‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 109 sur 261 · II. — Madame de Maintenon · texte numérisé non relu

II. — Madame de Maintenon

1. Vie. — Françoise d'Aubigné est née à Niort, le '21 novembre 1635. Son père Constant d'Aubigné, fils du célèbre soldat et écrivain protestant Agrippa d'Aulngné, s'était C(»nverti au catholicisme. Arrêté pour trahison, il fut enfermé dans la prison de Niort: gracié, il devint gouverneur de l'île de Grenade. A sa mort, en 16 i5, sa veuve regagna la France avec ses trois enfants, et mourut bientôt elle-même. La petite Françoise, que l'on appelait la jeune Indienne, fut élevée par M"'" de Neuillant cpii lui lit épouser, à l'âge de seize ans, le poète Scarron, un des |)lus fameux rcpi-ésentants du genre « burlesque ». intiime, mais spirituel et bon, et dont le salon était fréquenté par tous les beaux esprits du temps. M*"* Scarron, veuve à vingt-cinq ans, et sans

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ressources, devint jj;ou\ einanle des curants de M""= de Montespan. Pour la récompenser de son mérite et de son zèle, Louis XIV lui donne en 167 i la terre de Mainlenon avec le titre de marquise, cl en 168j, il l'épousa. M""= de Maintcnon n'eut jamais le rang- olliciel do reine de France; cl il ne semble pas qu'elle ait exerce une influence sur la politique. On sait seulement que Louis XIV aimait à consulter celle qu'il appelait « Votre Solidité ». Mais la grande afTaire de M'"" de Mainlentm l'ut la fondation et l'administration de la maison de Saint-Cyr.

2. Saint-Cyr. M " de Maintenon éducatrice. — Ayant conservé do son enfance et do sa jeunesse de jioignants souvenirs, elle voulait mettre les jeunes filles de son rang à l'abri de pareilles mésaventures. Elle commença par relever une maison de Rueil, dirigée par M"''= de Brinon. et y plaça cent pensionnaires, auxquelles le roi consentit à accorder des bourses et une dot. Puis, elle fonda., en 1684, la maison de Saint-Cyr, destinée à recevoir deux cent cinquante élèves, nobles et pauvres, dans les mêmes conditions. Elle fit elle-même les règlements et choisit les maîtresses.

Au début, l'éducalion de Saint-Cyr est trop mondaine. On se préoccupe surtout de former ces jeunes filles aux belles manières et au beau style. Ce ne sont que réceptiofis, concerts, représentations dramatiques. Toute la cour y vient. On y joue Aiidromaqiie, et trop bien. M""^ de Maintenon commence à s'alarmer. On abandonne le répertoire profane ; on joue Esiher, avec quel succès. M"'' de Sévigné suflît à nous l'apprendre 1 Alors M"* de Maintenon songe à réformer Saint-Cyr. Jusqu'à la fin de sa vie, elle s'en occupe quotidiennement. Elle y fait de fréquents voyages. Elle inspecte, elle examine ; elle donne des instructions aux élèves et surtout aux maîtresses. Api^ès la mort du roi. elle s'y retire.

M™" de Maintenon éducatrice a donc deux moments. D'abord, elle se trompe, de très bonne foi. Elle compte trop sur l'excellence de la nature, et croit qu'il faut développer chez les jeunes filles le sentiment du beau et de lélégance. Quand elle revient de son erreur, elle l'avoue avec franchise : « Nous avons voulu de l'esprit, et nous avons fait des rhétoriciennes ; delà dévotion, et nous avons fait des quiétistes ; de la modestie, et nous avons fait des précieuses ; des sentiments élevés, et l'orgueil est à son comble. » — M"^ de Maintenon s'applique dès lors à former le cœur et l'esprit par une méthode directe, par des leçons de choses mora/es, afin de préparer ces jeunes fille? à la fois nobles et pauvres à devenir de bonnes mères de famille. Elle cherche avant tout à prévenir ses élèves contre toutes les vanités, toutes les illusions, toutes les exaltations du sentiment. Non seulement

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Vinslnictionesi réduite à. ce qu'il va déplus simple et de plus pratique ie catéchisme, riiistoiro, etc.\ mais la relifriiui même y l'st défendue contre levcès de la dévotion : il leur faut « une piété solide, simple, gaie, douce et libre... car il ne s'agit pas de taire des religieuses •>. Plus que l'instruction, elle s'occupe de Védiu'iilion, et, par des enlrelions fréquents, elle cherche à donner aux élèves et aux maîtresses une sincèi'c droiture d'es/>rH. Toutes les cjuestions, même les plus délicates, «.Inivent être ahoi*dées franchement et simplement.

Nous citons une de ses insiriiclions aux dames de Saint-(^> r ; i^n y verra précisément combien M'"" de Maintenon se préoccupe (le revenir sur des erreurs qu'elle a commises, et avec quel bon sens elle cherche à guider ses collaboratrices.

