I. — Madame de Sévigné
Plusieurs circonstances sont nécessaires pour qu'une correspondance soit pieusement conservée et publiée : il faut que l'auteur ait occupé une place assez importante dans la société de son temps, et que ses lettres puissent sei"vir en quelque sorte à compléter riiistoii'e et les mémoires ; --il faut aussi que l'auteur y ait mêlé des sentiments si vifs et si profonds qu'à l'intérêt du document historique se joigne la valeur du document humain. Tel est précisément le cas des lettres de M""^ de Sévifrné, non destinées à « entrei- dans la littérature ». mais qui, goûtées déjà des contemporains, furent conservées par sa famille, et publiées au xviii« siècle.
1. Vie. — Marie de Rabutin-Chantal naquit à Paris le 5 février 1626. Orpheline de bonne heure, elle fut d'abord élevée par son grand-père et sa grand'mère maternels, M. et M"'' de Coulanges. Mais ceux-ci moururent bientôt, et l'enfant fut confiée à l'aîné de leurs fils, l'abbé de Coulanges, celui que M"* de Sévignë appelait plus tard le Bien bon. L'abbé fit donner à sa nièce une excellente instruction : Ménage lui enseigna, avec le latin, l'espagnol et l'italien. — En 1644, Marie de Rabutin-Chantal épousa le marquis Henri de Sévigné. parent du cardinal de Retz. Le marquis ruina sa femme, et, pour une querelle de jeu, il se battit en 1651 avec le chevalier d'Albret, qui le tua. De ce mariage étaient nés deux enfants : Françoise-Marguerite et Charles.
M™^ de Sévigné se retira pendant trois ans à la campagne, aux Rochers, près de Vitré en Bretagne. Elle remit de l'ordre dans sa fortune, grâce aux conseils du Bien bon ; et en 1654, elle revint à Paris, où elle fréquenta l'Hôtel de Rambouillet et s'occupa de l'éducation de ses enfants. — Puis elle présenta sa fille à la cour, et la maria en 1669 au comte de Grignan, deux
wii'' siiici.i- '2\Ki
Uns veuf, et lieutenant généial en Provence. M"» de Grignan dut, en 1671, rejoindre son mari. Cette séparation fut douloureuse: M""' de Sévij^'né idoh'ilndt sa lille. KL nous devons à celte circonstance et à ce sentiment un peu outré, la plus grande et la plus vivante partie des lettres tie la marquise. — D'ailleurs, elle n'aimait pas moins son fils, Charles de Séviji^né, doué d'un cœur plus ouvert et d'un tempérament plus expansif que M"'* de Grijrnan. Charles fut brave soldat, prit part à plusieurs campaj,'nes, et finit par se retirer en Bretagne. M™* de Gritiuan eut trois enfants : Marie-Hlanche, que M"'" de Scvij;né appelle « ses petites entrailles ». et qu'elle s^arda chez elle, à Paris, pendant trois ans; on la sacrifia aux intérêts des deux autres enfants, en la mettant, dès l'â^e de six ans, au couvent de la A'isitation d'Aix. d'où elle ne sortit plus ; — Pauline, dont il est si souvent question dans les Lettres, et qui de\ inl M"'"= de Simiane ; — et Louis-Provence, le petit marquis, qui fut bon officier, et à qui sa mère fit épouser, en lti94. la fille dun fermier général... « Il faut bien fumer ses terres. »
M"" de Sévijjfué. (pii recevait souvent à Paris sa fille et ses petits-enfants, allait aussi les visiter à Grifiiian. Elle se trouvait dans ce château, en avril 1G96, quand elle fut atteinte tle la petite vérole, et mourut.
2. Intérêt historique des Lettres deM""^ de Sévignê. — De 1635 à 1696. ces lettres forment une sorte de (jnzette. écrite non par un nouvelliste de bas étage qui n'entend qu'un lointain écho des événements et ne peut approcher des grands, mais par ime femme de la cour, qui est à la source même des renseignements. C'est au sortir de ^'e^sailles, où le roi lui adresse la parole, et des salons où elle rencontre les plus grandes dames du temps, que M"'* de Sévigné écrit ses lettres. Sans doute, elle ne nous explique pas les causes des guerres et des traités ; elle ne nous révèle aucun secret sur la politique de Louis XH'. Mais les détails précis qu'elle rapporte sur le procès de Fouquet, le passage du Rhin, le mariage de la Grande Mademoiselle, la mort de Turenne. la disgrâce de Pomponne, la mort de Coudé, celle de Louvois, etc., sont un complément de l'histoire. Lescostumes^ les gestes, les paroles, les anecdotes parfois révélatrices des sentiments les plus sérieux, voilà ce que M™' de Sévigné nous donne, avec une inlassable curiosité et dans un style toujours vivant.
