.
Des bommes tout ainsi je ne puis recognoistre
Les grans, mais bien ceux-là qui méritent de l'ôtro %
Et de qui le mérite, indomtable en vertu,
latin êtamen, tissu. (Passer par le prétendra juger les autre* d'après soi.
tamis.) 5. Sotte présomption est iei nn t<h
i. Fias je m'interroge moi-même , eatif* (Régnier s'enivra pins d'une fois
pins je cherche i me rendre meilleur, autrement.)
{Raboter signifiait d'abord heurter, 6. Ce mot est nue abréviation de
sens qui a persisté dans le mot rabo- l'ancienne forme or clinquant, qui dé-
ieux), *ive du néerlandais klinken, résonner.
*. Badoter se disait primitivement Bn ■««"*. •» «PP** «"•* * *«»redoter [à* r* et doter, en flamand 4™nt rauschgold (or bruyant). doten, radoter). *• *« n estime pas les dieux, parce qu'ils sont dans le ciel.
». Voyant les objet, i 1 enver.. 8> fc „ ^^ p0BI ^^ qM
i. C'est âne invention folle que de oesx qoi (ont dlgnw de l'être»
Force les accidens * et n'est point abattu
Non plus que de farceurs je n'en puis faire conte»;
Ainsi que l'un descend, on voit que l'autre monte,
Selon ou plus ou moins que dure le roollet 3,
Et l'habit faict sans plus le maistre ou le val le t.
De mesme est * de ces gens dont la grandeur se jonc :
Aujourd'huy gros, enflez, sur le haut de la roue,
Us font un personnage ; et demain, renversez,
Chacun les met au rang des péchez effacez •.
La faveur est bizarre, à traitter indocile',
Sans arrest7, inconstante et d'humeur difficile.
Avecq' discrétion il la faut caresser;
L'un, la perd bien souvent pour la trop embrasser,
Ou pour s'y fier trop, l'autre par insolence,
Ou pour avoir trop peu ou trop de violence,
Ou pour se la promettre ou se la desnier :
Enfin c'est un caprice estrange à manier.
Son amour est fragile, et se rompt comme verre,
Et faiot aux plus matois donner du nez en terre 8.
Pour moy, je n'ay point veu, parmy tant d'avancez1,
Soit de ces tems icy, soit des siècles passez,
Homme que la fortune ayt taschô d'introduire,
Qui durant le bon vent ait sceu se bien conduire111.
Or, d'estre cinquante ans aux honneurs eslevé
Des grands et des petits dignement approuvé,
Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle,
Je n'ay point veu de sots avoir faict ce miracle.
Aussi, pour discerner et le bien et le mal,
1. Est supérieur aux coups de la 9. Parmi ceux qui oui poussé leur
fortune. Dans Boileau , tous ne trou- fortune.
met p» btioooop d, t<» timi bien |fc ^ M nppeU(( w h Fontoim
venus. disant:
î. Les autres, je les tiens pour des .
# * * r Voilà le précipice où l'ont enfla jeté
farC81in( Los attraits enchanteur, de le prospérité.
3. Lear rôle (dans la farce qu'ils Duc les palais des rois cette plainte est Jouent). [eosMaaiie;