Mémoires de Saint-Simon, XXIII
451. Sur les sentiments de Fénelon à l’égard de Port-Royal, Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, écrit :
1° « Fénelon, très attentif et très ennemi [du Jansénisme], avait été fort frappé du renouvellement de zèle et de force dans ce parti, qu’on croyait abattu et qui reprit une nouvelle vigueur dans les premières années du siècle. Il le redoutait principalement aux approches d’un nouveau règne et d’une minorité; il imaginait même toutes sortes de plans pour le combattre, jusqu’à vouloir faire en sens inverse ses espèces de Provinciales. Mais il ne craignait rien tant que ce Jansénisme radouci et mitigé qui aurait eu trop de facilité pour se glisser sous le Gallicanisme, et assez de sagesse pour ne pas tout compromettre. Ce Jansénisme radouci et mitigé, mais qui avait peu de chance de se faire accepter des nouveaux venus dans le parti, était celui de Du Guet; » (de Du Guet qui « faisait assez comprendre que la modération qu’il souhaitait dans la conduite n’était pas du relâchement dans le dogme »). (VI, 65-66.)
2° « Un incident considérable, survenu par suite de nouvelles aigreurs et des mesures que prit l’autorité en divers pays, vint aggraver la situation du parti janséniste. Le 30 mai 1703, le Père Quesnel fut découvert et arrêté à Bruxelles par ordre du roi d’Espagne, à la requête de l’autorité ecclésiastique supérieure, et conduit dans les prisons de l’archevêque de Malines, à Bruxelles même. On saisit tous les papiers qu’on trouva chez lui et sa Correspondance. Sur la première nouvelle de cette saisie, Fénelon, sentinelle vigilante à la frontière et très alerte à intercepter les signaux entre le Jansénisme des Pays- Bas et celui de France, écrivait à l’abbé de Langeron (4 juin 1703) ». Sainte-Beuve cite cette lettre. Fénelon y fait d’abord mention de l’arrestation et de la saisie des papiers, et continue ainsi : « On trouvera apparemment bien des gens notes dans leurs papiers, et il seroit capital qu’on chargeât des gens bien instruits et bien intentionnés d un tel inventaire. 11 faudroit, pour bien faire, y posèr un scellé et faire transportei le tout à Paris pour examiner les choses à fond. Je conçois, par les choses que Robert m’a dites très souvent, que ces gens-là avoient un commerce très actif avec les premières têtes de Paris, et qu’ils savoient beaucoup de choses secrètes, mais de source. Il faudroit interroger les domestiques et autres affidés de la maison où ils ont été pris, pour savoir où sont tous leurs papiers; car des gens précautionnés, et accoutumes a l’intrigue, auront, selon toutes les apparences, nns dans
NOTES
quelque autre lieu écarté et de confiance, les choses les plus capitales Si on peut trouver des gens comme M. Boileau (de l’Archevêché) ou M. Du Guet, il faut les écarter (c’est-à-dire les exiler : un euphémisme) et ôter toute ressource de conseil à M. le cardinal de Noailles. » [Œuvr. compl., VII, 574.] Sainte- Beuve reprend ‘ « Fénelon, je l’ai dit, était on ne peut plus alarmé, à cette date, en voyant le réveil et les progrès du Jansénisme parmi les jeunes théologiens de son diocèse et des pays environnants. Tout en étant, de près, doux et tolérant pour les personnes, il ne cessait d’écrire à ses amis de Paris, au duc de Beauvilliers, à tout ce qui entourait le duc de Bourgogne pour leur prêcher une politique sévère sur l’ensemble de la secte. Evidemment, la mode y était; il fallait, disait-il, frapper d’autorite les principales tètes pour abattre les chefs du parti; c’était le seul moyen de décourager les autres : « La mode alors ne sera plus, pour