Gazette de la cour, sa correspondance est encore une gazette de la société. Au jour le jour, nous savons par elle comment on vivait à Paris et à la cami)agne : quels étaient les sujets de conversation, et commenl on jugeait les livres nouveaux, et ce que l'on voyait au théâtre. — comment on voyageait, et comment on prenait les eaux de Vichy ou de Bourbon, — comment se
-'.>i ).i;S liUAM'S KCIUN AIN> lliANÇAIS
préparait un mariage, se traitait une atTaire, se pcrrlait un procès. — comment on traitait ses é^aux et ses inférieurs, — ce qu'était un salon, une ferme, un pré, un paysan, un jardinier, un valet, un petit chien, — bref, ce que novis appellerions tout ]e train dn moruh... Tout cela, d'autant plus révélateur que ce sont des impressions rapides et sincères, au jour le jour, et non de ces mémoires que Ion écrit pour poser devant la postérité.
On jugera de lintérèt des lettres de ce genre d'après les exemples suivants. Nous les choisissons très diflerentes les unes des autres ; narrations suivies, anecdotes humoristiques, réflexions sérieuses.
Le mariage de la Grande Mademoiselle.
M""' de Sévigné .-i une manière à elle de voir et de peindre. Pour s'en rendre compte, il faut ramener cette lettre au fait qui y est contenu. Au fond, qu'y a t-il ? La nouvelle du prochain mariage de Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, avec le duc de Lauzun. M""* de Sévigné, qui veut donner à Coulanges l'impression de surprise qu'elle a ressentie elle-même, divise sa lettre en trois parties : la i" va jusqu'à M. de Lauxim épouse... elle se compose d'une série d'hyperboles sur le mot chose ; la 2^ jusqu'à Voilà un beau sujet... Là elle procède par une élimination de noms, jusqu'à ce qu'elle arrive, par un charmant artifice, à celui de Mademoiselle... ; la 3', plus vive encore, nous peint par avance la physionomie et les gestes de ses correspondants.
A Monsieur de Coulanges
15 décembre 1670.
Je m"eii vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plusinou'ie, la plus sing-ulière, la plus extraordinaire, la " plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusquaujourdhui. la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est pas juste ^ ; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris comment la pourrait-on croire à Lyon?i; une
^ 1. Marie d'Angleterre r sœur de Henri VIII, avait épousé Louis .XII; après la mort du roi de France, elle se remaria avec le duc de SufTolk.
.VMi" sue m; "J'Jj
rliose qui fait t rier miséricorde à tout le monde ; une rhosequi comble de joie M'"* de Rohan et M'"" d'Haulerive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui \i\ verront croiront avoir hi berhie ; une chose, qui se fera dimanche et qui ne sera peut-cire pas faite lundi ; je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la ; je vous le donne en trois ; jetez-vous votre langue aux chiens? Kh bien, il faut donc vous la dire : M. de Lauzun '^ épousé, dimanche, au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. M""^ de Coulantes dit : Voilà qui est bien difficile à deviner : c'est M""' de La Vallière. — Point du tout, Madame. — C'est donc M"" de Retz. — Point du tout ; vous êtes bien provinciale. — \'raiment nous sommes bien bêles ? dites- vous ; c'est M"*" (^olbert. — Encore moins. — C'est assurément M"'" de Créqui ? — \'ons n'y êtes pas. Il faut donc à la lin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle de.., Mademoiselle... devinez le nom! il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée I Mademoiselle, la ^^rande Mademoiselle ^, Mademoiselle, fille de feu Monsieur, Mademoiselle, petitefille de Henri IV, M"« dEu, M"*^ de Dombes, M»'« de Montpensier, M"'- d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du Roi ; Mademoiselle destinée au trône '' : Mademoiselle, le seul parti de F^rance qui fût di^nie
2. Lauzun appartenait à la brandie cadetle de la maison de Caun»ont, laquelle prétendait descendre des rois d'Kcosse. Louis XIV s'opposa à ce ntariag-o si joliment annoncé i>ar M"» de Sévigrné. Bientôt après, Lau/un; mécontonla Louvois qui le lit emprisonner pendant cinq ans (I67l-T(ji celte prison fut changée on exil. I£n it)^>^. il alla eu Angleterre auprès do Jacques II. et ramona en France la reine ot le prince de Galles. Ronirô on grâce après cet acte do dt'vouement, il mourut on 1723. On prt'-tend qu'il avait «'pousé secrètement M''' de Montpensior. — 3. Mademoiselle, fillr de Gaston d'Orléans, frère de Louis Xlil, joua un i-ôle Mctit pendant la Fronde. — 4. Destinée au trône. File avait voulu épouser I.ouis XIV, son cousin germain.