Réforme de Saint-Cyr.

A Madame de Fontaines ' Maîtresse g-énérale des classes.

20 septembre 1691.

La peine que j'ai sur- les filles de Saint-Cvr ne se peut réparer que par le temps et par un chang'ement entier de Téducalion que nous leur avons donnée jusqu'à cette heure '^ ; il est bien juste que j'en soulîre,

1. M"" de Fontaines, une dos dames de Saint-Cyr. — 2. Sur, au snjel do. — 3. Voici i|uel<iues-unes des réflexions do M"» de Maintenon sur cotte première période do Saint-Cyr : •< On écrit trop à Saint-Cyr. disait-elle, on no peut trop en désareoutumor nos demoiselles. Il vaut mieux (juellos n'écrivent pas si bien que de leur donner le g^oût de léeriture. qui est si danjrerense pour les filles. . Non faites pas dos rlnHoricienne». ne leur inspirez pas le goût de la conversation. Klles s'ennuieront à mourir dans leurs familles : qu'elles aiment le silence : il convient à no t. ne sexe... Ne leur montrez plus de vers : tout ci'la élève l'esjjrit, excite l'orgueil, leur fait goûter l'éloquonee et les dégoûte de la sim[)lieité ; je parle mémo de vers sur do bons sujets : il vaut mieux qu'elles n'en voient i>oint. » • .\ppreiic/.-leur à être extrêmement sobres sur la lecture. ;'i lui préférer toujours l'ouvrage des mains, les soins du ménage, les devoirs de leur état. Klles ont infiniment plus besoin d'apprendre à se conduire chrétiennement dans le monde, et a gouverner les familles avec sagesse que de faire les savantes et les héroïnes. Les femmes ne savent jamais qu'à demi, et le peu qu'elles savent, les rend comnmnément lièrcs, dédaigneuses et dégoù-

•^1- LES (.HANDS KCIUN AI.NS IHANÇAIS

puisque j'y ai conlribué |)lus (jue personue, et je serai bieu heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon or-^ueil s'est répandu par toute la maison, et le Tond en est si ^rand qu'il l'emporte même par dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saiiit-Cyr ; mais j'ai bàli sur le sable '♦. N'ayant point ce qui seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on élevât leur cœur, qu'on formât leur raison; j*ai réussi à ce dessein ; elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous; elles ont le cœur élevé et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes princesses, à parler même selon le monde ; nous avons formé leur raison et fait des discoureuses présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand le désir d'exceller nous fait a^^ir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles, dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses^ et nous avons fait de beaux esprits que nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir ; voilà notre mal et auquel j'ai plus de part que personne. Nous avons voulu éviter les petitesses de certains couvents et Dieu nous punit de cette hauteur; il n'y a point de maison au monde qui ait plus besoin d'humilité extérieure et intérieure que la nôtre : sa situation près de la cour, sa grandeur, sa richesse, sa noblesse. Pair de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand roi, les soins d'une personne en crédit ^, l'exemple de

tées des choses solides. » Kt encore : « On dit que vous ne voulez point chanter les chants d'église^, et que vous désespérez M. Xivers (le maître de chant). Vous chantiez si bien les chants d'Estlier, J^)ourquoi ne voulezvous pas chanter les psaumes? Serait-ce le théâtre que vous aimeriez,, et n'ètes-vous pas 'trop heureuses de faire le métier des anges ? » (Duc de NoAiLLEs, M"^^ de Maintenon, III, p. 107-108). — 4. Sur le sable, parole de l'Evangile déjà parajDhrasée par Racan ; Le bien de la fortune est un bien périssable ; Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable. — o. Une personne en crédit , c'est M""' de Maintérion ;rexprëââion est spirituelle venant de l'épouse même de Louis XIV.

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la vanité et de toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré elle par la l'orce de riiabilude, tous ces pièges si dangereux nous doivent l'aire prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises. Bénissons Dieu de nous avoir ouvert les yeux ; il vous inspire la piété ; elle augmente tous les jours chez vous; établissons-la solidement. Ne soyons point honteuses de nous rétracter, changeons nos manières d'agir et de parler et demandons instamment à Notre-Seigneur qu'il change le fond de nos cœurs, qu'il ôte de votre maison cet esprit d'élévation, de raillerie, de subtilité, de curiosité, de liberté de juger et de dire son avis sur tout, de se mêler des charges les unes des autres, au hasard de blesser la charité ; qu'il (">te celte délicatesse, cette impatience des moindres incommodités : le silence et 1 humilité en seront les meilleurs moyens. Faites part de ma lettre à notre mère supérieure ^ ; il faut que tout soit commun entre nous.

[Lettres sur r éducation des filles.)

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