les jeunes gens décidés par la faveur, de se jeter dans les principes de cette cabale abattue. Enfin cela encourageroit Rome, qui a besoin d’être encouragée. On peut juger de ce que fera ce parti si jamais il se relève, puisqu’il est si hardi et si puissant, lors même que le Pape et le Roi sont d’accord pour l’écraser. Un homme du parti me disoit, il y a trois jours : Ils ont beau enfoncer; plus ils chercheront, plus ils trouveront de gens attachés à la doctrine de saint Augustin; le nombre les étonnera. » [Même lettre du 3 juin 1703; XIII, 574.] A mesure qu’on avançait dans le siècle, Fénelon pensait avec plus de sollicitude au règne possible de son élève chéri, et il sé préoccupait des circonstances ; il voyait et redoutait, dans le Jansénisme, un cadre tout trouvé d’opposition politique pour les mécontents. Cette opposition aurait beau jeu à l’entrée d’un nouveau règne; — et ce fut bien pis quand, le duc de Bourgogne mort, on n’eut plus qu’une minorité en perspective. Il "importait de briser le cadre auparavant, d’en finir du vivant du vieux roi, et de ne pas laisser le parti traîner les choses en longueur jusqu’au moment où, au début d’un nouvel ordre, encore mal assuré, et à un changement de système, on aurait trop à faire. Mater le parti dans ses chefs, en même temps que poursuivre et atteindre la doctrine sous tous ses déguisements, c’était le cri du très-clément Fénelon, son Delenda Carthago ; on vient de l’entendre dans son premier mouvement, dès qu’il apprit l’arrestation du Père Quesnel. » (VI, 175-177.)
3° Au sujet de la dispersion des religieuses de Port-Royal : « Saint-Simon dans une page brûlante [Mémoires, XVIII, 282-286] a exhalé le sentiment de scandale des honnêtes gens religieux et qui n’étaient point d’ailleurs particulièrement jansénistes. Fénelon, si hostile au parti, ce même Fénelon qui, à Rome et à Versailles, n’avait cessé d’insinuer des conseils vigilants, qui en donnait en ce moment de très vifs sur le fond même des doctrines et qui ne voulait point qu’on biaisât, écrivait le 24 novembre 1709 [la dispersion des religieuses avait eu lieu le 29 octobre] au duc de Chevreuse, cet ancien élève de Port-Royal, mais élève bien guéri : « Pendant que ces Théologies (la Théologie de M. Habert) mettent de si dangereux
NOTES
préjugés dans les esprits, un coup d’autorité comme celui qu’on vient de faire à Port-Royal ne peut qu’exciter la compassion publique pour ces filles et l’indignation contre leurs persécuteurs. » [Œuv. compl., VII, 294.] S’il y a quelque contradiction entre ceci et les autres paroles de Fénelon, c’est une contradiction, une inconséquence que nous sommes heureux de rencontrer et de faire ressortir; ou plutôt il n’y a pas contradiction, et, malgré la vivacité des paroles, malgré l’opposition déclarée des doctrines, la charité de Fénelon, en ce qui concerne les personnes, on peut en être sûr, n’aurait jamais été en défaut. Elle ne le fut jamais. Sous cet ennemi de plume, ses adversaires, très nombreux dans son diocèse, retrouvèrent constamment l’homme de paix. Ce n’est jamais lui, archevêque, qui aurait donné les mains à ce qu’on fît enlever de pauvres filles par des archers. La religion ne lui ôta jamais son humanité; la théologie ne lui fit jamais perdre de sa délicatesse. » (VI, 231-232.)
— Et voici, en retour, parmi quelques « jugements singuliers que l’esprit de parti, l’esprit de clocher, dictait à Port-Royal et aux Jansénistes », celui-ci : « M. de Fénelon, fort connu par ses romans, » car, dit Sainte-Beuve, « c’est ainsi que se plaisaient à l’appeler les Jansénistes... » (Port-Royal, VI, 84 n.)