de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien ladc à imaj^iner ; si enlin, vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons lait autant que vous.
Adieu ; les lettres qui seront portées par cet ordinaire, vous feront voir si nous disons vrai ou non.
M. de Vardes rappelé à la cour.
Cette lettre nous fait assister à une scène tout ensemble comique et touchante. M""^ de Sévigné conte avec malice et avec sympathie les incidents de cette rentrée en grâce auprès du Roi. Celui-ci y parait doué d'une bonne humeur spirituelle, qui nous est confirmée partons les témoignages du temps.
Au PRÉsmENT DE MoULCEAU
26 mai 1683.
X'avez-vous pas été bien surpris, monsieur, de vous voir g-lisser des mains M. de Vardes, que vous teniez depuis dix-neuf ans ^ ? \ oilà le temps que notre Providence a marqué I En vérité, on n'y pensait plus, il paraissait oublié et sacrifié à Texemple. Le Roi, qui pense et qui rang-e tout dans sa tête, déclara un beau matin que M. de Vardes serait à la cour dans deux ou trois jours : il conta qu'il lui avait fait écrire par la poste, qu'il avait voulu le surprendre, et qu'il y avait plus de six mois que personne ne lui en avait parlé. Sa Majesté eut contentement : il voulait surprendre, et tout le monde fut surpris ; jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression, ni un si grand bruit que celle-
1. Le marquis de Vardes était à l'apogée d'une brillante carrière militaire, quand il mécontenta vivement Louis XIV^ en se mêlant à des intrigues de cour. Enfermé à la Bastille, puis exilé à Montpellier, en 1664, il n'obtint son rappel qu'en 1083.
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là. Enfin il arriva samedi matin avec une tête unique en son espèce, el un vieux justaucorps à brevet -, comme on le pointait en I()(i3. Il se mit un <;enou à terre dans la chambre du Roi, où il n'y avait que M. de Châteauneuf : le Roi lui dit que tant que sou cœur avait été blessé, il ne Tavait point rappelé, mais que présentement c'était de bon cœur, et cju'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit parfaitement Inen et d'un air pénétré, et ce don des larmes que Dieu lui a donné ne fit pas mal son effet dans cette occasion. Après cette première vue, le Roi fit appeler M. le Dauphin, et le présenta comme un jeune courtisan, M. de Vardes le reconnut et le salua ; le Roi lui dit en riant : u \^ardes, voihà une sottise, vous savez bien qu'on ne salue personne devant moi. » M. de Vardes, du même ton : « Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié, il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises. — Eh bien, je le veux, dit le Roi, reste à vingtneuf. » Ensuite, le Roi se moqua de son justaucorps ; M. de Vardes lui dit : « Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non seulement on est malheureux, mais on est ridicule '^, » Tout est sur ce ton de liberté et d'agrément. Tous les courtisans lui ont fait des merveilles ; il est venu un jour à Paris, il m'est venu voir; j'étais sortie pour aller chez lui ; il trouva ma tille et mon lils, je le trouvai le soir chez lui ; ce lut une joie véritable.
2. Justaucorps à brevet, vêtement bleu et rou^e. pii\i]èfje de quekjues gentilslioiunies accoiiiitagnant le Roi dans ses promenades privées ; celui-ci l'accordait par un brevet: il y en eut d'abord douze, puis quarante. — 3. On attribue parfois ce mot à Bussy-Uabutin, cousin de M™» de Sévigné, qui fut, comme Vardes, longtemps exilé.
■J*.KS i.rs (;ham)S kchuains khantais
Une représentation d'Esther.
Nous avons dans celte lettre tous les éléments d'une soirée parisienne, d'un /f'«///f/i>» : le public, avec les noms des principaux spectateurs du grand monde ; les impressions critiques sur la pièce et sur le jeu des actrices; les causeries des entr'actes : le départ. — • Cette représentation d'Esthery donnée le samedi 19 février 1689, fut la sixième et la dernière; le Roi ayant appris dans la nuit la mort subite de la jeune reine d'Espagne, Marie- Louise d'Orléans, fille de Monsieur et de sa première femme Heniiette d'Angleterre, la cour de France prit aussitôt le deuil.
A Madame de Grignan %i>r/- ifj .
Paris, lundi 21 février 1689.
... Je fis la mienne (ma cour) l'autre jour à Saint-Cyr, plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi, M™^ de Goulang-es, M"*^ de Bag-nols, l'abbé Testu et moi. Nous trouvâmes nos places g^ardées ; un ofticier dit à M"^'^ de Goulanges que M"^^ de Maintenon lui faisait g-arder un sièg-e auprès d'elle, vous voyez quel honneur. « Pour vous. Madame, me ditil, vous pouvez choisir. » Je me mis avec M^^ de Bagnols au second banc, derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre par choix à mon côté droit, et devant c'étaient M'^*^Vd"Auvergne, de Goislin et de Sully .^'ous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée et de certaines louang-es sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les fontanges ' de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien ; les filles
1. Fontange, sorte de coiffure lancée par M">= de Fontanges. Cest un nœud de rubans que les femmes portent sur le devant de leur coiffure et un peu au-dessus du front. » {D.ict . de Trévoux).
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qui font des rois et des persoiinaj^es sont laites exprès ; ou est attentif et on n'a point d'autre peine que celle de voir tinir une si aimable i^èce ; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant : cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect ; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes, et de la Sagesse -^ et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes : la mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du j;oùt et de l'attention. J'en fus charmée et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était content et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu jouer Esther. Le roi vint vers nos places, et, après avoir'tourné, il s'adressa à moi, et me dit : u Madame, je suis assuré que vous avez été contente. » Moi, saîîs m'élonner, je répondis : a Sire, je suis charmée; ce que je sens est au-dessus des paroles. » Le roi me dit : w Racine a bien de l'esprit ^. » Je lui dis : « Sire, il en a beaucoup ; mais en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi : elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. » — « Ah ! pour cela, il est vrai. » Et puis Sa ALijesté s'en alla, et me laissa lobjet de l'envie. Comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères~admirations sans~bruit et sans éclat. >L le Prince et M""' la Princesse vinrent me dire un mot; M""^' de Mainlenon, un éclair : elle s'en allait avec le roi : je répondis à tout, car j'étais en fortune.
• ::.•. La Sagesse, t'n des livres de la Ëihle, allribué à Salomon. — 3. Esprit ne doit pas ëlre entendu ici au sens assez restreint <|u'il a pris depuis la fin du xvin* siècle, c'est-à-dire finesse, promptitude à saisir les rapports des mots et des idées. Le mot est synonyme ici d'intelligence supérieure et créatrice. Cf. La BuvYtKE, pariant de Corneille : « Ce qu'il y a en lui fie plus éminent, c'est l'esprit. »
!{(MI i.t:s (iiiAM)S i':(:ni\ AiNs iha.nçais
Le carrosse. ' '
Dans cotte lettre coninic clans la suivante, M'"° de Sévigné donne surtout une impression de niouvcinriit; elle excelle à noter les gestes successifs, dans l'ordre même de la réalité. De plus, elle sait trouver le mot qui pciitl et qui donne l'illusion de la vie.
A Madame de Grignan
Paris, lundi 5 février 1674.
L'archevêque de Reims ' revenait hier fort vite de Saint-Germain, c'était comme un tourbillon : il croit bien être grand seigneur ; mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, ^ra, Ira, Ira ; ils rencontrent un homme à cheval, gare, (jare : ce pauvre homme veut se ranger ; son cheval ne veut pas ; et enlin le carrosse et les six chevaux renversent le pauvre homme et le cheval, et passent par dessus, et si bien par dessus que le carrosse en fut versé et renversé : en même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient^ et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher, et l'archevêque même se mettent à crier : « Arrête, arrête ce coquin, qu'on lui donne cent coups. » L'archevêque, en racontant ceci, disait : « Si j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. »
Le chevalier de Nantouillet au passage du Rhin. A Madame de Grignan
Livry, 3 juillet 1672.
... Le chevalier de Nantouillet ^ était tombé de che-
1. L'archevêque de Reims : Charles-Maurice LeTellier. fils du chancelier.
1. François Duprat de Nantouillet appartenait à la famille du chancelier cardinal Duprat,, seigneur de Nantouillet, qui se distingua comme diplomate et comme financier sous le règne de François I" (f lo3o}.
wii" sri cr.i; ;i()l
val : il va au tond de l'eau, il revient, il retourne, il revient encore ; entin il trouve la queue d'un cheval, il s'y attache ; ce cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard. X'oilà qui est d'un sangtroid qui me l'ait souvenir d'Oronte, prince des Massage te s '-.
Mort de Louvois. ^'^'"^'•'^ /y^»
On reccnnait, dans cette lettre, le ton des Oraisons funèbres et des Sermons de Bossuet ; mais il se mêle à la gravité des rétlexions une certaine vivacité de tour et quelque chose de spirituel qui est la marqiie de M""*-" de Sévigné.^i»r/A'a/'/.^'*v*///o/ .//»/• <//•»/»</;.. /t.. i^u ^/ti/<>fi/<f'**'>^"'-'^''^^-*
A Monsieur de Coulanges
Grignan, !26 juillet 1691 .
Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très subite de M. de Louvois ', que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le voilà donc \x\ori//f!'rAi. ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place ; dont le moi, comme dit M. Nicole, était si étendu; qui était le centre de tant de choses!— Que d'all'aires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! « Ah ! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. — Non, non,
vous n'aurez pas un seul, un seul moment- >^ Faut-il
raisonner sur cette étrange aventure? non, en vérité, il y faut rétléchir dans son cabinet. \ oilà le second ministre ^ que vous voyez mourir, depuis que vous êtes
2. Allusion au célèbre roiiuni de M"'' de Scudéry, le Giwtnd Cyriis: on sait le g-oùt de M™" de Sévignf- pour cet h- lecture.
1. Louvois était mort subitement le l(j juillet 1091. Sans aucune preuve, on a attribué cotte mort au poison. — 2. Cf. le sermon de Hossuet sur l'Iinix'nili'nce finnle et La Fontaink. la Mort et le iiioimtiit {Fables, N'IIL I;. — 3. M. d«; Seiynelay, fils de Colbert. ministre de la marine pendant quatorze ans, était mort le 3 novembre IG'JO (cl", les Lrllres dv M"""- de Sévigné des i'i novembre etl" ilécembrc 1G!>0).' '/-/^rf ,'nt A/^r *'rv
(**»r /•'«. int'tJi'i. J' fimtantr ^ifé'ff Ttffilf< J -^, ^fhtrt ff^rtl>>fr>-rHyff ^'i oav'tû tf'ail 'If f/t ii/9^*Ci Mut nJ ,^ mtarij t /vi,'hfnfn^
'M)'2 /,KS (iUAMtS KCniVAINS KAAXÇAIS
a Jiome ; rien iiest plus diUëreiil «jiu' leur morl, niiiis rien iToal plus éj^al que leur fortune, et les cenl millions de chaînes qui les attachaient tons deux à la terre.
A. Intérêt moral des lettres de M'"" de Sévigné. — Séparée de sa lillo. M"" do Grii^nan. M""" de Sl'\ if;né lui écri\it jiar tous k's CDurriers, soit de l'aris, soit des Rochers, en Bretagne. Elle la tenait au courant de tout ce qui pouvait l'intéresser; mais surtout elle lui parlait de ses sentiments : Tamour maternel, avec toutes ses nuances, tantôt exalté, tantôt inquiet, tantôt désolé, tantôt joyeux, anime ces nombi-euses lettres, — dont nous citons deux exemples.
Séparation.
A Madame de Grignan
A Paris, vendredi 6 février 1671.
Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; je ne l'entreprendrai pas aussi ^ . J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas quelle fait l'éloig^nent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie ^, toujours pleurant et toujours mourant : il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et Tame ; et, en etîet, quelle rude séparation ! Je demandai la liberté d'être seule ; on me mena dans la chambre de M'"^ du Housset ^, on me lit du feu ; Agnès ' me regardait sans me parler, c'était notre marché ; j"v passai jusqu'à cinq heures, sans cesser de sangloter : toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan, vous pensez sur quel ton ; j'allai ensuite chez M'"*^ de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par la part qu'elle y prit. Elle était seule, et malade, et triste de la mort d'une sœur religieuse : elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint ; on ne parla que de a'ous, de la raison que j'avais d'être touchée et du dessein de parler comme il faut à Merlusine '''. Je
1. Aussi, nous construirions aujourd'hui : aussi ne l'entreprendrai- je pas. — 2. Sainte-Marie, couvent de la Visitation, faubourg Saint-Jacques. — 3. M'"« du Hf usset, dame qui logeait au couvent de la Visitation. — 4, Agnès, nom d une jeune fille qui habitait le couvent, et dont on ne peut pri'ciser la personnalité. Ne pas confondre avec une autre Agnès que M'""^ de Sévigné rencontra à Nantes. — 3. Merlusine^ ou Méhisine, méchante fée dès romans bretons. On avait donné ce nom à M"» de Marens dont la conversation peu charitable iiritait M"'^ de Sévigné.
vous réponds qu'elle sera bien relancée. Je revins enfin à huit heures chez M""" de la Fayette; mais en entrant ici, bon Dieu ! conïprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce de^ré? Celte chambre où j'entrais toujours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes, mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre pauvre petite fille ® (jui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je soullVis ? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais point avancée d'un pas dans le repos de mon esprit. J/après-dîner se passa avec M""' de la Tronche " à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me remit dans les premiers transports, et ce soir j'achèverai celle-ci chez >L de Coulanges, où j apprendrai des nouvelles ; car pour moi, voilà ce que je sais, avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici. Toute ma lettre serait pleine de compliments, si je voulais ^.
A Madame de Grignax
Montélimar, octobre 1673.
\'oici un terrible jour, ma. chère fille ; je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites, et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte, nous puis»sions jamais nous rencontrer '. Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous : c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire.
0. Votre petite fille. M""* de Sévigné avait gai*dé près d'elle, à Pari?», la première lille de M""' île Grignan. Marie-Blanche, née en ttïTo. Il on est souM'nt question d;ins les lettres de la mère et de la fille. Maric-BlanclK; fut bientôt placée an couvent de la Visitation, à Aix. et y nioQrut religieu!<e f 1733). — 7. M'"" de la Tronche, veuve d un conseiller au rarlnmenl de Hcinis. et amie de M""" de Sévigné. — H. C'est-à-dire : chacun nie charge de complinienls pour vous, et ma lettre en serait remplie, si j'avais le loisir ou la force de vous les transmettre.
1. M*" de Sëvigné et sa fille venaient de passer une année ensemble au château de Grignan. Klle lui écrit à sa première étape de son voyage dans la direction de Paris ; Montélimar est à sept lieues de Grignan.
'M)A I-i:S (iKANKS l'iCHI\AINS 1 HANÇAIS
Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons -. .le les ai senties, et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et Timagination tout remplis de vous, je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours ; de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable : comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera j)as dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée ; mais ce ne sera jamais pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser.
Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé ; je sais ce que votre absence m'a fait souffrir, je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. 11 me semble que je ne vous ai pas assez embrassée en partant : qu'avais-je à ménager ? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse ; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan, je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi : j'en attendrai les effets sur tous les chapitres.
Je suis déjà dévorée de curiosité ; je nespère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous. Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime ! Je songe aux pichons ^ ; je suis toute pétrie de Grignans ; je tiens partout ! Jamais un voyage
2. Philosophie, il y a peuL-ëtre ici une allusion à la - froideur de M"* de Grignan qui obéissait plus à sa raison qu a son cœur. Elle était d'ailleurs vraiment philosophe, et fort attachée aux doctrines de Descartes". — :'; PlGhons, petits, ehfants (d'un mot provençal pitchottri).
xvii'^ sii:cLi£ 'ÎO,")
n'a été si triste que le nôtre ; nous ne disions pas un mol.
Adieu, ma chère enfant, aimez-moi ((^iijours. Hélas! nous revoilà dans les lettres! Assure/ M. l'archevêque de mon respect très tendre, et embrassez le coadjuteur ' : je vous recommande h lui. Voilà M. de Saint-Géniez qui vient me consoler. Ma fille, plaig-nez-moi de vous avoir quittée.
é. Le sentiment de la nature. — M'"» de"Sévi^né. qui passait chaque année quelques mois à la campagne, aimait et ji^oùtait la nature. Sans doute, c'est une erreur assez naïve de croire qu'elle ait été la seule au xvn» siècle, avec La Fontaine, à sentir le charme des bois et des eau.\; mais la plupart des écrivains s'occupent exclusivement de r/io/nmemierieïiretbannissentde leurs écrits les descriptions et les rè\eries. Dans des lettres familières, la nature retrouve sa place : encore faut-il cependant être capable de la bien observer et de la bien peindre. — Nous citons d'abord la Prairie, lettre qui fut célèbre du vivant même de M""" de Sévipné ; puis quelques fragments empruntes à des lettres diverses
La Prairie.
La composition de cette lettre est des plus originales. Le sujet est celuici : un domestique de M'"' de Sévigné, Picard, a refusé d'obéir ; il aurai, cru s'abaisser en Mant faner du foin dans une prairie. M"*-' de Scvignc lui a donné congé ; et elle prévient M. de Coulanges de l'arrivée de Picard qui ira sans doute lui demander"sa protection. On étadiera les procédés employés par l'auteur, pour retarder l'exposé du fait lui-même; et cependant, il n'y a rien d'inutile.
A Monsieur de Coulanges
Aux Rochers, 22 juillet 1671.
Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement tous les quinze jours,'' et pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous aurez bientôt l'honneur de voir Picard ; et comme il est frère du
4. Le coadjuteur, Jean-Baptiste de Grignan, frère diu comte, coadjuteur de l'archcvcque d Arles.
:{()(» l,i:s (iUANDS l'xMUVAINS FH XNÇAIS
laquais de M"'° de Coulantes*, je suis bien aise de vous roudre c^omplc de mou procédé. Vous savez que M""" l;i dui'hcKsc de Chaulues est à \'itré; elle y atleud le due, sou mari, daus dix ou douze jours, avec les Ktals de Bretag^ue : vous croyez que j'exlravague ; elle attend donc sou mari avec tous les Etats, et, en attendant, elle est à\'itré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard. Elle meurt donc dennui ; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je lemporte d'une g-rande hauteur sur M"''^ de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, mais pourtant nous arriverons au but. Gomme je suis doue sa seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux quelle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller : voici une autre petite proposition incidente : vous savez qu'on fait les foins ; je n'avais point d'ouvrierr» ; j'envoie dans cette prairie, que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient pour venir nettoyer ici ; vous n'y A'oyez encore goutte ; et, en leur place, j'envoie mes gens faner '. Savez-vous ce que c'est, faner? Il faut que je vous l'explique : faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin eu batifolant dans une prairie; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous mes g-ens V allèrent gaiement ; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi ! la colère m'a monté à la tête : je songeai que c'était la centième sottise qu il m'avait faite, qu'il n'avait ni cœur ni affection : en un mot, la mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et. quoi qu'on m'ait pu dire pour lui. je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de
1. Paner latin fœnurn. foin) : en picard, fener, d'où fenaison.
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traiter les <;ens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le revoj'cz, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point, et songez que c'est le ^^arçon du monde qui aime le moins à faner, et qui est le j)lus indigne qu'on le traite bien.
\'oilà Ihistoire en peu de mots : pour moi, j'aime les relations où l'on ne dit cpie ce qui est nécessaire; où l'on ne s'écarte point ni à droite ni à [,\auche; où l'on ne reprend point les choses de si loin ; enfin je crois que c'est ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables"^.
Pour prouver à quel point M"" de Sévigné avait le sens pittoresque de la nature, nous groupons un certain nombre de passages empruntés à différentes lettres.
« Je vins ici à Livry) où je trouvai tout le triomphe du mois de mai : le rossignol, le coucou, la l'auvette ont ouvert le printemps dans nos forèls ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule; j'y ai trouvé toutes nies tristes pensées; mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie de celte après-dînée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête » (avril 1671). — « \'ous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui, beaucoup ; elles sont mêlées d'aurore et de feuille-morte. Cela fait une étoffe admirable » (nov. 1671 ;. — « Je suis venue ici (Livry) achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles : elles sont encore toutes aux arbres : elles n'ont fait que changer de couleur : au lieu d'être Aertes, elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore, que cela compose un brocart d'or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer )' (nov. 1()77). — H Je quitte ce lieu à regret : la campagne est encore belle; celte avenue et tout ce qui
2. On analysera la roni]Kj.st(ion de celte leUre, pour fuiie uiicux ressortir la charmante ironie de la dernière phrase.
'M)H M:s r.ijANDs ichinains ihançais
était désolé des clieiiilles, et (|ui a pris la liberté de repousser avec votre permission, est plus verL qu'au printemps dans les plus belles années. Les petites et les ^i-andes palissades sont parées de ces belles nuances de 1 automne, dont les peintres font si bien leur profit. Les grands ormes sont un peu dépouillés, et l'on n"a point de rej^i^ret à ces feuilles picotées : la campaj^ne en g-ros est encore toute riante ; j'y passais ma journée seule avec des livres ; je ne m'ennuyais que comme je m'ennuierai partout, ne vous ayant plus » (nov. 1679).
Je reviens encore à vous, ma bonne, pour vous dire que si vous avez envie de savoir, en détail, ce que c'est qu'un printemps, il faut venir à moi. Je n'en connaissais moi-même que la superficie ; j'en examine cette année jusqu'aux premiers petits commencements. Que pensez-vous donc que ce soit que la couleur des arbres depuis huit jours ? répondez. Vous allez dire : « Du vert. » Point du tout, c'est du rouge. Ce sont de petits boutons, tout prêts à partir, qui font un vrai roug-e ; et puis ils poussent tous une petite feuille, et comme c'est inégalement, cela fait un mélang-e trop joli de vert et de roug"e. Nous couvons tout cela des yeux; nous parions de grosses sommes, — mais c'est à ne jamais payer, — que ce bout d'allée sera tout vert dans deux heures ; on dit que non, on parie. Les charmes ont leur manière, les hêtres une autre. Enfin, je sais sur cela tout ce que l'on peut savoir ('avril 1690).
5. Publication des Lettres de M"^' de Sévigné.— M""^ de Sévigné eut. de son vivant, une réputation d'épistolière. Ses lettres étaient parfois copiées avant le départ du courrier ; elles étaient lues eu société, et couraient de mains en mains : ainsi la lettre du cheval, et la lettre de la prairie. Dès 1697, la famille de Bussy- Rabutin, en publiant sa correspondance., y intercala un certain nombre de lettres de M""" de Sévigné. En 1725 et 1726, parurent des éditions plus ou moins tronquées ; et M"'^ de Simiane, petitefdle de M"''' de Sévigné, se décida à confier au chevalier de Perrin la publication des lettres quelle avait conservées. Le texte ori-
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f,'^inal ne fut pas absolunieiiL respecté: on siihslilua. en parliciilier, (les initiales à certains noms propres, et l'on atténna quelqnes expressions. Cette édition dn chevalier de Fcrrin, parue de 1731 à 1737, fut réimprimée en 1754. — Eu 1818, parut une édition nouvelle, plus complète, celle de Monmerqué. Mais la seule où le texte ait été reconstitué selon vuie véritable méthode criti(iue,est celle de M. Ad. Régnier, dans la Collection des <fi':inds écrivnins de la France.
6. Le style de M"" de Sévigné. — Bien qu'il y ait, dans le style de M'"' de Sévigné, (pielqui s traces d'une préciosité tantôt involontaire, tantôt cherchée, l'impression dominante de ce style, c'est le naturel. Kn efl'et, M'"- de Sévij^mé n'est pas un écrivain de profession, et ce n'est pas un livre (juelle écrit. Klle a beaucouj) lu, sans doute, et elle subit des influences, en particulier celles de Montaigne et de Voiture; mais surtout elle causait à merveille, et, la plume à la main, elle cause encore. Aussi apportet-elle, A rédiger ses lettres, la même aisance picpiante et imprévue que dans la conversation : son style est prime.'iautier. — Elle ajoute, à cette vivacité d'expression, un don de voir et de peindre qui lui est propre, à sa date, et qui la rapproche de La Bruyère et des romanciers anglais du xvm* siècle. Nous ne saurions trop le répéter : elle voulait amuser ses correspondants, et leur faire voir par ses lettres ce qui se passait loin d'eux; de là, cette recherche de la couleur et du geste, et cet art d'accumuler sans confusion tant de jolis détails. Elle voulait aussi extérioriser ses sentiments et laisser lire dans son àme : de là, ces analyses à la* fois sincères et coquettes, où il semble que d'elle tout ait passé, jusqu'au sourire des lèvres et à l'éclat des yeux.